II

Il était midi passé quand je m'éveillai et le soleil ruisselait à

travers les rideaux de ma chambre en longues coulées obliques d'or

poussiéreux.

Je dis à mon domestique que je n'étais chez moi pour personne et,

après avoir pris une tasse de chocolat et un petit pain, j'allai

chercher sur un rayon de ma bibliothèque mon exemplaire des

_Sonnets _de Shakespeare et je commençai à les parcourir avec

grande attention.

Chaque poème me parut une confirmation de la théorie de Cyril

Graham.

Il me semblait que j'avais la main appuyée sur le coeur de

Shakespeare et que je comptais un à un tous les battements et

toutes les pulsations de la passion.

Je songeai au merveilleux acteur adolescent et je vis son visage

dans chaque vers.

Deux sonnets, je m'en souviens, me frappèrent particulièrement:

c'étaient le 53e et le 67e.

Dans le premier de ces sonnets, Shakespeare, louant Willie Hughes

de la souplesse de son jeu, du vaste champ de ses rôles, un champ

qui s'étend de Rosalinde à Juliette et de Béatrice à Ophélie, lui

dit:

_De quelle substance êtes-vous donc fait, vous qu'escortent des

millions d'ombres étranges? Chaque être n'a qu'une ombre unique,

et vous, qui n'êtes qu'un pourtant, vous prêtez votre ombre à

tout,_

vers qui étaient inintelligibles s'ils ne s'adressaient pas à un

acteur, car le mot _ombre _avait au temps de Shakespeare un sens

qui se rattachait à la scène.

«Les meilleurs en ce genre ne sont que des ombres,» dit Thésée des

acteurs dans le _Songe d'une Nuit d'été, _et il y a bien d'autres

allusions similaires dans la littérature de l'époque.

Les _Sonnets _appartenaient évidemment aux séries dans lesquelles

Shakespeare disait la nature de l'art de l'acteur et du

tempérament étrange et rare qui est indispensable au parfait

comédien.

«Comment se fait-il, dit Shakespeare à Willie Hughes, que vous

ayez tant de personnalités», et alors il en arrive à établir que

sa beauté est telle qu'elle semble réaliser toute forme et toute

phase de fantaisie, incarner tout rêve de l'imagination créatrice,

une idée, qui est encore exprimée plus avant dans le sonnet qui

suit immédiatement, ou en commençant par la délicate pensée:

_Oh! comme la beauté semble plus belle lorsqu'elle est embaumée

par _LA VÉRITÉ.

Shakespeare nous invite à remarquer combien la vérité du jeu, la

vérité de la représentation visible sur la scène, ajoute au

prestige de la poésie, donne la vie à toute sa nature séduisante

et la réalité actuelle à sa forme idéale.

Et pourtant, dans le 67e sonnet, Shakespeare invite Willie Hughes

à renoncer à la scène si artificielle avec sa vie fausse, ses

mimes au visage maquillé et au costume sans réalité, ses

influences et ses suggestions immorales, son éloignement du vrai

monde, de l'action réelle et du langage sincère.

_Oh! pourquoi mon bien-aimé vivrait-il avec la corruption et

honorerait-il le sacrilège de son prestige en sorte que le péché

obtiendrait par lui un avantage décisif et se parerait de sa

société?_

_Pourquoi le fard imiterait-il le teint de ses joues et

plagierait-il, par une copie inanimée, leurs vives couleurs?_

_Pourquoi la pauvre beauté chercherait-elle indirectement les

reflets de la rose, quand elle a la rose vraie?_

Il peut sembler étrange qu'un aussi grand dramaturge que

Shakespeare, qui réalisa sa propre perfection comme artiste et son

humanité comme homme sur le plan idéal de la littérature du

théâtre et du jeu scénique, ait écrit en ces termes sur le

théâtre, mais nous devons nous souvenir que, dans les sonnets 110

et 111, Shakespeare nous montre qu'il était las du monde des

marionnettes et plein de honte d'avoir joué aux yeux de tous son

rôle d'arlequin. Le 111e sonnet surtout est amer:

_Oh! grondez à mon sujet la fortune, cette déesse coupable de

tous mes torts, qui ne m'a laissé d'autre moyen d'existence que la

ressource publique qui nourrit une vie publique._

_C'est là ce qui fait que mon nom porte un stigmate et que ma

nature est, pour ainsi dire, marquée du métier qu'elle fait comme

la main du teinturier. Ayez donc pitié de moi et souhaitez que je

sois régénéré,_

et il y a ailleurs bien des signes du même sentiment, signes

familiers à tous les vrais fanatiques de Shakespeare. Un point

m'embarrassa beaucoup quand je lus les _Sonnets _et il s'écoula

bien des jours avant que j'établisse la Vraie interprétation que

certes Cyril Graham lui-même paraît ne pas avoir saisie.

Je ne pouvais comprendre que Shakespeare accordât tant

d'importance à voir son jeune ami se marier.

Lui-même s'était marié jeune, et le résultat n'avait pas été

heureux: il n'était pas probable qu'il voulût pousser Willie

Hughes à commettre la même erreur.

Le jeune acteur de Rosalinde n'avait rien à gagner au mariage et

aux passions de la vie réelle. Les premiers sonnets, avec leurs

étranges supplications d'avoir des enfants, me parurent une note

discordante.

L'explication du mystère m'arriva presque subitement et je la

trouvai dans la bizarre dédicace.

On doit se rappeler que la dédicace est ainsi conçue:

_À l'unique engendreur de ces sonnets ci-après_

_Monsieur W. H., tout le bonheur Et cette éternité,_

_promesses de_

_notre poète immortel,_

_puisse-t'il les avoir._

C'est le souhait bien sincère

_de celui qui aventure_

_cette publication_

_T. T._

Quelques commentateurs ont supposé que le mot _engendreur _dans

cette dédicace indique simplement celui qui a fourni les _Sonnets

_à Thomas Thorpe, leur éditeur. Mais cette opinion est maintenant

généralement abandonnée et les plus hautes autorités sont tout à

fait d'accord sur ce point que ce mot est pris dans le sens

_d'inspirateur, _la métaphore étant tirée de l'analogie de la vie

physique.

Alors je vis que la même métaphore est employée par Shakespeare

lui-même dans tous ses poèmes et cela me mit dans le droit chemin.

Finalement je fis ma grande découverte.

Le mariage que Shakespeare propose à Willie Hughes, c'est le

mariage avec sa muse, une expression qui est précisément employée

dans le 82° sonnet où, dans l'amertume de son coeur, lors de la

défection du jeune acteur, pour qui il avait écrit ses plus grands

rôles et dont la beauté les lui avait vraiment inspirés, il

commence ses doléances en disant:

_Je conviens que tu n'es pas marié à ma muse._

Les enfants qu'il le suppliait d'engendrer ne sont pas des enfants

de sang et de chair, mais les plus immortels enfants d'une gloire

qui ne peut mourir.

Tout le cycle des premiers sonnets est simplement l'invitation de

Shakespeare à Willie Hughes de monter sur la scène et de se faire

acteur. Combien ce serait chose vile et vaine, dit-il, que votre

beauté, si vous n'en usiez pas.

_Lorsque quarante hivers assiégeront ton front et creuseront des

tranchées profondes dans le champ de ta beauté, la fière livrée de

ta jeunesse, si admirée maintenant, ne sera qu'une guenille dont

on fera peu de cas._

_Si l'on te demandait alors où est toute ta beauté où est tout le

trésor de tes jours florissants, et si tu répondais que tout cela

est dans tes yeux creusés, ce serait une honte dévorante et un

stérile éloge._

Vous devez créer quelque chose en art. Mon vers «est à toi et naît

de toi», écoute-moi seulement et je «mettrai au monde des vers

immortels qui vivront une éternité» et vous peuplerez des formes

de votre propre visage le monde imaginaire et la scène. Ces

enfants que vous engendrez, continue-t-il, ne dépériront pas,

comme des enfants sujets à la mort, mais vous vivrez en eux et

dans mes pièces: donc

_Crée un autre toi-même pour l'amour de moi; que ta beauté vive

en ton enfant comme en toi._

Je réunis tous les passages qui me paraissaient corroborer cette

interprétation: ils produisirent sur moi une forte impression et

me montrèrent combien la théorie de Cyril Graham était vraiment

complète.

Je vis aussi qu'il était très facile de séparer les vers, dans

lesquels il parle des _Sonnets _mêmes, et ceux dans lesquels il

parle de ses grandes oeuvres dramatiques.

C'était là un point qui avait absolument échappé aux critiques

antérieurs à Cyril Graham.

Et, pourtant, c'était une des considérations les plus importantes

dans toutes les séries de poèmes.

Aux _Sonnets _Shakespeare était plus ou moins indifférent. Il

n'ambitionnait pas que sa gloire reposât sur eux. C'était, à ses

yeux, sa «muse légère», comme il les appelle, et, comme le dit

Meres, il désirait une circulation réservée, seulement parmi un

petit nombre, un nombre très restreint d'amis.

D'autre part, il était extrêmement conscient de la haute valeur

artistique de ses pièces et témoigne d'une noble confiance en son

génie dramatique.

Quand il dit à Willie Hughes:

_Mais ton éternel été ne se flétrira pas et ne sera pas dépossédé

de tes grâces. La mort ne se vantera pas de ce que tu erres sous

son ombre, quand tu grandiras dans l'avenir _EN VERS ÉTERNELS.

_Tant que les hommes respireront et que les yeux pourront voir,

ceci vivra et te donnera la vie..._

l'expression _vers éternels _fait clairement allusion à une de ses

pièces qu'il lui envoyait en même temps, de même que la strophe

finale vise sa confiance dans la probabilité que ses pièces soient

toujours jouées.

Dans une apostrophe à la muse dramatique (sonnets C et CI), nous

trouvons la même pensée.

_Où donc es-tu, muse, pour oublier si longtemps de parler de ce

qui te donne toute ta puissance? Dépenses-tu ta force à quelque

indigne chant, couvrant d'ombre ta poésie pour mettre la lumière

sur de vils sujets?_

s'écrie-t-il.

Puis il reproche à la muse de la Tragédie et de la Comédie son

abandon de la vérité resplendissante de beauté et dit:

_Quoi! Parce qu'il n'a pas besoin d'éloges, vas-tu devenir

muette? Ne donne pas ce prétexte à ton silence, car il ne tient

qu'à toi de faire vivre mon ami au delà d'une tombe dorée et de le

faire louer par les siècles futurs._

_Allons, muse, à l'oeuvre! Je vais t'apprendre à le faire voir à

l'avenir tel qu'il apparaît aujourd'hui._

C'est pourtant peut-être dans le 55e sonnet que Shakespeare donne

à son idée l'expression la plus ample.

Imaginer que le «rythme puissant» du second vers se rapporte au

sonnet lui-même, c'est absolument s'abuser sur l'intention de

Shakespeare.

Il me parut qu'il était extrêmement clair, d'après le caractère

général du sonnet, qu'il était question d'une pièce déterminée et

que la pièce n'était autre que _Roméo et Juliette,_

_Ni le marbre, ni les mausolées dorés des princes ne dureront

plus longtemps que mon rythme puissant. Vous conserverez plus

d'éclat dans ces mesures que sur la dalle non balayée que le temps

barbouille de sa lie._

_Quand la guerre dévastatrice bouleversera les statues et que les

tumultes déracineront l'oeuvre de la maçonnerie, ni l'épée de Mars

ni le feu ardent de la guerre n'entameront la tradition vivante de

votre renommée._

_En dépit de la mort et de la rage de l'oubli, vous avancerez

dans l'avenir, votre gloire trouvera place incessamment sous les

yeux de toutes les générations qui doivent user ce monde jusqu'au

jugement dernier._

_Ainsi jusqu'à l'appel suprême auquel vous vous lèverez vous-

même, vous vivrez ici et dans la postérité sous les yeux des

amants._

Il était aussi extrêmement suggestif de noter combien là et

ailleurs Shakespeare promettait à Willie Hughes l'immortalité sous

une forme qui le rappela aux yeux des hommes, c'est-à-dire sous

une forme scénique dans une pièce que l'on irait voir jouer.

Pendant deux semaines, je travaillai avec acharnement sur les

_Sonnets, _sortant à peine et refusant toutes les invitations.

Chaque jour, il me semblait que je découvrais quelque chose de

nouveau et Willie Hughes devint pour moi une espèce de compagnon

spirituel, une personnalité toujours dominante.

Je finis presque par m'imaginer que je l'avais vu debout dans

l'atmosphère de ma chambre tant Shakespeare l'avait clairement

dessiné avec ses cheveux d'or, sa tendre grâce de fleur, ses doux

yeux aux profondeurs de rêve, ses membres délicats et mobiles et

ses mains d'une blancheur de lis.

Son seul nom exerçait sur moi une vraie fascination. Willie

Hughes! Willie Hughes! Comme il avait un son de musique! Oui, quel

autre que lui pouvait être «le maître et la maîtresse de la

passion» de Shakespeare[12], le «seigneur de son amour à qui il a

été lié en vasselage» [13], le délicat favori du plaisir[14], la

«rose de tout l'univers»[15], le «héraut du printemps»[16] «paré de

la superbe livrée de la jeunesse»[17], le «ravissant garçon qui est

une douce musique pour son auditeur»[18] et dont «la beauté était

le vrai vêtement du coeur» de Shakespeare»[19], de même qu'il était

la clé de voûte de sa force dramatique.

Combien me paraissait amère maintenant toute la tragédie de sa

désertion et de sa honte qu'il rendait «douce et jolie[20]« par la

pure magie de sa personne, mais qui n'en était pas moins honte.

Pourtant, si Shakespeare l'a pardonné, pourquoi ne lui

pardonnerons-nous pas aussi.

Je ne me souciai pas de chercher à pénétrer le mystère de son

péché.

Son abandon du théâtre de Shakespeare était une question

différente et je la creusai très avant.

Finalement j'en vins à cette conclusion que Cyril Graham s'était

trompé en regardant Chapman comme le dramaturge rival dont il est

parlé dans le 80e sonnet.

C'était évidemment Marlowe à qui il était fait allusion[21].

Alors que les _Sonnets _furent écrits, on ne pouvait appliquer à

l'oeuvre de Chapman une expression telle que «l'orgueilleuse

arrogance de son grand vers», bien qu'on eût pu l'appliquer plus

tard au style de ses dernières pièces du temps du roi Jacques.

Non, Marlowe était sans contredit le dramaturge dont Shakespeare

parla en ces termes louangeurs et cet _affable fantôme familier

qui, la nuit, le comble de ses inspirations, _était le

Méphistophélès de son _Docteur Faustus._

Sans nul doute, Marlowe fut fasciné par la beauté et la grâce du

jeune acteur et l'enleva au théâtre de Blackfriars afin de leur

faire jouer le Gaveston de son _Édouard II._

Que Shakespeare eut légalement le droit de retenir Willie Hughes

dans sa propre troupe, cela résulte à l'évidence du sonnet 87 où

il dit:

_Adieu! tu es un bien trop précieux pour moi et tu ne sais que

trop sans doute ce que tu vaux: _LA CHARTE _de _TA VALEUR _te

permet de te dégager et tes engagements envers moi ont tous pris

fin._

_Car ai-je d'autres droits sur toi que ceux que tu m'accordes? Et

où sont mes titres, à tant de richesses? Rien en moi ne peut

justifier ce don SPLENDIDE_ ET AINSI MA PATENTE M'EST-ELLE

RETIRÉE.

_Tu t'étais donné à moi par ignorance de ce que tu vaux ou par

une pure méprise sur mon compte. Aussi cette grande concession

fondée sur un malentendu, tu la révoques en te ravisant._

_Ainsi je t'aurai possédé comme dans l'illusion d'un rêve; roi

dans le sommeil, mais au réveil plus rien._

Mais celui qu'il ne pouvait retenir par amour, il ne voulait pas

le retenir par force. Willie Hughes devint un des sujets de la

troupe de lord Pembroke et peut-être joua-t-il, dans la cour

ouverte de la Taverne du Taureau Rouge, le rôle du délicat favori

du roi Édouard.

Lors de la mort de Marlowe, il semble être revenu à Shakespeare

qui, quoi qu'en aient pu penser ses camarades de théâtre, ne tarda

pas à pardonner le coup de tête et la trahison du jeune acteur.

Vraiment, comme Shakespeare a dessiné en traits précis le

tempérament de l'acteur. Willie Hughes était un de ceux-là,

_qui ne commettent pas l'action dont ils menacent le plus, qui

tout en émouvant les autres sont eux-mêmes comme la pierre._

Il pouvait jouer l'amour, mais il ne pouvait pas l'éprouver. Il

pouvait mimer la passion sans la réaliser.

_Chez beaucoup l'histoire d'un coeur perfide est écrite dans les

regards, écrite dans des moues, des froncements de sourcils, des

grimaces étranges._

Mais avec Willie Hughes il n'en était pas ainsi. Le Ciel, dit

Shakespeare dans un sonnet d'idolâtrie folle,

_le ciel a décrété, en te créant, qu'un doux amour respirerait

toujours sur ta face; quelles que soient tes pensées ou les

émotions de ton coeur, ton regard ne peut jamais exprimer que la

douceur._

Dans son «esprit inconstant» et son «coeur faux», il était facile

de distinguer le défaut de sincérité et la tricherie qui paraît en

quelque sorte inséparable de la nature de l'artiste, comme dans

son amour des louanges ce désir d'une récompense immédiate qui

caractérise tous les acteurs. Et pourtant, en cela plus heureux

que les autres acteurs, Willie Hughes devait connaître quelque

chose de l'immortalité: inséparablement lié aux pièces de

Shakespeare, il devait vivre en elles.

_Votre nom tirera de mes vers l'immortalité, lors même qu'une

fois disparu je devrais mourir au monde entier. La terre ne peut

me fournir qu'une fosse vulgaire, tandis que vous serez enseveli à

la vue de toute l'humanité._

_Vous aurez pour monument mon noble vers que liront les yeux à

venir: et les langues futures rediront votre existence, quand tous

les souffles de notre génération seront éteints._

Il y avait des allusions sans fin à la puissance de Willie Hughes

sur son auditoire, les «spectateurs attentifs», comme les appelle

Shakespeare, mais peut-être la plus parfaite description de sa

merveilleuse maîtrise en art dramatique était-elle dans la

_Plainte d'une Amante _où Shakespeare dit de lui:

_Il employait à ses artifices une masse de matière subtile à

laquelle il donnait les formes les plus étranges: rougeurs

enflammées, flots de larmes, pâleurs défaillantes; il prenait, il

quittait tous les visages, pouvant, au gré de ses perfidies,

rougir à d'impurs propos, pleurer de douleur ou devenir blanc et

s'évanouir avec des mines tragiques._

_De même au bout de sa langue dominatrice, toutes sortes

d'arguments et de questions profondes, de promptes répliques et de

fortes raisons dormaient et s'éveillaient sans cesse à son

service. Pour faire rire le pleureur et pleurer le rieur, il avait

une langue et une éloquence variée, attrapant toutes les passions

au piège de son caprice._

Un jour, je crus avoir réellement trouvé Willie Hughes dans la

littérature de l'époque d'Elisabeth.

Dans un merveilleux récit des derniers jours du grand comte

d'Essex, son chapelain Thomas Knell nous dit que, la nuit qui

précéda sa mort, le comte

_appela William Hewes qui était son musicien pour jouer sur le

virginal et chanter. _«- _Joue, lui dit-il, mon chant, Will

Hewes, et je chanterai moi-même.»_ _Ainsi fit-il très gaîment, non

comme le cygne plaintif qui encore dédaigneux pleure sa mort, mais

comme une douce alouette qui levant ses ailes et jetant ses yeux

vers Dieu, monte vers les nues cristallines et atteint de sa

langue intarissable les sommets des cieux altiers._

Sûrement le garçon, qui joua sur le virginal, aux dernières heures

de la vie du père de Stella Sydney, n'était autre que le Will

Hewes, à qui Shakespeare dédia les _Sonnets _et dont il nous dit

qu'il était une douce musique pour un auditeur.

Pourtant, lord Essex mourut en 1576 quand Shakespeare lui-même

n'avait que douze ans: il était donc impossible que son musicien

fût le monsieur W. H. des _Sonnets._

Peut-être le jeune ami de Shakespeare était-il le fils de celui

qui jouait du virginal.

C'était, du moins, quelque chose d'avoir découvert que Will Hewes

était un nom de l'époque d'Elisabeth.

Vraiment le nom de Hewes semble exactement lié à la musique et à

la poésie. La première actrice anglaise fut la délicieuse Margaret

Hewes dont le prince Rupert fut si éperdument amoureux. Quoi de

plus probable qu'entre elle et le musicien de lord Essex il y ait

eu le jeune acteur des pièces de Shakespeare!

Mais les preuves, le témoin, où étaient-ils? Hélas!... je ne pus

les trouver. Il me semblait que j'étais toujours à la veille de la

vérification définitive, mais que je ne pouvais jamais y arriver.

De la vie de Willie Hughes, je passai bien vite à la pensée de sa

mort. J'étais curieux de savoir quelle avait été sa fin.

Peut-être était-il un de ces acteurs anglais qui, en 1604,

passèrent en Allemagne et jouèrent devant le grand duc Henry-

Julius de Brunswick[22], lui-même dramaturge de valeur, et à la

cour de cet étrange électeur de Brandebourg qui était si amouraché

de beauté qu'on a dit qu'il acheta à son poids d'ambre le jeune

fils d'un marchand ambulant grec et qu'il donna, en l'honneur de

son esclave, des fêtes durant toute cette terrible année de famine

1606-1607, quand le peuple mourait de faim dans les rues de la

ville et que, depuis sept mois, il n'était pas tombé une goutte de

pluie.

Enfin, nous savons que _Roméo et Juliette _fut joué à Dresde en

1613, côte à côte avec _Hamlet _et le _Roi Lear, _et ce n'est

sûrement pas à un autre que Willie Hughes que fut, en 1615, remis

le masque moulé sur la tête de Shakespeare mort, par la main de

quelqu'un de la suite de l'ambassadeur d'Angleterre, - faible

souvenir du grand poète qui l'avait si tendrement aimé.

Vraiment, il y avait quelque chose de véritablement captivant dans

l'idée que le jeune acteur, dont la beauté avait un élément vital

dans le réalisme et le romantisme de l'art de Shakespeare, avait

été le premier à porter en Allemagne la semence de la nouvelle

civilisation et s'était trouvé, dans cette voie, le précurseur de

cette _aufklarung, _ou illumination, du XVIIIe siècle, ce

splendide mouvement qui, bien que, initié par Lessing et Herder et

porté à son plein et à sa perfection par Goethe, ne fut pas pour

une petite part aidé par un autre acteur, Friedrich Schroeder, qui

réveilla la conscience populaire et, au mépris des passions

feintes et des méthodes mimiques de la scène, montra le lien

intime et vital entre la vie et la littérature.

Si cela était ainsi, - et rien ne prouvait certes qu'il en fût

autrement, - il n'était pas improbable que Willie Hughes fût un

des comédiens anglais _(mimae quidam ex Britannia, _comme les

appelle la vieille chronique) qui furent égorgés à Nuremberg dans

un soulèvement soudain de la populace et ensevelis en secret dans

une petite vigne, hors de la ville, par quelques jeunes gens «qui

s'étaient plu à leurs représentations et dont quelques-uns avaient

rêvé d'être instruits dans les mystères de l'art nouveau.» Certes,

il ne pouvait y avoir de place plus appropriée pour celui à qui

Shakespeare avait dit:

«_Tu es tout mon art,»_

que cette petite vigne au delà des murs de la cité. Car n'était-ce

pas des douleurs de Dionysos que la tragédie était née? N'avait-on

pas pour la première fois entendu s'épanouir sur les lèvres des

vignerons de Sicile le rire clair de la comédie, avec sa gaîté

insoucieuse et ses vives reparties. Et qui plus est, la tache

pourprine et rouge du vin écumant sur le visage et aux mains

n'avait-elle pas donné la première suggestion du charme et de la

fascination du déguisement, le désir de dépouiller sa

personnalité, le sens de la valeur de l'objectivité se montrant

ainsi dans les rudes débuts de l'art.

À tout prendre, où qu'il fut enseveli, que ce fut dans la petite

vigne aux portes de la ville gothique, ou dans quelque triste

cimetière d'église de Londres parmi le tumulte et le brouhaha de

notre grande ville, nul monument pompeux ne marquait la place où

il reposait.

Sa vraie tombe, comme l'avait dit Shakespeare, était le vers du

poète, son vrai monument la pérennité du drame.

Ainsi il en a été pour d'autres, dont la beauté a donné une

nouvelle impulsion motrice à leur époque.

Le corps ivoirin de l'esclave de Bithynie pourrit dans la vase

verte du Nil et la poussière du jeune Athénien jonche les jaunes

collines du Céramique, mais Antinoüs vit dans la sculpture et

Charmidès dans la philosophie.

Le portrait de monsieur W. H. · 第 7 / 23 题