Il était midi passé quand je m'éveillai et le soleil ruisselait à
travers les rideaux de ma chambre en longues coulées obliques d'or
poussiéreux.
Je dis à mon domestique que je n'étais chez moi pour personne et,
après avoir pris une tasse de chocolat et un petit pain, j'allai
chercher sur un rayon de ma bibliothèque mon exemplaire des
_Sonnets _de Shakespeare et je commençai à les parcourir avec
grande attention.
Chaque poème me parut une confirmation de la théorie de Cyril
Graham.
Il me semblait que j'avais la main appuyée sur le coeur de
Shakespeare et que je comptais un à un tous les battements et
toutes les pulsations de la passion.
Je songeai au merveilleux acteur adolescent et je vis son visage
dans chaque vers.
Deux sonnets, je m'en souviens, me frappèrent particulièrement:
c'étaient le 53e et le 67e.
Dans le premier de ces sonnets, Shakespeare, louant Willie Hughes
de la souplesse de son jeu, du vaste champ de ses rôles, un champ
qui s'étend de Rosalinde à Juliette et de Béatrice à Ophélie, lui
dit:
_De quelle substance êtes-vous donc fait, vous qu'escortent des
millions d'ombres étranges? Chaque être n'a qu'une ombre unique,
et vous, qui n'êtes qu'un pourtant, vous prêtez votre ombre à
tout,_
vers qui étaient inintelligibles s'ils ne s'adressaient pas à un
acteur, car le mot _ombre _avait au temps de Shakespeare un sens
qui se rattachait à la scène.
«Les meilleurs en ce genre ne sont que des ombres,» dit Thésée des
acteurs dans le _Songe d'une Nuit d'été, _et il y a bien d'autres
allusions similaires dans la littérature de l'époque.
Les _Sonnets _appartenaient évidemment aux séries dans lesquelles
Shakespeare disait la nature de l'art de l'acteur et du
tempérament étrange et rare qui est indispensable au parfait
comédien.
«Comment se fait-il, dit Shakespeare à Willie Hughes, que vous
ayez tant de personnalités», et alors il en arrive à établir que
sa beauté est telle qu'elle semble réaliser toute forme et toute
phase de fantaisie, incarner tout rêve de l'imagination créatrice,
une idée, qui est encore exprimée plus avant dans le sonnet qui
suit immédiatement, ou en commençant par la délicate pensée:
_Oh! comme la beauté semble plus belle lorsqu'elle est embaumée
par _LA VÉRITÉ.
Shakespeare nous invite à remarquer combien la vérité du jeu, la
vérité de la représentation visible sur la scène, ajoute au
prestige de la poésie, donne la vie à toute sa nature séduisante
et la réalité actuelle à sa forme idéale.
Et pourtant, dans le 67e sonnet, Shakespeare invite Willie Hughes
à renoncer à la scène si artificielle avec sa vie fausse, ses
mimes au visage maquillé et au costume sans réalité, ses
influences et ses suggestions immorales, son éloignement du vrai
monde, de l'action réelle et du langage sincère.
_Oh! pourquoi mon bien-aimé vivrait-il avec la corruption et
honorerait-il le sacrilège de son prestige en sorte que le péché
obtiendrait par lui un avantage décisif et se parerait de sa
société?_
_Pourquoi le fard imiterait-il le teint de ses joues et
plagierait-il, par une copie inanimée, leurs vives couleurs?_
_Pourquoi la pauvre beauté chercherait-elle indirectement les
reflets de la rose, quand elle a la rose vraie?_
Il peut sembler étrange qu'un aussi grand dramaturge que
Shakespeare, qui réalisa sa propre perfection comme artiste et son
humanité comme homme sur le plan idéal de la littérature du
théâtre et du jeu scénique, ait écrit en ces termes sur le
théâtre, mais nous devons nous souvenir que, dans les sonnets 110
et 111, Shakespeare nous montre qu'il était las du monde des
marionnettes et plein de honte d'avoir joué aux yeux de tous son
rôle d'arlequin. Le 111e sonnet surtout est amer:
_Oh! grondez à mon sujet la fortune, cette déesse coupable de
tous mes torts, qui ne m'a laissé d'autre moyen d'existence que la
ressource publique qui nourrit une vie publique._
_C'est là ce qui fait que mon nom porte un stigmate et que ma
nature est, pour ainsi dire, marquée du métier qu'elle fait comme
la main du teinturier. Ayez donc pitié de moi et souhaitez que je
sois régénéré,_
et il y a ailleurs bien des signes du même sentiment, signes
familiers à tous les vrais fanatiques de Shakespeare. Un point
m'embarrassa beaucoup quand je lus les _Sonnets _et il s'écoula
bien des jours avant que j'établisse la Vraie interprétation que
certes Cyril Graham lui-même paraît ne pas avoir saisie.
Je ne pouvais comprendre que Shakespeare accordât tant
d'importance à voir son jeune ami se marier.
Lui-même s'était marié jeune, et le résultat n'avait pas été
heureux: il n'était pas probable qu'il voulût pousser Willie
Hughes à commettre la même erreur.
Le jeune acteur de Rosalinde n'avait rien à gagner au mariage et
aux passions de la vie réelle. Les premiers sonnets, avec leurs
étranges supplications d'avoir des enfants, me parurent une note
discordante.
L'explication du mystère m'arriva presque subitement et je la
trouvai dans la bizarre dédicace.
On doit se rappeler que la dédicace est ainsi conçue:
_À l'unique engendreur de ces sonnets ci-après_
_Monsieur W. H., tout le bonheur Et cette éternité,_
_promesses de_
_notre poète immortel,_
_puisse-t'il les avoir._
C'est le souhait bien sincère
_de celui qui aventure_
_cette publication_
_T. T._
Quelques commentateurs ont supposé que le mot _engendreur _dans
cette dédicace indique simplement celui qui a fourni les _Sonnets
_à Thomas Thorpe, leur éditeur. Mais cette opinion est maintenant
généralement abandonnée et les plus hautes autorités sont tout à
fait d'accord sur ce point que ce mot est pris dans le sens
_d'inspirateur, _la métaphore étant tirée de l'analogie de la vie
physique.
Alors je vis que la même métaphore est employée par Shakespeare
lui-même dans tous ses poèmes et cela me mit dans le droit chemin.
Finalement je fis ma grande découverte.
Le mariage que Shakespeare propose à Willie Hughes, c'est le
mariage avec sa muse, une expression qui est précisément employée
dans le 82° sonnet où, dans l'amertume de son coeur, lors de la
défection du jeune acteur, pour qui il avait écrit ses plus grands
rôles et dont la beauté les lui avait vraiment inspirés, il
commence ses doléances en disant:
_Je conviens que tu n'es pas marié à ma muse._
Les enfants qu'il le suppliait d'engendrer ne sont pas des enfants
de sang et de chair, mais les plus immortels enfants d'une gloire
qui ne peut mourir.
Tout le cycle des premiers sonnets est simplement l'invitation de
Shakespeare à Willie Hughes de monter sur la scène et de se faire
acteur. Combien ce serait chose vile et vaine, dit-il, que votre
beauté, si vous n'en usiez pas.
_Lorsque quarante hivers assiégeront ton front et creuseront des
tranchées profondes dans le champ de ta beauté, la fière livrée de
ta jeunesse, si admirée maintenant, ne sera qu'une guenille dont
on fera peu de cas._
_Si l'on te demandait alors où est toute ta beauté où est tout le
trésor de tes jours florissants, et si tu répondais que tout cela
est dans tes yeux creusés, ce serait une honte dévorante et un
stérile éloge._
Vous devez créer quelque chose en art. Mon vers «est à toi et naît
de toi», écoute-moi seulement et je «mettrai au monde des vers
immortels qui vivront une éternité» et vous peuplerez des formes
de votre propre visage le monde imaginaire et la scène. Ces
enfants que vous engendrez, continue-t-il, ne dépériront pas,
comme des enfants sujets à la mort, mais vous vivrez en eux et
dans mes pièces: donc
_Crée un autre toi-même pour l'amour de moi; que ta beauté vive
en ton enfant comme en toi._
Je réunis tous les passages qui me paraissaient corroborer cette
interprétation: ils produisirent sur moi une forte impression et
me montrèrent combien la théorie de Cyril Graham était vraiment
complète.
Je vis aussi qu'il était très facile de séparer les vers, dans
lesquels il parle des _Sonnets _mêmes, et ceux dans lesquels il
parle de ses grandes oeuvres dramatiques.
C'était là un point qui avait absolument échappé aux critiques
antérieurs à Cyril Graham.
Et, pourtant, c'était une des considérations les plus importantes
dans toutes les séries de poèmes.
Aux _Sonnets _Shakespeare était plus ou moins indifférent. Il
n'ambitionnait pas que sa gloire reposât sur eux. C'était, à ses
yeux, sa «muse légère», comme il les appelle, et, comme le dit
Meres, il désirait une circulation réservée, seulement parmi un
petit nombre, un nombre très restreint d'amis.
D'autre part, il était extrêmement conscient de la haute valeur
artistique de ses pièces et témoigne d'une noble confiance en son
génie dramatique.
Quand il dit à Willie Hughes:
_Mais ton éternel été ne se flétrira pas et ne sera pas dépossédé
de tes grâces. La mort ne se vantera pas de ce que tu erres sous
son ombre, quand tu grandiras dans l'avenir _EN VERS ÉTERNELS.
_Tant que les hommes respireront et que les yeux pourront voir,
ceci vivra et te donnera la vie..._
l'expression _vers éternels _fait clairement allusion à une de ses
pièces qu'il lui envoyait en même temps, de même que la strophe
finale vise sa confiance dans la probabilité que ses pièces soient
toujours jouées.
Dans une apostrophe à la muse dramatique (sonnets C et CI), nous
trouvons la même pensée.
_Où donc es-tu, muse, pour oublier si longtemps de parler de ce
qui te donne toute ta puissance? Dépenses-tu ta force à quelque
indigne chant, couvrant d'ombre ta poésie pour mettre la lumière
sur de vils sujets?_
s'écrie-t-il.
Puis il reproche à la muse de la Tragédie et de la Comédie son
abandon de la vérité resplendissante de beauté et dit:
_Quoi! Parce qu'il n'a pas besoin d'éloges, vas-tu devenir
muette? Ne donne pas ce prétexte à ton silence, car il ne tient
qu'à toi de faire vivre mon ami au delà d'une tombe dorée et de le
faire louer par les siècles futurs._
_Allons, muse, à l'oeuvre! Je vais t'apprendre à le faire voir à
l'avenir tel qu'il apparaît aujourd'hui._
C'est pourtant peut-être dans le 55e sonnet que Shakespeare donne
à son idée l'expression la plus ample.
Imaginer que le «rythme puissant» du second vers se rapporte au
sonnet lui-même, c'est absolument s'abuser sur l'intention de
Shakespeare.
Il me parut qu'il était extrêmement clair, d'après le caractère
général du sonnet, qu'il était question d'une pièce déterminée et
que la pièce n'était autre que _Roméo et Juliette,_
_Ni le marbre, ni les mausolées dorés des princes ne dureront
plus longtemps que mon rythme puissant. Vous conserverez plus
d'éclat dans ces mesures que sur la dalle non balayée que le temps
barbouille de sa lie._
_Quand la guerre dévastatrice bouleversera les statues et que les
tumultes déracineront l'oeuvre de la maçonnerie, ni l'épée de Mars
ni le feu ardent de la guerre n'entameront la tradition vivante de
votre renommée._
_En dépit de la mort et de la rage de l'oubli, vous avancerez
dans l'avenir, votre gloire trouvera place incessamment sous les
yeux de toutes les générations qui doivent user ce monde jusqu'au
jugement dernier._
_Ainsi jusqu'à l'appel suprême auquel vous vous lèverez vous-
même, vous vivrez ici et dans la postérité sous les yeux des
amants._
Il était aussi extrêmement suggestif de noter combien là et
ailleurs Shakespeare promettait à Willie Hughes l'immortalité sous
une forme qui le rappela aux yeux des hommes, c'est-à-dire sous
une forme scénique dans une pièce que l'on irait voir jouer.
Pendant deux semaines, je travaillai avec acharnement sur les
_Sonnets, _sortant à peine et refusant toutes les invitations.
Chaque jour, il me semblait que je découvrais quelque chose de
nouveau et Willie Hughes devint pour moi une espèce de compagnon
spirituel, une personnalité toujours dominante.
Je finis presque par m'imaginer que je l'avais vu debout dans
l'atmosphère de ma chambre tant Shakespeare l'avait clairement
dessiné avec ses cheveux d'or, sa tendre grâce de fleur, ses doux
yeux aux profondeurs de rêve, ses membres délicats et mobiles et
ses mains d'une blancheur de lis.
Son seul nom exerçait sur moi une vraie fascination. Willie
Hughes! Willie Hughes! Comme il avait un son de musique! Oui, quel
autre que lui pouvait être «le maître et la maîtresse de la
passion» de Shakespeare[12], le «seigneur de son amour à qui il a
été lié en vasselage» [13], le délicat favori du plaisir[14], la
«rose de tout l'univers»[15], le «héraut du printemps»[16] «paré de
la superbe livrée de la jeunesse»[17], le «ravissant garçon qui est
une douce musique pour son auditeur»[18] et dont «la beauté était
le vrai vêtement du coeur» de Shakespeare»[19], de même qu'il était
la clé de voûte de sa force dramatique.
Combien me paraissait amère maintenant toute la tragédie de sa
désertion et de sa honte qu'il rendait «douce et jolie[20]« par la
pure magie de sa personne, mais qui n'en était pas moins honte.
Pourtant, si Shakespeare l'a pardonné, pourquoi ne lui
pardonnerons-nous pas aussi.
Je ne me souciai pas de chercher à pénétrer le mystère de son
péché.
Son abandon du théâtre de Shakespeare était une question
différente et je la creusai très avant.
Finalement j'en vins à cette conclusion que Cyril Graham s'était
trompé en regardant Chapman comme le dramaturge rival dont il est
parlé dans le 80e sonnet.
C'était évidemment Marlowe à qui il était fait allusion[21].
Alors que les _Sonnets _furent écrits, on ne pouvait appliquer à
l'oeuvre de Chapman une expression telle que «l'orgueilleuse
arrogance de son grand vers», bien qu'on eût pu l'appliquer plus
tard au style de ses dernières pièces du temps du roi Jacques.
Non, Marlowe était sans contredit le dramaturge dont Shakespeare
parla en ces termes louangeurs et cet _affable fantôme familier
qui, la nuit, le comble de ses inspirations, _était le
Méphistophélès de son _Docteur Faustus._
Sans nul doute, Marlowe fut fasciné par la beauté et la grâce du
jeune acteur et l'enleva au théâtre de Blackfriars afin de leur
faire jouer le Gaveston de son _Édouard II._
Que Shakespeare eut légalement le droit de retenir Willie Hughes
dans sa propre troupe, cela résulte à l'évidence du sonnet 87 où
il dit:
_Adieu! tu es un bien trop précieux pour moi et tu ne sais que
trop sans doute ce que tu vaux: _LA CHARTE _de _TA VALEUR _te
permet de te dégager et tes engagements envers moi ont tous pris
fin._
_Car ai-je d'autres droits sur toi que ceux que tu m'accordes? Et
où sont mes titres, à tant de richesses? Rien en moi ne peut
justifier ce don SPLENDIDE_ ET AINSI MA PATENTE M'EST-ELLE
RETIRÉE.
_Tu t'étais donné à moi par ignorance de ce que tu vaux ou par
une pure méprise sur mon compte. Aussi cette grande concession
fondée sur un malentendu, tu la révoques en te ravisant._
_Ainsi je t'aurai possédé comme dans l'illusion d'un rêve; roi
dans le sommeil, mais au réveil plus rien._
Mais celui qu'il ne pouvait retenir par amour, il ne voulait pas
le retenir par force. Willie Hughes devint un des sujets de la
troupe de lord Pembroke et peut-être joua-t-il, dans la cour
ouverte de la Taverne du Taureau Rouge, le rôle du délicat favori
du roi Édouard.
Lors de la mort de Marlowe, il semble être revenu à Shakespeare
qui, quoi qu'en aient pu penser ses camarades de théâtre, ne tarda
pas à pardonner le coup de tête et la trahison du jeune acteur.
Vraiment, comme Shakespeare a dessiné en traits précis le
tempérament de l'acteur. Willie Hughes était un de ceux-là,
_qui ne commettent pas l'action dont ils menacent le plus, qui
tout en émouvant les autres sont eux-mêmes comme la pierre._
Il pouvait jouer l'amour, mais il ne pouvait pas l'éprouver. Il
pouvait mimer la passion sans la réaliser.
_Chez beaucoup l'histoire d'un coeur perfide est écrite dans les
regards, écrite dans des moues, des froncements de sourcils, des
grimaces étranges._
Mais avec Willie Hughes il n'en était pas ainsi. Le Ciel, dit
Shakespeare dans un sonnet d'idolâtrie folle,
_le ciel a décrété, en te créant, qu'un doux amour respirerait
toujours sur ta face; quelles que soient tes pensées ou les
émotions de ton coeur, ton regard ne peut jamais exprimer que la
douceur._
Dans son «esprit inconstant» et son «coeur faux», il était facile
de distinguer le défaut de sincérité et la tricherie qui paraît en
quelque sorte inséparable de la nature de l'artiste, comme dans
son amour des louanges ce désir d'une récompense immédiate qui
caractérise tous les acteurs. Et pourtant, en cela plus heureux
que les autres acteurs, Willie Hughes devait connaître quelque
chose de l'immortalité: inséparablement lié aux pièces de
Shakespeare, il devait vivre en elles.
_Votre nom tirera de mes vers l'immortalité, lors même qu'une
fois disparu je devrais mourir au monde entier. La terre ne peut
me fournir qu'une fosse vulgaire, tandis que vous serez enseveli à
la vue de toute l'humanité._
_Vous aurez pour monument mon noble vers que liront les yeux à
venir: et les langues futures rediront votre existence, quand tous
les souffles de notre génération seront éteints._
Il y avait des allusions sans fin à la puissance de Willie Hughes
sur son auditoire, les «spectateurs attentifs», comme les appelle
Shakespeare, mais peut-être la plus parfaite description de sa
merveilleuse maîtrise en art dramatique était-elle dans la
_Plainte d'une Amante _où Shakespeare dit de lui:
_Il employait à ses artifices une masse de matière subtile à
laquelle il donnait les formes les plus étranges: rougeurs
enflammées, flots de larmes, pâleurs défaillantes; il prenait, il
quittait tous les visages, pouvant, au gré de ses perfidies,
rougir à d'impurs propos, pleurer de douleur ou devenir blanc et
s'évanouir avec des mines tragiques._
_De même au bout de sa langue dominatrice, toutes sortes
d'arguments et de questions profondes, de promptes répliques et de
fortes raisons dormaient et s'éveillaient sans cesse à son
service. Pour faire rire le pleureur et pleurer le rieur, il avait
une langue et une éloquence variée, attrapant toutes les passions
au piège de son caprice._
Un jour, je crus avoir réellement trouvé Willie Hughes dans la
littérature de l'époque d'Elisabeth.
Dans un merveilleux récit des derniers jours du grand comte
d'Essex, son chapelain Thomas Knell nous dit que, la nuit qui
précéda sa mort, le comte
_appela William Hewes qui était son musicien pour jouer sur le
virginal et chanter. _«- _Joue, lui dit-il, mon chant, Will
Hewes, et je chanterai moi-même.»_ _Ainsi fit-il très gaîment, non
comme le cygne plaintif qui encore dédaigneux pleure sa mort, mais
comme une douce alouette qui levant ses ailes et jetant ses yeux
vers Dieu, monte vers les nues cristallines et atteint de sa
langue intarissable les sommets des cieux altiers._
Sûrement le garçon, qui joua sur le virginal, aux dernières heures
de la vie du père de Stella Sydney, n'était autre que le Will
Hewes, à qui Shakespeare dédia les _Sonnets _et dont il nous dit
qu'il était une douce musique pour un auditeur.
Pourtant, lord Essex mourut en 1576 quand Shakespeare lui-même
n'avait que douze ans: il était donc impossible que son musicien
fût le monsieur W. H. des _Sonnets._
Peut-être le jeune ami de Shakespeare était-il le fils de celui
qui jouait du virginal.
C'était, du moins, quelque chose d'avoir découvert que Will Hewes
était un nom de l'époque d'Elisabeth.
Vraiment le nom de Hewes semble exactement lié à la musique et à
la poésie. La première actrice anglaise fut la délicieuse Margaret
Hewes dont le prince Rupert fut si éperdument amoureux. Quoi de
plus probable qu'entre elle et le musicien de lord Essex il y ait
eu le jeune acteur des pièces de Shakespeare!
Mais les preuves, le témoin, où étaient-ils? Hélas!... je ne pus
les trouver. Il me semblait que j'étais toujours à la veille de la
vérification définitive, mais que je ne pouvais jamais y arriver.
De la vie de Willie Hughes, je passai bien vite à la pensée de sa
mort. J'étais curieux de savoir quelle avait été sa fin.
Peut-être était-il un de ces acteurs anglais qui, en 1604,
passèrent en Allemagne et jouèrent devant le grand duc Henry-
Julius de Brunswick[22], lui-même dramaturge de valeur, et à la
cour de cet étrange électeur de Brandebourg qui était si amouraché
de beauté qu'on a dit qu'il acheta à son poids d'ambre le jeune
fils d'un marchand ambulant grec et qu'il donna, en l'honneur de
son esclave, des fêtes durant toute cette terrible année de famine
1606-1607, quand le peuple mourait de faim dans les rues de la
ville et que, depuis sept mois, il n'était pas tombé une goutte de
pluie.
Enfin, nous savons que _Roméo et Juliette _fut joué à Dresde en
1613, côte à côte avec _Hamlet _et le _Roi Lear, _et ce n'est
sûrement pas à un autre que Willie Hughes que fut, en 1615, remis
le masque moulé sur la tête de Shakespeare mort, par la main de
quelqu'un de la suite de l'ambassadeur d'Angleterre, - faible
souvenir du grand poète qui l'avait si tendrement aimé.
Vraiment, il y avait quelque chose de véritablement captivant dans
l'idée que le jeune acteur, dont la beauté avait un élément vital
dans le réalisme et le romantisme de l'art de Shakespeare, avait
été le premier à porter en Allemagne la semence de la nouvelle
civilisation et s'était trouvé, dans cette voie, le précurseur de
cette _aufklarung, _ou illumination, du XVIIIe siècle, ce
splendide mouvement qui, bien que, initié par Lessing et Herder et
porté à son plein et à sa perfection par Goethe, ne fut pas pour
une petite part aidé par un autre acteur, Friedrich Schroeder, qui
réveilla la conscience populaire et, au mépris des passions
feintes et des méthodes mimiques de la scène, montra le lien
intime et vital entre la vie et la littérature.
Si cela était ainsi, - et rien ne prouvait certes qu'il en fût
autrement, - il n'était pas improbable que Willie Hughes fût un
des comédiens anglais _(mimae quidam ex Britannia, _comme les
appelle la vieille chronique) qui furent égorgés à Nuremberg dans
un soulèvement soudain de la populace et ensevelis en secret dans
une petite vigne, hors de la ville, par quelques jeunes gens «qui
s'étaient plu à leurs représentations et dont quelques-uns avaient
rêvé d'être instruits dans les mystères de l'art nouveau.» Certes,
il ne pouvait y avoir de place plus appropriée pour celui à qui
Shakespeare avait dit:
«_Tu es tout mon art,»_
que cette petite vigne au delà des murs de la cité. Car n'était-ce
pas des douleurs de Dionysos que la tragédie était née? N'avait-on
pas pour la première fois entendu s'épanouir sur les lèvres des
vignerons de Sicile le rire clair de la comédie, avec sa gaîté
insoucieuse et ses vives reparties. Et qui plus est, la tache
pourprine et rouge du vin écumant sur le visage et aux mains
n'avait-elle pas donné la première suggestion du charme et de la
fascination du déguisement, le désir de dépouiller sa
personnalité, le sens de la valeur de l'objectivité se montrant
ainsi dans les rudes débuts de l'art.
À tout prendre, où qu'il fut enseveli, que ce fut dans la petite
vigne aux portes de la ville gothique, ou dans quelque triste
cimetière d'église de Londres parmi le tumulte et le brouhaha de
notre grande ville, nul monument pompeux ne marquait la place où
il reposait.
Sa vraie tombe, comme l'avait dit Shakespeare, était le vers du
poète, son vrai monument la pérennité du drame.
Ainsi il en a été pour d'autres, dont la beauté a donné une
nouvelle impulsion motrice à leur époque.
Le corps ivoirin de l'esclave de Bithynie pourrit dans la vase
verte du Nil et la poussière du jeune Athénien jonche les jaunes
collines du Céramique, mais Antinoüs vit dans la sculpture et
Charmidès dans la philosophie.