10 avril 1832.

«Mon cher ami, je ne saurais vous dire tout le plaisir que m'a fait

votre lettre, quoique déjà l'arrivée de votre beau discours sur les

affaires extérieures de la France m'eût prouvé que vous ne m'aviez pas

complètement oublié. J'ai cherché une occasion pour vous répondre; mais

grâce au choléra, on revient de Paris, on n'y va pas.--Vous pensiez à

moi, et vous ne vous trompiez pas en pensant que c'était de l'Italie que

je m'occupais; c'est ma pensée, ma pensée de tous les jours; elle le

sera tant que j'aurai un souffle de vie. J'ai compris votre système,

comme vous avez compris mon chagrin. On ne saurait empêcher le malade

qui a faim de se plaindre, lors même que le médecin est obligé d'être

inexorable. Mais assez du passé. Vous me demandez quels sont mes rêves

et mes espérances raisonnables. Laissons les rêves de côté. Tout le

monde en fait; y croire c'est autre chose; les coucher sérieusement par

écrit, c'est encore pis. Ils sont bons tout au plus pour passer

une soirée au coin du feu quand on n'a rien de mieux à faire.--Mes

espérances de bon sens sont plus faciles à dire. J'espérais que, tout

en conservant la paix, la France exercerait sur certaines parties de

la péninsule une intervention diplomatique, propre à préparer à ce

malheureux pays un meilleur avenir, à cicatriser un grand nombre de

plaies, à faire cesser beaucoup d'infortunes et de souffrances, et à y

assurer à la France elle-même une influence plus solide et plus profonde

que celle de cent mille baïonnettes. J'espérais que, grâce à la France,

il se formerait du moins en Italie quelques _oasis_ où des hommes qui

se respectent pussent vivre, et respirer, et attendre sans trop

d'impatience un avenir plus complet pour eux et pour leurs enfants. Les

pays où cela me paraissait possible étaient plus particulièrement le

Piémont, les États Romains, et même le royaume de Naples. Mais ne

parlons pas, ce serait trop long, de ce dernier. Laissez-moi vous dire

quelques mots des deux autres. Quant au Piémont, mes espérances sont

presque évanouies. J'ai par devers moi des preuves de fait qui ne me

laissent guère de doute sur le système qui a prévalu dans ce pays-là:

c'est le système jésuitique, anti-italien, anti-français, comme on

voudra l'appeler. Si quelqu'un croit le contraire, il se paye de

paroles. Encore une fois, j'ai là-dessus des renseignements positifs. Le

gouvernement de Piémont est de l'autre côté. Au surplus le pays entier

le sait, le voit, le touche avec la main. Ce qu'on a eu l'air de faire,

ce sont de pures simagrées dont il serait ridicule de parler. Maintenant

comment cela est-il arrivé? n'a-t-on pas eu les moyens de l'empêcher? ou

bien s'est-on abstenu par crainte de déplaire trop au gros voisin, de

réveiller sa jalousie? Inutile de le dire. Ainsi les choses restant

comme elles sont, les États sardes restent sous le coup d'une révolution

future. Quand? comment? avec quel succès? Dieu le sait: mais les

conditions y sont, et leur énergie va _crescendo_. Aujourd'hui que le

système français est mieux assis à l'extérieur et même à l'intérieur,

veut-il, peut-il reprendre ce travail sous oeuvre et essayer de faire

modifier le système piémontais? C'est à vous que je le demanderai. Mais

puisque vous me demandez mes espérances, je vous dirai que je l'espère

peu, très-heureux cependant si je me trompe. Car je suis, mon cher ami,

tout aussi peu jacobin que vous; seulement vous avez le sang-froid d'un

homme qui est arrivé; moi, l'impatience d'un homme qui veut partir.

Et malgré cela, c'est avec un profond chagrin que je vois, grâce aux

obstacles croissants, se développer au delà des Alpes, des opinions que

je ne professe pas. C'est encore un fait bien positif, et croyez-moi,

plus étendu qu'on ne pourrait le penser. Je connais le pays. Je disais

en septembre 1830, à Paris, à MM... et plus tard ici à B... que je ne

croyais pas qu'il se passerait six mois sans quelque éclat en Italie.

Je ne me trompais point, et certes je n'étais point dans le secret, si

secret il y avait. Malgré ce qu'il y avait de sérieux dans certaines

assurances, ce n'est pas moi qui aurais donné le conseil; je ne suis pas

assez enfant.

«Venons aux États Romains. Je n'ai pas approuvé la première révolution,

quoique légitime, très-légitime dans son principe. Une fois opérée,

j'aurais voulu la diriger autrement. Mais que peut un homme à deux cents

lieues de distance? Mettons de côté le passé. Je vous dirai aussi,

comme preuve de ma franchise, que le ton de la première intervention

diplomatique de la France me déplut souverainement. Aujourd'hui, je vois

les choses autrement. Je retrouve la France, sa dignité, son poids, ses

principes. Je ne me fais point d'illusion sur ce qui vous est possible.

Je crois en entrevoir la mesure, et cependant je ne suis nullement au

nombre de ceux qui ne vous savent pas gré de votre intervention, moins

encore de ceux qui la maudissent. Ainsi de ce côté-là, au lieu de

s'affaiblir, mes espérances se sont confirmées. Qu'est-ce que j'espère?

«J'espère qu'on est bien convaincu que la révolution, dans le sens d'une

profonde incompatibilité entre le _système actuel_ du gouvernement

romain et la population, a pénétré jusque dans les entrailles du pays.

Toute opinion contraire serait une pure illusion. Qu'on évacue demain

en laissant les choses à peu près comme elles sont, et on le verra

après-demain. Mais la chose ne se bornera plus au territoire des

Légations et des Marches.

«J'espère qu'en partant de là on insistera fortement sur des changements

sincèrement proportionnés au besoin.

«J'espère qu'au nombre de ces changements il y aura une administration

générale, sinon exclusivement, du moins essentiellement laïque; une

administration communale et provinciale qui ne soit pas une dérision; un

conseil central au siége du gouvernement composé, en partie du moins,

d'hommes envoyés par les provinces et dont le préavis soit nécessaire,

du moins pour les affaires intérieures, la législation, les impôts,

etc.; un changement radical dans l'administration de la justice,

changement dont les effets seraient immenses sur l'esprit public et

pourraient seuls réconcilier la population avec le gouvernement papal;

une commission législative chargée de préparer, sans retard, la réforme

des lois civiles, criminelles et commerciales; c'est encore un de ces

besoins, de ces nécessités sur lesquelles la population ne transigera

pas; enfin un système de force publique qui ne soit ni écrasant pour le

pays ni propre à le livrer soit à l'anarchie, soit à la fureur d'une

soldatesque vendue et déhontée. Je n'ignore pas les difficultés de

ce dernier arrangement. Il y a cependant moyen de les lever par

l'organisation d'une milice qui offrirait toutes les garanties

désirables au gouvernement et au pays. Les éléments existent; il s'agit

de savoir les mettre en oeuvre. Il est impossible d'expliquer la chose

en détail dans une lettre qui n'est déjà que trop longue.

«Je voudrais enfin espérer, mais je n'espère guère, qu'on trouvera moyen

de garantir au pays ces concessions. Ne nous faisons pas d'illusion.

Rome est toujours Rome. Tant que vous serez en Italie, c'est bon; mais

après? De véritables garanties constitutionnelles, directes, positives,

vous en voudrez et vous ne pourrez en obtenir. Le pape ne voudra pas,

l'Autriche non plus. Dès lors que restera-t-il? L'influence française,

les stipulations, l'ambassade du roi à Rome; c'est sans doute quelque

chose; mais sérieusement, est-ce tout, une fois que vos troupes n'y

seront plus, et que le parti apostolique nombreux, puissant, irrité,

aura ou croira avoir le champ libre? Quand la garantie des choses

manque, il faut au moins celle des hommes, de leur caractère, de leurs

opinions, de leurs affections. Les uns, Rome ne voudra pas les employer;

elle dira qu'ils sont ses ennemis, qu'ils viennent d'agir contre elle.

Les autres (ceux-là elle saura les trouver) seront ennemis apparents ou

cachés du nouveau système et de la France. Au fait, de quoi s'agit-il?

de faire marcher d'accord un gouvernement qui cédera à contre-coeur et

un pays qui pendant longtemps se méfiera du gouvernement. Il faudrait

pour cela des hommes acceptés d'un côté par le gouvernement et de

l'autre bien vus du pays, également propres à modérer les uns, à se

tenir en garde contre les autres et à faire marcher le système sans

secousses, avec bonne foi, et sans alarmer aucune opinion, des hommes à

qui le pays puisse en quelque sorte confier ses secrets sans craindre

qu'ils en abusent, et la cour de Rome ses alarmes sans craindre de les

confier à l'ennemi. Encore une fois, où les prendra-t-on?

«N'oublions pas que si le pays, se croyant joué, éclate de nouveau après

le départ des Français, le mouvement sera de plus en plus général et

sérieux, car on n'ôtera de la tête de personne que le drapeau tricolore

s'est déployé en Italie en faveur du pays, et qu'au besoin il y

reparaîtrait suivi de forces plus nombreuses. Toutes les déclarations et

toutes les protestations n'y feraient rien. Quant aux conséquences, je

n'ai pas besoin de les dire. Reste à savoir si elles seraient dans les

convenances de la France.--Mon cher ami, je termine par un mot. Si on

vous dit qu'en Italie il peut naître des faits qui ne seraient pas bien

liés, qui n'amèneraient pas un résultat heureux pour l'Italie, vous

pouvez le croire. C'est peut-être la vérité. Mais si on vous dit que des

faits il ne peut plus en éclater, qu'il n'y a pas ou qu'il n'y a plus

d'éléments, qu'il n'y existe pas de matières auxquelles il suffit

qu'un homme, le jour qu'il voudra, approche une mèche pour exciter un

embrasement quelconque, utile, pernicieux, durable, passager, partiel,

général, peu importe, mais toujours embarrassant pour le système de la

paix, n'en croyez rien.

«Vous le voyez; mes espérances sont tellement raisonnables qu'en vérité

vous les devez trouver timides et au-dessous de ce qu'on doit espérer de

l'influence que la France a le droit et la puissance d'exercer.

«Car enfin, si je vous avais dit, à côté de l'exemple de la Belgique,

que j'espérais voir les Marches et les Légations former un pays se

gouvernant, par lui-même, sous la _suzeraineté_ du pape et en lui payant

un tribut annuel garanti par la France, l'Angleterre et l'Autriche,

qu'y aurait-il là de si étrange? Ce serait peut-être le seul moyen

raisonnable de faire cesser un état de choses qui peut devenir de jour

en jour plus sérieux et plus dangereux. Mais je ne vais pas si loin.

Heureux si j'apprends que le peu que j'espère sera accompli!»

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 2) · 第 34 / 53 题