_Rapport présenté au Roi le 21 octobre 1830, par M. Guizot, ministre de
l'intérieur, pour faire instituer un inspecteur général des monuments
historiques en France._
SIRE,
Les monuments historiques dont le sol de la France est couvert font
l'admiration et l'envie de l'Europe savante. Aussi nombreux et plus
variés que ceux de quelques pays voisins, ils n'appartiennent pas
seulement à telle ou telle phase isolée de l'histoire, ils forment une
série complète et sans lacune; depuis les druides jusqu'à nos jours, il
n'est pas une époque mémorable de l'art et de la civilisation qui
n'ait laissé dans nos contrées des monuments qui la représentent et
l'expliquent. Ainsi, à côté de tombeaux gaulois et de pierres celtiques,
nous avons des temples, des aqueducs, des amphithéâtres et autres
vestiges de la domination romaine qui peuvent le disputer aux
chefs-d'oeuvre de l'Italie: les temps de décadence et de ténèbres nous
ont aussi légué leur style bâtard et dégradé; mais lorsque le XIe et le
XIIe siècles ramènent en Occident la vie et la lumière, une architecture
nouvelle apparaît, qui revêt dans chacune de nos provinces une
physionomie distincte, quoique empreinte d'un caractère commun: mélange
singulier de l'ancien art des Romains, du goût et du caprice oriental,
des inspirations encore confuses du génie germanique. Ce genre
d'architecture sert de transition aux merveilleuses constructions
gothiques qui, pendant les XIIIe, XIVe et XVe siècles, se suivent sans
interruption, chaque jour plus légères, plus hardies, plus ornées,
jusqu'à ce qu'enfin succombant sous leur propre richesse, elles
s'affaissent, s'alourdissent et finissent par céder la place à la grâce
élégante mais passagère de la Renaissance. Tel est le spectacle que
présente cet admirable enchaînement de nos antiquités nationales et qui
fait de notre sol un si précieux objet de recherches et d'études.
La France ne saurait être indifférente à cette partie notable de sa
gloire. Déjà, dans les siècles précédents, la haute érudition des
bénédictins et d'autres savants avait montré dans les monuments la
source de grandes lumières historiques; mais sous le rapport de l'art,
personne n'en avait deviné l'importance.
A l'issue de la Révolution française, des artistes éclairés, qui avaient
vu disparaître un grand nombre de monuments précieux, sentirent le
besoin de préserver ce qui avait échappé à la dévastation: le musée des
Petits-Augustins, fondé par M. Lenoir, prépara le retour des études
historiques et fit apprécier toutes les richesses de l'art français.
La dispersion fatale de ce musée reporta sur l'étude des localités
l'ardeur des archéologues et des artistes; la science y gagna plus
d'étendue et de mouvement; d'habiles écrivains se joignirent à l'élite
de notre École de peinture pour faire connaître les trésors de
l'_ancienne_ France. Ces travaux, multipliés pendant les années qui
viennent de s'écouler, n'ont pas tardé à produire d'heureux résultats
dans les provinces. Des centres d'étude se sont formés; des monuments
ont été préservés de la destruction; des sommes ont été votées pour cet
objet par les conseils généraux et les communes: le clergé a été arrêté
dans les transformations fâcheuses qu'un goût mal entendu de rénovation
faisait subir aux édifices sacrés.
Ces efforts toutefois n'ont produit que des résultats incomplets: il
manquait à la science un centre de direction qui régularisât les bonnes
intentions manifestées sur presque tous les points de la France; il
fallait que l'impulsion partît de l'autorité supérieure elle-même, et
que le ministre de l'intérieur, non content de proposer aux Chambres
une allocation de fonds pour la conservation des monuments français,
imprimât une direction éclairée au zèle des autorités locales.
La création d'une place d'inspecteur général des monuments historiques
de la France m'a paru devoir répondre à ce besoin. La personne à qui
ces fonctions seront confiées devra avant tout s'occuper des moyens de
donner aux intentions du gouvernement un caractère d'ensemble et de
régularité. A cet effet, elle devra parcourir successivement tous les
départements de la France, s'assurer sur les lieux de l'importance
historique ou du mérite d'art des monuments, recueillir tous les
renseignements qui se rapportent à la dispersion des titres ou des
objets accessoires qui peuvent éclairer sur l'origine, les progrès ou la
destruction de chaque édifice; en constater l'existence dans tous les
dépôts, archives, musées, bibliothèques ou collections particulières;
se mettre en rapports directs avec les autorités et les personnes qui
s'occupent de recherches relatives à l'histoire de chaque localité,
éclairer les propriétaires et les détenteurs sur l'intérêt des édifices
dont la conservation dépend de leurs soins, et stimuler enfin, en
le dirigeant, le zèle de tous les conseils de département et
de municipalité, de manière à ce qu'aucun monument d'un mérite
incontestable ne périsse par cause d'ignorance et de précipitation,
et sans que les autorités compétentes aient tenté tous les efforts
convenables pour assurer leur préservation, et de manière aussi à ce que
la bonne volonté des autorités ou des particuliers ne s'épuise pas sur
des objets indignes de leurs soins. Cette juste mesure dans le zèle ou
dans l'indifférence pour la conservation des monuments ne peut être
obtenue qu'au moyen de rapprochements multipliés que l'inspecteur
général sera seul à même défaire; elle préviendra toute réclamation et
donnera aux esprits les plus difficiles la conscience de la nécessité où
le gouvernement se trouve de veiller activement aux intérêts de l'art et
de l'histoire.
L'inspecteur général des monuments historiques préparera, dans sa
première et générale tournée, un catalogue exact et complet des édifices
ou monuments isolés qui méritent une attention sérieuse de la part du
gouvernement; il accompagnera, autant que faire se pourra, ce catalogue
de dessins et de plans, et en remettra successivement les éléments au
ministère de l'intérieur, où ils seront classés et consultés au besoin.
Il devra s'attacher à choisir dans chaque localité principale un
correspondant qu'il désignera à l'acceptation du ministre, et se mettre
lui-même en rapport officieux avec les autorités locales. Communication
sera donnée aux préfets des départements, d'abord, des instructions de
l'inspecteur général des monuments historiques de la France, puis de
l'extrait du catalogue général en ce qui concerne chaque département. Le
préfet en donnera connaissance à tous les conseils et autorités qu'ils
intéressent.
L'inspecteur général des monuments historiques devra renouveler le plus
souvent possible ses tournées, et les diriger chaque année d'après les
avis qui seront donnés par les préfets et les correspondants reconnus
par l'administration. Lorsqu'il s'agira d'imputations à faire sur le
fonds de la conservation des monuments de la France, ou de dépenses
analogues votées par les départements ou les communes, l'inspecteur
général des monuments historiques sera consulté.
Le traitement annuel de ce fonctionnaire est fixé à _huit mille francs_.
Le tarif des frais de tournée sera déterminé par une mesure ultérieure.
Je suis avec respect, Sire, de Votre Majesté, le très-humble et
très-fidèle sujet,
Le Ministre secrétaire d'État au département de l'intérieur,