Pourquoi certains Américains font voir un spiritualisme si exalté.
Quoique le désir d'acquérir les biens de ce monde soit la passion
dominante des Américains, il y a des moments de relâche où leur âme
semble briser tout à coup les liens matériels qui la retiennent, et
s'échapper impétueusement vers le ciel.
On rencontre quelquefois dans tous les États de l'Union, mais
principalement dans les contrées à moitié peuplées de l'ouest, des
prédicateurs ambulants qui colportent de place en place la parole
divine.
Des familles entières, vieillards, femmes et enfants, traversent
des lieux difficiles et percent des bois déserts, pour venir de
très-loin les entendre; et, quand elles les ont rencontrés, elles
oublient plusieurs jours et plusieurs nuits, en les écoutant, le
soin des affaires et jusqu'aux plus pressants besoins du corps.
On trouve çà et là, au sein de la société américaine, des âmes
toutes remplies d'un spiritualisme exalté et presque farouche, qu'on
ne rencontre guère en Europe. Il s'y élève de temps à autres des
sectes bizarres qui s'efforcent de s'ouvrir des chemins
extraordinaires vers le bonheur éternel. Les folies religieuses y
sont fort communes.
Il ne faut pas que ceci nous surprenne.
Ce n'est pas l'homme qui s'est donné à lui-même le goût de l'infini
et l'amour de ce qui est immortel. Ces instincts sublimes ne
naissent point d'un caprice de sa volonté: ils ont leur fondement
immobile dans sa nature; ils existent en dépit de ses efforts. Il
peut les gêner et les déformer, mais non les détruire.
L'âme a des besoins qu'il faut satisfaire; et, quelque soin que l'on
prenne de la distraire d'elle-même, elle s'ennuie bientôt,
s'inquiète et s'agite au milieu des jouissances des sens.
Si l'esprit de la grande majorité du genre humain se concentrait
jamais dans la seule recherche des biens matériels, on peut
s'attendre qu'il se ferait une réaction prodigieuse dans l'âme de
quelques hommes. Ceux-là se jetteraient éperduement dans le monde
des esprits, de peur de rester embarrassés dans les entraves trop
étroites que veut leur imposer le corps.
Il ne faudrait donc pas s'étonner si, au sein d'une société qui ne
songerait qu'à la terre, on rencontrait un petit nombre d'individus
qui voulussent ne regarder que le ciel. Je serais surpris si, chez
un peuple uniquement préoccupé de son bien-être, le mysticisme ne
faisait pas bientôt des progrès.
On dit que ce sont les persécutions des empereurs et les supplices
du cirque qui ont peuplé les déserts de la Thébaïde; et moi je pense
que ce sont bien plutôt les délices de Rome et la philosophie
épicurienne de la Grèce.
Si l'état social, les circonstances et les lois ne retenaient pas si
étroitement l'esprit américain dans la recherche du bien-être, il
est à croire que, lorsqu'il viendrait à s'occuper des choses
immatérielles, il montrerait plus de réserve et plus d'expérience,
et qu'il se modérerait sans peine. Mais il se sent emprisonné dans
des limites dont on semble ne pas vouloir le laisser sortir. Dès
qu'il dépasse ces limites il ne sait où se fixer lui-même, et il
court souvent, sans s'arrêter, par delà les bornes du sens commun.