CHAPITRE XI.

Des effets particuliers que produit l'amour des jouissances

matérielles dans les siècles démocratiques.

On pourrait croire, d'après ce qui précède, que l'amour des

jouissances matérielles doit entraîner sans cesse les Américains

vers le désordre des moeurs, troubler les familles et compromettre

enfin le sort de la société même.

Mais il n'en est point ainsi: la passion des jouissances matérielles

produit dans le sein des démocraties d'autres effets que chez les

peuples aristocratiques.

Il arrive quelquefois que la lassitude des affaires, l'excès des

richesses, la ruine des croyances, la décadence de l'État,

détournent peu à peu vers les seules jouissances matérielles le

coeur d'une aristocratie. D'autres fois, la puissance du prince ou

la faiblesse du peuple, sans ravir aux nobles leur fortune, les

force à s'écarter du pouvoir, et, leur fermant la voie aux grandes

entreprises, les abandonnent à l'inquiétude de leurs désirs; ils

retombent alors pesamment sur eux-mêmes, et ils cherchent dans les

jouissances du corps l'oubli de leur grandeur passée.

Lorsque les membres d'un corps aristocratique se tournent ainsi

exclusivement vers l'amour des jouissances matérielles, ils

rassemblent d'ordinaire de ce seul côté toute l'énergie que leur a

donnée la longue habitude du pouvoir.

À de tels hommes la recherche du bien-être ne suffit pas; il leur

faut une dépravation somptueuse et une corruption éclatante. Ils

rendent un culte magnifique à la matière, et ils semblent à l'envi

vouloir exceller dans l'art de s'abrutir.

Plus une aristocratie aura été forte, glorieuse et libre, plus alors

elle se montrera dépravée, et, quelle qu'ait été la splendeur de ses

vertus, j'ose prédire qu'elle sera toujours surpassée par l'éclat de

ses vices.

Le goût des jouissances matérielles ne porte point les peuples

démocratiques à de pareils excès. L'amour du bien-être s'y montre

une passion tenace, exclusive, universelle, mais contenue. Il n'est

pas question d'y bâtir de vastes palais, d'y vaincre ou d'y tromper

la nature, d'épuiser l'univers pour mieux assouvir les passions d'un

homme; il s'agit d'ajouter quelques toises à ses champs, de planter

un verger, d'agrandir une demeure, de rendre à chaque instant la vie

plus aisée et plus commode, de prévenir la gêne, et de satisfaire

les moindres besoins sans efforts et presque sans frais. Ces objets

sont petits, mais l'âme s'y attache: elle les considère tous les

jours et de fort près; ils finissent par lui cacher le reste du

monde, et ils viennent quelquefois se placer entre elle et Dieu.

Ceci, dira-t-on, ne saurait s'appliquer qu'à ceux d'entre les

citoyens dont la fortune est médiocre; les riches montreront des

goûts analogues à ceux qu'ils faisaient voir dans les siècles

d'aristocratie. Je le conteste.

En fait de jouissances matérielles, les plus opulents citoyens d'une

démocratie ne montreront pas des goûts fort différents de ceux du

peuple, soit que, étant sortis du sein du peuple, ils les partagent

réellement, soit qu'ils croient devoir s'y soumettre. Dans les

sociétés démocratiques, la sensualité du public a pris une certaine

allure modérée et tranquille, à laquelle toutes les âmes sont tenues

de se conformer. Il y est aussi difficile d'échapper à la règle

commune par ses vices que par ses vertus.

Les riches qui vivent au milieu des nations démocratiques visent

donc à la satisfaction de leurs moindres besoins plutôt qu'à des

jouissances extraordinaires; ils contentent une multitude de petits

désirs, et ne se livrent à aucune grande passion désordonnée. Ils

tombent ainsi dans la mollesse plutôt que dans la débauche.

Ce goût particulier que les hommes des siècles démocratiques

conçoivent pour les jouissances matérielles n'est point

naturellement opposé à l'ordre; au contraire, il a souvent besoin de

l'ordre pour se satisfaire. Il n'est pas non plus ennemi de la

régularité des moeurs; car les bonnes moeurs sont utiles à la

tranquillité publique et favorisent l'industrie. Souvent même il

vient à se combiner avec une sorte de moralité religieuse; on veut

être le mieux possible en ce monde, sans renoncer aux chances de

l'autre.

Parmi les biens matériels, il en est dont la possession est

criminelle; on a soin de s'en abstenir. Il y en a d'autres dont la

religion et la morale permettent l'usage; à ceux-là on livre sans

réserve son coeur, son imagination, sa vie, et l'on perd de vue, en

s'efforçant de les saisir, ces biens plus précieux qui font la

gloire et la grandeur de l'espèce humaine.

Ce que je reproche à l'égalité, ce n'est pas d'entraîner les hommes

à la poursuite des jouissances défendues; c'est de les absorber

entièrement dans la recherche des jouissances permises.

Ainsi, il pourrait bien s'établir dans le monde une sorte de

matérialisme honnête qui ne corromprait pas les âmes, mais qui les

amollirait et finirait par détendre sans bruit tous leurs ressorts.

De la Démocratie en Amérique, tome troisième · 第 54 / 76 题