Des effets particuliers que produit l'amour des jouissances
matérielles dans les siècles démocratiques.
On pourrait croire, d'après ce qui précède, que l'amour des
jouissances matérielles doit entraîner sans cesse les Américains
vers le désordre des moeurs, troubler les familles et compromettre
enfin le sort de la société même.
Mais il n'en est point ainsi: la passion des jouissances matérielles
produit dans le sein des démocraties d'autres effets que chez les
peuples aristocratiques.
Il arrive quelquefois que la lassitude des affaires, l'excès des
richesses, la ruine des croyances, la décadence de l'État,
détournent peu à peu vers les seules jouissances matérielles le
coeur d'une aristocratie. D'autres fois, la puissance du prince ou
la faiblesse du peuple, sans ravir aux nobles leur fortune, les
force à s'écarter du pouvoir, et, leur fermant la voie aux grandes
entreprises, les abandonnent à l'inquiétude de leurs désirs; ils
retombent alors pesamment sur eux-mêmes, et ils cherchent dans les
jouissances du corps l'oubli de leur grandeur passée.
Lorsque les membres d'un corps aristocratique se tournent ainsi
exclusivement vers l'amour des jouissances matérielles, ils
rassemblent d'ordinaire de ce seul côté toute l'énergie que leur a
donnée la longue habitude du pouvoir.
À de tels hommes la recherche du bien-être ne suffit pas; il leur
faut une dépravation somptueuse et une corruption éclatante. Ils
rendent un culte magnifique à la matière, et ils semblent à l'envi
vouloir exceller dans l'art de s'abrutir.
Plus une aristocratie aura été forte, glorieuse et libre, plus alors
elle se montrera dépravée, et, quelle qu'ait été la splendeur de ses
vertus, j'ose prédire qu'elle sera toujours surpassée par l'éclat de
ses vices.
Le goût des jouissances matérielles ne porte point les peuples
démocratiques à de pareils excès. L'amour du bien-être s'y montre
une passion tenace, exclusive, universelle, mais contenue. Il n'est
pas question d'y bâtir de vastes palais, d'y vaincre ou d'y tromper
la nature, d'épuiser l'univers pour mieux assouvir les passions d'un
homme; il s'agit d'ajouter quelques toises à ses champs, de planter
un verger, d'agrandir une demeure, de rendre à chaque instant la vie
plus aisée et plus commode, de prévenir la gêne, et de satisfaire
les moindres besoins sans efforts et presque sans frais. Ces objets
sont petits, mais l'âme s'y attache: elle les considère tous les
jours et de fort près; ils finissent par lui cacher le reste du
monde, et ils viennent quelquefois se placer entre elle et Dieu.
Ceci, dira-t-on, ne saurait s'appliquer qu'à ceux d'entre les
citoyens dont la fortune est médiocre; les riches montreront des
goûts analogues à ceux qu'ils faisaient voir dans les siècles
d'aristocratie. Je le conteste.
En fait de jouissances matérielles, les plus opulents citoyens d'une
démocratie ne montreront pas des goûts fort différents de ceux du
peuple, soit que, étant sortis du sein du peuple, ils les partagent
réellement, soit qu'ils croient devoir s'y soumettre. Dans les
sociétés démocratiques, la sensualité du public a pris une certaine
allure modérée et tranquille, à laquelle toutes les âmes sont tenues
de se conformer. Il y est aussi difficile d'échapper à la règle
commune par ses vices que par ses vertus.
Les riches qui vivent au milieu des nations démocratiques visent
donc à la satisfaction de leurs moindres besoins plutôt qu'à des
jouissances extraordinaires; ils contentent une multitude de petits
désirs, et ne se livrent à aucune grande passion désordonnée. Ils
tombent ainsi dans la mollesse plutôt que dans la débauche.
Ce goût particulier que les hommes des siècles démocratiques
conçoivent pour les jouissances matérielles n'est point
naturellement opposé à l'ordre; au contraire, il a souvent besoin de
l'ordre pour se satisfaire. Il n'est pas non plus ennemi de la
régularité des moeurs; car les bonnes moeurs sont utiles à la
tranquillité publique et favorisent l'industrie. Souvent même il
vient à se combiner avec une sorte de moralité religieuse; on veut
être le mieux possible en ce monde, sans renoncer aux chances de
l'autre.
Parmi les biens matériels, il en est dont la possession est
criminelle; on a soin de s'en abstenir. Il y en a d'autres dont la
religion et la morale permettent l'usage; à ceux-là on livre sans
réserve son coeur, son imagination, sa vie, et l'on perd de vue, en
s'efforçant de les saisir, ces biens plus précieux qui font la
gloire et la grandeur de l'espèce humaine.
Ce que je reproche à l'égalité, ce n'est pas d'entraîner les hommes
à la poursuite des jouissances défendues; c'est de les absorber
entièrement dans la recherche des jouissances permises.
Ainsi, il pourrait bien s'établir dans le monde une sorte de
matérialisme honnête qui ne corromprait pas les âmes, mais qui les
amollirait et finirait par détendre sans bruit tous leurs ressorts.