De l'éloquence parlementaire aux États-Unis.
Chez les peuples aristocratiques, tous les hommes se tiennent et
dépendent les uns des autres; il existe entre tous un lien
hiérarchique à l'aide duquel on peut maintenir chacun à sa place et
le corps entier dans l'obéissance. Quelque chose d'analogue se
retrouve toujours au sein des assemblées politiques de ces peuples.
Les partis s'y rangent naturellement sous de certains chefs auxquels
ils obéissent, par une sorte d'instinct qui n'est que le résultat
d'habitudes contractées ailleurs. Ils transportent dans la petite
société les moeurs de la plus grande.
Dans les pays démocratiques, il arrive souvent qu'un grand nombre de
citoyens se dirigent vers un même point; mais chacun n'y marche, ou
se flatte du moins de n'y marcher que de lui-même. Habitué à ne
régler ses mouvements que suivant ses impulsions personnelles, il se
plie mal aisément à recevoir du dehors sa règle. Ce goût et cet
usage de l'indépendance le suivent dans les conseils nationaux. S'il
consent à s'y associer à d'autres pour la poursuite du même dessein,
il veut du moins rester maître de coopérer au succès commun à sa
manière.
De là vient que dans les contrées démocratiques, les partis
souffrent si impatiemment qu'on les dirige, et ne se montrent
subordonnés que quand le péril est très-grand. Encore, l'autorité
des chefs, qui dans ces circonstances peut aller jusqu'à faire agir
et parler, ne s'étend-elle presque jamais jusqu'au pouvoir de faire
taire.
Chez les peuples aristocratiques, les membres des assemblées
politiques sont en même temps les membres de l'aristocratie. Chacun
d'eux possède par lui-même un rang élevé et stable, et la place
qu'il occupe dans l'assemblée est souvent moins importante à ses
yeux que celle qu'il remplit dans le pays. Cela le console de n'y
point jouer un rôle dans la discussion des affaires, et le dispose
à n'en pas rechercher avec trop d'ardeur un médiocre.
En Amérique, il arrive d'ordinaire que le député n'est quelque chose
que par sa position dans l'assemblée. Il est donc sans cesse
tourmenté du besoin d'y acquérir de l'importance, et il sent un
désir pétulant d'y mettre à tous moments ses idées au grand jour.
Il n'est pas seulement poussé de ce côté par sa vanité, mais par
celle de ses électeurs et par la nécessité continuelle de leur
plaire.
Chez les peuples aristocratiques, le membre de la législature est
rarement dans une dépendance étroite des électeurs; souvent il est
pour eux un représentant en quelque façon nécessaire; quelquefois il
les tient eux-mêmes dans une étroite dépendance, et, s'ils viennent
enfin à lui refuser leur suffrage, il se fait aisément nommer
ailleurs, ou, renonçant à la carrière publique, il se renferme dans
une oisiveté qui a encore de la splendeur.
Dans un pays démocratique, comme les États-Unis, le député n'a
presque jamais de prise durable sur l'esprit de ses électeurs.
Quelque petit que soit un corps électoral, l'instabilité
démocratique fait qu'il change sans cesse de face. Il faut donc le
captiver tous les jours.
Il n'est jamais sûr d'eux; et, s'ils l'abandonnent, il est aussitôt
sans ressource; car il n'a pas naturellement une position assez
élevée pour être facilement aperçu de ceux qui ne sont pas proches;
et, dans l'indépendance complète où vivent les citoyens, il ne peut
espérer que ses amis ou le gouvernement l'imposeront aisément à un
corps électoral qui ne le connaîtra pas. C'est donc dans le canton
qu'il représente que sont déposés tous les germes de sa fortune;
c'est de ce coin de terre qu'il lui faut sortir pour s'élever à
commander le peuple et à influer sur les destinées du monde.
Ainsi, il est naturel que, dans les pays démocratiques, les membres
des assemblées politiques songent à leurs électeurs plus qu'à leur
parti, tandis que, dans les aristocraties, ils s'occupent plus de
leur parti que de leurs électeurs.
Or, ce qu'il faut dire pour plaire aux électeurs n'est pas toujours
ce qu'il conviendrait de faire pour bien servir l'opinion politique
qu'ils professent.
L'intérêt général d'un parti est souvent que le député qui en est
membre ne parle jamais des grandes affaires qu'il entend mal; qu'il
parle peu des petites dont la marche des grandes serait embarrassée,
et le plus souvent enfin qu'il se taise entièrement. Garder le
silence est le plus utile service qu'un médiocre discoureur puisse
rendre à la chose publique.
Mais ce n'est point ainsi que les électeurs l'entendent.
La population d'un canton charge un citoyen de prendre part au
gouvernement de l'État, parce qu'elle a conçu une très-vaste idée de
son mérite. Comme les hommes paraissent plus grands en proportion
qu'ils se trouvent entourés d'objets plus petits, il est à croire
que l'opinion qu'on se fera du mandataire sera d'autant plus haute
que les talents seront plus rares parmi ceux qu'il représente. Il
arrivera donc souvent que les électeurs espéreront d'autant plus de
leur député qu'ils auront moins à en attendre; et, quelque incapable
qu'il puisse être, ils ne sauraient manquer d'exiger de lui des
efforts signalés qui répondent au rang qu'ils lui donnent.
Indépendamment du législateur de l'État, les électeurs voient encore
en leur représentant le protecteur naturel du canton près de la
législature; ils ne sont pas même éloignés de le considérer comme le
fondé de pouvoirs de chacun de ceux qui l'ont élu, et ils se
flattent qu'il ne déploiera pas moins d'ardeur à faire valoir leurs
intérêts particuliers que ceux du pays.
Ainsi, les électeurs se tiennent d'avance pour assurés que le député
qu'ils choisiront sera un orateur; qu'il parlera souvent s'il le
peut, et que, au cas où il lui faudrait se restreindre, il
s'efforcera du moins de renfermer dans ses rares discours l'examen
de toutes les grandes affaires de l'État, joint à l'exposé de tous
les petits griefs dont ils ont eux-mêmes à se plaindre; de telle
façon que, ne pouvant se montrer souvent, il fasse voir à chaque
occasion ce qu'il sait faire, et que, au lieu de se répandre
incessamment, il se resserre de temps à autre tout entier sous un
petit volume, fournissant ainsi une sorte de résumé brillant et
complet de ses commettants et de lui-même. À ce prix, ils promettent
leurs prochains suffrages.
Ceci pousse au désespoir d'honnêtes médiocrités qui, se connaissant,
ne se seraient pas produites d'elles-mêmes. Le député, ainsi excité,
prend la parole au grand chagrin de ses amis, et, se jetant
imprudemment au milieu des plus célèbres orateurs, il embrouille le
débat et fatigue l'assemblée.
Toutes les lois qui tendent à rendre l'élu plus dépendant de
l'électeur, ne modifient donc pas seulement la conduite des
législateurs, ainsi que je l'ai fait remarquer ailleurs, mais aussi
leur langage. Elles influent tout à la fois sur les affaires et sur
la manière d'en parler.
Il n'est pour ainsi dire pas de membre du congrès qui consente à
rentrer dans ses foyers sans s'y être fait précéder au moins par un
discours, ni qui souffre d'être interrompu avant d'avoir pu
renfermer dans les limites de sa harangue tout ce qu'on peut dire
d'utile aux vingt-quatre États dont l'union se compose, et
spécialement au district qu'il représente. Il fait donc passer
successivement devant l'esprit de ses auditeurs de grandes vérités
générales qu'il n'aperçoit souvent lui-même, et qu'il n'indique que
confusément, et de petites particularités fort ténues qu'il n'a que
trop de facilité à découvrir et à exposer. Aussi arrive-t-il
très-souvent que dans le sein de ce grand corps, la discussion
devient vague et embarrassée, et qu'elle semble se traîner vers le
but qu'on se propose plutôt qu'y marcher.
Quelque chose d'analogue se fera toujours voir, je pense, dans les
assemblées publiques des démocraties.
D'heureuses circonstances et de bonnes lois pourraient parvenir à
attirer dans la législature d'un peuple démocratique des hommes
beaucoup plus remarquables que ceux qui sont envoyés par les
Américains au congrès; mais on n'empêchera jamais les hommes
médiocres qui s'y trouvent de s'y exposer complaisamment, et de tous
les côtés au grand jour.
Le mal ne me paraît pas entièrement guérissable, parce qu'il ne
tient pas seulement au règlement de l'assemblée, mais à sa
constitution et à celle même du pays.
Les habitants des États-Unis semblent considérer eux-mêmes la chose
sous ce point de vue, et ils témoignent leur long usage de la vie
parlementaire, non point en s'abstenant de mauvais discours, mais en
se soumettant avec courage à les entendre. Ils s'y résignent comme
au mal que l'expérience leur a fait reconnaître inévitable.
Nous avons montré le petit côté des discussions politiques dans les
démocraties; faisons voir le grand.
Ce qui s'est passé depuis cent cinquante ans dans le parlement
d'Angleterre n'a jamais eu un grand retentissement au dehors; les
idées et les sentiments exprimés par les orateurs ont toujours
trouvé peu de sympathie chez les peuples même qui se trouvaient
placés le plus près du grand théâtre de la liberté britannique.
Tandis que, dès les premiers débats qui ont eu lieu dans les petites
assemblées coloniales d'Amérique à l'époque de la révolution,
l'Europe fut émue.
Cela n'a pas tenu seulement à des circonstances particulières et
fortuites, mais à des causes générales et durables.
Je ne vois rien de plus admirable ni de plus puissant qu'un grand
orateur discutant de grandes affaires, dans le sein d'une assemblée
démocratique. Comme il n'y a jamais de classe qui y ait ses
représentants chargés de soutenir ses intérêts, c'est toujours à la
nation tout entière, et au nom de la nation tout entière qu'on
parle. Cela agrandit la pensée et relève le langage.
Comme les précédents y ont peu d'empire; qu'il n'y a plus de
priviléges attachés à certains biens, ni de droits inhérents à
certains corps ou à certains hommes, l'esprit est obligé de remonter
jusqu'à des vérités générales puisées dans la nature humaine pour
traiter l'affaire particulière qui l'occupe. De là naît dans les
discussions politiques d'un peuple démocratique, quelque petit qu'il
soit, un caractère de généralité qui les rend souvent attachantes
pour le genre humain. Tous les hommes s'y intéressent parce qu'il
s'agit de l'homme qui est partout le même.
Chez les plus grands peuples aristocratiques, au contraire, les
questions les plus générales sont presque toujours traitées par
quelques raisons particulières tirées des usages d'une époque ou des
droits d'une classe; ce qui n'intéresse que la classe dont il est
question, ou tout au plus le peuple dans le sein duquel cette classe
se trouve.
C'est à cette cause autant qu'à la grandeur de la nation française,
et aux dispositions favorables des peuples qui l'écoutent, qu'il
faut attribuer le grand effet que nos discussions politiques
produisent quelquefois dans le monde.
Nos orateurs parlent souvent à tous les hommes, alors même qu'ils ne
s'adressent qu'à leurs concitoyens.