De quelques tendances particulières aux historiens dans les
siècles démocratiques.
Les historiens qui écrivent dans les siècles aristocratiques font
dépendre d'ordinaire tous les événements de la volonté particulière
et de l'humeur de certains hommes, et ils rattachent volontiers aux
moindres accidents les révolutions les plus importantes. Ils font
ressortir avec sagacité les plus petites causes, et souvent ils
n'aperçoivent point les plus grandes.
Les historiens qui vivent dans les siècles démocratiques montrent
des tendances toutes contraires.
La plupart d'entre eux n'attribuent presque aucune influence à
l'individu sur la destinée de l'espèce, ni aux citoyens sur le sort
du peuple. Mais, en retour, ils donnent de grandes causes générales
à tous les petits faits particuliers. Ces tendances opposées
s'expliquent.
Quand les historiens des siècles aristocratiques jettent les yeux
sur le théâtre du monde, ils y aperçoivent tout d'abord un très
petit nombre d'acteurs principaux qui conduisent toute la pièce. Ces
grands personnages, qui se tiennent sur le devant de la scène,
arrêtent leur vue et la fixent: tandis qu'ils s'appliquent à
dévoiler les motifs secrets qui font agir et parler ceux-là, ils
oublient le reste.
L'importance des choses qu'ils voient faire à quelques hommes leur
donne une idée exagérée de l'influence que peut exercer un homme, et
les dispose naturellement à croire qu'il faut toujours remonter à
l'action particulière d'un individu pour expliquer les mouvements de
la foule.
Lorsque, au contraire, tous les citoyens sont indépendants les uns
des autres, et que chacun d'eux est faible, on n'en découvre point
qui exerce un pouvoir fort grand, ni surtout fort durable, sur la
masse. Au premier abord, les individus semblent absolument
impuissants sur elle; et l'on dirait que la société marche toute
seule par le concours libre et spontané de tous les hommes qui la
composent.
Cela porte naturellement l'esprit humain à rechercher la raison
générale qui a pu frapper ainsi à la fois tant d'intelligences, et
les tourner simultanément du même côté.
Je suis très convaincu que, chez les nations démocratiques
elles-mêmes, le génie, les vices ou les vertus de certains individus
retardent ou précipitent le cours naturel de la destinée du peuple;
mais ces sortes de causes fortuites et secondaires sont infiniment
plus variées, plus cachées, plus compliquées, moins puissantes, et
par conséquent plus difficiles à démêler et à suivre dans des temps
d'égalité que dans des siècles d'aristocratie, où il ne s'agit que
d'analyser, au milieu des faits généraux, l'action particulière d'un
seul homme ou de quelques uns.
L'historien se fatigue bientôt d'un pareil travail; son esprit se
perd au milieu de ce labyrinthe; et, ne pouvant parvenir à
apercevoir clairement, et à mettre suffisamment en lumière les
influences individuelles, il les nie. Il préfère nous parler du
naturel des races, de la constitution physique du pays, ou de
l'esprit de la civilisation. Cela abrège son travail, et à moins de
frais satisfait mieux le lecteur.
M. de Lafayette a dit quelque part, dans ses Mémoires, que le
système exagéré des causes générales procurait de merveilleuses
consolations aux hommes publics médiocres. J'ajoute qu'il en donne
d'admirables aux historiens médiocres. Il leur fournit toujours
quelques grandes raisons qui les tirent promptement d'affaire à
l'endroit le plus difficile de leur livre, et favorisent la
faiblesse ou la paresse de leur esprit, tout en faisant honneur à sa
profondeur.
Pour moi, je pense qu'il n'y a pas d'époque où il ne faille
attribuer une partie des événements de ce monde à des faits très
généraux, et une autre à des influences très particulières. Ces deux
causes se rencontrent toujours; leur rapport seul diffère. Les faits
généraux expliquent plus de choses dans les siècles démocratiques
que dans les siècles aristocratiques, et les influences
particulières moins. Dans les temps d'aristocratie, c'est le
contraire: les influences particulières sont plus fortes, et les
causes générales sont plus faibles, à moins qu'on ne considère comme
une cause générale le fait même de l'inégalité des conditions, qui
permet à quelques individus de contrarier les tendances naturelles
de tous les autres.
Les historiens qui cherchent à peindre ce qui se passe dans les
sociétés démocratiques ont donc raison de faire une large part aux
causes générales, et de s'appliquer principalement à les découvrir;
mais ils ont tort de nier entièrement l'action particulière des
individus, parce qu'il est mal aisé de la retrouver et de la suivre.
Non seulement les historiens qui vivent dans les siècles
démocratiques sont entraînés à donner à chaque fait une grande
cause, mais ils sont encore portés à lier les faits entre eux et à
en faire sortir un système.
Dans les siècles d'aristocratie, l'attention des historiens étant
détournée à tous moments sur les individus, l'enchaînement des
événements leur échappe; ou plutôt ils ne croient pas à un
enchaînement semblable. La trame de l'histoire leur semble à chaque
instant rompue par le passage d'un homme.
Dans les siècles démocratiques, au contraire, l'historien voyant
beaucoup moins les acteurs, et beaucoup plus les actes, peut établir
aisément une filiation et un ordre méthodique entre ceux-ci.
La littérature antique, qui nous a laissé de si belles histoires,
n'offre point un seul grand système historique, tandis que les plus
misérables littératures modernes en fourmillent. Il semble que les
historiens anciens ne faisaient pas assez usage de ces théories
générales dont les nôtres sont toujours près d'abuser.
Ceux qui écrivent dans les siècles démocratiques ont une autre
tendance plus dangereuse.
Lorsque la trace de l'action des individus sur les nations se perd,
il arrive souvent qu'on voit le monde se remuer sans que le moteur
se découvre. Comme il devient très difficile d'apercevoir et
d'analyser les raisons qui, agissant séparément sur la volonté de
chaque citoyen, finissent par produire le mouvement du peuple, on
est tenté de croire que ce mouvement n'est pas volontaire, et que
les sociétés obéissent sans le savoir à une force supérieure qui les
domine.
Alors même que l'on croit découvrir sur la terre le fait général qui
dirige la volonté particulière de tous les individus, cela ne sauve
point la liberté humaine. Une cause assez vaste pour s'appliquer à
la fois à des millions d'hommes, et assez forte pour les incliner
tous ensemble du même côté, semble aisément irrésistible; après
avoir vu qu'on y cédait, on est bien près de croire qu'on ne pouvait
y résister.
Les historiens qui vivent dans les temps démocratiques ne refusent
donc pas seulement à quelques citoyens la puissance d'agir sur la
destinée du peuple, ils ôtent encore aux peuples eux-mêmes, la
faculté de modifier leur propre sort, et ils les soumettent soit à
une providence inflexible, soit à une sorte de fatalité aveugle.
Suivant eux, chaque nation est invinciblement attachée, par sa
position, son origine, ses antécédents, son naturel, à une certaine
destinée que tous ses efforts ne sauraient changer. Ils rendent les
générations solidaires les unes des autres, et remontant ainsi,
d'âge en âge et d'événements nécessaires en événements nécessaires,
jusqu'à l'origine du monde, ils font une chaîne serrée et immense
qui enveloppe tout le genre humain et le lie.
Il ne leur suffit pas de montrer comment les faits sont arrivés; ils
se plaisent encore à faire voir qu'ils ne pouvaient arriver
autrement. Ils considèrent une nation parvenue à un certain endroit
de son histoire, et ils affirment qu'elle a été contrainte de suivre
le chemin qui l'a conduite là. Cela est plus aisé que d'enseigner
comment elle aurait pu faire pour prendre une meilleure route.
Il semble, en lisant les historiens des âges aristocratiques, et
particulièrement ceux de l'antiquité, que, pour devenir maître de
son sort et pour gouverner ses semblables, l'homme n'a qu'à savoir
se dompter lui-même. On dirait, en parcourant les histoires écrites
de notre temps, que l'homme ne peut rien, ni sur lui, ni autour de
lui. Les historiens de l'antiquité enseignaient à commander, ceux de
nos jours n'apprennent guère qu'à obéir. Dans leurs écrits l'auteur
paraît souvent grand, mais l'humanité est toujours petite.
Si cette doctrine de la fatalité, qui a tant d'attraits pour ceux
qui écrivent l'histoire dans les siècles démocratiques, passant des
écrivains à leurs lecteurs, pénétrait ainsi la masse entière des
citoyens et s'emparait de l'esprit public, on peut prévoir qu'elle
paralyserait bientôt le mouvement des sociétés nouvelles, et
réduirait les chrétiens en Turcs.
Je dirai de plus qu'une pareille doctrine est particulièrement
dangereuse à l'époque où nous sommes; nos contemporains ne sont que
trop enclins à douter du libre arbitre, parce que chacun d'eux se
sent borné de tous côtés par sa faiblesse, mais ils accordent encore
volontiers de la force et de l'indépendance aux hommes réunis en
corps social. Il faut se garder d'obscurcir cette idée, car il
s'agit de relever les âmes et non d'achever de les abattre.