Dans quel esprit les Américains cultivent les arts.
Je croirais perdre le temps des lecteurs et le mien, si je
m'attachais à montrer comment la médiocrité générale des fortunes,
l'absence du superflu, le désir universel du bien-être, et les
constants efforts auxquels chacun se livre pour se le procurer, font
prédominer dans le coeur de l'homme le goût de l'utile sur l'amour
du beau. Les nations démocratiques, chez lesquelles toutes ces
choses se rencontrent, cultiveront donc les arts qui servent à
rendre la vie commode, de préférence à ceux dont l'objet est de
l'embellir; elles préféreront habituellement l'utile au beau, et
elles voudront que le beau soit utile.
Mais je prétends aller plus avant, et après avoir indiqué le premier
trait, en dessiner plusieurs autres.
Il arrive d'ordinaire que dans les siècles de priviléges, l'exercice
de presque tous les arts devient un privilége, et que chaque
profession est un monde à part où il n'est pas loisible à chacun
d'entrer. Et lors même que l'industrie est libre, l'immobilité
naturelle aux nations aristocratiques, fait que tous ceux qui
s'occupent d'un même art, finissent néanmoins par former une classe
distincte, toujours composée des mêmes familles, dont tous les membres
se connaissent, et où il naît bientôt une opinion publique et un
orgueil de corps. Dans une classe industrielle de cette espèce, chaque
artisan n'a pas seulement sa fortune à faire, mais sa considération à
garder. Ce n'est pas seulement son intérêt qui fait sa règle, ni même
celui de l'acheteur, mais celui du corps, et l'intérêt du corps est
que chaque artisan produise des chefs-d'oeuvre. Dans les siècles
aristocratiques, la visée des arts est donc de faire le mieux
possible, et non le plus vite, ni au meilleur marché.
Lorsqu'au contraire chaque profession est ouverte à tous, que la
foule y entre et en sort sans cesse, et que ses différents membres
deviennent étrangers, indifférents et presque invisibles les uns aux
autres, à cause de leur multitude, le lien social est détruit, et
chaque ouvrier ramené vers lui-même, ne cherche qu'à gagner le plus
d'argent possible aux moindres frais, il n'y a plus que la volonté
du consommateur qui le limite. Or, il arrive que, dans le même
temps, une révolution correspondante se fait sentir chez ce dernier.
Dans les pays où la richesse comme le pouvoir se trouve concentrée,
dans quelques mains, et n'en sort pas, l'usage de la plupart des
biens de ce monde appartient à un petit nombre d'individus toujours
le même; la nécessité, l'opinion, la modération des désirs en
écartent tous les autres.
Comme cette classe aristocratique se tient immobile au point de
grandeur où elle est placée sans se resserrer, ni s'étendre, elle
éprouve toujours les mêmes besoins et les ressent de la même
manière. Les hommes qui la composent puisent naturellement dans la
position supérieure et héréditaire qu'ils occupent, le goût de ce
qui est très-bien fait et très-durable.
Cela donne une tournure générale aux idées de la nation en fait
d'arts.
Il arrive souvent que, chez ces peuples, le paysan lui-même aime
mieux se priver entièrement des objets qu'il convoite, que de les
acquérir imparfaits.
Dans les aristocraties les ouvriers ne travaillent donc que pour un
nombre limité d'acheteurs, très-difficiles à satisfaire. C'est de la
perfection de leurs travaux que dépend principalement le gain qu'ils
attendent.
Il n'en est plus ainsi lorsque tous les priviléges étant détruits,
les rangs se mêlent, et que tous les hommes s'abaissent et s'élèvent
sans cesse sur l'échelle sociale.
On rencontre toujours dans le sein d'un peuple démocratique, une
foule de citoyens dont le patrimoine se divise et décroît. Ils ont
contracté, dans des temps meilleurs, certains besoins qui leur
restent, après que la faculté de les satisfaire n'existe plus, et
ils cherchent avec inquiétude s'il n'y aurait pas quelques moyens
détournés d'y pourvoir.
D'autre part, on voit toujours dans les démocraties un très-grand
nombre d'hommes dont la fortune croît, mais dont les désirs
croissent bien plus vite que la fortune, et qui dévorent des yeux
les biens qu'elle leur promet, longtemps avant qu'elle ne les livre.
Ceux-ci cherchent de tous côtés à s'ouvrir des voies plus courtes
vers ces jouissances voisines. De la combinaison de ces deux causes,
il résulte qu'on rencontre toujours dans les démocraties une
multitude de citoyens dont les besoins sont au-dessus des
ressources, et qui consentiraient volontiers à se satisfaire
incomplètement, plutôt que de renoncer tout à fait à l'objet de leur
convoitise.
L'ouvrier comprend aisément ces passions, parce que lui-même les
partage: dans les aristocraties, il cherchait à vendre ses produits
très-cher à quelques uns; il conçoit maintenant qu'il y aurait un
moyen plus expéditif de s'enrichir; ce serait de les vendre bon
marché à tous.
Or, il n'y a que deux manières d'arriver à baisser le prix d'une
marchandise.
La première est de trouver des moyens meilleurs, plus courts et plus
savants de la produire. La seconde est de fabriquer en plus grande
quantité des objets à peu près semblables, mais d'une moindre
valeur. Chez les peuples démocratiques, toutes les facultés
intellectuelles de l'ouvrier sont dirigées vers ces deux points.
Il s'efforce d'inventer des procédés qui lui permettent de
travailler, non pas seulement mieux, mais plus vite, et à moindre
frais, et, s'il ne peut y parvenir, de diminuer les qualités
intrinsèques de la chose qu'il fait, sans la rendre entièrement
impropre à l'usage auquel on la destine. Quand il n'y avait que les
riches qui eussent des montres, elles étaient presque toutes
excellentes. On n'en fait plus guère que de médiocres, mais tout le
monde en a. Ainsi, la démocratie ne tend pas seulement à diriger
l'esprit humain vers les arts utiles; elle porte les artisans à
faire très-rapidement beaucoup de choses imparfaites, et le
consommateur à se contenter de ces choses.
Ce n'est pas que dans les démocraties l'art ne soit capable, au
besoin, de produire des merveilles. Cela se découvre parfois, quand
il se présente des acheteurs qui consentent à payer le temps et la
peine. Dans cette lutte de toutes les industries, au milieu de cette
concurrence immense et de ces essais sans nombre, il se forme des
ouvriers excellents qui pénètrent jusqu'aux dernières limites de
leur profession; mais ceux-ci ont rarement l'occasion de montrer ce
qu'ils savent faire: ils ménagent leurs efforts avec soin; ils se
tiennent dans une médiocrité savante qui se juge elle-même, et qui,
pouvant atteindre au-delà du but qu'elle se propose, ne vise qu'au
but qu'elle atteint. Dans les aristocraties au contraire, les
ouvriers font toujours tout ce qu'ils savent faire, et lorsqu'ils
s'arrêtent, c'est qu'ils sont au bout de leur science.
Lorsque j'arrive dans un pays et que je vois les arts donner
quelques produits admirables, cela ne m'apprend rien sur l'état
social et la constitution politique du pays. Mais si j'aperçois que
les produits des arts y sont généralement imparfaits, en très-grand
nombre et à bas prix, je suis assuré que, chez le peuple où ceci se
passe, les priviléges s'affaiblissent, et les classes commencent à
se mêler et vont bientôt se confondre.
Les artisans qui vivent dans les siècles démocratiques ne cherchent
pas seulement à mettre à la portée de tous les citoyens leurs
produits utiles, ils s'efforcent encore de donner à tous leurs
produits des qualités brillantes que ceux-ci n'ont pas.
Dans la confusion de toutes les classes, chacun espère pouvoir
paraître ce qu'il n'est pas et se livre à de grands efforts pour y
parvenir. La démocratie ne fait pas naître ce sentiment qui n'est
que trop naturel au coeur de l'homme; mais elle l'applique aux
choses matérielles: l'hypocrisie de la vertu est de tous les temps;
celle du luxe appartient plus particulièrement aux siècles
démocratiques.
Pour satisfaire ces nouveaux besoins de la vanité humaine, il n'est
point d'impostures auxquelles les arts n'aient recours; l'industrie
va quelquefois si loin dans ce sens qu'il lui arrive de se nuire à
elle-même. On est déjà parvenu à imiter si parfaitement le diamant,
qu'il est facile de s'y méprendre. Du moment où l'on aura inventé
l'art de fabriquer les faux diamants, de manière à ce qu'on ne
puisse plus les distinguer des véritables, on abandonnera
vraisemblablement les uns et les autres, et ils redeviendront des
cailloux.
Ceci me conduit à parler de ceux des arts qu'on a nommés, par
excellence, les beaux-arts.
Je ne crois point que l'effet nécessaire de l'état social et des
institutions démocratiques soit de diminuer le nombre des hommes qui
cultivent les beaux-arts; mais ces causes influent puissamment sur
la manière dont ils sont cultivés. La plupart de ceux qui avaient
déjà contracté le goût des beaux-arts devenant pauvres, et, d'un
autre côté, beaucoup de ceux qui ne sont pas encore riches
commençant à concevoir, par imitation, le goût des beaux-arts, la
quantité des consommateurs en général s'accroît, et les
consommateurs très-riches et très-fins, deviennent plus rares. Il se
passe alors dans les beaux-arts quelque chose d'analogue à ce que
j'ai déjà fait voir quand j'ai parlé des arts utiles. Ils
multiplient leurs oeuvres et diminuent le mérite de chacune d'elles.
Ne pouvant plus viser au grand, on cherche l'élégant et le joli; on
tend moins à la réalité qu'à l'apparence.
Dans les aristocraties on fait quelques grands tableaux, et, dans
les pays démocratiques, une multitude de petites peintures. Dans les
premières on élève des statues de bronze, et dans les seconds on
coule des statues de plâtre.
Lorsque j'arrivai pour la première fois à New-York par cette partie
de l'océan Atlantique qu'on nomme la rivière de l'Est, je fus
surpris d'apercevoir, le long du rivage, à quelque distance de la
ville, un certain nombre de petits palais de marbre blanc, dont
plusieurs avaient une architecture antique; le lendemain, ayant été
pour considérer de plus près celui qui avait particulièrement attiré
mes regards, je trouvai que ses murs étaient de briques blanchies et
ses colonnes de bois peint. Il en était de même de tous les
monuments que j'avais admirés la veille.
L'état social et les institutions démocratiques donnent, de plus, à
tous les arts d'imitation, de certaines tendances particulières
qu'il est facile de signaler. Ils les détournent souvent de la
peinture de l'âme pour ne les attacher qu'à celle du corps; et ils
substituent la représentation des mouvements et des sensations à
celle des sentiments et des idées; à la place de l'idéal ils mettent
enfin le réel.
Je doute que Raphaël ait fait une étude aussi approfondie des
moindres ressorts du corps humain que les dessinateurs de nos jours.
Il n'attachait pas la même importance qu'eux à la rigoureuse
exactitude sur ce point, car il prétendait surpasser la nature. Il
voulait faire de l'homme quelque chose qui fût supérieur à l'homme,
il entreprenait d'embellir la beauté même.
David et ses élèves étaient, au contraire, aussi bons anatomistes
que bons peintres. Ils représentaient merveilleusement bien les
modèles qu'ils avaient sous les yeux, mais il était rare qu'ils
imaginassent rien au-delà; ils suivaient exactement la nature,
tandis que Raphaël cherchait mieux qu'elle. Ils nous ont laissé une
exacte peinture de l'homme, mais le premier nous fait entrevoir la
Divinité dans ses oeuvres.
On peut appliquer au choix même du sujet ce que j'ai dit de la
manière de le traiter.
Les peintres de la renaissance cherchaient d'ordinaire au-dessus
d'eux, ou loin de leur temps, de grands sujets qui laissassent à
leur imagination une vaste carrière. Nos peintres mettent souvent
leur talent à reproduire exactement les détails de la vie privée
qu'ils ont sans cesse sous les yeux, et ils copient de tous côtés de
petits objets qui n'ont que trop d'originaux dans la nature.