Pourquoi les Américains s'attachent plutôt à la pratique des
sciences qu'à la théorie.
Si l'état social et les institutions démocratiques n'arrêtent point
l'essor de l'esprit humain, il est du moins incontestable qu'ils le
dirigent d'un côté plutôt que d'un autre. Leurs efforts, ainsi
limités, sont encore très-grands, et l'on me pardonnera, j'espère,
de m'arrêter un moment pour les contempler.
Nous avons fait, quand il s'est agi de la méthode philosophique des
Américains, plusieurs remarques dont il faut profiter ici.
L'égalité développe dans chaque homme le désir de juger tout par
lui-même; elle lui donne, en toutes choses, le goût du tangible et
du réel, le mépris des traditions et des formes. Ces instincts
généraux se font principalement voir dans l'objet particulier de ce
chapitre.
Ceux qui cultivent les sciences chez les peuples démocratiques
craignent toujours de se perdre dans les utopies. Ils se défient des
systèmes, ils aiment à se tenir très-près des faits et à les étudier
par eux-mêmes; comme ils ne s'en laissent point imposer facilement
par le nom d'aucun de leurs semblables, ils ne sont jamais disposés
à jurer sur la parole du maître; mais, au contraire, on les voit
sans cesse occupés à chercher le côté faible de sa doctrine. Les
traditions scientifiques ont sur eux peu d'empire; ils ne s'arrêtent
jamais longtemps dans les subtilités d'une école et se paient
malaisément de grands mots; ils pénètrent, autant qu'ils le peuvent,
jusqu'aux parties principales du sujet qui les occupe, et ils aiment
à les exposer en langue vulgaire. Les sciences ont alors une allure
plus libre et plus sûre, mais moins haute.
L'esprit peut, ce me semble, diviser la science en trois parts.
La première contient les principes les plus théoriques, les notions
les plus abstraites, celles dont l'application n'est point connue ou
est fort éloignée.
La seconde se compose des vérités générales qui, tenant encore à la
théorie pure, mènent cependant par un chemin direct et court à la
pratique.
Les procédés d'application et les moyens d'exécution remplissent la
troisième.
Chacune de ces différentes portions de la science peut être cultivée
à part, bien que la raison et l'expérience fassent connaître
qu'aucune d'elles ne saurait prospérer longtemps, quand on la sépare
absolument des deux autres.
En Amérique la partie purement pratique des sciences est
admirablement cultivée, et l'on s'y occupe avec soin de la portion
théorique immédiatement nécessaire à l'application; les Américains
font voir de ce côté un esprit toujours net, libre, original et
fécond; mais il n'y a presque personne, aux États-Unis, qui se livre
à la portion essentiellement théorique et abstraite des
connaissances humaines. Les Américains montrent en ceci l'excès
d'une tendance qui se retrouvera, je pense, quoiqu'à un degré
moindre, chez tous les peuples démocratiques.
Rien n'est plus nécessaire à la culture des hautes sciences, ou de
la portion élevée des sciences que la méditation, et il n'y a rien
de moins propre à la méditation que l'intérieur d'une société
démocratique. On n'y rencontre pas, comme chez les peuples
aristocratiques, une classe nombreuse qui se tient dans le repos
parce qu'elle se trouve bien; et une autre qui ne remue point parce
qu'elle désespère d'être mieux. Chacun s'agite; les uns veulent
atteindre le pouvoir, les autres s'emparer de la richesse. Au milieu
de ce tumulte universel, de ce choc répété des intérêts contraires,
de cette marche continuelle des hommes vers la fortune, où trouver
le calme nécessaire aux profondes combinaisons de l'intelligence?
comment arrêter sa pensée sur un seul point quand autour de soi tout
remue, et qu'on est soi-même entraîné et ballotté chaque jour dans
le courant impétueux qui roule toutes choses?
Il faut bien discerner l'espèce d'agitation permanente qui règne au
sein d'une démocratie tranquille et déjà constituée, des mouvements
tumultueux et révolutionnaires qui accompagnent presque toujours la
naissance et le développement d'une société démocratique.
Lorsqu'une violente révolution a lieu chez un peuple très-civilisé,
elle ne saurait manquer de donner une impulsion soudaine aux
sentiments et aux idées.
Ceci est vrai surtout des révolutions démocratiques, qui, remuant à
la fois toutes les classes dont un peuple se compose, font naître en
même temps d'immenses ambitions dans le coeur de chaque citoyen.
Si les Français ont fait tout à coup de si admirables progrès dans
les sciences exactes, au moment même où ils achevaient de détruire
les restes de l'ancienne société féodale, il faut attribuer cette
fécondité soudaine, non pas à la démocratie, mais à la révolution
sans exemple qui accompagnait ses développements. Ce qui survint
alors était un fait particulier; il serait imprudent d'y voir
l'indice d'une loi générale.
Les grandes révolutions ne sont pas plus communes chez les peuples
démocratiques que chez les autres peuples; je suis même porté à
croire qu'elles le sont moins. Mais il règne dans le sein de ces
nations un petit mouvement incommode, une sorte de roulement
incessant des hommes les uns sur les autres, qui trouble et distrait
l'esprit sans l'animer ni l'élever.
Non seulement les hommes qui vivent dans les sociétés démocratiques
se livrent difficilement à la méditation, mais ils ont naturellement
peu d'estime pour elle. L'état social et les institutions
démocratiques portent la plupart des hommes à agir constamment; or,
les habitudes d'esprit qui conviennent à l'action ne conviennent pas
toujours à la pensée. L'homme qui agit en est réduit à se contenter
souvent d'à peu près parce qu'il n'arriverait jamais au bout de son
dessein, s'il voulait perfectionner chaque détail. Il lui faut
s'appuyer sans cesse sur des idées qu'il n'a pas eu le loisir
d'approfondir, car c'est bien plus l'opportunité de l'idée dont il
se sert que sa rigoureuse justesse qui l'aide; et, à tout prendre,
il y a moins de risque pour lui à faire usage de quelques principes
faux, qu'à consumer son temps à établir la vérité de tous ses
principes. Ce n'est point par de longues et savantes démonstrations
que se mène le monde. La vue rapide d'un fait particulier, l'étude
journalière des passions changeantes de la foule, le hasard du
moment et l'habileté à s'en saisir, y décident de toutes les
affaires.
Dans les siècles où presque tout le monde agit, on est donc
généralement porté à attacher un prix excessif aux élans rapides et
aux conceptions superficielles de l'intelligence, et, au contraire,
à déprécier outre mesure son travail profond et lent.
Cette opinion publique influe sur le jugement des hommes qui
cultivent les sciences, elle leur persuade qu'ils peuvent y réussir
sans méditation, ou les écarte de celles qui en exigent.
Il y a plusieurs manières d'étudier les sciences. On rencontre chez
une foule d'hommes un goût égoïste, mercantile et industriel pour
les découvertes de l'esprit qu'il ne faut pas confondre avec la
passion désintéressée qui s'allume dans le coeur d'un petit nombre;
il y a un désir d'utiliser les connaissances et un pur désir de
connaître. Je ne doute point qu'il ne naisse, de loin en loin, chez
quelques uns, un amour ardent et inépuisable de la vérité, qui se
nourrit de lui-même et jouit incessamment sans pouvoir jamais se
satisfaire. C'est cet amour ardent, orgueilleux et désintéressé du
vrai qui conduit les hommes jusqu'aux sources abstraites de la
vérité pour y puiser les idées mères.
Si Pascal n'eût envisagé que quelque grand profit, ou si même il
n'eût été mu que par le seul désir de la gloire, je ne saurais
croire qu'il eût jamais pu rassembler, comme il l'a fait, toutes les
puissances de son intelligence pour mieux découvrir les secrets les
plus cachés du Créateur. Quand je le vois arracher, en quelque
façon, son âme du milieu des soins de la vie, afin de l'attacher
tout entière à cette recherche, et, brisant prématurément les liens
qui la retiennent au corps, mourir de vieillesse avant quarante ans,
je m'arrête interdit, et je comprends que ce n'est point une cause
ordinaire qui peut produire de si extraordinaires efforts.
L'avenir prouvera si ces passions, si rares et si fécondes, naissent
et se développent aussi aisément au milieu des sociétés
démocratiques qu'au sein des aristocraties. Quant à moi, j'avoue que
j'ai peine à le croire.
Dans les sociétés aristocratiques, la classe qui dirige l'opinion et
mène les affaires, étant placée d'une manière permanente et
héréditaire au-dessus de la foule, conçoit naturellement une idée
superbe d'elle-même et de l'homme. Elle imagine volontiers pour lui
des jouissances glorieuses, et fixe des buts magnifiques à ses
désirs. Les aristocraties font souvent des actions fort tyranniques
et fort inhumaines, mais elles conçoivent rarement des pensées
basses, et elles montrent un certain dédain orgueilleux pour les
petits plaisirs, alors même qu'elles s'y livrent; cela y monte
toutes les âmes sur un ton fort haut. Dans les temps aristocratiques
on se fait généralement des idées très-vastes de la dignité, de la
puissance, de la grandeur de l'homme. Ces opinions influent sur ceux
qui cultivent les sciences comme sur tous les autres; elles
facilitent l'élan naturel de l'esprit vers les plus hautes régions
de la pensée, et la disposent naturellement à concevoir l'amour
sublime et presque divin de la vérité.
Les savants de ces temps sont donc entraînés vers la théorie, et il
leur arrive même souvent de concevoir un mépris inconsidéré pour la
pratique. «Archimède, dit Plutarque, a eu le coeur si haut qu'il ne
daigna jamais laisser par écrit aucune oeuvre de la manière de
dresser toutes ces machines de guerre, et réputant toute cette
science d'inventer et composer machines et généralement tout art qui
rapporte quelque utilité à le mettre en pratique, vil, bas et
mercenaire, il employa son esprit et son étude à écrire seulement
choses dont la beauté et la subtilité ne fût aucunement mêlée avec
nécessité.» Voilà la visée aristocratique des sciences.
Elle ne saurait être la même chez les nations démocratiques.
La plupart des hommes qui composent ces nations sont fort avides de
jouissances matérielles et présentes; comme ils sont toujours
mécontents de la position qu'ils occupent, et toujours libres de la
quitter, ils ne songent qu'aux moyens de changer leur fortune ou de
l'accroître. Pour des esprits ainsi disposés, toute méthode nouvelle
qui mène par un chemin plus court à la richesse, toute machine qui
abrège le travail, tout instrument qui diminue les frais de la
production, toute découverte qui facilite les plaisirs et les
augmente, semble le plus magnifique effort de l'intelligence humaine.
C'est principalement par ce côté que les peuples démocratiques
s'attachent aux sciences, les comprennent et les honorent. Dans les
siècles aristocratiques on demande particulièrement aux sciences les
jouissances de l'esprit; dans les démocraties, celles du corps.
Comptez que plus une nation est démocratique, éclairée et libre,
plus le nombre de ces appréciateurs intéressés du génie
scientifique ira s'accroissant, et plus les découvertes
immédiatement applicables à l'industrie, donneront de profit, de
gloire, et même de puissance à leurs auteurs; car, dans les
démocraties, la classe qui travaille prend part aux affaires
publiques, et ceux qui la servent ont à attendre d'elle des honneurs
aussi bien que de l'argent.
On peut aisément concevoir que dans une société organisée de cette
manière, l'esprit humain soit insensiblement conduit à négliger la
théorie, et qu'il doit au contraire, se sentir poussé avec une
énergie sans pareille vers l'application, ou tout au moins vers
cette portion de la théorie qui est nécessaire à ceux qui
appliquent.
En vain, un penchant instinctif l'élève-t-il vers les plus hautes
sphères de l'intelligence, l'intérêt le ramène vers les moyennes.
C'est là qu'il déploie sa force et son inquiète activité, et enfante
des merveilles. Ces mêmes Américains, qui n'ont pas découvert une
seule des lois générales de la mécanique, ont introduit dans la
navigation une machine nouvelle qui change la face du monde.
Certes, je suis loin de prétendre que les peuples démocratiques de nos
jours soient destinés à voir éteindre les lumières transcendantes de
l'esprit humain, ni même qu'il ne doive pas s'en allumer de nouvelles
dans leur sein. À l'âge du monde où nous sommes, et parmi tant de
nations lettrées, que tourmente incessamment l'ardeur de l'industrie,
les liens qui unissent entre elles les différentes parties de la
science ne peuvent manquer de frapper les regards; et le goût même de
la pratique s'il est éclairé, doit porter les hommes à ne point
négliger la théorie. Au milieu de tant d'essais d'applications, de
tant d'expériences chaque jour répétées, il est comme impossible que,
souvent, des lois très-générales ne viennent pas à apparaître; de telle
sorte que les grandes découvertes seraient fréquentes, bien que les
grands inventeurs fussent rares.
Je crois d'ailleurs aux hautes vocations scientifiques. Si la
démocratie ne porte point les hommes à cultiver les sciences pour
elles-mêmes, d'une autre part elle augmente immensément le nombre de
ceux qui les cultivent. Il n'est pas à croire que, parmi une si
grande multitude, il ne naisse point de temps en temps quelque génie
spéculatif, que le seul amour de la vérité enflamme. On peut être
assuré que celui-là s'efforcera de percer les plus profonds mystères
de la nature, quel que soit l'esprit de son pays et de son temps. Il
n'est pas besoin d'aider son essor; il suffit de ne point l'arrêter.
Tout ce que je veux dire est ceci: l'inégalité permanente des
conditions porte les hommes à se renfermer dans la recherche
orgueilleuse et stérile des vérités abstraites; tandis que l'état
social et les institutions démocratiques les disposent à ne demander
aux sciences que leurs applications immédiates et utiles.
Cette tendance est naturelle et inévitable. Il est curieux de la
connaître, et il peut être nécessaire de la montrer.
Si ceux qui sont appelés à diriger les nations de nos jours
apercevaient clairement et de loin ces instincts nouveaux qui
bientôt seront irrésistibles, ils comprendraient qu'avec des
lumières et de la liberté, les hommes qui vivent dans les siècles
démocratiques, ne peuvent manquer de perfectionner la portion
industrielle des sciences, et que désormais tout l'effort du pouvoir
social doit se porter à soutenir les hautes études, et à créer de
grandes passions scientifiques.
De nos jours, il faut retenir l'esprit humain dans la théorie, il
court de lui-même à la pratique, et au lieu de le ramener sans cesse
vers l'examen détaillé des effets secondaires, il est bon de l'en
distraire quelquefois, pour l'élever jusqu'à la contemplation des
causes premières.
Parce que la civilisation romaine est morte à la suite de l'invasion
des barbares, nous sommes peut-être trop enclins à croire que la
civilisation ne saurait autrement mourir.
Si les lumières qui nous éclairent venaient jamais à s'éteindre,
elles s'obscurciraient peu à peu, et comme d'elles-mêmes. À force de
se renfermer dans l'application, on perdrait de vue les principes,
et quand on aurait entièrement oublié les principes, on suivrait mal
les méthodes qui en dérivent; on ne pourrait plus en inventer de
nouvelles, et l'on emploierait sans intelligence et sans art de
savants procédés qu'on ne comprendrait plus.
Lorsque les Européens abordèrent, il y a trois cents ans, à la
Chine, ils y trouvèrent presque tous les arts parvenus à un certain
degré de perfection, et ils s'étonnèrent, qu'étant arrivés à ce
point, on n'eût pas été plus avant. Plus tard, ils découvrirent les
vestiges de quelques hautes connaissances qui s'étaient perdues. La
nation était industrielle; la plupart des méthodes scientifiques
s'étaient conservées dans son sein; mais la science elle-même n'y
existait plus. Cela leur expliqua l'espèce d'immobilité singulière
dans laquelle ils avaient trouvé l'esprit de ce peuple. Les Chinois,
en suivant la trace de leurs pères, avaient oublié les raisons qui
avaient dirigé ceux-ci. Ils se servaient encore de la formule sans
en rechercher le sens; ils gardaient l'instrument et ne possédaient
plus l'art de le modifier et de le reproduire. Les Chinois ne
pouvaient donc rien changer. Ils devaient renoncer à améliorer. Ils
étaient forcés d'imiter toujours et en tout leurs pères, pour ne
pas se jeter dans des ténèbres impénétrables, s'ils s'écartaient un
instant du chemin que ces derniers avaient tracé. La source des
connaissances humaines était presque tarie; et, bien que le fleuve
coulât encore, il ne pouvait plus grossir ses ondes ou changer son
cours.
Cependant la Chine subsistait paisiblement, depuis des siècles; ses
conquérants avaient pris ses moeurs; l'ordre y régnait. Un sorte de
bien-être matériel s'y laissait apercevoir de tous côtés. Les
révolutions y étaient très-rares, et la guerre pour ainsi dire
inconnue.
Il ne faut donc point se rassurer en pensant que les barbares sont
encore loin de nous; car, s'il y a des peuples qui se laissent
arracher des mains la lumière, il y en a d'autres qui l'étouffent
eux-mêmes sous leurs pieds.