Comment l'égalité suggère aux Américains l'idée de la
perfectibilité indéfinie de l'homme.
L'égalité suggère à l'esprit humain plusieurs idées qui ne lui
seraient pas venues sans elle, et elle modifie presque toutes celles
qu'il avait déjà. Je prends pour exemple l'idée de la perfectibilité
humaine, parce qu'elle est une des principales que puisse concevoir
l'intelligence, et qu'elle constitue à elle seule une grande théorie
philosophique dont les conséquences se font voir à chaque instant
dans la pratique des affaires.
Bien que l'homme ressemble sur plusieurs points aux animaux, un trait
n'est particulier qu'à lui seul: il se perfectionne, et eux ne se
perfectionnent point. L'espèce humaine n'a pu manquer de découvrir dès
l'origine cette différence. L'idée de la perfectibilité est donc aussi
ancienne que le monde; l'égalité ne l'a point fait naître, mais elle
lui donne un caractère nouveau.
Quand les citoyens sont classés suivant le rang, la profession, la
naissance, et que tous sont contraints de suivre la voie à l'entrée
de laquelle le hasard les a placés, chacun croit apercevoir près de
soi les dernières bornes de la puissance humaine, et nul ne cherche
plus à lutter contre une destinée inévitable. Ce n'est pas que les
peuples aristocratiques refusent absolument à l'homme la faculté de
se perfectionner; ils ne la jugent point indéfinie; ils conçoivent
l'amélioration, non le changement; ils imaginent la condition des
sociétés à venir meilleure, mais non point autre, et, tout en
admettant que l'humanité a fait de grands progrès et qu'elle peut en
faire quelques uns encore, ils la renferment d'avance dans de
certaines limites infranchissables.
Ils ne croient donc point être parvenus au souverain bien et à la
vérité absolue (quel homme ou quel peuple a été assez insensé pour
l'imaginer jamais?), mais ils aiment à se persuader qu'ils ont
atteint à peu près le degré de grandeur et de savoir que comporte
notre nature imparfaite; et, comme rien ne remue autour d'eux, ils
se figurent volontiers que tout est à sa place. C'est alors que le
législateur prétend promulguer des lois éternelles, que les peuples
et les rois ne veulent élever que des monuments séculaires, et que
la génération présente se charge d'épargner aux générations futures
le soin de régler leurs destinées.
À mesure que les castes disparaissent, que les classes se
rapprochent, que, les hommes se mêlant tumultueusement, les usages,
les coutumes, les lois varient, qu'il survient des faits nouveaux,
que des vérités nouvelles sont mises en lumière, que d'anciennes
opinions disparaissent, et que d'autres prennent leur place, l'image
d'une perfection idéale et toujours fugitive se présente à l'esprit
humain.
De continuels changements se passent alors à chaque instant sous les
yeux de chaque homme. Les uns empirent sa position, et il ne
comprend que trop bien qu'un peuple, ou qu'un individu, quelque
éclairé qu'il soit, n'est point infaillible. Les autres améliorent
son sort, et il en conclut que l'homme en général est doué de la
faculté indéfinie de perfectionner. Ses revers lui font voir que
nul ne peut se flatter d'avoir découvert le bien absolu; ses succès
l'enflamment à le poursuivre sans relâche. Ainsi, toujours
cherchant, tombant, se redressant, souvent déçu, jamais découragé,
il tend incessamment vers cette grandeur immense qu'il entrevoit
confusément au bout de la longue carrière que l'humanité doit encore
parcourir.
On ne saurait croire combien de faits découlent naturellement de
cette théorie philosophique suivant laquelle l'homme est
indéfiniment perfectible, et l'influence prodigieuse qu'elle exerce
sur ceux même qui, ne s'étant jamais occupés que d'agir et non de
penser, semblent y conformer leurs actions sans la connaître.
Je rencontre un matelot américain, et je lui demande pourquoi les
vaisseaux de son pays sont construits de manière à durer peu, et il
me répond sans hésiter que l'art de la navigation fait chaque jour
des progrès si rapides, que le plus beau navire deviendrait bientôt
presque inutile s'il prolongeait son existence au-delà de quelques
années.
Dans ces mots prononcés au hasard par un homme grossier et à propos
d'un fait particulier, j'aperçois l'idée générale et systématique
suivant laquelle un grand peuple conduit toutes choses.
Les nations aristocratiques sont naturellement portées à trop
resserrer les limites de la perfectibilité humaine, et les nations
démocratiques les étendent quelquefois outre mesure.