Ce qui fait pencher l'esprit des peuples démocratiques vers le
panthéisme.
Je montrerai plus tard comment le goût prédominant des peuples
démocratiques pour les idées très-générales se retrouve dans la
politique; mais je veux indiquer, dès à présent, son principal effet
en philosophie.
On ne saurait nier que le panthéisme n'ait fait de grands progrès de
nos jours. Les écrits d'une portion de l'Europe en portent
visiblement l'empreinte. Les Allemands l'introduisent dans la
philosophie, et les Français dans la littérature. Parmi les ouvrages
d'imagination qui se publient en France, la plupart renferment
quelques opinions ou quelques peintures empruntées aux doctrines
panthéistiques, ou laissent apercevoir chez leurs auteurs une sorte
de tendance vers ces doctrines. Ceci ne me paraît pas venir
seulement d'un accident, mais tenir à une cause durable.
À mesure que, les conditions devenant plus égales, chaque homme en
particulier devient plus semblable à tous les autres, plus faible et
plus petit, on s'habitue à ne plus envisager les citoyens pour ne
considérer que le peuple; on oublie les individus pour ne songer
qu'à l'espèce.
Dans ces temps, l'esprit humain aime à embrasser à la fois une foule
d'objets divers; il aspire sans cesse à pouvoir rattacher une
multitude de conséquences à une seule cause.
L'idée de l'unité l'obsède, il la cherche de tous côtés, et, quand
il croit l'avoir trouvée, il s'étend volontiers dans son sein et s'y
repose. Non seulement il en vient à ne découvrir dans le monde
qu'une création et un créateur; cette première division des choses
le gêne encore, et il cherche volontiers à grandir et à simplifier
sa pensée en renfermant Dieu et l'univers dans un seul tout. Si je
rencontre un système philosophique suivant lequel les choses
matérielles et immatérielles, visibles et invisibles, que renferme
le monde, ne sont plus considérées que comme les parties diverses
d'un être immense qui seul reste éternel au milieu du changement
continuel et de la transformation incessante de tout ce qui le
compose, je n'aurai pas de peine à conclure qu'un pareil système,
quoiqu'il détruise l'individualité humaine, ou plutôt parce qu'il la
détruit, aura des charmes secrets pour les hommes qui vivent dans
les démocraties; toutes leurs habitudes intellectuelles les
préparent à le concevoir et les mettent sur la voie de l'adopter. Il
attire naturellement leur imagination et la fixe; il nourrit
l'orgueil de leur esprit et flatte sa paresse.
Parmi les différents systèmes à l'aide desquels la philosophie
cherche à expliquer l'univers, le panthéisme me paraît l'un des plus
propres à séduire l'esprit humain dans les siècles démocratiques;
c'est contre lui que tous ceux qui restent épris de la véritable
grandeur de l'homme, doivent se réunir et combattre.