XXI

Le retour miraculeux de Bonaparte était un succès qui en présageait

beaucoup d'autres; celui qui avait passé inaperçu au milieu de la flotte

ennemie pour venir rétablir l'ordre en France ne devait pas rencontrer

une vive opposition à ses projets d'élévation. D'ailleurs son serment au

défunt Directoire était encore dans le souvenir de tous les patriotes:

«Citoyens, avait-il dit, en mettant la main sur le pommeau de son

épée, je jure qu'elle ne sera jamais tirée que pour la défense de la

République et celle de son gouvernement.»

Mais les serments politiques, comme ceux d'amour, ont cela de

particulier qu'on y croit toujours. On sait comment celui proféré par

Lucien Bonaparte, dans cette grande journée, eut le pouvoir de sauver

son frère de la fureur des fanatiques de la liberté.

«Je jure, avait-il dit, de percer le sein de mon propre frère, si jamais

il porte atteinte à la liberté des Français!»

Et ce mouvement dramatique, appuyé par la compagnie de grenadiers que

commandait Murat, avait mis les représentants de la nation en déroute,

mais non pas sans que le général Bonaparte leur eût adressé force

paroles et proclamations. Aussi le soir, accablé de fatigue,

demandait-il à son secrétaire s'il n'avait pas dit bien des bêtises; à

quoi celui-ci répondit:

--Pas mal, général.

Sauf un petit nombre, tous les amis de la gloire, las d'obéir aux

caprices de Barras, et confiants dans les promesses du vainqueur

de l'Italie, se prêtèrent au mouvement qui livrait à Bonaparte le

commandement de l'armée et la direction des affaires de l'État.

En homme habile, il chargea l'homme qu'il détestait le plus du soin de

lui faire une constitution à leur usage. Pourtant Siéyès avait prononcé

un discours peu de temps avant où du haut d'une tribune populaire il

avait dit:

«La royauté ne se relèvera jamais. On ne verra plus ces hommes qui se

disaient délégués du ciel pour opprimer avec plus de sécurité la terre,

et qui ne voyaient dans la France que leur patrimoine, dans les

Français que leurs sujets, et dans les lois que l'expression de leur bon

plaisir.»

Mais Bonaparte connaissait la valeur de ces paroles, et ne s'en servit

pas moins de l'orateur pour asseoir sa nouvelle puissance.

Nous ne rappelons ces faits que pour constater la partie comique

attachée aux plus grands événements de notre histoire moderne.

Siéyès, qui avait l'esprit fin et enjoué, était le premier à rire des

inconséquences politiques dont il donnait l'exemple. C'est le mérite, ou

le tort du caractère français que de tourner en plaisanterie les sujets

les plus sérieux. L'abbé-consul avait déjà fait preuve de sa gaieté

philosophique, lorsqu'en 1797, le 12 avril, il fut assassiné chez lui

par l'ex-moine, nommé Poule, qui lui avait tiré à bout portant un

coup d'arme à feu chargée de deux balles mâchées, dont l'une lui avait

fracassé le bras, et l'autre déchiré la poitrine: l'ex-moine fut livré

à la justice; mais elle était si indulgente à cette époque pour les

intentions libérales des jacobins fanatiques, que le moine assassin fut

bientôt remis en liberté.

En apprenant ce singulier jugement, Siéyès se contenta de dire à son

portier:

--Si l'ex-moine Poule revient, vous lui direz que je n'y suis pas.

Depuis, en votant le sénatus-consulte qui revêtait Napoléon du titre

d'empereur, et, en se rappelant son vote sur la mort de Louis XVI, il

disait:

--C'était bien la peine!

Le souvenir de ce coupable entraînement donnait à Siéyès le désir de

s'éclairer des lumières de nos esprits indépendants; il fut le premier

à engager Bonaparte à admettre dans son tribunat les défenseurs de la

liberté, tels que Chénier, Stanislas Girardin, Guinguéné, et autres; M.

de Rheinfeld fut du nombre.

Cette nomination devait le rappeler à Paris. L'idée d'être utile aux

intérêts de la France devait l'emporter dans son esprit sur toute autre

considération. La crainte du retour d'Adolphe décida madame Mansley à

passer l'hiver à la campagne. M. de Savernon, mal inspiré, combattit de

son mieux cette résolution, sans deviner la part qu'il y avait; mais il

ne put rien obtenir sur ce point d'Ellénore. Seulement elle promit de se

laisser conduire à la ville lorsqu'on y donnerait un spectacle digne de

curiosité; mais à la condition qu'elle profiterait de la proximité où

elle était de Paris pour revenir coucher à la campagne.

--Que de fatigues inutiles! s'écriait le chevalier de Panat en entendant

Ellénore s'obstiner à braver l'hiver dans les champs. C'est nous seuls

qui serons victimes de cette belle passion pour la retraite, car les

amis dont vous savez si bien vous passer, ont la sottise de ne pouvoir

vivre sans vous; il n'est pas jusqu'à cette pauvre madame Talma dont la

santé fait pitié qui ne médite de faire six lieux l'un de ces jours pour

venir causer avec vous; pourtant son causeur favori lui est rendu, je

l'ai trouvé hier au coin de son feu.

--Eh bien, que pense-t-il de notre petite dernière révolution? demanda

le comte de Ségur.

--Il en parle comme de tout, avec ironie, ce qui me ferait croire qu'il

y porte assez d'intérêt; car vous connaissez sa manie de se moquer des

choses qu'il a le plus à coeur.

--Quoi! vous pensez, reprit le comte, que M. de Rheinfeld est sous

l'illusion du républicanisme de Bonaparte? Oh! c'est calomnier son

esprit, j'en appelle au jugement de madame Mansley.

Mais Ellénore, tout à l'idée du retour d'Adolphe, n'entendit pas le

comte; il fut obligé de la questionner plus directement pour la sortir

de sa rêverie.

--Moi? dit-elle, je n'ai aucune opinion sur le caractère de M. de

Rheinfeld.

--Cependant, je vous ai entendu cent fois combattre ses idées, et même

avec assez d'amertume, ce qui m'avait fait supposer que vous n'aviez pas

meilleure idée de lui que de sa politique.

Une femme comme il y en a tant, ravie de voir si mal interpréter ses

sentiments, n'aurait pas manqué d'abonder dans le raisonnement de M. de

Ségur, mais la loyauté d'Ellénore s'y refusa. Loin de se mettre à l'abri

du soupçon par une lâcheté, elle déclara hautement son estime pour la

personne et le talent de M. de Rheinfeld. Seulement, ajouta-t-elle, nos

opinions, nos habitudes différent; je vois d'abord le côté sérieux des

choses, lui s'applique à n'en démontrer que le côté plaisant; mais ce

défaut qui m'est désagréable dans sa conversation, il ne le porte, il

faut en convenir, ni dans ses discours, ni dans ses ouvrages.

--Ce qui ne les empêche pas d'être fort insipides, dit M. de Savernon

dont la partialité ne manquait pas une occasion d'être injuste et

injurieuse pour Adolphe.

--Enfin, nous allons voir comment tous ces beaux esprits se conduiront,

dit le chevalier. Voici déjà les Tuileries reconquises. On ne se

loge pas dans ce palais monarchique pour y faire de l'égalité, et je

m'attends à toutes les parodies des farces qui ont déterminé la grande

révolution. C'est toujours ainsi, on ne chasse les gens que pour se

mettre à leur place. Eh bien, tant mieux. Nous reverrons un peu de cette

grandeur, de ce faste que nous regrettons. Sans compter qu'il y aura des

apprentissages comiques, dont nous pourrons nous amuser.

--C'est fort bien, dit le duc de D...; mais avec le pouvoir arbitraire

reviendront les conspirations; l'on répand déjà le bruit d'une tabatière

empoisonnée trouvée sur le bureau du premier consul, et je sais de bonne

part qu'on a fait cette nuit plusieurs arrestations.

A cette nouvelle, Ellénore et M. de Savernon échangèrent un regard qui

exprimait leur crainte pour le jeune proscrit réfugié dans le pavillon

du jardin, car, à chaque tentative contre la vie de Bonaparte, le

ministre de la police redoublait de zèle, et ne manquait pas à se faire

un mérite près de lui de son adresse à déjouer un complot, parfois

imaginaire, mais plus souvent réel.

Il venait d'être averti, par ses espions, de la commande de plusieurs

uniformes absolument semblables à ceux des guides consulaires, qui

faisaient alors jour et nuit le service auprès du premier consul. Il sut

que sous ce déguisement, et avec l'aide de prétendus ouvriers en marbre

appelés pour travailler aux cheminées de la Malmaison, les conspirateurs

devaient pénétrer dans le château, se cacher dans la carrière qui se

trouve au bas du parc, et assassiner le général pendant une de ses

promenades solitaires.

L'ordre de fermer l'entrée de cette carrière par une porte de fer ayant

donné l'éveil aux chefs de la conspiration, elle avorta; mais la police

n'en devint que plus active. Des agents furent envoyés, non-seulement

dans tous les endroits de Paris soupçonnés de receler quelques officiers

vendéens, ou quelques jacobins décidés à reconquérir à tout prix leur

sceptre encore teint du sang de tant d'innocentes victimes; mais Fouché

donna l'ordre de soumettre aux mêmes recherches les environs de Paris.

Le maire de chaque village fut obligé de déclarer le nombre et l'état

des habitants de sa commune; de plus, on lui enjoignit de faire savoir

à l'autorité occulte la qualité des visiteurs qui passaient ou

séjournaient quelque temps dans les châteaux et maisons de campagne

dépendant de sa mairie.

Il était difficile d'échapper à tant de surveillance. L'ambition,

comprimée sous la Terreur, commençait à se réveiller dans toutes les

classes; c'était à qui se ferait valoir près du gouvernement par un acte

propice au maintien de l'ordre et surtout à l'expulsion des terroristes,

dont le retour au pouvoir était l'effroi de tous les autres partis. On

parlait de rétablir plusieurs emplois supprimés au nom de l'égalité

et dont les petits émoluments étaient déjà convoités par ceux qui en

avaient le plus vivement sollicité l'abolition.

Malheureusement, le maire d'Eaubonne était un de ces _zélés_ qui

dénonceraient leur père pour avoir le plaisir de le sauver, et pour

se rendre important aux yeux d'un ministre quelconque. Instruit par

le garçon jardinier de madame Mansley qu'il voyait tous les soirs une

lumière à travers les persiennes du pavillon, où personne n'habitait

d'ordinaire, il mit un petit garçon du village en embuscade sur un

cerisier qui, du champ voisin, dominait le jardin d'Ellénore; de la,

le petit drôle voyait tout ce qui se passait dans le pavillon. Mais une

journée entière s'était déjà écoulée sans qu'il eût eu l'occasion de

faire aucune remarque, et il se disposait à quitter son poste lorsqu'à

la lueur du crépuscule il vit une persienne s'entr'ouvrir et un homme

sortir du pavillon avec toutes les précautions d'une personne qui craint

d'être vue ou entendue.

Comme dans l'extrême jeunesse on ne se cache qu'après avoir fait une

mauvaise action, Nicolas ne douta pas que le monsieur entouré d'un tel

mystère ne fût un grand coupable. On ne le rencontrait jamais en plein

jour, il ne se promenait que la nuit; donc il était suspect. Quelle

admirable découverte pour une autorité subalterne! Comme monsieur le

maire allait payer un si grand service!

En effet, le maire donna une pièce de quinze sols au mouchard en herbe,

et se hâta de faire part à son préfet de la présence mystérieuse d'un

étranger dans la maison habitée à Eaubonne par madame Mansley.

Elle soupait un soir en tête-à-tête avec une de ses soeurs nouvellement

arrivée d'Irlande, où elle avait épousé un négociant; toutes deux se

livraient à leurs souvenirs d'enfance et au plaisir de se retrouver

après avoir été si longtemps séparées, lorsqu'on vint prévenir madame

Mansley que le pavillon de son jardin était envahi par la garde

nationale du village, assistée d'un piquet de maréchaussée.

--Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, Édouard est dénoncé, nous sommes perdus.

--Rassurez-vous, madame, dit Germain; le pauvre monsieur a déclaré qu'il

s'était introduit furtivement dans le pavillon pour échapper à ceux

qui le poursuivaient; il a répété dix fois que les maîtres de la maison

ignoraient qu'il fût chez eux. Lorsqu'on lui a dit votre nom, il a juré

qu'il ne vous connaissait pas, et qu'on ne devait pas vous inquiéter par

rapport à lui. Enfin, ils ont eu l'air de le croire, et je pense

bien que madame ne sera pas arrêtée par eux comme ces coquins nous en

menaçaient; quant à lui... il n'y a plus d'espoir. Dieu seul sait ce

qu'ils vont en faire.

--Ils ne l'emmèneront pas, ou ils me traîneront avec lui, s'écria

Ellénore en courant vers le pavillon.

Elle y arriva au moment où les cavaliers de la maréchaussée ayant

fait placer au milieu d'eux celui qu'ils appelaient l'agent de Pitt et

Cobourg, le damné chouan, l'assassin futur du premier consul, ils lui

ordonnaient de marcher en prison.

En vain, Ellénore criait:

--Citoyens, vous vous trompez, ce n'est point un ennemi de la

République; menez-moi vers le juge de paix, je serai sa caution;

conduisez-moi chez le consul Siéyès, il répondra de lui...

Mais la troupe des gardes, suivie de tous les curieux et des enfants du

village, n'écoutait pas ces cris. Ils parvinrent seulement à l'oreille

d'Édouard de Montévreux, qui se retourna sans oser faire à Ellénore le

moindre signe, dans la crainte de la compromettre, mais en fixant sur

elle un regard qui l'aurait consolée, si elle avait été consolable.

De tous les malheurs qui avaient déjà frappé Ellénore, l'arrestation

d'Édouard de Montévreux chez elle fut peut-être le plus sensible; car il

compromettait son caractère et la livrait à des soupçons dont la seule

idée couvrait son front d'une rougeur brûlante.

En effet, le bruit de cette capture s'était vite répandu chez les

émigrés rentrés et dans les familles qui en pouvaient redouter de

pareilles; chacun se répandit en reproches contre une imprudence qui les

exposait tous.

--Comprenez-vous, disait la vieille marquise de F... la sotte confiance

d'Édouard qui va se loger chez la plus mortelle ennemie de sa mère, chez

une femme à qui elle a fait trop de mal pour qu'elle n'ait pas l'envie

de s'en venger, et qui attend là tranquillement qu'on le dénonce?

--Quoi, vous pensez, dit le comte de T..., que cette madame Mansley,

dont Panat nous vante sans cesse les beaux sentiments, serait

capable...?

--Ah! vraiment, les beaux sentiments de ces dames-là ne les empêchent

pas de se laisser entraîner par l'amour et par la haine. L'occasion

était trop belle pour n'en pas profiter. Il aurait fallu avoir une de

ces générosités héroïques qu'on ne trouve que dans les romans... Et de

mieux famées qu'elle en auraient fait tout autant à sa place; mais

ce qui m'étonne au dernier point, c'est que M. de Savernon ait engagé

Édouard à choisir un tel asile.

--Vous oubliez son fanatisme pour sa superbe Ellénore, dit le comte de

C..., et cette foi aveugle qui le ferait douter de la miséricorde de

Dieu plutôt que de la loyauté de sa belle; je parierais qu'en ce moment

il jette feu et flammes contre ceux qui osent la soupçonner.

--Eh bien, s'il se fait le défenseur de son innocence, il aura fort

à faire, reprit la marquise, car il n'est pas un de nous, qui ne soit

convaincu de la duperie d'Édouard de Montévreux.

Les probabilités, qui sont ordinairement en faveur du mal, accréditèrent

cette opinion, et la malheureuse Ellénore pressentit que tout ce qu'elle

allait tenter pour délivrer M. de Montévreux ne la justifierait pas de

la calomnie si bien établie sur son compte.

Si la fierté d'une conscience pure aide à supporter dignement les

injustices du monde, elle redouble aussi la rancune amère qu'inspire une

destinée constamment fatale.

En apprenant les nouvelles infamies qui se débitaient sur elle à propos

de l'arrestation du jeune Édouard, Ellénore dit à M. de Savernon:

--C'en est trop, vous ne pouvez partager plus longtemps les avanies

dont on m'accable; vous avez beau savoir que je ne les mérite pas, comme

cette vérité est impossible à prouver, l'honneur ne vous permet pas d'en

affronter la honte. D'ailleurs, vous ne sauriez exiger que je reste plus

longtemps dans un pays où je ne puis faire un pas sans rencontrer une

personne qui se croie le droit de me mépriser. Mon courage est à bout.

Tant que la méchanceté ne s'est portée que sur la partie romanesque

de ma vie, sur ces mystères d'amour qui, n'étant jamais bien connus,

peuvent être calomniés sans conséquence, je l'ai subie avec résignation;

mais aujourd'hui qu'elle attaque ma loyauté, mon caractère dans ce qu'il

a de plus honorable, la révolte devient un devoir. Adieu! Ne cherchez

pas à me retenir.

--Quoi! vous voulez fuir au moment de combattre!... avant d'avoir

terrassé vos ennemis par la force de vos armes! avant d'avoir prouvé

à tous la vérité qui doit les faire rentrer sous terre! Et vous me

supposez assez faible, assez lâche pour vous laisser accomplir cette

fuite: mais songez donc qu'elle confirmerait tous les soupçons qui

nous indignent; qu'en dédaignant de vous justifier, vous affermissez la

calomnie.

--Que m'importe l'opinion de gens que je méprise!

--Mais cette opinion, injuste, atroce, entraîne celle des honnêtes gens.

Et celle-là vaut la peine qu'on y sacrifie quelque chose.

--Rien ne peut plus me la ramener, vous dis-je; égarée par les

apparences les plus prestigieuses, l'opinion me sera éternellement

contraire. Elle me disputait déjà l'estime qu'on doit au malheur; elle

m'accable aujourd'hui de la flétrissante colère due à la trahison.

Je n'ai plus rien à en redouter. Qu'elle poursuive le cours de ses

injustices; mais que je ne sois plus là pour recevoir toutes les

insultes de la haine, pour tendre ma poitrine à tous les poignards de la

calomnie.

En cet instant, madame Delmer entra sans se faire annoncer. Elle venait

prévenir Ellénore, que leur ami commun, M. Duchosal avait à lui parler

d'une chose importante, et qu'il la priait de le recevoir dans la

matinée.

--Vous savez, ajouta madame Delmer, qu'il est lié avec le ministre de la

police, avec ce Fouché qui, après avoir fait tuer tant de monde à Lyon

et à Paris, a bien voulu épargner le père de Duchosal; en reconnaissance

de ce bienfait, notre ami le voit souvent; et se fait un droit de cette

intimité pour lui demander beaucoup de grands et de petits services;

c'est sans doute pour vous offrir son intercession auprès du ministre

qu'il désire vous voir. Ne le refusez pas; le sort de M. de Montévreux

dépend peut-être de cette démarche.

Madame Delmer accompagna cette recommandation de toutes les preuves d'un

vif intérêt pour Ellénore.

--Vous le voyez, dit M. de Savernon d'une voix attendrie, tout le monde

ne partage pas l'opinion qui vous révolte; et peut-être de semblables

amitiés devraient-elles vous rendre plus forte contre les injures des

indifférents.

--Vous avez raison, reprit Ellénore en serrant la main de madame Delmer.

Mais ces injures, j'y serais moins sensible, si vous n'en aviez pas

votre part; car c'est mettre votre dévouement à une trop grande épreuve

que de vous obliger à combattre sans cesse pour ma cause. Elle a beau

être juste, elle ne le paraît pas, et vous feriez mieux de...

--Ceci ne vous regarde point, interrompit en riant madame Delmer; s'il

est vrai que notre amitié nous donne quelques droits, soumettez-vous à

nos conseils; laissez passer ce hourra des Solons ressuscités. Laissez

toutes nos vieilles et jeunes médisantes s'épuiser en phrases pompeuses

sur les torts qu'elles vous supposent, sur le malheur qui en résulte,

vous n'en jouirez que mieux de leur confusion quand M. de Montévreux,

rendu par vos soins à la liberté, leur apprendra ce qu'il vous doit et

tout ce que vous méritez.

Jamais le baume des douces paroles n'était venu plus à propos calmer les

douleurs d'une âme en souffrance. Ellénore promit d'obéir à de si doux

commandements. M. de Savernon ne la quitta qu'après lui en avoir fait

répéter les assurances.

Deux heures après, Ellénore étant seule se disposa à recevoir la visite

qu'on venait de lui annoncer. En pareil cas, on se creuse ordinairement

la tête pour deviner la motif de l'entretien demandé; on va jusqu'à

composer les questions, les réponses; à chaque supposition différente,

on invente de nouveaux discours, en ayant soin, comme de raison, de

garder pour ceux qu'on s'attribue les meilleurs raisonnements et les

mots les plus éloquents. Il arrive souvent que tous ces soins sont

perdus, et que les suppositions sont fort dépassées par le fait.

Ellénore, Volume II · 第 21 / 47 题