Le retour miraculeux de Bonaparte était un succès qui en présageait
beaucoup d'autres; celui qui avait passé inaperçu au milieu de la flotte
ennemie pour venir rétablir l'ordre en France ne devait pas rencontrer
une vive opposition à ses projets d'élévation. D'ailleurs son serment au
défunt Directoire était encore dans le souvenir de tous les patriotes:
«Citoyens, avait-il dit, en mettant la main sur le pommeau de son
épée, je jure qu'elle ne sera jamais tirée que pour la défense de la
République et celle de son gouvernement.»
Mais les serments politiques, comme ceux d'amour, ont cela de
particulier qu'on y croit toujours. On sait comment celui proféré par
Lucien Bonaparte, dans cette grande journée, eut le pouvoir de sauver
son frère de la fureur des fanatiques de la liberté.
«Je jure, avait-il dit, de percer le sein de mon propre frère, si jamais
il porte atteinte à la liberté des Français!»
Et ce mouvement dramatique, appuyé par la compagnie de grenadiers que
commandait Murat, avait mis les représentants de la nation en déroute,
mais non pas sans que le général Bonaparte leur eût adressé force
paroles et proclamations. Aussi le soir, accablé de fatigue,
demandait-il à son secrétaire s'il n'avait pas dit bien des bêtises; à
quoi celui-ci répondit:
--Pas mal, général.
Sauf un petit nombre, tous les amis de la gloire, las d'obéir aux
caprices de Barras, et confiants dans les promesses du vainqueur
de l'Italie, se prêtèrent au mouvement qui livrait à Bonaparte le
commandement de l'armée et la direction des affaires de l'État.
En homme habile, il chargea l'homme qu'il détestait le plus du soin de
lui faire une constitution à leur usage. Pourtant Siéyès avait prononcé
un discours peu de temps avant où du haut d'une tribune populaire il
avait dit:
«La royauté ne se relèvera jamais. On ne verra plus ces hommes qui se
disaient délégués du ciel pour opprimer avec plus de sécurité la terre,
et qui ne voyaient dans la France que leur patrimoine, dans les
Français que leurs sujets, et dans les lois que l'expression de leur bon
plaisir.»
Mais Bonaparte connaissait la valeur de ces paroles, et ne s'en servit
pas moins de l'orateur pour asseoir sa nouvelle puissance.
Nous ne rappelons ces faits que pour constater la partie comique
attachée aux plus grands événements de notre histoire moderne.
Siéyès, qui avait l'esprit fin et enjoué, était le premier à rire des
inconséquences politiques dont il donnait l'exemple. C'est le mérite, ou
le tort du caractère français que de tourner en plaisanterie les sujets
les plus sérieux. L'abbé-consul avait déjà fait preuve de sa gaieté
philosophique, lorsqu'en 1797, le 12 avril, il fut assassiné chez lui
par l'ex-moine, nommé Poule, qui lui avait tiré à bout portant un
coup d'arme à feu chargée de deux balles mâchées, dont l'une lui avait
fracassé le bras, et l'autre déchiré la poitrine: l'ex-moine fut livré
à la justice; mais elle était si indulgente à cette époque pour les
intentions libérales des jacobins fanatiques, que le moine assassin fut
bientôt remis en liberté.
En apprenant ce singulier jugement, Siéyès se contenta de dire à son
portier:
--Si l'ex-moine Poule revient, vous lui direz que je n'y suis pas.
Depuis, en votant le sénatus-consulte qui revêtait Napoléon du titre
d'empereur, et, en se rappelant son vote sur la mort de Louis XVI, il
disait:
--C'était bien la peine!
Le souvenir de ce coupable entraînement donnait à Siéyès le désir de
s'éclairer des lumières de nos esprits indépendants; il fut le premier
à engager Bonaparte à admettre dans son tribunat les défenseurs de la
liberté, tels que Chénier, Stanislas Girardin, Guinguéné, et autres; M.
de Rheinfeld fut du nombre.
Cette nomination devait le rappeler à Paris. L'idée d'être utile aux
intérêts de la France devait l'emporter dans son esprit sur toute autre
considération. La crainte du retour d'Adolphe décida madame Mansley à
passer l'hiver à la campagne. M. de Savernon, mal inspiré, combattit de
son mieux cette résolution, sans deviner la part qu'il y avait; mais il
ne put rien obtenir sur ce point d'Ellénore. Seulement elle promit de se
laisser conduire à la ville lorsqu'on y donnerait un spectacle digne de
curiosité; mais à la condition qu'elle profiterait de la proximité où
elle était de Paris pour revenir coucher à la campagne.
--Que de fatigues inutiles! s'écriait le chevalier de Panat en entendant
Ellénore s'obstiner à braver l'hiver dans les champs. C'est nous seuls
qui serons victimes de cette belle passion pour la retraite, car les
amis dont vous savez si bien vous passer, ont la sottise de ne pouvoir
vivre sans vous; il n'est pas jusqu'à cette pauvre madame Talma dont la
santé fait pitié qui ne médite de faire six lieux l'un de ces jours pour
venir causer avec vous; pourtant son causeur favori lui est rendu, je
l'ai trouvé hier au coin de son feu.
--Eh bien, que pense-t-il de notre petite dernière révolution? demanda
le comte de Ségur.
--Il en parle comme de tout, avec ironie, ce qui me ferait croire qu'il
y porte assez d'intérêt; car vous connaissez sa manie de se moquer des
choses qu'il a le plus à coeur.
--Quoi! vous pensez, reprit le comte, que M. de Rheinfeld est sous
l'illusion du républicanisme de Bonaparte? Oh! c'est calomnier son
esprit, j'en appelle au jugement de madame Mansley.
Mais Ellénore, tout à l'idée du retour d'Adolphe, n'entendit pas le
comte; il fut obligé de la questionner plus directement pour la sortir
de sa rêverie.
--Moi? dit-elle, je n'ai aucune opinion sur le caractère de M. de
Rheinfeld.
--Cependant, je vous ai entendu cent fois combattre ses idées, et même
avec assez d'amertume, ce qui m'avait fait supposer que vous n'aviez pas
meilleure idée de lui que de sa politique.
Une femme comme il y en a tant, ravie de voir si mal interpréter ses
sentiments, n'aurait pas manqué d'abonder dans le raisonnement de M. de
Ségur, mais la loyauté d'Ellénore s'y refusa. Loin de se mettre à l'abri
du soupçon par une lâcheté, elle déclara hautement son estime pour la
personne et le talent de M. de Rheinfeld. Seulement, ajouta-t-elle, nos
opinions, nos habitudes différent; je vois d'abord le côté sérieux des
choses, lui s'applique à n'en démontrer que le côté plaisant; mais ce
défaut qui m'est désagréable dans sa conversation, il ne le porte, il
faut en convenir, ni dans ses discours, ni dans ses ouvrages.
--Ce qui ne les empêche pas d'être fort insipides, dit M. de Savernon
dont la partialité ne manquait pas une occasion d'être injuste et
injurieuse pour Adolphe.
--Enfin, nous allons voir comment tous ces beaux esprits se conduiront,
dit le chevalier. Voici déjà les Tuileries reconquises. On ne se
loge pas dans ce palais monarchique pour y faire de l'égalité, et je
m'attends à toutes les parodies des farces qui ont déterminé la grande
révolution. C'est toujours ainsi, on ne chasse les gens que pour se
mettre à leur place. Eh bien, tant mieux. Nous reverrons un peu de cette
grandeur, de ce faste que nous regrettons. Sans compter qu'il y aura des
apprentissages comiques, dont nous pourrons nous amuser.
--C'est fort bien, dit le duc de D...; mais avec le pouvoir arbitraire
reviendront les conspirations; l'on répand déjà le bruit d'une tabatière
empoisonnée trouvée sur le bureau du premier consul, et je sais de bonne
part qu'on a fait cette nuit plusieurs arrestations.
A cette nouvelle, Ellénore et M. de Savernon échangèrent un regard qui
exprimait leur crainte pour le jeune proscrit réfugié dans le pavillon
du jardin, car, à chaque tentative contre la vie de Bonaparte, le
ministre de la police redoublait de zèle, et ne manquait pas à se faire
un mérite près de lui de son adresse à déjouer un complot, parfois
imaginaire, mais plus souvent réel.
Il venait d'être averti, par ses espions, de la commande de plusieurs
uniformes absolument semblables à ceux des guides consulaires, qui
faisaient alors jour et nuit le service auprès du premier consul. Il sut
que sous ce déguisement, et avec l'aide de prétendus ouvriers en marbre
appelés pour travailler aux cheminées de la Malmaison, les conspirateurs
devaient pénétrer dans le château, se cacher dans la carrière qui se
trouve au bas du parc, et assassiner le général pendant une de ses
promenades solitaires.
L'ordre de fermer l'entrée de cette carrière par une porte de fer ayant
donné l'éveil aux chefs de la conspiration, elle avorta; mais la police
n'en devint que plus active. Des agents furent envoyés, non-seulement
dans tous les endroits de Paris soupçonnés de receler quelques officiers
vendéens, ou quelques jacobins décidés à reconquérir à tout prix leur
sceptre encore teint du sang de tant d'innocentes victimes; mais Fouché
donna l'ordre de soumettre aux mêmes recherches les environs de Paris.
Le maire de chaque village fut obligé de déclarer le nombre et l'état
des habitants de sa commune; de plus, on lui enjoignit de faire savoir
à l'autorité occulte la qualité des visiteurs qui passaient ou
séjournaient quelque temps dans les châteaux et maisons de campagne
dépendant de sa mairie.
Il était difficile d'échapper à tant de surveillance. L'ambition,
comprimée sous la Terreur, commençait à se réveiller dans toutes les
classes; c'était à qui se ferait valoir près du gouvernement par un acte
propice au maintien de l'ordre et surtout à l'expulsion des terroristes,
dont le retour au pouvoir était l'effroi de tous les autres partis. On
parlait de rétablir plusieurs emplois supprimés au nom de l'égalité
et dont les petits émoluments étaient déjà convoités par ceux qui en
avaient le plus vivement sollicité l'abolition.
Malheureusement, le maire d'Eaubonne était un de ces _zélés_ qui
dénonceraient leur père pour avoir le plaisir de le sauver, et pour
se rendre important aux yeux d'un ministre quelconque. Instruit par
le garçon jardinier de madame Mansley qu'il voyait tous les soirs une
lumière à travers les persiennes du pavillon, où personne n'habitait
d'ordinaire, il mit un petit garçon du village en embuscade sur un
cerisier qui, du champ voisin, dominait le jardin d'Ellénore; de la,
le petit drôle voyait tout ce qui se passait dans le pavillon. Mais une
journée entière s'était déjà écoulée sans qu'il eût eu l'occasion de
faire aucune remarque, et il se disposait à quitter son poste lorsqu'à
la lueur du crépuscule il vit une persienne s'entr'ouvrir et un homme
sortir du pavillon avec toutes les précautions d'une personne qui craint
d'être vue ou entendue.
Comme dans l'extrême jeunesse on ne se cache qu'après avoir fait une
mauvaise action, Nicolas ne douta pas que le monsieur entouré d'un tel
mystère ne fût un grand coupable. On ne le rencontrait jamais en plein
jour, il ne se promenait que la nuit; donc il était suspect. Quelle
admirable découverte pour une autorité subalterne! Comme monsieur le
maire allait payer un si grand service!
En effet, le maire donna une pièce de quinze sols au mouchard en herbe,
et se hâta de faire part à son préfet de la présence mystérieuse d'un
étranger dans la maison habitée à Eaubonne par madame Mansley.
Elle soupait un soir en tête-à-tête avec une de ses soeurs nouvellement
arrivée d'Irlande, où elle avait épousé un négociant; toutes deux se
livraient à leurs souvenirs d'enfance et au plaisir de se retrouver
après avoir été si longtemps séparées, lorsqu'on vint prévenir madame
Mansley que le pavillon de son jardin était envahi par la garde
nationale du village, assistée d'un piquet de maréchaussée.
--Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, Édouard est dénoncé, nous sommes perdus.
--Rassurez-vous, madame, dit Germain; le pauvre monsieur a déclaré qu'il
s'était introduit furtivement dans le pavillon pour échapper à ceux
qui le poursuivaient; il a répété dix fois que les maîtres de la maison
ignoraient qu'il fût chez eux. Lorsqu'on lui a dit votre nom, il a juré
qu'il ne vous connaissait pas, et qu'on ne devait pas vous inquiéter par
rapport à lui. Enfin, ils ont eu l'air de le croire, et je pense
bien que madame ne sera pas arrêtée par eux comme ces coquins nous en
menaçaient; quant à lui... il n'y a plus d'espoir. Dieu seul sait ce
qu'ils vont en faire.
--Ils ne l'emmèneront pas, ou ils me traîneront avec lui, s'écria
Ellénore en courant vers le pavillon.
Elle y arriva au moment où les cavaliers de la maréchaussée ayant
fait placer au milieu d'eux celui qu'ils appelaient l'agent de Pitt et
Cobourg, le damné chouan, l'assassin futur du premier consul, ils lui
ordonnaient de marcher en prison.
En vain, Ellénore criait:
--Citoyens, vous vous trompez, ce n'est point un ennemi de la
République; menez-moi vers le juge de paix, je serai sa caution;
conduisez-moi chez le consul Siéyès, il répondra de lui...
Mais la troupe des gardes, suivie de tous les curieux et des enfants du
village, n'écoutait pas ces cris. Ils parvinrent seulement à l'oreille
d'Édouard de Montévreux, qui se retourna sans oser faire à Ellénore le
moindre signe, dans la crainte de la compromettre, mais en fixant sur
elle un regard qui l'aurait consolée, si elle avait été consolable.
De tous les malheurs qui avaient déjà frappé Ellénore, l'arrestation
d'Édouard de Montévreux chez elle fut peut-être le plus sensible; car il
compromettait son caractère et la livrait à des soupçons dont la seule
idée couvrait son front d'une rougeur brûlante.
En effet, le bruit de cette capture s'était vite répandu chez les
émigrés rentrés et dans les familles qui en pouvaient redouter de
pareilles; chacun se répandit en reproches contre une imprudence qui les
exposait tous.
--Comprenez-vous, disait la vieille marquise de F... la sotte confiance
d'Édouard qui va se loger chez la plus mortelle ennemie de sa mère, chez
une femme à qui elle a fait trop de mal pour qu'elle n'ait pas l'envie
de s'en venger, et qui attend là tranquillement qu'on le dénonce?
--Quoi, vous pensez, dit le comte de T..., que cette madame Mansley,
dont Panat nous vante sans cesse les beaux sentiments, serait
capable...?
--Ah! vraiment, les beaux sentiments de ces dames-là ne les empêchent
pas de se laisser entraîner par l'amour et par la haine. L'occasion
était trop belle pour n'en pas profiter. Il aurait fallu avoir une de
ces générosités héroïques qu'on ne trouve que dans les romans... Et de
mieux famées qu'elle en auraient fait tout autant à sa place; mais
ce qui m'étonne au dernier point, c'est que M. de Savernon ait engagé
Édouard à choisir un tel asile.
--Vous oubliez son fanatisme pour sa superbe Ellénore, dit le comte de
C..., et cette foi aveugle qui le ferait douter de la miséricorde de
Dieu plutôt que de la loyauté de sa belle; je parierais qu'en ce moment
il jette feu et flammes contre ceux qui osent la soupçonner.
--Eh bien, s'il se fait le défenseur de son innocence, il aura fort
à faire, reprit la marquise, car il n'est pas un de nous, qui ne soit
convaincu de la duperie d'Édouard de Montévreux.
Les probabilités, qui sont ordinairement en faveur du mal, accréditèrent
cette opinion, et la malheureuse Ellénore pressentit que tout ce qu'elle
allait tenter pour délivrer M. de Montévreux ne la justifierait pas de
la calomnie si bien établie sur son compte.
Si la fierté d'une conscience pure aide à supporter dignement les
injustices du monde, elle redouble aussi la rancune amère qu'inspire une
destinée constamment fatale.
En apprenant les nouvelles infamies qui se débitaient sur elle à propos
de l'arrestation du jeune Édouard, Ellénore dit à M. de Savernon:
--C'en est trop, vous ne pouvez partager plus longtemps les avanies
dont on m'accable; vous avez beau savoir que je ne les mérite pas, comme
cette vérité est impossible à prouver, l'honneur ne vous permet pas d'en
affronter la honte. D'ailleurs, vous ne sauriez exiger que je reste plus
longtemps dans un pays où je ne puis faire un pas sans rencontrer une
personne qui se croie le droit de me mépriser. Mon courage est à bout.
Tant que la méchanceté ne s'est portée que sur la partie romanesque
de ma vie, sur ces mystères d'amour qui, n'étant jamais bien connus,
peuvent être calomniés sans conséquence, je l'ai subie avec résignation;
mais aujourd'hui qu'elle attaque ma loyauté, mon caractère dans ce qu'il
a de plus honorable, la révolte devient un devoir. Adieu! Ne cherchez
pas à me retenir.
--Quoi! vous voulez fuir au moment de combattre!... avant d'avoir
terrassé vos ennemis par la force de vos armes! avant d'avoir prouvé
à tous la vérité qui doit les faire rentrer sous terre! Et vous me
supposez assez faible, assez lâche pour vous laisser accomplir cette
fuite: mais songez donc qu'elle confirmerait tous les soupçons qui
nous indignent; qu'en dédaignant de vous justifier, vous affermissez la
calomnie.
--Que m'importe l'opinion de gens que je méprise!
--Mais cette opinion, injuste, atroce, entraîne celle des honnêtes gens.
Et celle-là vaut la peine qu'on y sacrifie quelque chose.
--Rien ne peut plus me la ramener, vous dis-je; égarée par les
apparences les plus prestigieuses, l'opinion me sera éternellement
contraire. Elle me disputait déjà l'estime qu'on doit au malheur; elle
m'accable aujourd'hui de la flétrissante colère due à la trahison.
Je n'ai plus rien à en redouter. Qu'elle poursuive le cours de ses
injustices; mais que je ne sois plus là pour recevoir toutes les
insultes de la haine, pour tendre ma poitrine à tous les poignards de la
calomnie.
En cet instant, madame Delmer entra sans se faire annoncer. Elle venait
prévenir Ellénore, que leur ami commun, M. Duchosal avait à lui parler
d'une chose importante, et qu'il la priait de le recevoir dans la
matinée.
--Vous savez, ajouta madame Delmer, qu'il est lié avec le ministre de la
police, avec ce Fouché qui, après avoir fait tuer tant de monde à Lyon
et à Paris, a bien voulu épargner le père de Duchosal; en reconnaissance
de ce bienfait, notre ami le voit souvent; et se fait un droit de cette
intimité pour lui demander beaucoup de grands et de petits services;
c'est sans doute pour vous offrir son intercession auprès du ministre
qu'il désire vous voir. Ne le refusez pas; le sort de M. de Montévreux
dépend peut-être de cette démarche.
Madame Delmer accompagna cette recommandation de toutes les preuves d'un
vif intérêt pour Ellénore.
--Vous le voyez, dit M. de Savernon d'une voix attendrie, tout le monde
ne partage pas l'opinion qui vous révolte; et peut-être de semblables
amitiés devraient-elles vous rendre plus forte contre les injures des
indifférents.
--Vous avez raison, reprit Ellénore en serrant la main de madame Delmer.
Mais ces injures, j'y serais moins sensible, si vous n'en aviez pas
votre part; car c'est mettre votre dévouement à une trop grande épreuve
que de vous obliger à combattre sans cesse pour ma cause. Elle a beau
être juste, elle ne le paraît pas, et vous feriez mieux de...
--Ceci ne vous regarde point, interrompit en riant madame Delmer; s'il
est vrai que notre amitié nous donne quelques droits, soumettez-vous à
nos conseils; laissez passer ce hourra des Solons ressuscités. Laissez
toutes nos vieilles et jeunes médisantes s'épuiser en phrases pompeuses
sur les torts qu'elles vous supposent, sur le malheur qui en résulte,
vous n'en jouirez que mieux de leur confusion quand M. de Montévreux,
rendu par vos soins à la liberté, leur apprendra ce qu'il vous doit et
tout ce que vous méritez.
Jamais le baume des douces paroles n'était venu plus à propos calmer les
douleurs d'une âme en souffrance. Ellénore promit d'obéir à de si doux
commandements. M. de Savernon ne la quitta qu'après lui en avoir fait
répéter les assurances.
Deux heures après, Ellénore étant seule se disposa à recevoir la visite
qu'on venait de lui annoncer. En pareil cas, on se creuse ordinairement
la tête pour deviner la motif de l'entretien demandé; on va jusqu'à
composer les questions, les réponses; à chaque supposition différente,
on invente de nouveaux discours, en ayant soin, comme de raison, de
garder pour ceux qu'on s'attribue les meilleurs raisonnements et les
mots les plus éloquents. Il arrive souvent que tous ces soins sont
perdus, et que les suppositions sont fort dépassées par le fait.