Pendant qu'Adolphe livrait madame Mansley à tous les dangers
d'une surprise mortelle, à tout le ressentiment du procédé le plus
inexplicable, elle se reprochait de ne lui avoir point caché sa
faiblesse pour lui; et, pressentant l'émotion qu'elle éprouverait en
le revoyant après la petite scène de l'éventail, elle s'était renfermée
plusieurs jours chez elle pour éviter la rencontre d'Adolphe. Pourtant
l'idée de le revoir, après l'aveu muet qui lui était échappé, lui
causait une de ces joies mêlées de terreur qui ont tant de charme en
amour. Aussi apprit-elle avec une sorte de plaisir l'accident arrivé à
madame Delmer, qui s'était foulé le pied en descendant de cheval. Cette
dernière blessure la rendant prisonnière, elle avait réclamé la
société de ses amis pour l'aider à supporter sa réclusion; et tous
s'empressaient à lui tenir compagnie.
Ellénore, certaine de trouver parmi eux celui dont l'esprit avait la
puissance de charmer toutes ses douleurs et de conjurer tous ses ennuis,
s'arrêta quelques moments dans l'antichambre qui précédait le salon de
madame Delmer, pour laisser calmer les battements de son coeur.
Elle redoutait tellement l'effet du premier regard de M. de Rheinfeld,
qu'en entrant dans le salon elle salua tout le monde sans lever les
yeux. Les phrases faites d'avance sur l'accident de madame Delmer
vinrent d'abord au secours de son embarras. C'était à qui lui
raconterait comment le cheval de madame Delmer s'était cabré, et comment
la frayeur lui ayant fait poser son pied à faux sur un caillou, elle
s'était donné une entorse. Dans ce conflit de voix, Ellénore s'attendait
à entendre vibrer celle d'Adolphe; mais elle connaissait sa répugnance
pour les paroles insignifiantes, et s'expliquait son silence par
l'émotion qu'elle lui supposait. On aurait dit qu'avertie secrètement
de ce qu'elle devait ressentir à la perte de son illusion, elle la
prolongeait le plus possible.
Enfin, elle se sentit tout à coup glacée par l'idée qu'Adolphe n'était
pas là; cependant, bien des raisons pouvaient expliquer son absence;
il y avait le soir même une séance extraordinaire au club de l'hôtel de
Salm. On donnait à l'Odéon un drame nouveau qui attirait tout Paris.
Ce drame, traduit de l'Allemand, ayant pour titre: _Misanthropie et
Repentir_, était une importation qui pouvait amener notre public à
goûter le théâtre de Schiller, si souvent vanté par Adolphe. Tout devait
faire présumer à Ellénore qu'il avait voulu être témoin du succès de ce
drame; mais la vérité est une fée invisible, dont la baguette agit en
dépit de toutes les apparences, de tous les raisonnements; dès qu'elle
a touché votre coeur, dès qu'elle a déroulé le tableau de l'avenir qui
vous attend, ses rayons ont beau ne pas l'éclairer encore, vous souffrez
avant d'avoir vu.
Rien n'avertissait Ellénore du départ d'Adolphe; madame Talma qui se
trouvait là semblait reculer devant l'effet qu'elle avait désiré, et
redoutait l'instant où Ellénore serait frappée du coup qu'elle lui avait
préparé. Semblable au médecin qui vient d'ordonner une opération cruelle
d'où dépend la vie du blessé et qui souffre d'en être le témoin, elle
sentait succomber son courage à l'idée de la pâleur qui allait couvrir
ce beau front au premier mot qui se rattacherait à ce départ subit;
elle allait jusqu'à espérer que la soirée se passerait sans qu'il en fût
question. On oublie si vite ceux qu'on ne voit plus, que cette espérance
se serait très-probablement réalisée, sans l'arrivée du comte de Ségur
et de Népomucène Lemercier.
Tous deux revenaient de l'Odéon. On les questionna sur le drame nouveau.
--C'est détestable, dit le vicomte, et pourtant je me suis laissé
prendre à plusieurs scènes assez dramatiques. Malgré mon horreur pour
les querelles de ménage, cette femme égarée, avec son profil grec, ses
grands yeux noirs et ses petits airs prudes, m'a presque fait pleurer.
Quant à son mari, je n'ai jamais pu m'intéresser une minute à cette
classe de gens-là, et ce n'est pas Saint-Phal avec son air lugubre, sa
voix sépulcrale et ses sentences de... mari trompé, qui me fera revenir
de mes préventions.
--Voilà bien nos esprits superficiels qui ne voient dans un sujet
sérieux que le côté comique, dit madame Delmer. Comment se faire une
idée de l'ouvrage sur de telles plaisanteries! Heureusement nous
avons là M. Lemercier qui obtient trop de succès pour ne pas apprécier
celui-là à sa juste valeur.
--Je les trouve tous légitimes, madame, car ils sont le fruit du talent
ou de l'adresse à flatter le mauvais goût à la mode, dit l'auteur
d'_Agamemnon_, et le malheureux qui abaisse son esprit aux absurdités,
aux invraisemblances, aux exagérations qu'un certain public applaudit
toujours, a peut-être plus de mal et plus de mérite que l'auteur qui
obéit tout simplement à son génie. Mais le drame que nous venons de
voir, quoique _traînard, pleurnichard_, enfin pourvu de tous les défauts
du genre, a pour sujet un de ces malheurs conjugaux si communs dans les
familles, qu'il n'est guère de spectateur qui ne l'écoute avec une
sorte d'intérêt personnel, soit comme séducteur, soit comme parent de la
victime. On entend de tous les cotés de la salle des sanglots délateurs
qui confirment ce que j'avance. Mais quand l'art dramatique en est
réduit à fouiller dans les adultères bourgeois pour produire de l'effet,
c'est un aveu de son impuissance, et je ne sais pas ce que notre théâtre
peut gagner à imiter sur ce point les Allemands.
--Ah! si M. de Rheinfeld vous entendait, s'écria la marquise de
Condorcet, comme il relèverait ce blasphème!
--Je n'en resterais pas moins de mon avis.
--Quel dommage qu'il soit parti! nous aurions été témoins d'un combat
ravissant!
--Parti!... répéta machinalement Ellénore.
Puis, croyant avoir mal entendu, elle s'appliqua à écouter plus
attentivement la conversation.
--Oui, tous deux aussi spirituels, aussi entêtés l'un que l'autre, se
seraient battus à coups de Corneille et de Schiller, et nous aurions eu
les profits de la bataille, dit Garat; car lorsque de semblables lances
se croisent, il en jaillit toujours beaucoup d'étincelles.
--Ah! nous sommes un peu blasés sur ce plaisir-là, dit Lemercier. Madame
de Seldorf, qui aime toutes les discussions, n'a pas manqué de nous
offrir souvent l'occasion de guerroyer chacun pour nos idoles. Elle a
dû être contente l'autre jour. C'était la veille de son départ pour
la Suisse; elle avait réuni à dîner plusieurs des amis que son absence
afflige. On était triste, la conversation languissait, elle imagina
de la porter sur le drame nouveau et de m'exciter à médire de cette
production germanique, pour forcer Adolphe à rompre le silence. Il avait
de l'humeur; il a soutenu son opinion avec une sorte de violence qui m'a
donné de l'avantage sur lui. Cependant je commençais à m'étonner et à
me lasser des épigrammes dont il lardait son plaidoyer en faveur des
Allemands, lorsque madame de G..., qui était placée à côté de moi, m'a
dit à voix basse: «Vous voyez bien que le pauvre homme n'a pas sa tête.
Ne prenez pas garde à ce qu'il dit; à la veille d'un départ, on n'a
pas l'esprit libre.» Alors j'ai compris ce que je devais accorder aux
agitations trop douces ou trop cruelles attachées à l'honneur de suivre
madame de Seldorf dans son voyage.
A ces mots, madame Talma fixa ses yeux sur Ellénore; elle la vit pâlir
et s'appuyer sur les bras de son fauteuil comme si elle allait se
trouver mal; mais, en pareilles circonstances, les évanouissements si
communs dans les romans, sont rares dans le monde, où la crainte de
laisser voir le réel de son émotion donne presque toujours la force de
la vaincre.
La fierté, l'indignation vinrent au secours d'Ellénore. C'était déjà se
venger que de paraître insensible au coup qui la frappait; et elle fit
bonne contenance.
En la voyant ainsi immobile, le visage altéré, mais calme, madame Talma
pensa qu'Adolphe, traître à son serment, n'avait pu quitter Ellénore
sans lui écrire. Elle voulut éclaircir ce soupçon, et profita de
l'arrivée d'une visite pour s'approcher de madame Mansley, qui,
plongée dans une sorte de torpeur, ne s'aperçut pas de sa démarche, et
n'entendit rien des premiers mots qu'elle lui adressa.
--Pauvre amie! dit alors madame Talma en posant sa main sur le bras
d'Ellénore, vous souffrez...
--Moi?... Non, répondit-elle avec un sourire déchirant.
--Voulez-vous... me ramener chez moi? Chénier avait promis de venir me
prendre; mais il tarde trop... et je compte sur vous.
--Pourquoi? demanda Ellénore d'un air égaré.
--Pour me mettre à ma porte, si votre voiture est là.
--Oui... vous avez raison... Il vaut mieux que je sorte d'ici... il y
fait trop chaud... j'étouffe...
--Attendez un moment... on va bientôt apporter la table de whist, cela
causera un dérangement dont nous profiterons pour nous retirer sans être
aperçues.
En cet instant, plusieurs personnes s'approchèrent de madame Mansley
dans l'espoir de causer avec elle. Madame Talma, craignant quelque
inadvertance qui aurait trahi le trouble d'Ellénore, s'empressait de
répondre pour elle. Mais cette ruse ne pouvant se prolonger, elle prit
son bras et l'entraîna vers la porte.
Comme elles la franchissaient, elles entendirent ces mots:
--Madame Mansley se retire de bien bonne heure, ce soir! N'y aurait-il
plus ici tous les gens qui lui plaisent?
Cette réflexion de Chénier piqua la fierté d'Ellénore, elle lui lança un
regard sévère pour toute réponse. Mais elle recevait de lui l'avis de se
mieux contraindre, et elle se jura d'en profiter.