XIX

Pendant qu'Adolphe livrait madame Mansley à tous les dangers

d'une surprise mortelle, à tout le ressentiment du procédé le plus

inexplicable, elle se reprochait de ne lui avoir point caché sa

faiblesse pour lui; et, pressentant l'émotion qu'elle éprouverait en

le revoyant après la petite scène de l'éventail, elle s'était renfermée

plusieurs jours chez elle pour éviter la rencontre d'Adolphe. Pourtant

l'idée de le revoir, après l'aveu muet qui lui était échappé, lui

causait une de ces joies mêlées de terreur qui ont tant de charme en

amour. Aussi apprit-elle avec une sorte de plaisir l'accident arrivé à

madame Delmer, qui s'était foulé le pied en descendant de cheval. Cette

dernière blessure la rendant prisonnière, elle avait réclamé la

société de ses amis pour l'aider à supporter sa réclusion; et tous

s'empressaient à lui tenir compagnie.

Ellénore, certaine de trouver parmi eux celui dont l'esprit avait la

puissance de charmer toutes ses douleurs et de conjurer tous ses ennuis,

s'arrêta quelques moments dans l'antichambre qui précédait le salon de

madame Delmer, pour laisser calmer les battements de son coeur.

Elle redoutait tellement l'effet du premier regard de M. de Rheinfeld,

qu'en entrant dans le salon elle salua tout le monde sans lever les

yeux. Les phrases faites d'avance sur l'accident de madame Delmer

vinrent d'abord au secours de son embarras. C'était à qui lui

raconterait comment le cheval de madame Delmer s'était cabré, et comment

la frayeur lui ayant fait poser son pied à faux sur un caillou, elle

s'était donné une entorse. Dans ce conflit de voix, Ellénore s'attendait

à entendre vibrer celle d'Adolphe; mais elle connaissait sa répugnance

pour les paroles insignifiantes, et s'expliquait son silence par

l'émotion qu'elle lui supposait. On aurait dit qu'avertie secrètement

de ce qu'elle devait ressentir à la perte de son illusion, elle la

prolongeait le plus possible.

Enfin, elle se sentit tout à coup glacée par l'idée qu'Adolphe n'était

pas là; cependant, bien des raisons pouvaient expliquer son absence;

il y avait le soir même une séance extraordinaire au club de l'hôtel de

Salm. On donnait à l'Odéon un drame nouveau qui attirait tout Paris.

Ce drame, traduit de l'Allemand, ayant pour titre: _Misanthropie et

Repentir_, était une importation qui pouvait amener notre public à

goûter le théâtre de Schiller, si souvent vanté par Adolphe. Tout devait

faire présumer à Ellénore qu'il avait voulu être témoin du succès de ce

drame; mais la vérité est une fée invisible, dont la baguette agit en

dépit de toutes les apparences, de tous les raisonnements; dès qu'elle

a touché votre coeur, dès qu'elle a déroulé le tableau de l'avenir qui

vous attend, ses rayons ont beau ne pas l'éclairer encore, vous souffrez

avant d'avoir vu.

Rien n'avertissait Ellénore du départ d'Adolphe; madame Talma qui se

trouvait là semblait reculer devant l'effet qu'elle avait désiré, et

redoutait l'instant où Ellénore serait frappée du coup qu'elle lui avait

préparé. Semblable au médecin qui vient d'ordonner une opération cruelle

d'où dépend la vie du blessé et qui souffre d'en être le témoin, elle

sentait succomber son courage à l'idée de la pâleur qui allait couvrir

ce beau front au premier mot qui se rattacherait à ce départ subit;

elle allait jusqu'à espérer que la soirée se passerait sans qu'il en fût

question. On oublie si vite ceux qu'on ne voit plus, que cette espérance

se serait très-probablement réalisée, sans l'arrivée du comte de Ségur

et de Népomucène Lemercier.

Tous deux revenaient de l'Odéon. On les questionna sur le drame nouveau.

--C'est détestable, dit le vicomte, et pourtant je me suis laissé

prendre à plusieurs scènes assez dramatiques. Malgré mon horreur pour

les querelles de ménage, cette femme égarée, avec son profil grec, ses

grands yeux noirs et ses petits airs prudes, m'a presque fait pleurer.

Quant à son mari, je n'ai jamais pu m'intéresser une minute à cette

classe de gens-là, et ce n'est pas Saint-Phal avec son air lugubre, sa

voix sépulcrale et ses sentences de... mari trompé, qui me fera revenir

de mes préventions.

--Voilà bien nos esprits superficiels qui ne voient dans un sujet

sérieux que le côté comique, dit madame Delmer. Comment se faire une

idée de l'ouvrage sur de telles plaisanteries! Heureusement nous

avons là M. Lemercier qui obtient trop de succès pour ne pas apprécier

celui-là à sa juste valeur.

--Je les trouve tous légitimes, madame, car ils sont le fruit du talent

ou de l'adresse à flatter le mauvais goût à la mode, dit l'auteur

d'_Agamemnon_, et le malheureux qui abaisse son esprit aux absurdités,

aux invraisemblances, aux exagérations qu'un certain public applaudit

toujours, a peut-être plus de mal et plus de mérite que l'auteur qui

obéit tout simplement à son génie. Mais le drame que nous venons de

voir, quoique _traînard, pleurnichard_, enfin pourvu de tous les défauts

du genre, a pour sujet un de ces malheurs conjugaux si communs dans les

familles, qu'il n'est guère de spectateur qui ne l'écoute avec une

sorte d'intérêt personnel, soit comme séducteur, soit comme parent de la

victime. On entend de tous les cotés de la salle des sanglots délateurs

qui confirment ce que j'avance. Mais quand l'art dramatique en est

réduit à fouiller dans les adultères bourgeois pour produire de l'effet,

c'est un aveu de son impuissance, et je ne sais pas ce que notre théâtre

peut gagner à imiter sur ce point les Allemands.

--Ah! si M. de Rheinfeld vous entendait, s'écria la marquise de

Condorcet, comme il relèverait ce blasphème!

--Je n'en resterais pas moins de mon avis.

--Quel dommage qu'il soit parti! nous aurions été témoins d'un combat

ravissant!

--Parti!... répéta machinalement Ellénore.

Puis, croyant avoir mal entendu, elle s'appliqua à écouter plus

attentivement la conversation.

--Oui, tous deux aussi spirituels, aussi entêtés l'un que l'autre, se

seraient battus à coups de Corneille et de Schiller, et nous aurions eu

les profits de la bataille, dit Garat; car lorsque de semblables lances

se croisent, il en jaillit toujours beaucoup d'étincelles.

--Ah! nous sommes un peu blasés sur ce plaisir-là, dit Lemercier. Madame

de Seldorf, qui aime toutes les discussions, n'a pas manqué de nous

offrir souvent l'occasion de guerroyer chacun pour nos idoles. Elle a

dû être contente l'autre jour. C'était la veille de son départ pour

la Suisse; elle avait réuni à dîner plusieurs des amis que son absence

afflige. On était triste, la conversation languissait, elle imagina

de la porter sur le drame nouveau et de m'exciter à médire de cette

production germanique, pour forcer Adolphe à rompre le silence. Il avait

de l'humeur; il a soutenu son opinion avec une sorte de violence qui m'a

donné de l'avantage sur lui. Cependant je commençais à m'étonner et à

me lasser des épigrammes dont il lardait son plaidoyer en faveur des

Allemands, lorsque madame de G..., qui était placée à côté de moi, m'a

dit à voix basse: «Vous voyez bien que le pauvre homme n'a pas sa tête.

Ne prenez pas garde à ce qu'il dit; à la veille d'un départ, on n'a

pas l'esprit libre.» Alors j'ai compris ce que je devais accorder aux

agitations trop douces ou trop cruelles attachées à l'honneur de suivre

madame de Seldorf dans son voyage.

A ces mots, madame Talma fixa ses yeux sur Ellénore; elle la vit pâlir

et s'appuyer sur les bras de son fauteuil comme si elle allait se

trouver mal; mais, en pareilles circonstances, les évanouissements si

communs dans les romans, sont rares dans le monde, où la crainte de

laisser voir le réel de son émotion donne presque toujours la force de

la vaincre.

La fierté, l'indignation vinrent au secours d'Ellénore. C'était déjà se

venger que de paraître insensible au coup qui la frappait; et elle fit

bonne contenance.

En la voyant ainsi immobile, le visage altéré, mais calme, madame Talma

pensa qu'Adolphe, traître à son serment, n'avait pu quitter Ellénore

sans lui écrire. Elle voulut éclaircir ce soupçon, et profita de

l'arrivée d'une visite pour s'approcher de madame Mansley, qui,

plongée dans une sorte de torpeur, ne s'aperçut pas de sa démarche, et

n'entendit rien des premiers mots qu'elle lui adressa.

--Pauvre amie! dit alors madame Talma en posant sa main sur le bras

d'Ellénore, vous souffrez...

--Moi?... Non, répondit-elle avec un sourire déchirant.

--Voulez-vous... me ramener chez moi? Chénier avait promis de venir me

prendre; mais il tarde trop... et je compte sur vous.

--Pourquoi? demanda Ellénore d'un air égaré.

--Pour me mettre à ma porte, si votre voiture est là.

--Oui... vous avez raison... Il vaut mieux que je sorte d'ici... il y

fait trop chaud... j'étouffe...

--Attendez un moment... on va bientôt apporter la table de whist, cela

causera un dérangement dont nous profiterons pour nous retirer sans être

aperçues.

En cet instant, plusieurs personnes s'approchèrent de madame Mansley

dans l'espoir de causer avec elle. Madame Talma, craignant quelque

inadvertance qui aurait trahi le trouble d'Ellénore, s'empressait de

répondre pour elle. Mais cette ruse ne pouvant se prolonger, elle prit

son bras et l'entraîna vers la porte.

Comme elles la franchissaient, elles entendirent ces mots:

--Madame Mansley se retire de bien bonne heure, ce soir! N'y aurait-il

plus ici tous les gens qui lui plaisent?

Cette réflexion de Chénier piqua la fierté d'Ellénore, elle lui lança un

regard sévère pour toute réponse. Mais elle recevait de lui l'avis de se

mieux contraindre, et elle se jura d'en profiter.

Ellénore, Volume II · 第 19 / 47 题