Les embarras du gouvernement devenaient chaque jour plus graves. Chacun
se disputait le pouvoir sans savoir l'usage qu'il en ferait, et le
secours des hommes politiques, des opinions indépendantes était plus
nécessaire que jamais contre le retour des mesures révolutionnaires ou
l'usurpation d'un despotisme militaire.
Madame de Seldorf, pénétrée de cette vérité, et rassurée par
l'empressement d'Adolphe à vouloir la suivre dans son voyage, lui imposa
l'obligation de revenir à Paris sur-le-champ, si quelque événement
politique y réclamait la présence des défenseurs de la liberté.
Ravi de se soumettre à un ordre qui devait le ramener, peut-être
bientôt, près d'Ellénore, il partit avec plus de courage, non sans
déplorer le serment qu'il avait fait à madame Talma de ne pas écrire un
mot d'adieu à Ellénore.
Si ne rien tenter pour plaire à ce qu'on aime est un sacrifice souvent
impossible, quel nom donner à ce dévouement surhumain qui va jusqu'à
s'attirer volontairement la haine de l'être dont on paierait un regard,
un sourire au prix du reste de sa vie?
La route entière se passa en suppositions plus douloureuses l'une que
l'autre.
--Comment apprendra-t-elle ma désertion? se demandait tacitement
Adolphe; quelque ami charitable se chargera-t-il d'en atténuer l'effet
en lui prêtant un motif louable? Je ne puis l'espérer. C'est dans la
brutalité du coup, dans l'indignation du procédé, que madame Talma
compte pour détruire à jamais le faible monument que j'élevais avec tant
de peine. Elle aura tout prévu pour qu'Ellénore reçoive la nouvelle
de mon départ devant témoins, sans y être préparée, et par conséquent
doublement offensée de se voir délaissée, et livrée dans sa surprise
à l'observation maligne des indifférents, pour qui toutes les émotions
invincibles sont autant de spectacles divertissants... et j'en suis
réduit à désirer qu'elle ait peine à retenir ses larmes...
--A quoi pensez-vous donc? disait alors madame de Seldorf; vous avez
l'air sombre d'un conspirateur. Si Barras vous voyait en cet instant, il
vous ferait arrêter rien que sur votre mine.
--Et il aurait raison, car si je pouvais renverser lui et son
Directoire, je le ferais de grand coeur.
--Vous regrettez de n'être pas resté à Paris pour hâter sa chute, je le
vois, dit madame de Seldorf avec amertume; car sans se l'expliquer, elle
devinait une pensée rivale dans celle qui absorbait Adolphe.
--Vous vous trompez, reprit-il, je ne puis regretter un succès
impossible, à moi, du moins, qui ne voudrais changer que pour être
mieux, et non pour remplacer le gouvernement pitoyable du directeur
Barras par le despotisme du dictateur Bonaparte.
--Alors pourquoi vous inquiéter autant des événements auxquels vous ne
voulez pas prendre part?
--On n'a pas besoin d'être acteur dans un drame pour s'y intéresser;
et vous-même, madame, vous avez prouvé plus d'une fois qu'on pouvait
s'animer vivement pour des intérêts politiques étrangers aux siens.
--Cela est vrai, mais c'est un travers dont j'espère me corriger, et
j'exige que vous m'y aidiez. Être tout seul à combattre pour la liberté
dans un pays qui n'en veut pas, est une duperie ridicule. Je commence
à me lasser des sentiments patriotiques qui m'ont été transmis comme un
héritage, et que j'ai adoptés dès que j'ai pu réfléchir sur les hautes
pensées dont ils dérivent et sur les belles actions qu'il inspirent. Les
scènes cruelles qui ont déshonoré la révolution française n'étant que
de la tyrannie sous des formes populaires, n'avaient diminué en rien
mon culte pour la liberté. Mais cette soumission aveugle d'une
nation éclairée pour un gouvernement faible et arbitraire, pauvre et
dissipateur, grossier et immoral, a découragé ma constance, et je suis
décidée à ne plus m'occuper du sort de ces aimables Français dont j'aime
tant la conversation et que le ciel a doués de tous les genres d'esprit,
excepté de l'esprit national.
--Le parti est fort sage, mais vous ne le suivrez pas plus que moi; il
est de la nature des âmes généreuses de se prendre d'amour pour le bien
public, en dépit de tous les maux attachés à cette belle passion. On
s'ordonne beaucoup de vertus par calcul, par expérience ou par religion;
l'amour-propre même en crée souvent; mais on a beau se la commander, on
ne se fait point d'indifférence. Voir la nation la plus brave, la plus
intelligente de l'Europe, courir au-devant de toutes les dominations,
même les plus vulgaires, plutôt que de rester maîtresse d'elle-même,
sera toujours une douleur pour vous, et une douleur que vous ne pourrez
vous empêcher d'exprimer avec toute votre éloquence; sorte de crime
toujours puni par les autorités régnantes, quelle que soit l'indulgence
de leur despotisme.
--Y pensez-vous!... c'est me prédire de longues persécutions, et il y a
de la barbarie à menacer les imaginations faibles des malheurs qui les
attendent.
--Oui, quand on ne doit pas les partager, dit Adolphe d'un accent triste
et doux qui pénétra jusqu'au fond du coeur de madame de Seldorf.
Cette conversation avait lieu en présence d'un vieil ami de la baronne,
d'une gouvernante tenant endormi sur ses genoux le plus jeune des
enfants de madame de Seldorf, et, dans une berline que six chevaux
entraînaient vers la frontière.
Comme ceux que le mouvement emporte, que le voyage distrait en dépit de
leur préoccupation, sont beaucoup moins à plaindre, quelque soit leur
chagrin, que les malheureux dont l'existence immobile éternise les
regrets, nous reviendrons à Ellénore.