-- Madame, Bellaude s'est sauvée.
-- Depuis quand?
-- De ce matin, dès que j'ai ouvert? Il y avait un blanc et noir
qui l'attendait à la porte.
-- Ah! mon Dieu! Espérons qu'elle va rentrer ce soir...
La voilà donc partie. Sauf que ce mois est marqué pour les amours
canines, rien ne faisait prévoir sa fuite; elle nous suivait sans
faute et sans distraction, belle dans sa robe noire et feu de
bas-rouge, son amble nonchalant agitant à ses pattes de derrière,
comme des pendeloques, ses doubles ergots. Elle flairait l'herbe,
broutait, évitait avec mépris la frénésie circulaire des
brabançonnes. Et puis, un jour, elle tomba en arrêt, pointa
joyeusement les oreilles, visa un point lointain, sourit, et tout
son corps s'écria, en clair langage de chienne:
-- Ah! le voilà!
Le temps de lui demander: «Quoi donc?» elle était à deux cents
mètres, car elle l'avait vu, lui, _Lui_ -- quelque très petit
roquet jaune...
Elle recherche -- elle, longue et légère comme une biche, elle,
haute et d'encolure orgueilleuse -- les nains, les bâtards de fox
et de basset, les faux terriers, les loulous trépidants et
minuscules. Elle aime entre tous un caniche blanc, enfoui depuis
des hivers sous une neige terreuse que ne fond nul été. Il
entoure ma bas-rouge d'une assiduité résignée de vieux lettré. Il
la contemple d'en bas, comme par-dessus des lunettes, à travers
sa chevelure blanche mal soignée. Il l'escorte, sans plus, et va
derrière elle d'un petit trot traquenardeur qui secoue tous ses
écheveaux de poils blanc sale.
La voilà partie. Où? Pour combien de temps? Je ne crains pas
qu'on l'écrase ni qu'on la vole; elle a, quand une main étrangère
se tend vers elle, une manière serpentine de détourner le col, de
montrer la dent qui déconcerte les plus résolus. Mais il y a le
lasso, la fourrière...
Un jour passe.
-- Madame, Bellaude n'est pas rentrée.
Il a plu cette nuit, une pluie douce déjà printanière. Où erre la
dévergondée? Elle jeûne; mais elle peut boire: les ruisseaux
coulent, le bois miroite de flaques.
Un petit chien mouillé monte la garde devant ma porte, à la
grille du jardinet. Lui aussi, il attend Bellaude... Au Bois, je
demande à mon ami le garde s'il n'a pas vu la grande chienne
noire qui a du feu aux pattes, aux sourcils et aux joues... Il
secoue la tête:
-- Je n'ai rien vu de pareil. Qu'est-ce que j'ai donc vu,
aujourd'hui? Pas grand'chose. Moins que rien. Une dame qui
n'était pas d'accord avec son mari, et un monsieur en souliers
vernis qui m'a demandé si je ne connaîtrais pas deux pièces à
louer dans une des maisons de gardes, vu qu'il était sans
domicile... Vous voyez, rien d'extraordinaire.
Un jour passe encore.
-- Bellaude n'est toujours pas rentrée, madame...
Je pars pour la promenade d'onze heures et demie, résolue à
battre les futaies d'Auteuil. Un printemps caché y frémit jusque
dans le vent, aigre s'il accélère, mol et doux quand il
s'attarde. Point de chienne noire et feu, mais voici les cornes
des futures jacinthes et la feuille déjà large de l'arum pied-de-
veau. Voici l'abeille égarée, affamée, qui titube sur la mousse
humide et qu'on peut réchauffer dans la main sans risque de
piqûre. Sur les sureaux fuse, à chaque aisselle de branche, une
houppe neuve de verdure tendre. Et six années m'ont appris à
reconnaître, dans le trille rauque, dans la courte gamme
chromatique descendante que jette, dès février, un gosier
d'oiseau, la voix du grand chanteur, un rossignol d'Auteuil
fidèle à son bosquet, un rossignol dont la voix, au printemps,
illumine les nuits. Au-dessus de ma tête, il étudie ce matin le
chant qu'il oublie tous les ans. Il recommence et recommence sa
gamme chromatique imparfaite, l'interrompt par une sorte de rire
enroué, mais déjà dans quelques notes tinte le cristal d'une nuit
de mai, et, si je ferme les yeux, j'appelle malgré moi, sous ce
chant, le parfum qui descend lourdement des acacias en fleur...
Mais où est ma chienne? Je longe une palissade en lattes de
châtaignier, je franchis des fils de fer tendus à ras de terre,
puis je bute contre une clôture de châtaignier, au bout de
laquelle m'attend un fil de fer tendu à ras de terre. Quelle
sollicitude perverse multiplie, pour décourager l'amateur de
paysage et rompre les os du promeneur, palissades et fils, les
uns et les autres nuisibles? Je rebrousse chemin, lasse de
longer, après des fortifications, une palissade de châtaignier
qui défend, je le jure, une seconde palissade, servant elle-même
de rempart, un peu plus loin, à un grillage de bois peint en
vert... Et l'on ose accuser la Ville de négliger le Bois!
Quelque chose remue derrière une de ces vaines clôtures...
Quelque chose de noir... de feu... de blanc... de jaune... Ma
chienne! c'est ma chienne!
Édilité bénie! Tutélaires barricades! Enclos providentiels! C'est
non seulement ma chienne, à l'abri des voitures, c'est, en outre
-- un, deux, trois, quatre, cinq -- cinq chiens autour d'elle,
boueux, quelques-uns saignants de batailles, tous haletants,
fourbus, le plus grand n'atteint pas trente centimètres au
garrot...
-- Bellaude!
Elle ne m'avait pas entendue venir, elle jouait Célimène.
Vertueuse malgré elle, inaccessible par hasard, elle perd
contenance à mon cri et d'un coup se prosterne, rappelée à la
servilité...
-- Oh! Bellaude!...
Elle rampe, elle m'implore. Mais je ne veux pas pardonner encore
et je lui désigne seulement, d'un geste théâtral, par-dessus les
fortifications abolies, le chemin du devoir, le gîte... Elle
n'hésite pas, elle saute la palissade et distance aisément, en
quelques foulées, la meute des pygmées qui suit, langues
flottantes...
Qu'ai-je fait là? Si Bellaude allait rencontrer, sur la route, un
séducteur de belle stature...
-- Madame, Bellaude est rentrée.
-- Avec cinq petits chiens?
-- Non, madame, avec un grand.
-- Ah! mon Dieu! Où est-il?
-- Là, madame, sur le talus.
Oui, il est là, et je me souviens, avec un soupir de soulagement,
que la chanson dit: «Il faut des époux assortis...» Celui qui
attend Bellaude est un dogue d'Ulm, au regard obtus, passif sous
son collier et sa muselière de cuir vert, et aussi lourd, aussi
large, aussi haut -- le hasard soit loué! -- qu'un veau.