BA-TOU

Je l'avais capturée au quai d'Orsay, dans un grand bureau dont

elle était, avec une broderie chinoise, le plus magnifique

ornement. Lorsque son maître éphémère, embarrassé d'un aussi beau

don, m'appela par le téléphone, je la trouvai assise sur une

table ancienne, le derrière sur des documents diplomatiques, et

affairée à sa toilette intime. Elle rapprocha ses sourcils à ma

vue, sauta à terre et commença sa promenade de fauve, de la porte

à la fenêtre, de la fenêtre à la porte, avec cette manière de

tourner et de changer de pied, contre l'obstacle, qui appartient

à elle et à tous ses frères. Mais son maître lui jeta une boule

de papier froissé et elle se mit à rire, avec un bond démesuré

une dépense de sa force inemployée, qui la montrèrent dans toute

sa splendeur. Elle était grande comme un chien épagneul, les

cuisses longues et musclées attachées à un rein large, l'avant-

train plus étroit, la tête assez petite, coiffée d'oreilles

fourrées de blanc, peintes, au dehors, de dessins noirs et gris

rappelant ceux qui décorent les ailes des papillons

crépusculaires. Une mâchoire petite et dédaigneuse, des

moustaches raides comme l'herbe sèche des dunes, et des yeux

d'ambre enchâssés de noir, des yeux au regard aussi pur que leur

couleur, des yeux qui ne faiblissaient jamais devant le regard

humain, des yeux qui n'ont jamais menti... Un jour, j'ai voulu

compter les taches noires qui brodaient sa robe, couleur de blé

sur le dos et la tête, blanc d'ivoire sur le ventre; je n'ai pas

pu.

-- Elle vient du Tchad, me dit son maître. Elle pourrait venir

aussi de l'Asie. C'est une once, sans doute. Elle s'appelle Bâ-

Tou, ce qui veut dire «le chat», et elle a vingt mois.

Je l'emportai; cependant elle mordait sa caisse de voyage et

glissait, entre les lattes de la prise d'air, une patte tantôt

épanouie et tantôt refermée, comme une sensible fleur marine.

Je n'avais jamais possédé, dans ma maison, une créature aussi

naturelle. La vie quotidienne me la révéla intacte, préservée

encore de toute atteinte civilisatrice. Le chien gâté calcule et

ment, le chat dissimule et simule. Bâ-Tou ne cachait rien. Toute

saine et fleurant bon, l'haleine fraîche, je pourrais écrire

qu'elle se comportait en enfant candide, s'il y avait des enfants

candides. La première fois qu'elle se mit à jouer avec moi, elle

me saisit fortement la jambe pour me renverser. Je l'interpellai

avec rudesse, elle me lâcha, attendit, et recommença. Je m'assis

par terre et lui envoyai mon poing sur son beau nez velouté.

Surprise, elle m'interrogea du regard, je lui souris et lui

grattai la tête. Elle s'effondra sur le flanc, sonore d'un ronron

sourd et m'offrit son ventre sans défense. Une pelote de laine,

qu'elle reçut en récompense, l'affola: de combien d'agneaux,

enlevés aux maigres pâtures africaines, reconnaissait-elle,

lointaine et refroidie, l'odeur?...

Elle coucha dans un panier, se confia au bassin de sciure comme

un chat bien appris, et quand je m'étendis dans l'eau tiède, sa

tête rieuse et terrible parut, avec deux pattes, au rebord de la

baignoire...

Elle aimait l'eau. Je lui donnai souvent, le matin, une cuvette

d'eau, qu'elle vidait à grands jeux de pattes. Toute mouillée,

heureuse, elle ronronnait. Elle se promenait, grave, une

pantoufle volée entre les dents. Elle précipitait et remontait

vingt fois sa boule de bois dans le petit escalier. Elle

accourait à son nom: «Bâ-Tou» avec un cri charmant et doux, et

demeurait rêvant, les yeux ouverts, nonchalante, aux pieds de la

femme de chambre qui cousait. Elle mangeait sans hâte et

cueillait délicatement la viande au bout des doigts. Tous les

matins, je pus lui donner ma tête, qu'elle étreignait des quatre

pattes et dont elle râpait, d'une langue bien armée, les cheveux

coupés. Un matin, elle étreignit trop fort mon bras nu, et je la

châtiai. Offensée, elle sauta sur moi, et j'eus sur les épaules

le poids déconcertant d'un fauve, ses dents, ses griffes...

J'employai toutes mes forces et jetai Bâ-Tou contre un mur. Elle

éclata en miaulements terribles, en rugissements, elle fit

entendre son langage de bataille, et sauta de nouveau. J'usai de

son collier pour la rejeter contre le mur, et la frappai au

centre du visage. À ce moment, elle pouvait, certes, me blesser

gravement. Elle n'en fit rien, se contint, me regarda en face et

réfléchit... Je jure bien que ce n'est pas la crainte que je lus

dans ses yeux. Elle _choisit_, à ce moment décisif, elle opta

pour la paix, l'amitié, la loyale entente; elle se coucha, et

lécha son nez chaud...

Quand je vous regrette, Bâ-Tou, j'ajoute à mon regret la

mortification d'avoir chassé de chez moi une amie, une amie qui

n'avait Dieu merci, rien d'humain. C'est en vous voyant debout

sur le mur du jardin -- un mur de quatre mètres, sur le faîte

duquel vous vous posiez, d'un bond -- occupée à maudire quelques

chats épouvantés, que j'ai commencé à trembler. Et puis, une

autre fois, vous vous êtes approchée de la petite chienne que je

tenais sur mes genoux, vous avez mesuré, sous son oreille, la

place exacte d'une fontaine mystérieuse que vous avez léchée,

léchée, léchée, avant de la tâter des dents, lente et les yeux

fermés... J'ai compris: «Oh! Bâ-Tou!...» et vous avez tressailli

tout entière, de honte de d'avidité refrénées.

Hélas! Bâ-Tou, que la vie simple, que la fauve tendresse sont

difficiles, sous notre climat... Le ciel romain vous abrite à

présent; un fossé, trop large pour votre élan, vous sépare de

ceux qui vont, au jardin zoologique, narguer les félins; et

j'espère que vous m'avez oubliée, moi qui, vous sachant innocente

de tout, sauf de votre race, souffris qu'on fît de vous une bête

captive.

La maison de Claudine · 第 26 / 30 题