«Ma chérie, quelle vie frivole, creuse, misérablement mondaine mène
malgré elle votre enfant! Vous connaissez trop bien les goûts et les
idées de grand’mère pour ne pas deviner, sans que je vous raconte ces
pauvretés, dans quel tourbillon de visites, de soirées, de promenades
et excursions est, bon gré mal gré, entraînée votre Josette dont le
moral ne s’en trouve pas trop bien! Maman, je tâche de rester de mon
mieux votre _vraie_ fille, pas un brin coquette, pas médisante, pas...
tout ce que vous n’aimez pas!... Mais je ne réussis pas assez bien à
mon gré et j’ai trop souvent l’occasion d’être fâchée contre moi parce
que je me suis laissé entraîner à égratigner un peu mon
prochain,--vrai, Ghislaine, quelquefois ici les raisons de le faire ne
manquent pas!--parce que je n’ai pas trouvé désagréable d’être une
personne très recherchée... Car tout le clan masculin des prétendants
que patronne grand’mère à mon intention serait prêt à constituer à
votre «petite» une véritable cour pour peu qu’elle s’y prêtât...
Ghislaine chérie, pour écouter la fin de ma confession, ayez votre
regard, votre cœur les plus indulgents! La vérité vraie, la piteuse
vérité, c’est qu’il y a des jours où il prend à votre Josette la
tentation de s’amuser à essayer de son pouvoir sur tous ces beaux
soupirants dont elle se soucie moins que de la poussière frôlée par
votre robe... Ce sont les jours mauvais où, pour échapper au vide et
à l’ennui de son existence trop mondaine, elle serait
capable,--Ghislaine, vous écoutez votre enfant avec toute votre
indulgence, n’est-ce pas?...--de n’importe quelle sottise, où elle
n’est plus qu’une stupide Josette, charmée, ravie même qu’on s’occupe
d’elle, tant elle se sent altérée de sympathie, de paroles
affectueuses, même tout simplement d’attentions et d’hommages...
«Mais soyez tranquille, maman, votre Josette à vous, la _vraie_,
résiste bravement à la tentation, en pensant à vous qui la
blâmeriez... Et en pensant aussi à elle-même qui se mépriserait,
l’accès de spleen passé...
«Oh! Ghislaine, comme je soupire après notre paisible vie à Rothéneuf,
nos lectures, nos séances de musique, nos promenades capricieuses par
tous les chemins, nos causeries où je trouve si bon de mettre ma
pensée et mon cœur dans votre pensée et dans votre cœur... Je ne sais
vraiment ce que je donnerais pour me retrouver à travailler près de
vous écrivant dans notre cher petit salon,--si intime, si calme que le
seul chant de la mer en anime le silence, puisque votre Josette se
tait consciencieusement pour ne pas vous troubler quand vous
travaillez!
«Par moments, j’ai mal à l’âme du regret de tout cela! Cette agitation
perpétuelle autour de moi, ici,--cette lanterne magique de gens très
chics,--oh! combien! Laine,--qui passent sans cesse devant les yeux,
m’étourdit absurdement et me rend triste à pleurer!
«Je vous assure, ma chérie aimée, que je fais de mon mieux pour n’en
rien laisser voir; mais sans doute, je m’y prends mal, car grand’mère
me reproche à tout propos ma sauvagerie, mon humeur de misanthrope,
mon peu d’enthousiasme pour la société des jeunes filles de notre
cercle... Vous savez qui elles sont, vous connaissez leurs allures
très _modern style_, leur genre de conversations où le sujet _flirt_,
sous toutes ses formes, est l’unique question traitée et traitée d’une
façon qui me choque, me froisse, me donne le désir fou de les fuir!
Oui, j’ai comme elles des yeux qui voient,--et très bien!--des
oreilles qui entendent... un tas de choses!... Mais j’ai une pensée et
une conscience trop puritaines, sans doute!... Et je ne le regrette
pas puisque je sais, Ghislaine, que vous aimez mieux votre «petite»
ainsi...
«Au revoir, maman, je vous adore et je vous regrette!... Il y a ici
des coins de paysage délicieux, des couchers de soleil, des infinis de
mer dont la beauté me prend toute et dont je voudrais tant que vous
jouissiez aussi!...»