17 août.

«Ma chérie, quelle vie frivole, creuse, misérablement mondaine mène

malgré elle votre enfant! Vous connaissez trop bien les goûts et les

idées de grand’mère pour ne pas deviner, sans que je vous raconte ces

pauvretés, dans quel tourbillon de visites, de soirées, de promenades

et excursions est, bon gré mal gré, entraînée votre Josette dont le

moral ne s’en trouve pas trop bien! Maman, je tâche de rester de mon

mieux votre _vraie_ fille, pas un brin coquette, pas médisante, pas...

tout ce que vous n’aimez pas!... Mais je ne réussis pas assez bien à

mon gré et j’ai trop souvent l’occasion d’être fâchée contre moi parce

que je me suis laissé entraîner à égratigner un peu mon

prochain,--vrai, Ghislaine, quelquefois ici les raisons de le faire ne

manquent pas!--parce que je n’ai pas trouvé désagréable d’être une

personne très recherchée... Car tout le clan masculin des prétendants

que patronne grand’mère à mon intention serait prêt à constituer à

votre «petite» une véritable cour pour peu qu’elle s’y prêtât...

Ghislaine chérie, pour écouter la fin de ma confession, ayez votre

regard, votre cœur les plus indulgents! La vérité vraie, la piteuse

vérité, c’est qu’il y a des jours où il prend à votre Josette la

tentation de s’amuser à essayer de son pouvoir sur tous ces beaux

soupirants dont elle se soucie moins que de la poussière frôlée par

votre robe... Ce sont les jours mauvais où, pour échapper au vide et

à l’ennui de son existence trop mondaine, elle serait

capable,--Ghislaine, vous écoutez votre enfant avec toute votre

indulgence, n’est-ce pas?...--de n’importe quelle sottise, où elle

n’est plus qu’une stupide Josette, charmée, ravie même qu’on s’occupe

d’elle, tant elle se sent altérée de sympathie, de paroles

affectueuses, même tout simplement d’attentions et d’hommages...

«Mais soyez tranquille, maman, votre Josette à vous, la _vraie_,

résiste bravement à la tentation, en pensant à vous qui la

blâmeriez... Et en pensant aussi à elle-même qui se mépriserait,

l’accès de spleen passé...

«Oh! Ghislaine, comme je soupire après notre paisible vie à Rothéneuf,

nos lectures, nos séances de musique, nos promenades capricieuses par

tous les chemins, nos causeries où je trouve si bon de mettre ma

pensée et mon cœur dans votre pensée et dans votre cœur... Je ne sais

vraiment ce que je donnerais pour me retrouver à travailler près de

vous écrivant dans notre cher petit salon,--si intime, si calme que le

seul chant de la mer en anime le silence, puisque votre Josette se

tait consciencieusement pour ne pas vous troubler quand vous

travaillez!

«Par moments, j’ai mal à l’âme du regret de tout cela! Cette agitation

perpétuelle autour de moi, ici,--cette lanterne magique de gens très

chics,--oh! combien! Laine,--qui passent sans cesse devant les yeux,

m’étourdit absurdement et me rend triste à pleurer!

«Je vous assure, ma chérie aimée, que je fais de mon mieux pour n’en

rien laisser voir; mais sans doute, je m’y prends mal, car grand’mère

me reproche à tout propos ma sauvagerie, mon humeur de misanthrope,

mon peu d’enthousiasme pour la société des jeunes filles de notre

cercle... Vous savez qui elles sont, vous connaissez leurs allures

très _modern style_, leur genre de conversations où le sujet _flirt_,

sous toutes ses formes, est l’unique question traitée et traitée d’une

façon qui me choque, me froisse, me donne le désir fou de les fuir!

Oui, j’ai comme elles des yeux qui voient,--et très bien!--des

oreilles qui entendent... un tas de choses!... Mais j’ai une pensée et

une conscience trop puritaines, sans doute!... Et je ne le regrette

pas puisque je sais, Ghislaine, que vous aimez mieux votre «petite»

ainsi...

«Au revoir, maman, je vous adore et je vous regrette!... Il y a ici

des coins de paysage délicieux, des couchers de soleil, des infinis de

mer dont la beauté me prend toute et dont je voudrais tant que vous

jouissiez aussi!...»

Seule · 第 23 / 32 题