XI

La pendule sonna huit heures.

Le docteur n’était pas encore de retour et Ghislaine, remplaçant pour

quelques moments M. de Gannes, se trouvait de nouveau auprès du blessé

que sa présence semblait calmer un peu...

En cet instant, elle était bien loin de tous ceux qu’abritait cette

maison où la mort menaçait d’entrer... Bien loin de la belle-mère

égoïste que sa propre émotion touchait seule... Loin même de l’enfant

dont, avec une infinie tendresse, elle avait essayé d’adoucir un peu la

détresse.

Toute, elle était avec ce mourant,--un étranger la veille encore,--qui,

soudain, lui avait révélé que, depuis des mois, il lui avait donné une

part de cette vie, qui, peut-être, allait lui être enlevée... Qu’il

vécût ou non, jamais plus désormais, il ne pourrait être pour elle un

étranger...

Tout à l’heure, comme elle s’approchait pour le faire boire, il avait

murmuré:

--Avez-vous lu?... Lisez, je vous en supplie... Dans mon bureau, la

lettre... Prenez-la... Votre nom y est écrit...

Hésitant encore, elle avait répondu:

--Oui... Plus tard... Quand vous dormirez.

Mais comme il insistait, impatient dans sa fièvre, elle avait fait ce

qu’il voulait...

Et, pour lui obéir, tandis qu’il semblait retombé dans sa torpeur

douloureuse, à la lumière voilée d’une petite lampe, voici que, le cœur

battant, sa volonté brisée, elle commençait à lire les lignes qu’il

avait écrites la nuit précédente, comme l’indiquaient la date, l’heure

notée par la grande écriture altière... Pas même un jour entier écoulé

depuis lors...

Il commençait:

«Pourquoi cette lettre que vous ne lirez peut-être jamais, car demain,

en la revoyant à la clarté du jour qui raille les illusions, je

mesurerai sans doute la folie que je fais en vous écrivant,--puisque

je n’ose vous parler!--et je ne vous la donnerai pas!

«Et pourtant... pourtant, il me semble que vous êtes de celles qui

savent écouter sans en être offensées, un aveu qui leur est fait en

toute humilité, avec l’ardent désir que cet aveu soit oublié, s’il ne

mérite pas plus; que surtout nul autre que celui qui en est l’auteur

ne souffre, s’il ne peut être entendu...

«Et puis, je ne peux plus résister à la tentation qui me hante depuis

que ces dernières semaines m’ont fait vivre près de vous... La

tentation d’aller vers vous, comme un pauvre qui demanderait

l’aumône,--parce qu’il y a quelques jours, vous m’avez dit, sans

soupçonner ce qu’elle serait pour moi, une parole que j’ai recueillie,

avec une espérance insensée! Vous qui êtes la sincérité et la droiture

vivantes, le croyez-vous vraiment, qu’il soit encore temps pour moi de

recommencer ma vie?

«Alors, laissez-moi vous dire, enfin! comme je rêverais de la

recommencer... Si mon rêve vous semble irréalisable, absurde, vous n’y

songerez plus... Votre silence sera votre réponse et je ne vous en

parlerai plus, vous demandant seulement que ma pauvre Josette, envers

qui j’ai eu déjà tant de torts, ne souffre pas, à cause de moi, dans

sa tendresse pour vous... Maintenant, vous avez deviné, n’est-ce pas,

quel aveu je viens vous faire... Ghislaine--laissez-moi, tout bas,

vous donner votre nom--je vous ai dit que jamais je n’avais rencontré

de femme telle que vous. C’est la vérité! Vous m’avez révélé ce qu’il

peut y avoir tout ensemble chez une femme, de charme, de noblesse,

d’énergie et de douceur, de dévouement et de vaillance simples... Sans

daigner vous en apercevoir, vous m’avez donné,--avec un respect infini

pour vous, avec le désir de tout tenter pour essayer de vous apporter

même une ombre de bonheur,--vous m’avez donné le mépris de la vie

égoïste et vide que je mène, le remords de mon indifférence pour le

bien de ma fille.

«Je sais tout ce qui me sépare de vous, hélas! Les années trop

nombreuses que j’ai de plus! tant de jours misérablement gaspillés

dans une existence que vous avez jugée,--je ne l’ignore pas. Et c’est

la conscience que j’ai de tout cela qui, tant de fois déjà, a arrêté

mon aveu... Je ne mérite pas une femme telle que vous!

«Puis, aussi, j’avais peur de me tromper, pour votre malheur, en

croyant vous aimer comme jamais je n’ai aimé... Jamais, vous

m’entendez!... Jamais!... Et, tout cet été, doutant de moi, je vous ai

fuie de toute ma volonté. Alors, loin de vous, j’ai vu que

j’étais,--absent comme présent,--jaloux de tous ceux qui vous

approchaient, de ceux qui vous intéressaient, dont la curiosité, la

sympathie, l’attention, même le respect, allaient à vous. J’ai été

jaloux de Josette, de cette joie qui illuminait toute sa vie et qui

lui venait de vous...

«L’autre soir, enfin, quand Marc de Bresles causait avec vous, que

vous sembliez l’écouter, comme sait écouter une femme, avec tout son

cœur, toute son intelligence, j’ai éprouvé une telle torture, que j’ai

senti que je ne pouvais plus accepter ce supplice de toutes les

minutes; craindre de vous voir enlevée à moi, sans avoir tenté même

d’obtenir ce don sans prix de votre vie...

«Et je viens à vous, Ghislaine, avec ce qui peut exister de meilleur

en moi pour vous supplier de vous laisser aimer... de devenir vraiment

la mère de Josette... Vous connaissez trop bien la vie, vous qui la

comprenez avec une intelligence si large, une âme si généreuse, pour

être sans pitié, parce que j’ai mal usé, pour ma seule jouissance, des

années qui m’ont été données... Si, dans ma jeunesse, j’avais

rencontré une femme qui vous ressemblât, si j’avais connu l’obligation

bénie du travail, peut-être, aujourd’hui, je serais autre et oserais

venir à vous, me sentant moins indigne d’être écouté... Mais j’ai trop

vécu seul, dans un monde mauvais pour ma faiblesse...

«Ghislaine, plus que n’importe qui au monde, j’ai la conscience du peu

que j’ai à vous offrir... Et pourtant, je vous le dis, sûr maintenant

de ne pas vous tromper, ayez foi en moi... Laissez-moi essayer de vous

conquérir, de vous donner le bonheur que je vous désire de tout mon

être... Laissez-moi recommencer près de vous une autre vie dont vous

serez l’âme... Pour l’amour de Josette qui est _vôtre_, bien plus que

mienne, pour son bien, pour sa joie qui vous semble précieuse,

soyez-moi indulgente, ne me condamnez pas sans merci!

«Pour elle, plus encore que pour moi, je vous supplie, car en

apprenant à vous connaître, je suis devenu moins égoïste... Je sais

qu’en vous la donnant, je réparerais le mal que je lui ai fait,

pendant des années, par mon insouciance... Si un malheur m’arrivait,

alors, je pourrais disparaître en paix, vous la laissant...

«Ghislaine, devenez notre joie à elle et à moi!... Pourquoi, ce soir,

ai-je eu tout à coup, pareillement impérieuse, la pensée qu’il est

insensé, surtout lorsqu’on a mon âge, d’attendre pour essayer

d’atteindre au bonheur... Attendre, comme si l’avenir était à moi!

Attendre, alors que j’ai déjà tant de jours derrière moi, que ceux qui

restent sont mesurés...»

La lettre s’arrêtait là... Mais Ghislaine ne releva pas la tête. Sans un

mouvement, bouleversée dans toute l’âme, elle demeurait le regard arrêté

sur les lignes qu’elle ne lisait plus...

Ainsi, son intuition ne l’avait pas trompée. Le comte de Moraines

l’avait aimée, et aimée d’un amour dont une femme pouvait être fière...

Fière! mais heureuse?...

Une autre peut-être l’eût été... Elle?... Une pensée déchira son esprit:

Pourquoi n’était-ce pas Marc de Bresles qui lui avait écrit ainsi?...

Sans hésitation, pour partager sa vie aventureuse et difficile, elle

l’eût suivi, l’âme tressaillante d’une de ces joies qui consolent de

toutes les misères!...

Nettement, une seconde, elle en eut conscience. Mais, aussitôt, de toute

sa volonté, elle se ressaisit, rejetant loin d’elle le souvenir de Marc

de Bresles...

Avec des doigts qui tremblaient, elle replia la lettre... Alors, elle

s’aperçut que le blessé la contemplait avec des yeux que la fièvre

dilatait, d’un regard étrange, lointain, qui l’appelait comme une prière

suppliante et désespérée. Elle s’approcha, sentant combien il le

souhaitait...

Avec effort, il murmura:

--Vous avez lu?

Elle inclina la tête, incapable de parler. Alors il articula

péniblement:

--Vous n’êtes pas offensée de ma hardiesse?... Vous me pardonnez?

D’une voix que l’émotion brisait, elle dit:

--Vous pardonner de venir à moi si généreusement?... De vouloir

m’enlever à ma solitude pour me rendre heureuse?... De toute mon âme, je

vous suis reconnaissante... Et je voudrais pouvoir vous prouver

combien!...

--Vous auriez consenti?... Dites?...

Ses paroles n’étaient qu’un murmure, mais une supplication passionnée

jaillissait de ses yeux voilés. Lentement, elle dit, incapable même par

pitié de n’être pas vraie:

--Je ne sais... J’aurais réfléchi... Je me serais demandé si je pouvais

devenir pour vous ce que vous souhaitez...

--Et peut-être, vous auriez consenti?... Ah! faites-moi vivre! vivre!...

Je voudrais vivre heureux par vous, comme l’est Josette!... Que de fois

j’ai résisté à cette tentation de vous demander l’aumône d’un peu de

votre cœur!

Il se tut, épuisé; mais ses yeux ne la quittaient pas. Elle vit qu’il

voulait parler encore et elle pria, douce infiniment:

--Ne vous agitez pas... Pour guérir!...

Il murmura:

--Je ne guérirai pas... Je voulais trop de bonheur... Ç’aurait été trop

beau de recommencer ainsi ma vie!... Je vous confie Josette... Je vous

la donne... Vous ne l’abandonnerez pas?... Qu’elle vaille plus que je

n’ai valu...

--Je vous promets que, autant qu’il dépendra de moi, je serai pour elle

la mère que vous auriez voulu lui donner...

--Sa mère!... AH! si je pouvais faire qu’elle devînt vraiment un peu

votre enfant... Si vous vouliez...

Il s’interrompit... La force lui manquait-elle ou hésitait-il à

poursuivre?...

A larges coups, le cœur de Ghislaine se mit à battre dans sa poitrine.

Machinalement, elle répéta tout bas, étreinte tout à coup par une

mystérieuse angoisse:

--Si je voulais...

--Oui... Si vous vouliez... Ghislaine, puisque je suis perdu, je vous en

supplie, faites-moi une grâce... C’est une prière de mourant, ne la

repoussez pas, vous qui êtes bonne, qui savez maintenant... combien je

vous ai aimée...

--Que souhaitez-vous?... Tout ce que je pourrai faire pour accomplir un

désir de vous, je le ferai...

Elle avait parlé dans l’absolue sincérité de son âme, frémissante de

compassion... Mais quand elle entendit ses propres paroles, elle eut

peur, comme d’une promesse qu’elle venait de faire; peur aussi de

l’étrange expression qu’avait prise le visage décomposé de M. de

Moraines. La regardant avec des yeux qui imploraient, il murmurait:

--Ghislaine, je voudrais mourir en vous laissant mon nom... Par pitié,

acceptez d’être mariée à un mourant...

--Mariée?

Le mot lui échappa pareil à un cri.

Elle le contemplait avec une espèce d’épouvante. Était-ce le délire qui

le faisait parler ou bien se sentait-il déjà tellement en dehors des

choses de la terre que, seule, la réalisation de son suprême et dernier

désir intéressait sa pensée?

De sa voix faible, si émouvante, il reprenait:

--Si je dois mourir, Ghislaine, donnez-moi cette dernière joie. Vous

serez libre bien vite... C’est tellement horrible d’être ainsi brisé

tout à coup!... Par pitié! Ghislaine. Que je meure, vous sachant mienne,

«ma Ghislaine», comme dit Josette...

Par pitié! Toujours ces mêmes mots par lesquels, mystérieusement, il

semblait l’envoûter. Ah! oui, elle avait pitié, une pitié infinie...

Mais il lui demandait trop! Elle ne pouvait consentir à un tel

mariage!... Elle ne pouvait!...

Comment le faire comprendre à cet homme en péril de mort qui ne jugeait

plus des choses comme le font les vivants, et s’attachait désespérément

à elle au milieu de l’effroyable catastrophe qui l’emportait...

Par pitié!... Les mots résonnaient avec leur accent de prière poignante

dans son âme même. Et une terreur, tout à coup, l’envahissait que sa

volonté ne défaillît dans le désir d’adoucir un peu l’affreuse agonie

morale de cet homme qui l’avait aimée...

Seule · 第 15 / 32 题