Elle n’avait osé demander: «Grièvement blessé?»

--Oui, mademoiselle. L’accident est arrivé, paraît-il, dans les environs

du bois de la Brisse, comme ces messieurs revenaient; mais je n’ai pas

bien compris comment... Je sais seulement que c’est en traversant un

fossé. La terre était humide. M. le comte, qui causait, a glissé. Le

coup est parti. Et M. le comte a reçu toute la charge...

--Mon Dieu! mon Dieu! murmura Ghislaine.

La sensation l’envahissait d’être tout à coup jetée dans l’horreur d’un

cauchemar... C’était tellement imprévu, cette catastrophe s’abattant sur

cet homme en pleine maturité de vie!... Étroitement, elle serra contre

elle Josette dont les yeux gardaient leur expression de stupeur

terrifiée.

--Mme de Maulde est prévenue?...

--Je pense que oui; M. de Gannes est allé auprès d’elle, après avoir

recommandé qu’on avertisse tout de suite Mademoiselle, afin qu’elle

veuille bien faire préparer ce qu’il faudra au médecin pour les

pansements...

--Bien, je vais m’en occuper... Allez vous assurer que le docteur Fertin

est appelé... Je viens...

Le domestique disparut. Josette alors dit péniblement, d’une voix

blanche:

--Vous pensez, n’est-ce pas, qu’_il_ est gravement blessé?

--Ma petite bien-aimée, j’espère que non... Puisqu’on peut le

transporter...

--Ah! oui, c’est vrai... Mais je ne peux pas espérer! Laine... J’ai

peur, ah! j’ai peur! Est-ce que vous ne croyez pas que nous faisons un

mauvais rêve?... C’est impossible! impossible que ce soit vrai!

--Mon enfant chérie, je vous en supplie, soyez courageuse! Pensez que

nous devons seulement être préoccupées de bien soigner votre père...

Allez voir, voulez-vous, si sa chambre est prête, pendant que je vais

donner des ordres...

Josette ne devina pas que Ghislaine n’avait qu’une pensée, l’éloigner

pour qu’elle ne pût voir ramener son père... Toutes deux sortirent du

salon; et, d’un pas machinal, l’enfant monta les marches qui

conduisaient au premier étage.

Ghislaine, elle, se dirigeait vers le vestibule et, tout à coup, se

trouva face à face avec Paul de Gannes, l’ami le plus intime de M. de

Moraines. Son visage était décomposé; et, tout de suite, Ghislaine

remarqua une traînée sombre qui tachait la manche de sa veste de chasse.

Il s’exclama sourdement:

--Oh! mademoiselle, quel accident!

--Grave?

--Je le crains... Mais, après tout, je ne sais... _Il_ avait repris

connaissance, quand on l’a placé dans la charrette qui le ramène...

--C’est arrivé... quand?

--Il doit y avoir une heure et demie environ...

--Mme de Maulde sait?...

--Oui... Ma femme est auprès d’elle... L’événement l’a tellement

bouleversée que nous ne pouvons compter sur elle en rien pour les soins

à donner à ce pauvre Moraines. C’est pourquoi, mademoiselle, vous serez

assez bonne pour nous excuser, n’est-ce pas, si nous recourons un peu à

vous... Je pense que la chambre est prête à le recevoir?...

--Je vais m’en assurer... J’y ai déjà envoyé Josette...

--Est-ce que vous voudriez bien y faire préparer tout ce dont le médecin

pourrait avoir besoin?

Elle inclina la tête. Sans penser même, elle monta, ayant toujours la

même impression de se mouvoir dans un rêve angoissant que le bienheureux

réveil allait dissiper... Pourtant, la réalité l’oppressait si

terrible!... Avec une sorte d’épouvante, elle pensait au blessé et à

Josette... Où s’était réfugiée l’enfant? Elle avait fait éclairer la

chambre... Le lit était ouvert, prêt à recevoir le pauvre corps

meurtri...

Et dans quelques heures, peut-être, ce ne serait plus même un blessé qui

serait étendu là!...

Ghislaine se détourna comme pour fuir la lugubre vision, si brusquement,

que le frôlement de sa robe fit voler quelques papiers du bureau placé

derrière elle. D’un geste machinal, elle les releva; mais, au moment de

les reposer, elle s’arrêta, ébranlée par un choc obscur; d’un

portefeuille, que son mouvement avait jeté à terre, s’échappait à demi

une photographie,--une photographie d’elle, qu’elle reconnaissait

bien,--faite par Josette, celle-là même dont la fillette avait un jour

constaté la disparition dans la boîte de ses épreuves, au bas de

laquelle étaient les mots qu’elle avait écrits elle-même: «Ma Ghislaine,

à moi...»

Comment cette photographie que Josette avait tant cherchée, était-elle

en la possession de M. de Moraines?... Pourquoi ne l’avait-il pas dit à

sa fille, qu’il avait entendue se plaindre de la perte du portrait?...

Ghislaine secoua la tête, comme pour en chasser les pensées qui

l’envahissaient. En dépit de sa volonté, une intuition, plus forte que

tout raisonnement, la pénétrait tout à coup de la certitude que, dans

l’âme de cet homme qui allait peut-être mourir, elle avait eu une place

qu’il ne lui avait jamais laissé soupçonner... Que ce n’était pas

seulement de son respect, de sa courtoisie délicate qu’il lui avait fait

hommage...

Mais c’était là un secret qu’elle n’avait pas le droit de connaître, à

cette heure surtout... Rapidement, elle glissa la photographie dans le

portefeuille qui disparut sous les feuillets où il avait été enseveli,

comme elle-même ensevelissait, au plus profond de son cœur, la vérité

soupçonnée...

Puis elle sortit de la chambre, pour aller vers Josette. Un domestique

accourait:

--Le docteur demande Mademoiselle... On apporte M. le comte...

Que lui voulait-il, ce médecin? Pourquoi la réclamait-on ainsi, la

retenant loin de l’enfant dont elle devinait l’affolement désespéré?...

Elle regagna le vestibule où tous, immobilisés par l’attente lugubre,

écoutaient le bruit des roues qui avançaient lentement sur le sable de

l’allée. Dans la nuit, la charrette approchait, entourée par le groupe

des chasseurs. Elle s’arrêta...

Un silence solennel se fit, coupé par les exclamations sourdes de ceux

qui descendaient le matelas où avait été étendu le blessé...

Un frisson secoua Ghislaine tout entière. Sous la clarté des lampadaires

du vestibule, elle voyait apparaître M. de Moraines livide, son beau

visage contracté... Pourtant, comme l’avait dit Paul de Gannes, il avait

sa connaissance. Son regard tomba tout de suite sur Ghislaine et

s’attacha à elle, mystérieux, profond, plein d’une sorte de prière

désespérée, tellement pareil à un appel qu’instinctivement, elle

s’approcha, bouleversée d’une infinie compassion, avec le désir suprême

de pouvoir quelque chose pour lui.

L’ombre d’un sourire, alors, glissa une seconde sur les lèvres

décolorées et, faiblement, il murmura, si bas qu’elle seule pouvait

l’entendre:

--Ne me quittez pas... Il me reste si peu à vivre...

Avec quelle tragique assurance, il parlait! Était-il donc si mal et en

avait-il la conscience?... Retenue par son regard qui demeurait arrêté

sur elle obstinément, elle monta le large escalier près de lui, du même

pas, très lent, que ceux qui le transportaient... Mais sur le seuil de

la chambre, elle s’arrêta, abandonnant le blessé à ses amis, au médecin,

un gros homme à face de paysan très intelligent, que sa responsabilité

effarait un peu et qui, instamment, réclamait le concours de médecins de

Paris...

Alors, comme elle se détournait, elle vit Josette qui s’était glissée

derrière le lugubre cortège et regardait vers la porte par laquelle son

père venait d’être emporté, avec un visage de petite morte où seuls

vivaient les yeux, dilatés par une expression d’horreur...

--Josette, ma bien-aimée, appela Ghislaine.

Comme une créature frappée en plein cœur, l’enfant vint s’abattre,

chancelante, dans les bras qui s’ouvraient pour l’envelopper.

--Laine, ce n’était pas un mauvais rêve!... C’est vrai, vrai!... Je suis

sûre qu’il va...

Elle n’acheva pas. Sa bouche tremblante se refusait à prononcer le

terrible mot. Dieu! comme à cette heure, elle sentait qu’elle l’aimait,

malgré sa longue indifférence pour elle, ce père si affreusement frappé

tout à coup!

Ghislaine l’avait emmenée dans sa chambre et elle s’efforçait de trouver

des mots d’espoir pour cette angoisse que chaque minute exaspérait...

Cela, alors qu’en elle-même, grandissait la désespérance; que, la pensée

tendue vers cette pièce où était en péril une vie humaine, elle écoutait

tous les bruits de pas, le murmure confus et lointain des voix. Quel

allait être l’arrêt du médecin? Ah! quel supplice de ne pouvoir rien,

rien...

Un coup, soudain, fut frappé à la porte. Un domestique demandait:

--Mademoiselle voudrait-elle venir? Ces messieurs la demandent dans la

bibliothèque.

--J’y vais tout de suite.

--Laine, laissez-moi aller avec vous, suppliait Josette. Je veux le

voir!

--Je vous promets, ma bien chérie, que je vous appellerai tout de suite,

si vous pouvez entrer dans la chambre, sans danger pour votre père.

Attendez-moi ici, ma petite bien-aimée, je vais voir ce qu’on désire de

moi et je reviens vous chercher...

Josette inclina la tête en silence, toute son énergie de petite créature

volontaire et passionnée concentrée dans l’effort qu’elle faisait pour

retenir le cri de son angoisse. Et Ghislaine entra dans la bibliothèque

attenant à la chambre de M. de Moraines.

Le docteur, qui écrivait, releva la tête au bruit de la porte.

--Ah! mademoiselle de Vorges!

Avant qu’il eût parlé, elle devinait la vérité à l’expression de son

regard... Elle demanda pourtant:

--C’est grave?

--Oui, très grave... La charge a été reçue en plein corps. Avec les

médecins de Paris que j’attends, nous allons tenter... l’impossible...

Mais...

--Vous n’espérez pas?...

Il haussa les épaules sans répondre, et continua d’un ton que l’émotion

rendait brusque:

--Il faudrait une garde. Mme la marquise de Maulde est incapable de

donner les soins nécessaires à son gendre et il ne peut être abandonné à

des domestiques...

--Son ami, M. de Gannes, lui est dévoué...

--Oui, mais il ne connaît rien aux blessés... Et les chances de sauver

M. de Moraines sont si faibles que ce serait tenter le ciel de les

diminuer même d’un rien! Une personne du métier est nécessaire près de

lui! Je vais moi-même aller jusqu’à la ville pour tâcher de la découvrir

dès ce soir. Jusqu’à ce que je la ramène, est-ce que vous pourrez,

mademoiselle, veiller à ce que tous les soins soient donnés comme il

faut à M. de Moraines?

--Oui, docteur, soyez sans crainte.

--Bien, je serai plus tranquille de vous le savoir confié... Ah! ma

responsabilité est terrible!... Maintenant, il faut encore que je

m’entende bien avec M. de Gannes au sujet des médecins à demander à

Paris. Pendant que je lui parlerai, seriez-vous assez bonne pour rester

un instant auprès de M. le comte? Il vous a réclamée plusieurs fois

comme s’il voulait vous parler... Je lui ai même dit pour le calmer que

j’allais vous chercher... Voulez-vous venir? je crains qu’il ne s’agite

et que sa fièvre n’augmente...

Dans la pensée de Ghislaine, se ravivait violemment le souvenir du

secret pénétré, que l’émotion de toutes ces minutes tragiques avait

rejeté hors de son esprit. Et son cœur se mit à battre très vite...

Elle, si courageuse, tout à coup, elle avait peur des paroles que

pouvait lui dire le comte de Moraines...

Pourtant, elle répondit:

--Je vous suis, docteur.

Raidie contre son trouble, elle entrait derrière le médecin... Aussitôt,

les yeux du blessé l’aperçurent et une sorte de détente se fit une

seconde sur son visage contracté. Sa voix appela avec peine:

--Mademoiselle de Vorges!... Enfin...

Elle s’approcha. La même infinie pitié lui emplissait toute l’âme,

voyant ainsi abattu soudain, sans qu’elle pût rien pour lui, cet homme

qui avait été pour elle, étrangère, payée chez lui, comme le plus

délicat des amis.

Doucement, elle dit:

--Pardonnez-moi d’avoir tardé à venir... J’étais avec Josette.

--Josette, ma pauvre petite fille!... Vous me l’amènerez et vous

resterez... Mes heures sont comptées... Je veux vous avoir près de moi

jusqu’à la fin!... Est-ce assez atroce de mourir ainsi, stupidement!...

Au moment même où je commençais à espérer dans l’avenir... Vous voyez

bien que vous vous êtes trompée... Que quelquefois, il est trop tard

pour recommencer sa vie... Ah! vivre!... vivre encore! Je veux vivre!...

Être heureux... heureux par vous... Ghislaine...

Les derniers mots, elle les devina plus qu’elle ne les entendit, tant la

voix haletante de M. de Moraines s’était étouffée. Une expression de

souffrance crispait ses traits... Souffrance morale ou physique, c’était

son secret en l’abîme de douleur où, soudain, il était jeté, corps, âme,

pensée...

Une seconde, il avait fermé les yeux. Mais comme s’il eût vu pourtant

l’instructif mouvement en arrière de Ghislaine à ses paroles, il souleva

péniblement ses paupières et murmura du même accent entrecoupé:

--Écoutez-moi... J’ai une prière à vous adresser... Quand vous serez

seule dans cette chambre près de moi, vous prendrez dans le petit tiroir

de mon bureau... dont la clef est là, dans mon portefeuille... une

lettre pour vous... Je l’avais écrite la nuit dernière. C’était un

pressentiment... Vous la lirez... Je désire que vous sachiez...

Il s’agitait, une lueur de fièvre montait à son visage décoloré.

Ghislaine, alors, dit tout de suite, très douce:

--Oui, je saurai... Je lirai... Ne vous tourmentez pas, ne parlez pas

ainsi, je vous en supplie, c’est mauvais pour vous...

--Rien ne peut plus m’être ni bon ni mauvais... Tous leurs soins ne me

sauveront pas... Je vais connaître l’horreur de mourir...

Il se tut, étreint par cette affreuse certitude qui le dominait,

impitoyable... Puis il reprit encore:

--Vous lirez, n’est-ce pas?... Vous m’avez promis... La lettre n’est pas

finie... Je croyais que j’aurais le temps de l’achever... Le temps...

Ah! le temps!... Si elle vous déplaît, vous pardonnerez à un mourant...

Il ne poursuivit pas, épuisé, mais son regard implorait encore

Ghislaine. Elle répéta:

--Oui, je lirai... Soyez en paix... Reposez-vous... Je prendrai la

lettre...

Il ne répondit pas, cette fois, vaincu par la faiblesse. Mais, avec la

même confiance qui eût apaisé le cœur de Josette, il referma les yeux,

certain qu’elle ferait ce qu’elle avait promis...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Seule · 第 14 / 32 题