rampaient, aboyaient, s'essayaient à rugir, à gronder, à cracher,
faisaient claquer leurs pinces, sifflaient, jouaient même, et le cygne,
trempant son bec rouge, en secoua les gouttes futiles de l'air le plus
insolent.
Mais, sur la rive, le jeune homme absorbé en son image s'est couché à
plat ventre, tout auprès de l'onde de lait; il tient entre ses doigts
une fleur blanche, couronnée de jaune; il cherche le reflet de cette
seule fleur. On le reconnaîtrait à peine: le bel adolescent a vieilli,
sa face grise est plissée de mille rides, il considère sans espoir la
fleur et le reflet de la fleur, sa poitrine étouffe de sanglots, il
pleure, il se complaît en ses larmes.
* * * * *
Des paroles retentirent, soudain, dont l'accent noble et mâle inspirait
confiance. Hercule traversait le pré bleu, son bras balancé tenant la
massue.
«Je viens vers toi qui brilles! s'écriait-il; je te fais hommage de ma
renaissante vigueur, de ma force rajeunie, du souffle régulier de ma
poitrine. A toi mes prochains travaux! Désigne-moi des monstres à tuer,
un sanglier à découdre, une biche à poursuivre dans la plaine, et nomme
de son nom le chien nocturne qu'il faut ramener au jour! Signale-moi un
fleuve à détourner, des étables à purifier, un vol d'oiseaux affreux qui
fait peur! Regarde ces bras aux muscles vaillants: je te les consacre!
ces impitoyables mains: je te les asservis!
--Je le devine, ô fils de Zeus et d'Alcmène! interrompit Orphée, les
heures au retentissant souvenir vont se perpétuer!
--Soutiendrai-je encore une fois le ciel lourd?» demandait Hercule.
L'étoile scintilla d'un éclat si subit que le chanteur n'osa répondre,
d'abord, puis il murmura tout bas, comme en confidence:
«Le ciel lourd... oui... mieux même que le ciel lourd: un fardeau
peut-être plus pesant! Tu traverseras le large fleuve, portant sur ton
épaule un petit enfant qui de ses mains liées te cachera les yeux, et le
ciel lourd dont s'allégeait la nuque d'Atlas était moins accablant que
cet enfant-là.»
Cependant la lyre évoquait l'ondoiement du fleuve, le clapotis des eaux
baignant les pieds robustes, la terrible surcharge de l'enfant, et
l'étoile, pour certifier la prophétie, toucha le front d'Hercule de ses
rayons.
«Oui, répétait le chanteur, tous vous prolongerez votre renommée, portés
par des louanges nouvelles! Hydre! tu mourras encore au combat devant un
cavalier armé de la lance, et tu revivras plus fameux! Lion! tu seras,
au désert, le compagnon du sage, et toi, Cygne! tu deviendras, blancheur
passagère, l'exemple même de la pureté.»
Comme aux jours anciens où la lyre d'Orphée leur imposait déjà son
charme, les bêtes se rassemblaient, faisaient des grâces, offraient des
caresses et des flatteries. Lui les dominait, prodiguant toujours les
assurances pathétiques de son harmonie, et l'étoile l'illuminait.
«Tous! disait-il, tous!... Je revivrai de même, sous mille formes, je
resterai la grande voix, la grande lyre, le grand rêve sonore qui se
répercute de bouche en bouche et qui hante les échos! J'inciterai à la
joie, je corrigerai la douleur; je serai l'espoir et l'oubli, l'ivresse
et le délassement!»
* * * * *
Frémissaient-ils d'amour, de ferveur ou de reconnaissance, les hôtes de
la prairie divine? l'Hydre se cabrait; lancé en un furieux galop, le
Sagittaire tirait dans la brise des flèches qu'il accompagnait de cris;
le Cygne se souleva, battit des ailes, puis s'envola soudain, et le
Verseau retrouvait, sur le bord humide de l'urne, la saveur si longtemps
perdue.
Un rire jaillit, qui fusa, frais et fougueux, le rire d'une jeune fille.
Chacun tourna la tête. On l'avait presque oubliée, nul ne prenait plus
garde à cette adolescente solitaire, toujours assise sous un arbre, à
l'extrême bord de la prairie, et qui, sans cesse, regardait de ses yeux
graves la balance qu'elle avait pendue à l'un des rameaux bas. Quel émoi
puissant la troublait au point de la faire rire d'un tel rire de
triomphante allégresse? Elle désignait la balance et l'on connut tout de
suite la cause de sa joie: le fléau paresseux qui, jadis, penchait à
peine et se compensait avec lenteur, le fléau qui semblait égal
chavirait maintenant, un bras pointé en l'air, l'autre effondré sous
l'invisible poids.--Et la jeune fille rit encore, de ce rire chaque fois
plus libre, plus joyeux, qui rappelait le rire des déesses.
Ce fut alors que, de la lointaine terre inférieure, tout là-bas où
vivaient les hommes, le son de trois voix heureuses atteignit le pré
d'azur.
Les trois bergers avaient vu l'étoile; ils chantaient...
Aussitôt, l'étoile s'échappa du bestiaire et glissa jusque dans la nuit.
CHAPITRE III
ISAAC TROUBLÉ
Singulier enfant, d'une beauté rare, il retenait l'attention dès
l'abord. Ensuite, à le considérer quelque temps on ne savait plus que
penser de cette chevelure sombre, salie de poussière, tombant en
baguettes sur le front, sur les joues, de ces yeux noirs, évasifs et si
rusés, puis soudain fixes et stupides, de cette bouche fermée par des
lèvres minces dont le rouge sombre laissait peu voir mais rendait plus
brillantes de cruelles petites dents de félin.--D'après ses gestes
agiles, ses muscles jeunes, on lui eût donné quatorze ans; on se
reprenait devant son regard qui n'était pas celui d'un enfant et devant
les vagues étranges qui troublaient son visage: expression d'homme
traqué, d'homme aux abois.
Il était accroupi dans l'ombre d'un vieux mur qui le garait des passants
de la route. Pour tout vêtement, il portait une toile haillonneuse
autour des reins. Les mains occupées, il se penchait sur son ouvrage en
mâchonnant un long brin d'herbe. Patiemment, méthodiquement, il
aiguisait contre une pierre plate la lame rouillée d'un vieux poignard.
Si fort que son labeur l'absorbât, il ne s'en distrayait pas moins, à
chaque instant, pour surveiller d'un coup d'oeil rapide sa droite, sa
gauche, ce bosquet d'arbres, cette masure, là-bas, la première du
village... Après quoi, il se rendait tout entier à sa besogne.
Besogne ingrate: de temps en temps il mouillait la pierre d'un crachat,
mais rien n'y faisait, la lame rouillée s'aiguisait mal; besogne vaine:
ses bras commençaient à se fatiguer, à s'engourdir; en tous cas, besogne
urgente, car il ne s'en départissait point et s'obstinait, mais il eut
soudain quelques paroles haineuses, durement dites, où, non plus, on
n'aurait reconnu la voix d'un enfant.
Surpris par lui-même, il tressauta, craignant qu'on ne l'entendît, et
cette frayeur méchante le défigura de nouveau, tordant la bouche,
rendant l'oeil oblique, ridant le front sous la toison rebelle... Dès
lors, il ne fit que marmonner sourdement en accents confus, et c'était
une écume d'exécration qui moussait à ses lèvres.
L'heure était douce, pourtant, et rien ne motivait cet émoi; dans ce
coin d'ombre chaude, on se fût volontiers étendu, heureux de paresser en
silence, le visage reposé, les mains inactives. Sauf les mille rumeurs
symphoniques de la campagne, rien ne pouvait y déranger un beau sommeil.
L'olivier, dont les racines se mariaient aux pierres sèches du mur et
qui le surplombait d'un bras noueux, frémissait à peine; les cigales
n'étaient point nombreuses alentour et les abeilles bourdonnaient
vraiment à bien petit bruit. L'une d'elles, très lourde d'un butin
choisi, tournoya près de la tête de l'enfant, pour le distraire,
peut-être? Pressée de rentrer à la ruche, elle s'attardait néanmoins,
mais l'enfant n'en eut pas souci; peu après, un narcisse que la brise
avait dégagé d'une feuille de mauve, se redressa et regarda l'enfant de
son grand regard naïf, comme illuminé, mais l'enfant n'agréa pas cet
hommage; plus tard, enfin, un oiseau rouge, venu on ne savait d'où, se
posa sur la crête du mur, aperçut l'enfant qui essayait la pointe de son
poignard sur la racine de l'olivier et, comme cet enfant était beau,
battit des ailes, se rengorgea et lui chanta une chanson. L'enfant leva
la tête; il n'écoutait pas le trille mélodieux mais s'intéressait à
l'oiseau rouge, car jamais il n'avait vu son pareil. Sournoisement, il
saisit un caillou et, visant avec soin, le lança. Tremblait-il? Le
caillou ne toucha rien. L'oiseau rouge s'envola, stupéfait. L'enfant
grinça des dents en voulant rire et se remit à aiguiser son poignard.
Bruit régulier, bruit monotone... l'enfant s'agaçait à l'entendre. Il
est dur de travailler ainsi.--Un vaste ciel d'azur au-dessus, où se
meuvent des ondes de lumière, où se croisent des oiseaux que l'on dirait
perdus; dans la plaine, des oliviers tout proches et jusque très loin,
chacun enfoui sous sa touffe de feuillage poussiéreux, chacun faisant
des gestes bizarres et se ramassant au lieu de tendre les bras; des
pierres nues, des rochers brillants dans le jour cru; le village,
là-bas, bleu clair, taché d'argile rouge, avec cette toile verte, d'un
si beau vert, qui sèche contre le bord d'une terrasse... tout cela, au
sein glorieux du grand jour, et puis, ici, dans le losange d'ombre
violette projeté par un pan de mur sec, cet enfant accroupi, penché sur
ses mains actives, aiguisant un vieux poignard à l'aide d'une pierre
mouillée, seul, misérablement seul, et couronné de mouches dansantes.
Bruit régulier, bruit monotone...
Soudain, l'enfant se dressa, poussa un cri: quelqu'un marchait derrière
le mur, quelqu'un allait tourner au coin du mur... A son premier
tressaut de peur, l'enfant avait lâché le poignard; il le ressaisit trop
vite, maladroitement, et se blessa. Du sang coulait entre ses doigts...
Quelqu'un parut.
* * * * *
C'était une femme qui semblait fort âgée. On ne voyait, de ses cheveux
serrés sous un bandeau d'étoffe pourpre, que deux mèches grises, près
des oreilles; mille petites rides plissaient sa gorge et ses joues.
Pourpre comme la coiffure, sa robe d'une propreté scrupuleuse se
retenait à la taille par une corde lâchement nouée, tissée d'or; une
tresse d'or faisait aussi le tour du bandeau de tête, et des lacets d'or
nouaient ses sandales.
Mince, grande, mais un peu courbée, plutôt à la façon d'un roseau qui
plie que d'un être brisé, elle tenait dans ses longues mains une
baguette illustrée de trois corolles fraîche écloses, pourpres comme sa
robe et son bandeau.
L'enfant restait immobile, ébahi, les bras ballants et toujours du sang
pourpre lui dégouttait des doigts.
«Que fais-tu?» demanda la vieille femme.
L'enfant ne souffla mot.
«Tu ne dis rien? es-tu étranger? Parle en ton langage!»
Elle répéta ces paroles en des dialectes divers. Sa voix aiguë, pointue,
pimpante et sautillante semblait la voix d'un oiseau maigre.
«Ton nom, quel est-il?...»
L'enfant ne répondit pas.
«Ou si tu es muet, je te ferai parler... J'ai fait parler Salomon, le
rabbin, quand il fut frappé de stupeur.»
L'enfant ne pensait plus qu'à une seule chose: possédé d'un seul désir,
d'un seul besoin irrésistible, démesuré, il voulait s'enfuir, s'enfuir
n'importe où.
«Surtout, ajouta la vieille, ne t'enfuis pas!»
Prestement, du fin bout de sa baguette fleurie, elle traça un cercle
autour de l'enfant... L'enfant se sentit les chevilles tout soudain
liées. Alors, il renonça.
«Pourquoi donc as-tu peur? Je ne suis pas méchante!»
La voix pointue s'adoucissait, sautillant encore dans ses notes hautes,
mais plaisamment, avec grâce.
D'un geste accablé l'enfant montra sa main qui saignait. La vieille en
fut toute saisie:
«Ah! je savais bien que cette journée serait mauvaise! Tu t'es
blessé!... Oui, je comprends: la surprise de me voir, vieille comme je
suis et si laide, cela t'a fait peur, oui, et tu t'es blessé contre ce
poignard! Viens, mon enfant.»
Elle reprit le trait de sa baguette en dessinant à terre une courbe
inverse.
«Viens avec moi.»
A l'enfant aussitôt délivré il ne restait nulle envie de s'enfuir. Il
suivait la vieille, sans rien dire, pris de paresse, soudain, très
indifférent à la perte de son poignard qui gisait au pied du mur.
«Entre!» dit la vieille, dès qu'ils eurent atteint la première masure du
village.
Plutôt qu'une masure, c'était un hangar, très propre, un peu sombre. Le
soleil ne l'éclairait que par des fenêtres minuscules et, la porte une
fois refermée, il y régnait une étrange atmosphère grise, brutalement
rayée de quelques longs traits d'or. Un banc de pierre, une couche, une
grande table basse, rien d'autre. Néanmoins, on devinait, dans les coins
d'ombre, de vagues choses grouillantes, on percevait aussi de vagues
murmures, on sentait de vagues odeurs végétales qu'il était malaisé de
définir.--Aucun motif d'effroi et, cependant...
* * * * *
La vieille s'assit à côté de l'enfant, sur le banc de pierre. Un rayon
les éclairait tous deux; la coiffure pourpre, les mèches grises, la face
ridée, la gorge défaillante et, tout auprès, ce visage inquiet, ces
cheveux rebelles, cette bouche mobile, ces grands yeux sauvages...
«Donne ta main!»
Il tendit sa main blessée.
Alors, d'une voix de tête, très menue, très incisive, qui tremblait un
peu, la vieille chanta, comme chante une flûte, et ce furent de
singulières paroles.
«Pénélope! chantait la vieille, Pénélope! je t'invoque par le subtil
Ulysse qui se délivra des hasards de la mer mauvaise, et par les douze
Prétendants qu'il écarta de sa couche, et par les servantes infidèles
que l'on pendit comme des cailles.--Pénélope, fileuse experte, viens à
moi! Pénélope, j'ai besoin de toi! viens, par une chute rapide et sûre,
jusqu'à mon doigt!»
* * * * *
Elle se tut... elle tendit un doigt...
Quelques instants passèrent où les murmures environnants se firent plus
précis, comme si l'on eût échangé alentour des milliers de petites
paroles, et dans le rayon poussiéreux, l'on vit soudain paraître,
suspendue par le derrière, une grosse araignée velue, ventrue, ses huit
pattes ramenées sous elle par prudence, qu'elle ouvrit enfin pour se
poser sur le doigt maigre de la vieille.
«File! dit la vieille, file ta soie!... cet enfant est blessé, file ta
soie sur sa blessure.»
Et l'araignée, passant du doigt de la vieille à la main de l'enfant,
fila sa soie comme il lui était enjoint de faire. Elle la fila si bien,
si vite, si serré, que bientôt le sang fut tari. Alors, voyant son
ouvrage honnêtement terminé, Pénélope se raccrocha au fil conducteur et
par une habile gymnastique remonta dans l'ombre.
* * * * *
«Me diras-tu ton nom, maintenant? dit à l'enfant la vieille souriante.
--Je m'appelle Isaac Laquedem.
--Eh quoi! tu es donc le fils du marchand de bois qui habite à
Jérusalem, à droite du Temple, et que, jadis, j'ai bien connu?
--Je suis son fils.
--Alors viens plus près, Isaac, penche ta tête sur mon épaule,
confie-moi ce que tu avais si grand peur de dire. Je suis Rachel, la
magicienne; je sais écouter toutes les paroles et l'on m'avoue des
secrets que l'on n'avouerait pas à l'écho, des secrets que l'on n'ose
s'avouer à soi-même.»
Elle regarda l'enfant. Elle le pénétra de son regard.
«Et, reprit-elle, je vois que tu en as long à me raconter.»
C'était vrai; les yeux d'Isaac se mouillèrent, ses paupières battirent,
sa bouche frémit... En somme, pourquoi ne dirait-il pas ce qu'il gardait
jalousement au tréfonds de son esprit? Il l'avait dit une fois déjà,
comme pour s'en débarrasser, un soir où il traversait un bois sombre. Il
s'y trouvait seul; on n'entendait rien que le murmure des arbres se
préparant au sommeil et quelques ramages épars. Il avait donc parlé,
mais, à la dixième parole, quelle épouvante quand une pie traversa le
sentier, hochant la queue, l'oeil éveillé! Elle s'était envolée
aussitôt, s'était posée tout en haut d'un arbre. Là, elle jacassait
éperdument parmi les branches, elle dérangeait les autres oiseaux pour
leur communiquer la nouvelle, heureusement incomplète. Alors Isaac avait
fui à toutes jambes, emportant le reste de son secret, et cela faisait
encore un fardeau bien lourd... Comment s'en délivrer? Pourquoi ne
dirait-il pas son angoisse à la vieille Rachel, si charitable, qui
savait tout comprendre?... peut-être même (il eut une expression de
ruse, d'avidité honteuse), peut-être lui donnerait-elle un bon conseil.
«Parle, dit-elle d'une voix impatiente, puisque tu veux parler!»
Il réfléchit quelques secondes et parla.
Il parlait lentement, posément, en phrases précises. Il s'était un peu
éloigné de Rachel et, rentré dans l'ombre, la laissait dans la lumière
du rayon. Il la verrait mieux, ainsi, pourrait se reprendre, s'arrêter,
s'enfuir au besoin, sans être lié de nouveau, car la baguette fleurie
avait glissé à terre.
* * * * *
«Mon père, dit Isaac, est un méchant homme; je le déteste; lui ne m'aime
pas. Il aime bien ma mère qui, toute la journée, couchée au jardin,
mange des dattes, des figues et du raisin doré; il aime bien mes soeurs
qui ne sortent jamais de la maison et passent leur temps à se regarder
dans les miroirs, à se mettre des colliers autour du cou, à s'enduire
les bras de parfum; il aime aussi mon frère aîné qui l'aide à compter
juste les arbres qu'il veut abattre dans les bois; il aime surtout ses
arbres et ses bois, il aime encore plus les grandes planches, les
grandes poutres et les solives qu'il fabrique avec les arbres de ses
bois, mais moi, il ne m'aime pas. Il se plaint de moi, tous les matins
et tous les soirs, et chaque fois qu'il me voit. Déjà, il ne m'aimait
pas quand j'étais plus jeune, parce que je jouais avec le bouc (mon père
dit qu'il pue), et le singe d'Arabie (mon père dit qu'il vole), et
toutes les bêtes dont mon père dit qu'elles sont vilaines, qui font peur
à ma mère et sur lesquelles mes soeurs crachent en passant... Moi, je
les aime!--Aujourd'hui, mon père me reproche de ne pas le regarder en
face quand je lui parle, mais on ne regarde pas avec plaisir un vieux
fromage, et la figure de mon père est tout à fait un vieux fromage... Et
si, luttant avec un camarade plus fort que moi, je le griffe, ou le
mords à l'oreille, ou lui donne un croc en jambe, mon père dit que je
suis lâche... Et lorsque je cours dans les rues de Jérusalem avec les
fils du boucher et du marchand de fruits, il dit que je fais comme un
petit esclave... Et si j'invente une belle histoire pour m'amuser et que
j'entre dans cette histoire où je me sens tranquille comme à l'ombre, il
dit que je mens... Et c'est tout le temps de même... Enfin, un jour, par
plaisanterie, j'avais marché sur le pied de l'aveugle aux yeux blancs
qui joue de la flûte devant le temple, et l'aveugle m'a crié: «Mauvais
enfant!» Mauvais enfant, c'est une insulte! Pour le punir, pour lui
apprendre à me traiter comme un petit mendiant, je lui ai jeté du sable
au visage, et mon père sortait du temple à ce moment, et mon père m'a
battu, là, devant le temple, devant tout le monde, avec des verges que
la marchande de fruits est allée aussitôt chercher dans son échoppe!...
Il m'a battu avec des verges, comme on ferait d'un petit mendiant!»
A ce souvenir, Isaac rougissait, des larmes lui venaient aux paupières,
mais cela importait peu, car il restait dans l'ombre et Rachel ne
pouvait le voir.
«Avec des verges! répétait-il... devant tout le monde!»
Il hésita.
«Une autre fois...
--Non! interrompit Rachel, continue à me parler de cela, puisque tu es
si rouge et que tu vas pleurer. Il t'a battu de verges, et alors...
--Alors...» dit Isaac, les dents serrées.
Il reprit son souffle.
«Je veux le tuer!--D'abord, je suis parti de la maison, j'étais heureux
sur les routes; quand je m'arrêtais, j'aiguisais le vieux poignard que
notre jardinier m'avait donné pour couper des roseaux. J'aiguisais
surtout la pointe, et je chantais! On ne me retrouvait pas! j'étais
libre... mais tous les jours, faire la même chose, c'est ennuyeux, et le
vieux poignard a tant de rouille!... c'est difficile, c'est long! Je
n'ai pas pu en voler un autre, et puis, je veux tuer mon père avec ce
poignard-là!--Maintenant, je vais le reprendre au pied du mur où je l'ai
laissé tomber; demain, je retournerai vers Jérusalem, je rentrerai à la
maison, je demanderai pardon, je pleurerai et, un soir, quand mon père
sera seul au jardin, je le tuerai d'un coup dans le dos et je dirai à
mon frère, à mes soeurs, à ma mère, aux esclaves, que j'ai vu, en
guettant derrière un buisson, le vagabond qui a fait cela, car j'ai
vraiment vu le vagabond qui a fait cela... c'est un Egyptien, grand,
avec une oreille un peu déchirée... je lui ai déchiré l'oreille en
défendant mon père... il s'est enfui... oh! mais on le retrouverait!
--Isaac, murmura la vieille Rachel, ton poignard n'est pas assez
pointu.»
Elle n'avait encore dit mot durant la fin de ce récit; son visage
demeurait impassible; seuls témoins de son émotion, ses longs doigts se
croisaient et se décroisaient sans cesse. Elle répéta:
«Pas assez pointu... Eh bien, que veux-tu me demander?»
L'enfant répondit sur un ton évasif qui n'arrivait pas à masquer un
trouble profond.
«Oh! rien, rien du tout, mais je pensais... Les magiciennes ont un grand
pouvoir: elles savent ce qui arrivera demain, le jour suivant... et si
je réussirai à aiguiser le poignard et, plus tard, si je... Enfin il y a
des poudres que l'on fait fondre, il y a des plantes que l'on fait
bouillir et des baves que l'on recueille, il y a du fiel que l'on
prépare dans des coquillages marins... Je ne sais pas, moi, mais une
magicienne... On m'a dit que des poudres, des plantes, des liquides
préparés, et puis certains signes très forts... Rachel!... voulez-vous?
Je ne sentirai pas, ainsi, autant de plaisir, mais puisque le poignard
ne sera jamais assez pointu!...»
Isaac avait moins peur de ses propres paroles que du silence de Rachel.
Haussé dans la lumière et dégageant la gorge aux mille rides, le vieux
visage effrayait par son repos, son calme, sa froide indifférence. Quand
Rachel se reprit à parler, ce fut sans regarder Isaac, ce fut tout au
loin, d'une voix encore amincie et plaintive, cette fois... Il advient
qu'un oiseau se plaigne comme s'il souffrait.
«Oh! dit-elle, la journée sera mauvaise! Dès l'aube, je le prévoyais,
quand une angoisse m'a saisie, plus étrange, plus violente qu'à cette
heure lointaine où mourut le grand Alexandre... le même trouble,
pourtant si différent! plus profond, si profond! insondable,
peut-être... Mais il s'agit, aujourd'hui, de cet enfant. Que dois-je
faire? Le laisser partir sur la route? il ira tuer son père. Le guérir
par une incantation, même la plus salutaire: mon incantation réservée?
Ce serait lui enlever tout mérite. D'ailleurs, suis-je sûre, maintenant,
de l'incantation qui guérit?--Cet enfant m'étonne, il m'inquiète. J'en
ai vus, jadis, de plus criminels, de plus vils, bien que presque aussi
beaux, et seul, pourtant, celui-ci m'épouvante. Que dois-je faire?»
Elle parut se décider:
«Je vais tâcher de lire sa vie, sa vie de demain.
--Oui, Rachel! s'écria l'enfant qui se livrait tout entier, semblait-il,
en une brusque effusion, dites-moi ce qui m'arrivera demain! J'ai si
peur, quelquefois; c'est comme un chien baveux qui tourne derrière un
mur et qui me saute dessus. On n'a pas le temps de se garer, de se
défendre. Chaque jour, il arrive une petite chose nouvelle; on
marcherait sur la petite chose, mais tout de suite elle grandit, elle
grossit, elle est comme une maison! Quand je saurai celle qui arrivera
demain, je n'aurai plus peur, je serai si content! Je pourrai vivre
comme ma mère, me coucher dans le jardin, manger des figues dans
l'ombre!»
Rachel lui prit le menton d'un geste familier et, tout tristement:
«Isaac, dit-elle, tu parles comme un vieillard! D'où te viennent ces
idées de vieillard?»
Ce sont là des questions auxquelles on ne répond guère.
«Je ne sais pas! je ne sais pas! dit l'enfant. C'est mon père qui parle
comme ça. Je l'écoute et j'ai peur, mais vous savez, Rachel, je
comprends, et si c'était vrai, ce serait terrible: il faudrait faire
attention tout le temps à tout ce qu'on va faire... il faudrait ne plus
jeter des cailloux à un oiseau, ne plus...»
Tant de choses interdites lui venaient à l'esprit! Il secoua la tête.
«Non! non! c'est impossible, et mon père est un méchant homme! Je vais
chercher mon poignard au pied du mur.»
Mais, bientôt, une autre pensée l'inquiéta. Respectueusement,
timidement, il tira le bord de la robe de Rachel qui se levait et
murmura: