Soudain, comme un cygne ouvre ses ailes, l'hôte de Zacharie

GILBERT DE VOISINS

LE

JOUR NAISSANT

Such work is done as a bird sings:

for the love of the thing.

S. B.

PARIS

LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cie

21, RUE HAUTEFEUILLE, 21

DU MÊME AUTEUR

_La Petite Angoisse_, roman.

_Pour l'Amour du Laurier_, roman.

_Le Démon Secret_, roman.

_Sentiments_, critique.

_Les Moments perdus de John Shag._

_Le Bar de la Fourche_, roman.

_L'Enfant qui prit peur_, roman.

_Ecrit en Chine._

_Le Mirage_, roman.

_L'Esprit Impur_, roman.

_Fantasques_, petits poèmes.

_La Conscience dans le Mal_, roman.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE CENT VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR VELIN PUR

FIL LAFUMA, DONT VINGT-CINQ HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 1 A 100 ET DE

101 A 125

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour

tous pays.

_Copyright by les Éditions G. Crès et Cie, 1923._

A MA FEMME

LE JOUR NAISSANT

CHAPITRE PREMIER

LE LYS

A peine l'aube commençait-elle de dissiper la nuit. Sur toute l'étendue

des champs et des cultures, aux environs de Nazareth, l'ombre régnait

encore, mais dans le ciel oriental, tout aux confins de la plaine, des

lueurs bleuâtres et grises montaient, annonçant, timidement, un beau

jour. Les astres paraissaient plus pâles; une brise fraîche surgit,

comme un souffle de la terre dormante, qui dépouilla les oliviers de

leur vêtement nocturne. Un coq chanta clair dans une ferme, au loin.

D'autres coqs lui répondirent.

Soudain, vers le zénith, l'atmosphère à demi opaque de cette heure

matinale se déchira sous le tranchant d'un éclair et, bien que nul orage

ne fût visible au-dessus de l'horizon, le tonnerre gronda sourdement.

Effrayés, les oiseaux se levèrent des arbres, des buissons, en une seule

bouffée de plumes, voletèrent en piaillant, puis regagnèrent leurs nids.

Des lièvres qui broutaient s'enfuirent; les bêtes qui fréquentent

l'ombre se sentirent pénétrées d'une brusque épouvante et des boeufs que

l'on avait laissés aux champs tournèrent lentement leurs lourdes têtes

pour reprendre ensuite le cours monotone d'un long rêve. Ce fut tout.

Déjà retombaient les tourbillons poudreux qui s'étaient formés sur la

route.

Contre son bas côté, près du fossé de droite, gisait le corps d'un

homme. Se trouvait-il là quelques moments plus tôt? On n'aurait su le

dire. D'ailleurs, la nuit traînait encore ses derniers voiles dans cette

piste creuse que des arbres abritaient; l'aube n'y jetait pas ses

lueurs.

Un corps d'homme couché... cadavre ou corps vivant? Il est vêtu de bleu

comme le sont en ce pays les messagers. Est-ce un voyageur que la

fatigue a surpris et qui sommeille? est-ce la victime d'un insolent

voleur de grand chemin? On assure pourtant que les derniers édits du

Gouverneur ont, en Judée, beaucoup diminué le brigandage.

* * * * *

Et voici que paraît une lumière basse, discrète dans le demi-jour, le

feu d'une lanterne, oscillant au rythme du pas de celui qui la porte.

Elle approche, petit point jaune, instable et mobile; elle hésite, elle

repart; enfin le voyageur fait halte et la souffle; il n'en a plus

besoin: les premiers rayons du soleil rasent la campagne de leurs

faisceaux d'or; il accroche la lanterne à sa ceinture.

Pourquoi ce vieillard richement vêtu dont les doigts sont ornés de

bagues précieuses et le cou d'un somptueux collier d'ambre sort-il à une

heure aussi matinale? Il avance sans hâte et s'appuie sur un bâton à

crosse d'argent; il marmotte entre ses dents des paroles obscures; il se

raconte à lui-même le tourment qu'il éprouvait à rester auprès de sa

femme et de ses enfants dans la maison qu'il habite depuis tant

d'années. Il ne reverra plus la terrasse de marbre, l'atrium qui

toujours garde sa fraîcheur, le jardin clos de murs, le verger fertile.

Il est parti, il a quitté ce temple de l'ennui. Chez le banquier d'une

ville voisine qu'il atteindra avant le soir, n'a-t-il pas accumulé des

richesses? C'est ainsi qu'il pourra, sans rien changer à son luxe

ancien, vivre seul, vivre heureux.--Plus de contestations avec une

épouse vieillie que les bijoux et le fard ne rajeunissent guère et qui,

chaque jour, lui cherche noise; plus de litiges futiles du fait d'un

esclave coureur ou paresseux, plus de réprimandes au jardinier infidèle

qui vole si souvent les fruits.--Mais que diront ses deux fils, que dira

sa fille quand, au réveil, ils trouveront la maison vide et le maître

parti? Il n'y veut point songer; il écarte ce remords.

Il voit alors l'homme couché près du fossé de la route et s'arrête près

de lui. Il regarde le corps vêtu de bleu que le feuillage des buissons

couvre à moitié, il regarde la figure fermée, aux yeux clos, tachée de

poussière, la robe toute froissée, salie, déchirée en un endroit, cette

main ouverte, un peu tendue, qui semble quêter une offrande. Il se

penche, il prend dans le petit sac de soie à glands d'or qu'il porte

sous son manteau une pièce de cuivre: il la déposera comme une aumône

entre les doigts de l'inconnu... Pourtant, si c'était un cadavre? Non

pas: il perçoit un souffle régulier qui parle de sommeil, mais la pièce

est déjà retombée dans l'aumônière.

Le vieillard hausse les épaules et sourit: depuis qu'il a franchi son

seuil pour la dernière fois, n'est-il pas lui-même un mendiant? Il

s'éloigne en tirant sa barbe grise.

L'homme riche a passé.

* * * * *

Quelques instants plus tard, on entend un bruit de sabots. C'est un âne

très maigre que monte un jeune homme à l'air très grave. L'âne marche

lentement; le jeune homme réfléchit pesamment. L'aurore illumine le

paysage d'alentour, les alouettes turlutent et s'exhaussent vers l'azur,

tandis que la brise fait vibrer les oliviers suivant une fraîche

harmonie, mais le jeune homme reste abîmé dans ses pensées, rien d'autre

ne le touche et rien ne saurait l'en distraire. L'âne maigre marche à

pas comptés; le jeune homme réfléchit. Il se dit que cette heure est

importante dans sa vie, qu'avant deux jours il aura gagné la grande

ville où il compte trouver des maîtres illustres qui lui enseigneront la

sagesse à laquelle il aspire et dont il ne connaît encore que les

rudiments. Etre un sage, c'est là son but; comprendre les énigmes de

l'univers, en définir le sens pour lui-même, les expliquer à d'autres,

savoir, en un mot, et, plus tard, nourrir les ignorants de ce pain des

nobles esprits, de ce pain qu'il aura pétri; s'entourer de disciples,

vieillir, mourir enfin, respecté de tous, en définissant les lois de la

vie. A cette oeuvre il travaille depuis quelques années; il n'est âgé

que de vingt ans et chacun l'estime en son village, même le collecteur

des impôts, mais que vaut l'estime villageoise? Le jeune homme grave

aspire plus haut.

L'âne s'est arrêté brusquement et branle la tête de droite et de gauche.

Il ne veut plus avancer; il n'avancera plus; il s'obstine. Le cavalier

regarde autour de lui.--Ce cadavre, au bord de la route... Non, c'est

peut-être un paysan qui sommeille... Alors, pourquoi couché de façon si

singulière, comme après une chute, au pied de ce buisson? Sans descendre

de son âne, le jeune homme se penche, puis il se prend le menton dans la

main. Que faire? Interrompre son voyage, retarder son entrée dans la

grande ville en secourant un blessé? Ce problème est de résolution

malaisée. Le jeune homme grave hésite.

D'abord, il analyse ses désirs, il tâche de les bien concevoir, de ne

les point surfaire ni les déprécier, puis il imagine le bénéfice qui lui

viendra de l'une et de l'autre action; ah! que ne peut-il l'exprimer par

des chiffres! Il voudrait savoir si l'orgueil intime que l'on éprouve à

faire un geste charitable suffit à compenser le détriment qui naîtra

d'une halte en un moment pareil. Il examine, il étudie. Une expression

satisfaite apaise peu à peu son visage, efface les rides attentives qui

marquaient son front.--Il se décide enfin et murmure:

«Sans nul doute, c'est un cadavre... Allons! marche!»

L'âne ne bronche pas.

«Marche donc! bête de malheur!»

Les longues oreilles ballottent mollement, mais les quatre pattes

restent fichées.

«Avance, ou je vais te punir!»

L'âne tourne la tête; il voudrait regarder son maître, lui faire

comprendre... La bride, brusquement tirée, lui rappelle qu'il est un

âne, qu'il n'est pas un conseiller. Deux talons durs lui battent les

flancs.

--L'âne obéit.

«Un cadavre... assurément, murmure encore le jeune homme. Et,

maintenant, le temps presse, hâtons-nous.»

Il s'éloigne.--Le jeune homme grave a passé.

* * * * *

Le ciel devient bleu; toutes les brumes de la nuit se dissipent; le

soleil monte dans un impeccable azur. On chante sur la route,

joyeusement; cette chanson convient à un si beau jour. La voix

s'approche; le chanteur paraît. Pauvrement vêtu d'une houppelande brune,

il marche les pieds nus, son allure est tranquille, un peu lourde mais

sûre. C'est un paysan du village voisin, un garçon robuste à figure

franche. Sous le calot de feutre, son regard brille, sombre et doux à la

fois. Il considère autour de lui les champs et les prés qui se colorent,

les buissons poudreux, les cactus, les riches oliviers; il suit des yeux

les oiseaux de l'air qui lui apprirent à chanter et qu'il aime d'un

grand amour; il chante, puis il se tait, saisi par cette émotion que le

matin propage: une paix délicieuse, non point celle qui suit la lutte et

vient comme une récompense, mais celle qui la précède et permet, avant

la bataille, de se recueillir.--Minute brève et toute bénie, instant de

prix, divine attente où l'on s'écoute vivre au seuil même de l'action,

où l'on se dit: «Que m'apporte l'heure qui va me saisir?»

L'homme s'est arrêté. Il presse ses mains jointes contre sa poitrine, il

ferme les yeux, il revoit sa maison qu'il vient de quitter pour aller

aux champs, sa femme, qui, dans le potager, doit cueillir des salades.

Il sent la chaleur du soleil qui le pénètre; il rouvre les paupières; il

contemple le paysage suave, jeune et pur. Le monde a gardé ses couleurs.

«La journée sera belle, murmure-t-il. Hier soir, je me sentais triste en

voyant ce gros nuage, et l'horizon si brumeux, et la lune si rouge, mais

il faut, aujourd'hui, se réjouir. Dieu soit loué! notre blé pousse bien;

je n'ai pas besoin de pluie; les orages nous seront épargnés. Pourtant,

quelle chose étrange s'est produite, à la pointe de l'aube: ce grand

éclair qui semblait déchirer tout le ciel? Un coup de tonnerre l'a

suivi... Je demanderai, demain, à la vieille Rachel ce qu'elle en pense;

souvent, elle sait expliquer le firmament, l'ayant beaucoup étudié.--Eh!

qu'est-ce donc là? on dirait un homme couché. Quoi? un cadavre!... Il

faudra que je lui trouve un abri; il y a encore des vautours dans le

bois de cèdres. J'irai voir mon champ plus tard.--Non! il est vivant, je

l'entends qui respire. Tombé de cheval peut-être; jeté au pied de ce

buisson. Un messager, sans doute: ces gens portent des vêtements

semblables, en toile bleue. Le pauvre homme! il est évanoui...»

Mais le corps gisant vient de remuer. A la figure pâle du sang

afflue.--L'admirable visage! Ce sont les traits déjà virils d'un

adolescent, quoique leur fraîcheur soit encore celle de l'enfance. De

souples boucles brunes se courbent sur le front; le regard sort,

lumineux à l'extrême, des prunelles aux teintes d'eau marine; la face

imberbe, colorée maintenant, s'avive encore et, bientôt, sourit.

«Etes-vous blessé? Voulez-vous boire?...»

Le paysan parle très bas.

«Non, je ne suis pas blessé; je vais me lever... Merci...»

Quel timbre magique ont ces paroles! En elles passe la voix persuasive

des brises et la voix héroïque du cuivre frappé; on croit avoir entendu

leur écho dans le chant des vagues et des cascades, jamais sur une

bouche humaine.

Timide, le paysan demande encore:

«Vous êtes un messager, je pense?... Tombé de cheval?... ou peut-être

des voleurs ont-ils...»

Il se tait, trop ému, ne sachant que dire.

L'homme couché ne répond pas. Le geste paisible de sa main repousse un

peu le paysan penché sur lui, puis il se redresse d'un brusque effort

et, prenant sous le buisson contre lequel il reposait un magnifique

manteau blanc, il le jette rapidement sur ses épaules.

Le paysan recule. Jamais il n'a vu beauté pareille, fût-ce dans ses

rêves. Il tombe à genoux.

«Maître! me voici prosterné devant vous. Zacharie est votre serviteur;

Zacharie sera votre esclave.

--Relève-toi, Zacharie; ne te trouble point. Je suis en effet un

messager. Je viens de loin; j'étais tombé sur le bord de la route à

cause d'une grande fatigue qui m'accablait. Relève-toi; je te donne le

baiser de paix.»

Il le baisa au front et, tandis qu'un étrange et puissant parfum de

roses se répandait dans l'air, Zacharie sentit descendre en son corps ce

même apaisement qu'il avait connu, parfois, quand il admirait, au sortir

du sommeil, une aurore de printemps ou que, par une nuit d'été chaude et

silencieuse, il contemplait le ciel obscur. Le parfum des roses

persistait; Zacharie se sentait ivre. Il se releva, mais il trébuchait

sur ses jambes.

«Ne te trouble pas, Zacharie! Regarde-moi! Comment, ayant fait le bien,

peux-tu trembler? comment, m'ayant secouru, peux-tu, comme celui qui a

péché, baisser les yeux?

--Maître, j'ose à peine...

--Il faut oser. Regarde-moi.»

Zacharie le regarde.--Toute la bonté d'une mère, toute la candeur des

petits enfants, toute la vaillance d'un soldat se lit sur ce visage. Peu

à peu, Zacharie s'apaise. Respectueusement, il prend le bas de la robe

bleue et murmure:

«Maître, votre robe est souillée, elle fut même déchirée par les épines

du buisson. Venez jusqu'à ma demeure, vous honorerez ainsi mon seuil; ma

femme saura nettoyer ce tissu bleu de sa poussière et peut être

raccommoder la déchirure.

--Je lui en serai reconnaissant, dit le messager. Montre-moi le chemin

qui conduit à ta maison.»

Zacharie marche sur la route, le messager le suit. De l'ombre des

arbres, ils passent en plein soleil et le grand manteau blanc sur la

robe bleue semble un nuage pénétré de lumière qui mord sur de l'azur.

* * * * *

Ils marchaient, tous les deux, le long de la route, l'un éblouissant et

léger, l'autre un peu lourd, plus proche de la terre mais sûr de ses

pas; et l'un et l'autre souriaient.

«Sarah!» cria Zacharie en s'approchant d'une pauvre masure assez

ruineuse dont le toit avait de grands trous.

Une femme qui travaillait dans le minuscule potager étendu devant le

seuil comme un tablier vert, leva la tête.

«C'est toi, Zacharie! que fais-tu donc? je te croyais aux champs.

--Mets de l'eau dans la grande bassine, Sarah! j'amène un voyageur très

las qui a besoin de nos soins. C'est un illustre messager.»

Sarah leva au-dessus de sa tête une salade encore mouillée qu'elle

venait de cueillir.

«Qu'il soit le bienvenu! et voici pour lui un beau coeur de salade. Il

reste, grâce à Dieu, un peu de sel dans le petit pot vert et le pain ne

manque pas, aujourd'hui.»

Elle secoua sa jupe de laine, couverte de poussière, sortit du potager

et s'inclina devant l'hôte.

«Où sont les enfants? demanda Zacharie.

--Je crois qu'ils jouent dans le champ; je les entendais rire tout à

l'heure. David! Elysée! voici le père!»

Ils s'approchèrent, au galop de leurs jambes nues, joyeux, rouges

d'avoir couru.

«Père! s'écria David au regard vif et noir, le gros rat nous a échappé!»

Mais, en voyant le messager, il resta tout surpris.

«Que son manteau est blanc! murmura-t-il.

--Oh! dit le petit Elysée, dont les yeux étaient châtains et la bouche

tendre, oh! qu'il a l'air gentil!

--Allons! mes enfants! préparez-moi la bassine,» dit Sarah.

Ils rentrèrent dans la masure après que l'hôte les eût baisés tous deux

au front.

«Nous vous donnerons nos soins dans quelques instants, dit Zacharie.

Asseyez-vous, Maître, et prenez du repos.

--Vous avez, dit l'hôte, de beaux enfants pleins de santé. David sera un

vaillant soldat, si j'en juge par le courage de son regard, et le petit

Elysée portera peut-être une lyre pour faire oublier à certains hommes

leurs douleurs et pleurer par ses chants d'autres hommes qui ne

connaissaient pas le prix des larmes.

--Oh! dit Sarah d'une voix timide et voilée, n'y a-t-il donc pas assez

de douleur sur la terre qu'il faille encore que notre fils David verse

le sang des malheureux, et n'y a-t-il pas assez de larmes?... Elysée

ressemble à son père, mais son père ne chante que pour donner de la

joie.

--Et David ressemble à sa mère, dit Zacharie, mais Sarah n'a, je crois,

jamais tué que les chenilles de nos salades.

--David... un soldat! dit Sarah en soupirant. Ne pourrait-il jouer avec

les bêtes, sauter les buissons, comme il fait aujourd'hui, et plus tard

cultiver la terre et en cueillir les fruits? Car c'est ainsi que l'on

trouve le bonheur.

--Comment Elysée pourrait-il attrister quelqu'un par ses chansons, dit

Zacharie, lui qui reste des heures le nez en l'air à regarder le ciel

bleu? Car c'est ainsi que l'on trouve la paix et qu'on la donne aux

autres en chantant.

--David est bruyant, gourmand, mais il n'est pas méchant! dit Sarah.

--Quand on lui parle, Elysée pense souvent à autre chose, mais c'est un

brave petit garçon, dit Zacharie. Daignez me croire, Maître.»

Tous deux avaient les yeux gros de larmes.

«Vous êtes de bonnes gens, dit l'hôte, ne craignez rien. Il y a d'autres

guerriers que ceux qui versent le sang et d'autres larmes que celles qui

font souffrir.»

Etonnés, Sarah et Zacharie le regardaient sans répondre, un peu

incrédules. L'hôte au manteau blanc poursuivit:

«Il faut se battre, parfois, pour mater un coeur obstiné, pour vaincre

un homme trop savant, pour toucher un homme riche dont l'âme est pauvre,

mais cette victoire ne coûte pas de sang.--David sera ce guerrier

victorieux.--Et n'avez-vous pas pleuré, à l'aurore, parce qu'un jour le

soleil était plus beau que de coutume, parce qu'un regard paraissait

plus doux, parce qu'un rossignol chantait plus clair?--Elysée fera

pleurer ainsi, par des chants où la lyre mêlera ses accents.

--Oui, Maître, nous comprenons!» murmurèrent Zacharie et Sarah.

Ils ne se quittaient point des yeux; sans rien dire, ils se remerciaient

l'un l'autre du réconfort qui leur était apporté.

«Et, maintenant, tout doit être prêt,» dit Sarah.

Mais en franchissant le seuil de la maison, suivis par le messager, ils

ne purent s'empêcher de rire. On n'avait rien préparé du tout. Posée à

terre, la bassine était vide. Debout devant le mur, les deux enfants

restaient immobiles, silencieux, le menton levé, les bras ballants, les

pieds en dedans, bouche bée, les yeux ravis. Ils regardaient, ils

écoutaient un oiselet rouge, leur oiseau familier, qui, dans sa cage

d'osier pendue à un clou, s'égosillait d'étrange manière.

«Jamais, dit David, l'oiseau rouge n'a chanté comme ça! on dirait... on

dirait...

--On dirait, dit le petit Elysée, que le jour va bientôt se lever.

--C'est ça! interrompit David.

--... Un beau jour!

--Qu'il est content, notre oiseau! Regarde: il sautille, il a l'air de

vouloir s'envoler.

--C'est vrai; j'avais peur de le dire... Mais, s'il veut s'envoler,

est-il vraiment content?

--Je vais lui donner des miettes de pain avec des graines.

--On pourrait faire mieux, dit Elysée.

--Quoi donc?

--On pourrait lui ouvrir la porte d'osier.

--Tu es fou! s'écria David.

--Non, pas fou, répondit Elysée de sa voix douce.

--Mais il ne chantera plus ici.

--Il chantera ailleurs.

--Nous ne l'entendrons plus.

--Il chantera pour d'autres, dit Elysée, il chantera dans le ciel.»

Et David eut l'air moins sûr de son fait.

«Non, pas fou! répétait Elysée.

--Sage! sage! murmura l'hôte que Zacharie et Sarah regardaient avec

étonnement.

--Monte sur mes épaules, dit David à son frère.

--Pourquoi?

--Eh bien! pour ouvrir toi-même la porte de sa cage, puisqu'il faut

qu'il s'envole.

--Frère, tu es gentil.»

La porte d'osier fut ouverte, mais l'oiseau rouge ne s'envola pas

aussitôt. Posé sur la barrette d'appui du seuil de sa prison, il

ébouriffait encore ses plumes, il redoublait son chant; il chantait...

il chantait à rendre un rossignol jaloux.

«C'est ainsi qu'on doit chanter,» dit Zacharie.

Et l'hôte se prit à sourire, comme s'il se souvenait de ce chant.

Enfin l'oiseau s'envola brusquement, se percha encore un instant sur

deux ou trois plantes du potager, puis disparut vers le grand ciel

matinal, en chantant toujours.

«Mais, interjeta Sarah, la robe du maître n'est pas moins sale, pas

moins déchirée.

La bassine fut remplie, le vêtement reprisé, lavé, séché enfin au

soleil.

«Mère, il y a encore une tache de poussière, ici, disait David.

--Mère, ce point fait une bosse,» disait le petit Elysée.

Et Sarah complétait son ouvrage.

Les enfants bavardaient toujours, tantôt caressant les mains de l'hôte,

tantôt s'extasiant sur la blancheur de son manteau laineux et souple.

Zacharie surveillait en souriant ce travail et ce léger caquet.

«Femme! tu fais un point de travers.

--Zacharie, tu ne vas pas, je pense, m'apprendre à coudre!

--Sarah! ne vous offensez pas! dit le messager, cela est fort bien

cousu... Et maintenant, dit-il encore, il me faudra partir, mais

donnez-moi d'abord un renseignement, je vous prie, afin que je trouve

mon chemin. Il existe, n'est-ce pas, dans le pays, une jeune fille du

nom de Marie que l'on dit promise au charpentier Joseph? Sauriez-vous où

elle habite?

--Tout près d'ici, répondit Sarah. Elle vit avec ses parents dans une

très pauvre maison. Ils sont aimés dans le voisinage et Rachel la

magicienne me disait, hier soir, qu'elle n'oserait jamais parler à

Marie, bien qu'elle fût si bonne et si douce, à cause de sa beauté. En

vérité, c'est le plus beau visage que l'on ait jamais vu.

--J'aime la regarder, dit David à voix basse.

--Moi, je tremble...» dit Elysée.

Le messager s'apprêtait à partir et se tenait debout dans le potager.

Zacharie vint l'y rejoindre.

«Voyez, Maître, cette maison, près de la route, derrière le grand

bosquet d'arbres verts; vous y serez dans quelques instants.

--Reviendrez-vous Maître? demanda Sarah.

--Je ne pense pas, car je dois voyager beaucoup et ne pourrai revoir ce

pays avant longtemps, mais il ne faut point se quitter comme l'on ferait

si c'était pour toujours.

--Nous garderons de vous un souvenir très doux, dit Sarah.

--Parlez de moi, quelquefois. Je songerai à votre bonté. Je la dirai à

ceux qui m'entourent, là-bas.»

Il eut un geste large que son manteau de laine blanche amplifiait.

«Vous ne reviendrez plus! c'est vrai? dit David. Il faut revenir.

--Il faut... il faut revenir! dit Elysée qui se défendait mal de

pleurer.

--N'ennuyez pas le Maître, dit Zacharie, et vous, Maître, permettez-moi

de vous dire merci. Depuis que je vous ai vu, couché sur le bord de la

route, je me sens plus heureux. Il est difficile d'être toujours content

et de chanter tout le temps, mais en ce moment, je voudrais faire comme

les oiseaux.

--Tu peux faire comme les oiseaux, Zacharie; tu as droit de faire comme

eux, et ta femme et tes enfants aussi. Non! sèche tes yeux, Elysée, les

oiseaux ne pleurent pas; l'oiseau rouge ne pleurait pas: il chantait!

--Maître! accordez-moi une grâce, dit Zacharie. Ne partez pas sans que

je vous donne une fleur de notre jardin, en souvenir.

--Elle parfumera ma route,» dit l'hôte.

Mais Zacharie qui s'était avancé vers le fond du potager, s'écria tout à

coup:

«Oh! cela est une merveille, une grande merveille!

--Qu'y a-t-il donc? demanda Sarah.

--Viens ici, femme! regarde!»

Elle accourut.

«Oui, dit Sarah d'une voie émue, c'est une grande merveille!»

Les enfants se taisaient.

«Maître! dit Zacharie, nous avions planté un lys au fond du potager,

mais il ne poussait pas, depuis trois ans, alors nous nous sentions

tristes, car on nous disait que ses fleurs devaient être très belles, et

nous pensions que des vers avaient mangé l'oignon, or voici que, cette

nuit, notre lys a fleuri. Voyez!»

Il se baissa derrière des verdures et cueillit respectueusement un lys

admirable, svelte de hampe, neigeux de teinte, délicieux par son parfum.

«Prenez-le, Maître! en mémoire de ma maison et des miens.

--Je le prends, Zacharie, je vous remercie, et à tous, je vous dis

adieu... Adieu! n'oubliez pas le passage du messager!»

* * * * *

Soudain, comme un cygne ouvre ses ailes, l'hôte de Zacharie parut ouvrir

les siennes. Et l'on vit son éblouissant manteau se séparer, s'ouvrir,

devenir deux amples ailes vivantes qui, lentement, se mirent à battre,

et il s'éleva de terre devant le laboureur, sa femme, ses enfants qui,

tous, lui tendaient les bras, et il s'envola, très blanc contre le ciel

bleu du matin, les yeux au loin, les lèvres souriantes, tenant le grand

lys blanc dans sa main.

CHAPITRE II

LE BESTIAIRE

Une lune ronde et rose, aux tons ambrés, plongeait lentement derrière

les collines de sable; la lumière, souple comme un voile de gaze,

glissait sur le monde et se retirait; l'heure était particulièrement

tranquille. Dans le ciel, plus foncé d'instant en instant, des étoiles

naissaient, astres anonymes, égarés au sein de l'éther violet,

incertains encore et clignotants. Bientôt, plus hardies, parurent

d'autres étoiles, marquant un point de l'ombre et, par ses feux glacés,

chacune scintilla.

Le berger Samuel, allongé sur la pente de la dune, ramena son manteau

sur ses yeux, puis, ne pouvant dormir, contempla timidement la nuit.

Quelques étendues de sable retenaient encore leur teinte grise, comme un

souvenir du crépuscule, mais tous les creux et les replis se comblaient

de suie et les arbres proches avaient l'apparence de fantastiques

découpures. Plus haut, l'air se peuplait de clartés nouvelles: la voûte

immense diffusait de l'argent.

Samuel se retourna vers son compagnon accroupi près de lui, le menton

aux genoux.

«J'ai comme une grande crainte, Jacob, et je ne sais pourquoi.»

Immobile, Jacob répondit d'une voix étouffée:

«Moi aussi... mais moi je sais: je me sens perdu.

--Perdu?

--Oui, perdu parmi les étoiles; je n'ose plus les regarder; elles

m'égarent.»

Sans doute ces mots expliquaient-ils une détresse partagée, car Samuel

sentit passer en lui un frisson; c'est ainsi que l'on frissonne sous

l'aile d'un souffle froid.

«Tu dis vrai: on a peur des étoiles.»

Dès lors, ils parlèrent bas, en phrases brèves, alternées, que

séparaient de longs silences.

«Les étoiles nous surveillent, mais nous aiment-elles?

--Les yeux d'une bête sont quelquefois très doux; jamais ceux des

étoiles...

--Sévères, comme les yeux de l'homme solitaire, sévères et indifférents.

--Le regard du solitaire ne console pas.

--Il ne donne rien, même il ne promet rien.

--Elles sont seules, aussi, toutes seules.

--Elles forment une grande foule; chacune, cependant, est seule dans

cette foule.

--Chacune brille seule.

--On voudrait les réunir...

--Leur donner des amis.

--On tâche: certains soirs, en les contemplant tour à tour, je crois

deviner le lien qui les rapprocherait, puis je me trompe, mon regard se

perd, j'oublie, et ce que je voyais d'abord, je ne le reconnais plus.

--Oui, comme toi, j'ai vu quelque chose, un moment... cela ne durait

guère.

--Tout de suite, cela s'évanouit.

--Je ne peux les aimer comme je le voudrais: elles ne sont pas assez

vivantes.

--Elles demeurent si loin de nous!»

Contre les touffes sèches de la dune, ils entendirent le froissement

d'un pas léger. Celui qui tenait sa tête penchée sur ses genoux regarda

dans la nuit; celui qui restait couché se souleva pour écouter mieux,

puis il interrogea l'ombre toute voisine:

«Qui donc es-tu?»

Une voix calme répondit:

«Je t'apporte la paix; je t'offre, en passant, mon salut. Je suis

berger, je viens d'un pays lointain; je me promène sur la terre et, dans

la contrée nouvelle où j'arrive, je garde les bêtes, quelque temps. Un

jour, je repars: je vais ailleurs.

--Repose-toi jusqu'à l'aube, dit Samuel. Tu dormiras si tu veux dormir,

ou bien, si la nuit te semble trop chaude, trop brillante, tu veilleras

avec nous en discourant à voix basse.

--Oui, ce soir, les étoiles sont très vives, dit le voyageur.

--Nous parlions d'elles,» dit Jacob.

* * * * *

Quelque temps, ils ne soufflèrent mot. Le voyageur s'était assis auprès

d'eux; il contemplait le ciel. Jacob serrait toujours ses genoux et

formait un bloc d'ombre mate surmonté d'une tête penchée. Samuel restait

étendu sous son manteau brun.

«C'est trop de silence! dit Jacob, tout à coup.

--Et les étoiles muettes, dit Samuel, font plus de silence encore.

--Non, dit le voyageur, les étoiles ne sont pas muettes; elles parlent

entre elles, à nous elles parlent aussi, elles se réunissent pour nous

parler plus clairement.

--Je ne savais pas, dit Jacob.

--Si, dans un concours de peuple, chaque homme parle, on n'entend qu'une

sourde rumeur, le bruit du vent dans le feuillage, mais s'ils chantent

ensemble, à quelques-uns, on arrive tout de suite à l'intelligence de

ces chants. Les étoiles chantent à voix unies. De même, lorsque, dans la

forêt, les rossignols échangent seulement des gazouillis, rien ne nous

parvient qu'un murmure inutile, comme de villageoises bavardant près du

puits, mais quand, au printemps, ils célèbrent leur plaisir et leur

tourment, alors ce concert nous enseigne l'ardeur amoureuse, le plaisir

et le tourment d'un amour pareil au nôtre. Ainsi font les étoiles.

--Comment as-tu appris ces choses? demanda Samuel.

--En marchant sur la terre, les yeux levés, en écoutant le dire des

vieillards pleins de sagesse et des enfants.

--Ecouter le choeur des étoiles, dit Samuel, cela se peut donc?

--Entendre chanter les étoiles! soupirait Jacob.

--Regardez-les tendrement d'abord; tâchez de les aimer pour leur beauté,

pour leur éclat; vous les aimerez bientôt pour elles-mêmes; alors elles

se dévoileront vraiment. Voyez celles-là, vers le septentrion, ces

étoiles-là qui sont au nombre de sept. Tenez vos yeux fixés sur elles...

Ne les croyez pas solitaires: elles encadrent un chariot magnifique.

Jadis il servit au roi David guerroyant chez les Amalécites, et ce jour

encore où l'arche sainte fut transportée à Jérusalem, ses roues étaient

toutes fleuries; des fleurs débordaient de gauche et de droite; une

guirlande se prolongeait dans la brise, par des parfums... Je le vois

tel qu'il était alors, ce chariot glorieux! il a trouvé sa place

dernière dans les hautes ténèbres de la nuit où son rayonnement nous

inspire.--Regardez les sept étoiles dessinant un chariot...

--Jacob! Jacob! je vois le chariot!

--Samuel! je l'admire: son bois est couvert de corolles, comme l'arbre

pourpre sans feuillage.

--Ah! les sept étoiles ne sont plus séparées, maintenant! elles brillent

ensemble...

--Derrière le chariot, dit encore le voyageur, deux gardes épient la

route suivie pour prévoir l'obstacle ou la rencontre hostile. L'un se

nomme Mérak et l'autre Dubhé; ils fouillent l'ombre fidèlement.

--Oui, dressés derrière le chariot, dit Jacob.

--Ce sont, dit Samuel, deux bons serviteurs du grand roi.»

De son bras le voyageur indiquait des merveilles nouvelles:

«Plus haut, voyez, ces quatre-là qui font la figure géante d'un chasseur

de bêtes féroces!... et ces trois dont il vient de ceindre ses reins

pour soutenir son épée! Les peuples qui vivent dans les îles de la mer

violette le nomment Orion; sa rage est telle, quand il parcourt les

forêts célestes, que des nuées sortent de sa bouche, qui tombent en

pluie sur la terre.

--Il brille, dit Jacob, de toute sa fureur.»

Et Samuel gémit, l'haleine courte:

«Il étincelle de courroux.

--Celles-là! dit le voyageur, et celles-là! ces sept autres! ces trois

autres! cette flèche! ce rameau de chêne et cette chevelure! celle-là,

si rouge, et celle-là, dorée! et puis ces quelques-unes, groupées dans

un aigle qui plane, dans un dauphin qui plonge, dans la forme rampante

d'un serpent! Ouvrez les yeux, frères! Jacob, ouvre les yeux! Samuel,

ouvre ton coeur! voyez! je vous livre tout le firmament de minuit!»

* * * * *

Invoqué par leur désir, le ciel se révéla soudain, et voici qu'aux

bergers veilleurs, une prairie bleu sombre apparut qui montait de

l'horizon d'orient vers le zénith et dévalait en pente douce jusqu'à

l'horizon d'occident. Bien qu'elle fût le ciel entier, cette prairie

leur semblait l'image simple d'une prairie terrestre, immensément

agrandie. Un fleuve la traversait: onde tranquille qui n'était point

pareille aux ondes d'ici-bas; plutôt eût-on pensé à quelque lait

translucide et mousseux, très pur, très léger, tout pénétré de neige et

de rayons, comme si l'on y avait fait fondre des étoiles: un fleuve

calme de lait scintillant.

Sur ses bords, dans la prairie, des formes se devinaient, formes d'êtres

humains et de bêtes d'une taille plus élevée que celles de la terre.

Certaines reposaient sur l'herbe d'azur foncé, d'autres, assises ou

couchées sur les rochers des berges, contemplaient l'onde stellaire, et

sur toutes régnait un silence profond, un absolu silence; et toutes

restaient immobiles. Seul suivait son cours le flot lent du céleste

lait.

* * * * *

«Il faut attendre encore, disait le voyageur. Plus tard elles feront

leurs gestes coutumiers, plus tard elles parleront. Tenez-vous prêts!

L'azur est soucieux, ce soir. Tenez votre âme prête! L'instant approche

où les étoiles diront leur peine, où vous la comprendrez.»

Jacob ni Samuel ne répondirent: ils ne pouvaient répondre. Ravis dans

une commune extase, les bergers observaient, sous le joug du même

enchantement, le blanc passage du fleuve dans la vaste prairie bleue,

peuplée d'apparences muettes.--Elles ne sont pourtant ni mortes ni

pétrifiées, ces apparences, leur immobilité rend bien l'angoisse qui les

point, qui se découvre, constante et profonde, en leurs yeux grands

ouverts. N'était ce regard, on dirait de sommeillants fantômes; ils se

cachent sous un semblant de sommeil, mais leurs yeux le dénient: dort-on

les yeux ouverts?

* * * * *

Ce musicien abandonne sa lyre jetée à terre: il veut qu'elle reste

muette.

Cet autre penche vainement l'urne vide d'où les dernières gouttes sont

tombées: il prolonge le geste de verser, mais ne verse rien.

Ce dragon sinueux présente l'énorme aspect d'un lézard triste dont la

peau ne brille plus.

Assise sous un arbre, cette jeune fille (on dirait l'image de la

mélancolie) contemple tristement une frêle balance suspendue à l'un des

rameaux.

Au fil de l'onde blanche, un cygne blanc se laisse aller, sans qu'une

plume frémisse, sans que varie la courbe du noble col.

Ce taureau ne relève plus sa lourde tête abandonnée.

Cette femme devait, jadis, peigner ses cheveux d'or avec un peigne d'or.

Maintenant, elle néglige la chevelure ternie.

Et que fait ce centaure?--Depuis longtemps il a jeté son carquois, les

flèches et l'arc de bois dur.--Que font ces deux géants?--Orion, le

chasseur a des mains inertes, et cet autre en qui se joignent la force

et la beauté, jamais ne se relèvera: il songe, couché de son long, les

muscles détendus; il ne s'inquiète guère de ce dangereux crabe noir,

tout proche, aux pinces redoutables, mais qui ne bouge pas.

Il ne bouge pas davantage, ce scorpion retors.

Ce lion rêve-t-il, le mufle dans ses pattes? ce gros bélier laineux

rêve-t-il? Peut-être... comme ces autres bêtes, ces autres figures

humaines, comme ce poisson lourd dont la nageoire dorsale perce l'onde

de lait.

Aucun ne dort: ils veillent tous, ils attendent, parqués dans le

bestiaire des cieux.

Mais qu'attend-il, ce jeune homme frêle, au torse mince, aux pommettes

pâles, aux yeux battus, dressé sur le bord même de l'onde, la tête un

peu penchée, qui cherche obstinément son reflet et sourit d'une bouche

avide à l'illusion de ce reflet?--En vérité, l'on ne sait pas ce qu'il

attend.

«Implorons-les! dit le berger voyageur, supplions-les de nos voix

sourdes, avec d'humbles cris retenus! Qu'ils comprennent que nous les

aimons, que nous partageons leur souci. Point de discours! un grand

désir seulement, qui balbutie, une ferveur qui monte vers eux à la façon

des fumées du sacrifice. Ils en goûteront le parfum.

Les trois hommes s'étaient levés; ils invoquaient en silence l'azur

nourri de scintillations... Or le regard naïf de Samuel, de Jacob, et

celui plus savant du voyageur aux yeux pleins d'images, manifestaient un

si vif élan de l'âme, une effusion si brûlante, tant de puissance

d'oraison, tant de piété que la prière parut se dégager de leur esprit

pour gagner le ciel comme un psaume.

Le ciel, à ce même instant, tressaillit; toutes les étoiles frémirent

et, plus claire que le chant du cristal frappé, une note, une seule note

limpide tomba du firmament.--Le musicien dont la lyre gisait à terre

l'avait reprise, l'avait touchée.--Puis, ce fut une autre note, une

autre, un accord, un autre accord, l'esquisse rapide d'un arpège... La

lyre divine retrouvait sa voix.

Puissance de l'incantation! des murmures parcourent le pré bleu:

«Orphée! Orphée!»

Le vocable se dessine sur toutes les lèvres; chacun le redit:

«Orphée! Orphée!»

La vie afflue de nouveau, ranimant les apparences.--Le géant couché

s'étire; ses gestes maladroits cherchent à se reconnaître; de la gueule

du lion coule un rauquement obscur; redressé sur ses sabots de bête, le

centaure sagittaire penche son torse humain vers le carquois tombé, vers

les flèches éparses, et celui qui tenait l'urne vide en effleure de ses

lèvres le rebord... Est-elle pour toujours desséchée?

Orphée joue de la lyre.

Chacun écoute, chacun renaît suivant le rythme pur, chacun regarde

autour de lui, comme libéré de ses chaînes.--Hélas! à quoi bon? Ils

cèdent à la surprise d'un écho du passé, mais n'aperçoivent que ce

qu'ils pouvaient, hier, apercevoir: tout est de même, rien ne les

console dans le spectacle offert, rien ne leur permet vraiment

d'espérer, rien, ni le bleu mouillé de l'herbe, ni les fleurs de la

prairie, ni les ondes scintillantes du lait. L'ennui ne se déprend pas

de leur âme et le regret les désole, du temps qui fut.--Seul, en ce

vertigineux domaine, paraît indifférent le jeune homme quêteur d'un

reflet illusoire et qui ne cesse point de sourire avidement.

Mais Orphée joue encore.

Les trois bergers l'entendent bien, cette harmonie descendue vers eux:

ils l'accueillent en leur coeur, elle les charme, les exalte, ils

vibrent à l'unisson, devinant quelque chose et ne sachant quoi, mais

confiants en une musique nourrie de mystérieuses promesses dont ils

pressentent l'acquit.

Ceux de là-haut ont une foi moins sûre. Réveillés un instant de leur

sommeil simulé, déjà ils y retombent.--Le lion ne grogne plus; le

taureau, le bélier ont fait à peine quelques pas sur l'herbe que le

dragon battait si faiblement de sa queue; le cygne avait gonflé ses

plumes, le dauphin s'était rapproché de la rive, la femme coiffée d'or

tâchait de démêler sa somptueuse chevelure... Ils renoncent aussitôt.

Leur douleur s'exprime en une lamentation où diverses voix se croisent

et se plaignent de même.

«Tout se tait, tout se flétrit et se fige! rien ne chante ni ne palpite

dans les cieux.

--Pour une prière heureuse qui nous atteint, qui nous surprend, est-il

besoin de s'éveiller?

--Rien ne change sur le pré d'azur.

--Que faire, sinon dormir ou prétendre dormir?

--Ah! quand reparaîtront les clairs reflets de mes cheveux? quelle

vanité de peigner une chevelure mourante!

--J'ai oublié le temps où le ciel et la terre vivaient.

--Où l'eau fraîche coulait de mon urne...

--Où le sang était plus rouge...

--Où mes traits volaient dans le vent, sans but, pour enchanter l'air...

--Où je riais en regardant un croissant de lune aux tons de miel...

--Où les variations aérées du rossignol m'incitaient à pleurer d'amour!»

Cette fois, Orphée, jouant de la lyre, va leur répondre en chantant

aussi.--Sur le pré bleu, il marche à grands pas souples; il s'arrête

devant Orion, devant le Cygne, devant le Sagittaire, devant chacun des

hôtes de ce lieu funèbre. A chacun il adresse un chant afin de ranimer

son esprit et son corps. Il supplie, évoque le passé, exhorte, malmène

ou satirise, et les cordes vibrantes donnent à la grande voix son juste

accompagnement.

* * * * *

«Vous avez tous abusé de vos songes, mais vos songes revivront s'il vous

plaît vous-mêmes de revivre...

«Toi, si blanc, que fais-tu là, sur l'onde blanche, en cette pose

invariable? N'es-tu donc plus celui que j'ai connu? Rappelle l'ancien

souvenir des heures de gloire où t'animait un esprit divin! Gros cygne

gonflé d'orgueil à cause de la célèbre aventure que tu te répétais sans

cesse, jour et nuit, dont tu te vantais à tout venant, fût-il un dieu,

la belle image est-elle obscurcie? Sur le lit de pourpre, Léda surprise,

incertaine d'abord, puis éperdue, amoureuse, gémissante, et le rouge de

sa bouche mouvante, et le mauve profond de ses yeux... tout cela, de si

haut renom, est-il donc oublié? N'aurais-tu pas tenu, entre tes rémiges

pressées, tant que dura l'heure illustre, la fille de Tyndare?»

Mais le cygne, dont s'était lentement déroulé le noble col, abrita de

nouveau sa tête sous son aile.

* * * * *

Une main tendue frôlait le vêtement d'Orphée, une main qui suppliait,

tandis que s'élevait un timide murmure:

«Ne leur parle pas! ne leur chante rien! la tâche est superflue:

regarde-moi; je n'ose me lever, je n'ose toucher à la massue que l'herbe

recouvre. Je ne veux même plus penser aux jours passés, tant leur

mémoire me fatigue et tant elle m'ennuie.

--Toi! s'écria Orphée; c'est toi que je trouve à terre! c'est toi qui

parles bas comme l'enfant grondé!»

Il se tut, frappé de honte à ce spectacle, mais le géant ne fit pas un

mouvement.

«C'est toi, reprit Orphée, qui parcourais la terre en tous sens, qui ne

t'arrêtais que pour vaincre le monstre sanglant ou baiser une bouche

humide! toi, toute la force agissante!»

Le héros désabusé répondit à petit bruit:

«Orphée! c'est toi qui, si longtemps, délaissas les sept cordes! qui ne

chantais plus tes rêves et ton désir! toi, toute l'harmonie!»

Orphée avait bien entendu le reproche; pourtant, quand il chanta de

nouveau, ce fut en vain. Ni l'horrible image du sanglier dévastant

Erymanthe, ni le vol sinistre des oiseaux tournoyant au-dessus du

Stymphale, ne surent émouvoir le visage d'Hercule, non plus que le

rappel de la biche onglée d'airain, lancée à travers champs, tout le

long d'un long jour.--Hercule n'écoute plus ces noms délicieux à dire:

Déjanire, Iole, Hippolyte; ceux des trois filles gardiennes du jardin où

luisaient les pommes le laissent indifférent; celui même d'Hébé ne fait

pas trembler sa bouche et il semble avoir tout à fait oublié les chaînes

dont il lia Cerbère pour le ramener de l'Erèbe!

«Tu ne resteras pas ainsi! disait Orphée. Regarde ton ennemi de jadis,

le pire, le plus petit: le crabe noir qui voulut te blesser de sa pince,

quand tu te mesurais avec l'hydre, dans les marais de Lerne...

Ecrase-le!

--Certes non! dit Hercule. Nous vivons en paix, le cancer et moi, depuis

tant d'années! Laisse-nous...»

Navré de douleur, Orphée s'éloigna, mais il perçut encore la dernière

parole du géant accablé:

«Tais-toi!... tu nous importunes!»

Des voix bruissaient autour d'Orphée, étouffant presque son chant. Il y

distinguait, passant de bouche en bouche, la même plainte, toujours:

«Tais-toi! ton chant ne sert de rien!...

--Les temps heureux sont révolus...

--Hercule disait vrai: à quoi sert-il de s'évertuer quand le désir a

disparu des coeurs?

--Ton chant se perd!

--Ta lyre aussi doit être lasse: donne-lui du repos.

--Tu chantes des chants inutiles...

--D'ailleurs, nul ne t'écoute!»

* * * * *

Sereine et de plus en plus sûre, s'éployait la voix d'Orphée que

scandait la grande lyre.

«Après chaque nuit, chantait Orphée, renaît un jour nouveau. L'ombre fut

longue où nous vivions sans vie; elle se dissipera cependant. Vous ne

voyez pas l'aube, encore, mais l'aube est proche. Sans la voir plus que

vous, je la chante, l'ayant devinée. Pareille au bouillonnement d'une

source secrète, l'aube murmure sur les rives de la nuit, annonçant ses

parfums, ses couleurs et son chant... Je vous le dis: l'aube va poindre!

Ne la niez pas! soyez prêts à la recevoir!

--Tais-toi! disait une voix mince, ou bien chante plus bas: tu me

distrais de mon plaisir; l'onde frissonne sous ta voix et je ne puis y

reconnaître le ravissant reflet.»

Orphée hausse d'abord les épaules et passe... brusquement il s'arrête;

il songe.

«Si l'onde frissonne encore sous ma voix, c'est donc qu'elle écoute ma

voix? Ne pourrais-je chanter pour l'onde?...»

Il s'approche de la rive mousseuse; il regarde le fleuve de lait.

Peut-être saura-t-il l'émouvoir... Quand tous lui disent de se taire,

qu'il les lasse, qu'il les excède, l'onde lactée voudra-t-elle

accueillir sa voix, la comprendre, cette onde faite de brasillements

blancs, de scintillations, de rayons de lune fondus, cette bouillie

originelle d'étoiles, ce brouet de clartés nocturnes?...

«Ondes de lait, je vous implore! Ecoutez-moi, fluentes ondes, ondes

lentes, ondes fécondes, ondes qui retenez un secret!»

La lyre persuasive suppliait.

«Pourquoi cette sourde agonie, qui ne pleure ni ne gémit, qui se déprend

de la vie en un faux assoupissement?»

La lyre douloureuse quêtait une réponse.

«Souvenez-vous de la beauté, des trompettes claires de l'été, des

brises, du chant des fontaines!... Hélas! ils n'osent en parler! Chacun

s'endort ici, le coeur navré; chacun renonce.»

La lyre pleurait, la lyre rythmait les sanglots d'Orphée.

«Tout le ciel a froid; un long hiver s'étend sur la prairie bleue; nulle

fleur ne la décore plus, nul fruit n'y brille... O temps radieux où

s'entr'ouvrait la jeune rose, où le lys levait sa tête pure, où la

violette invisible confiait ses senteurs! saison des pommes vernies, des

olives grasses, des oranges d'or! savoureuse mémoire!»

Dans le bestiaire, nul ne prit garde à ces chants.

«Le froid les a saisis, dit Orphée; leurs rêves se racornissent comme

les feuilles en automne. Bientôt ils ne seront que statues ignorantes

des couleurs, des senteurs, de l'harmonie, indifférentes aux caresses et

que le soleil ne réchaufferait pas. Moi-même, je défaille, ma voix se

perd dans le silence, mes accords n'engendrent plus d'échos... Vous,

cependant, belles ondes vivantes, m'entendez-vous?»

Afin de compléter la demande et d'en parfaire l'accent, la lyre vibra

comme un cri:

«Ondes! m'entendez-vous?»

* * * * *

Or il arriva ceci que le fleuve de lait se prit à foisonner

mystérieusement. Toujours mousseuse sur ses bords, la masse liquide

semblait soulevée par quelque force intérieure, gonflée par un flux

secret, à la façon des sources. Elle augmentait, elle défaillait,

montait, fléchissait encore, palpitait lentement, et de partout une buée

s'élevait d'elle, formant un nuage diffus. Le fleuve bouillonnait, le

fleuve dégageait ses vapeurs, tandis que, sur l'effervescente surface,

la brume s'amplifiait, nourrie de clartés pâles et de blanches

étincelles.

Le visage d'Orphée semblait rajeuni: une expression nouvelle s'y

révélait, de joie, de curiosité fiévreuse, de passionné désir, et tandis

que les autres écoutaient avec torpeur l'ample harmonie perdue, la brume

s'animait, prenait cette harmonie en elle et naissait à la vie. La

lumière éparse affluait au coeur du nuage suspendu sur l'onde lactée,

elle s'y rassemblait en un brillant noyau, un foyer de vive blancheur,

tandis que les vapeurs d'alentour perdaient de leur éclat.

Il ne reste plus qu'une buée vague, sans bords, un duvet nébuleux qui se

fondra bientôt ou se dispersera... rien d'autre... mais, en son milieu,

ce foyer, ce noyau, cette splendide amande aiguise sa lueur, se

concentre, se purifie. Elle brille déjà, elle va rayonner... une étoile,

assurément!... et la brume l'environne de ses chatoyantes fumées,

l'encercle d'une auréole humide, d'une gloire!

L'étoile jette ses feux, l'étoile se dégage de la nue, l'étoile domine

le pré d'azur.

«Elle est à nous!» s'écrie Orphée.

Il s'en fallut peu que la lyre enthousiaste ne se rompît.

«Elle pénètre en nous!»

Vers l'astre nouveau, Orphée haussait sa lyre.

«C'est à toi que j'offre mon chant!»

* * * * *

Dès ce moment, un grand tumulte régna.

Ces spectres accablés de fatigue, de longue paresse, d'indifférence ou

de mélancolie, voulurent se reprendre. Certains se dressaient

difficilement, d'autres d'un bond. Chacun se ranimait. Ils levaient les

bras comme des suppliants, ils tendaient en l'air leurs mains ouvertes,

ils imploraient par le geste, la voix et le regard.

Le jour naissant · 第 1 / 12 段