L’Aïeul ouvrit la porte, par où pénétra l’aube grise et froide.
Essoufflé et rouge, le sergent Cang le salua:
--Aïeul à deux galons, Hiên le Maboul est mort.
Derrière lui, Bèp-Thoï se détournait, pour que nul ne vît couler une
larme sur ses joues flétries.
--Il s’est pendu à une branche du banyan qui est devant ma porte. J’ai
défendu d’y toucher avant ton arrivée: à quoi bon? Le corps était déjà
glacé et raide: il devait être mort depuis des heures. Que faut-il
faire?
--Attends-moi!
Tandis qu’ils se hâtaient vers le camp, à travers le village endormi, le
vieux sergent se lamentait.
--La vieillesse engourdit mon corps: je dors rarement, mais, lorsque le
sommeil vient à moi, je suis pareil à un cadavre. Je n’ai pas entendu le
cri d’agonie du malheureux; d’autres l’ont entendu, mais n’ont point
bougé, croyant que les malins esprits se battaient sur la plage... Et le
pauvre fou est mort tout seul, et maintenant il est là, accroché à sa
ceinture; le vent remue les pans de sa veste, et l’on croirait qu’il va
bouger encore; mais il est bien mort... Il était fou, bien sûr! Il y a
longtemps que sa folie couvait, mais, hier soir, elle a éclaté tout à
fait. Ma fille Maÿ, qui était allée au marché, est revenue en courant,
échevelée, sa tunique déchirée et tachée de boue, hurlant d’épouvante,
nous criant de fermer la porte, que Hiên la poursuivait et voulait la
tuer. Elle claquait des dents et la fièvre la tenait. Je n’ai pu savoir
où elle avait rencontré le malheureux furieux... Il a dû errer ensuite
dans la nuit pour fuir la folie, mais elle l’a rattrapé et voici qu’elle
a fait son œuvre...
--Oui, dit l’Aïeul, c’est elle qui l’a persuadé de mourir.
--Le voilà!
Dans la lumière incertaine, l’Aïeul vit son enfant mort: il lut dans les
yeux vitreux, dans les bras allongés, l’accablement, l’infinie
lassitude, le désespoir qui avaient inspiré à l’âme tourmentée le désir
du sommeil sans rêves et sans terme.
Les petits soldats attentifs déposèrent le vaincu sur un brancard,
abaissèrent sur le regard farouche les paupières noires, rendirent à la
face toute sa beauté sauvage, lui donnèrent la sérénité qu’il n’avait
jamais connue. Comme sonnait le réveil ils couchèrent leur camarade sur
une natte où pleuvaient les pétales des flamboyants...
Vêtu de blanc, coiffé de son salacco, Hiên dormit toute la matinée à
l’ombre des flamboyants, veillé par Phuc et par Nho, bercé par les
chansons des vagues et des bambous; et sa figure paisible, tournée vers
le ciel incandescent, semblait joyeuse du grand soleil épanoui, des
feuilles tendres qui jaillissaient des bourgeons éclatés, des moineaux
qui pépiaient dans la paille des toits, des papillons indécis...
Cependant les marteaux des charpentiers cognaient à grands coups sourds
les planches du cercueil et les sanglots des deux gardiens accroupis
leur répondaient.
*
* *
--Aïeul à deux galons, dit Cang, c’est toi qui représentes la famille
absente: il t’appartient de donner des ordres. Tout est prêt: le bonze
et le catafalque sont là.
L’Aïeul s’avance vers le cercueil ouvert; il soulève le voile de papier
grenat qui recouvre le visage de Hiên le Maboul et lève la main, selon
les rites. Les charpentiers rabattent le massif couvercle de teck et
frappent sur les clous de cuivre: l’humble tirailleur est prisonnier
dans son étroite caisse laquée et incrustée de nacre. Car le maître a
voulu que son serviteur reposât dans un cercueil de riche: comme un
mandarin, le gueux sera trimbalé dans le beau catafalque doré, pavoisé
d’oriflammes rouges et blanches; bonzes, chanteurs, pleureuses et
musiciens, grassement payés, ne lui ménageront ni les grimaces, ni les
hurlements, ni les lamentations.
Les pétards éparpillent dans la poussière leurs tubes déchiquetés et
noircis. Le gong, les tams-tams emplissent la baie de leurs pulsations
sonores; les flûtes soupirent langoureusement, les violons à deux cordes
nasillent. Et le cortège se met en marche, le long de la baie
scintillante où courent des frissons lumineux.
En avant, chemine le bonze qui, par les routes convenables, mènera l’âme
du défunt jusqu’à la tombe et jusqu’à l’éternité sereine. Le bâton à la
main, il écarte les ombres malveillantes et les gamins qui se bousculent
sur la chaussée, dans leur joie de prendre part à cette magnifique
cérémonie. Ensuite défile l’interminable procession des brancards où
sont étalées des victuailles: cochons rôtis et peints au vermillon,
régimes de bananes, gâteaux de riz, jattes de _nuoc-mâm_, toutes bonnes
choses dont est supposé se nourrir le mort, mais qui serviront ce soir
au repas de funérailles. Des garçonnets agitent des banderoles d’étoffe
blanche, où des caractères à l’encre de Chine exaltent les vertus de
Hiên; et, comme l’écrivain qui les rédigea fut élu entre les plus
habiles de sa corporation, les habitants du village s’extasient sur le
choix heureux des épithètes flatteuses qui sont accolées au nom du mort.
Deux porteurs balancent sur leurs épaules un coffre pourpre où s’érige
la Tablette, planchette double où sont inscrits les noms, prénoms,
titres qui furent la propriété de Hiên.
Quarante robustes sampaniers chancellent sous les énormes madriers de
teck sculpté que couronne le catafalque en forme de pagodon: derrière
les panneaux à jour plaqués de cuivre doré et de clinquant, le cercueil
est enfermé. Vers lui les baguettes d’encens envoient leur légère fumée
bleue; vers lui montent les grincements des violons, les battements
précipités des tams-tams, les ronflements des gongs, les trilles des
flûtes, les cris aigres des chanteurs psalmodiant des litanies baroques,
le cliquetis de la coquille de bois que frappe à tour de bras un
tirailleur, les hululements des pleureuses voilées de crépon blanc et
courbées derrière le catafalque.
Deux vieillards effeuillent des carrés de papier argenté et doré qui
figurent d’incalculables trésors: les mauvais esprits qui pullulent et
guettent la pauvre âme sont généralement cupides, et pendant qu’ils se
ruent sur les lingots d’or et d’argent, dont la route est jonchée, le
mort se hâte vers la fosse, où cesse tout risque de poursuite.
Derrière le cercueil, l’Aïeul conduit le deuil. Bien plus que le
vieillard indifférent qui, à cette heure, s’éveille de la sieste dans le
village lointain, il est le père du pauvre hère que cahotent les épaules
lasses des sampaniers. Une vraie douleur de père le bouleverse, tandis
qu’il se redresse dans le dolman de toile blanche à boutons d’or. Sous
la visière basse du casque, ses yeux clairs, qui semblent considérer les
hampes des oriflammes et les cagoules des pleureuses, évoquent
inlassablement le simple et naïf compagnon que la vie a dégoûté de
vivre.
Il s’accuse de faiblesse et d’imprévoyance: pourquoi a-t-il cédé aux
supplications de l’innocent qui voulut acquérir la science mauvaise?
Pourquoi l’a-t-il aidé dans sa recherche de l’amour qu’il savait devoir
aboutir à la désillusion? Pourquoi enfin, à l’heure où la tentation de
la mort rôdait autour du cerveau fou, n’a-t-il pas veillé sur le sauvage
désarmé et qui ne pouvait se garder seul?... Il songe que, ce soir, dans
la maison vide, les grosses mains noires ne se poseront pas sur son
genou, les bons yeux luisants ne lui donneront pas leur caresse
confiante. Il songe que toute sa philosophie légère et insouciante est
impuissante à lui fournir une seule formule de consolation vraie. Une
fois de plus, en face de la mort, il pleure, silencieusement et sans
larmes, ses croyances envolées.
Sur la route écarlate sonnent les semelles ferrées des sous-officiers
français; puis viennent les tirailleurs en grande tenue, martelant la
terre dure de leurs pieds nus, et les femmes, et le village tout entier.
*
* *
C’est fini. On a mis sur le cercueil des bâtonnets, du riz et des œufs,
et les fossoyeurs ont rejeté sur Hiên le sable chauffé par le soleil.
Tous les gens qui sont venus accompagner le mort sont retournés vers la
vie. L’Aïeul est parti, longtemps après les autres, entraîné par
Bèp-Thoï qui s’est hasardé à le prendre par la main pour l’emmener.
Hiên le Maboul sommeille dans son cercueil de teck laqué, et le
crépuscule tombe sur lui... Il dort, au flanc de la dune qu’empanachent
les aréquiers aux palmes bavardes. A ses pieds ondulent les rizières
plates où planent les crabiers, où déambulent les graves marabouts, où
coassent les crapauds-buffles charmés de la soirée fraîche.
Là-bas, dans le feuillage terne des banyans pâlissent le toit rouge et
les vérandas roses de la maison de l’Aïeul. Entre les fûts inclinés des
cocotiers las, les vergues brunes des sampans se balancent sur la baie
cuivrée. La lisière de la forêt proche s’enténèbre.
Hiên le Maboul, qui voulut goûter de la vie et que la vie écœura, dort
paisiblement, et les voix tristes de la mer et des arbres bercent son
sommeil sans rêves.
Hengay-Lam (Tonkin).