--Je n’irai pas chez l’Aïeul, se répétait Hiên, enfermant dans sa caisse
ses vêtements de travail, je n’irai pas chez l’Aïeul ce soir. Il verrait
mon trouble, me questionnerait, me forcerait à confesser que tout mon
souci vient d’une plaisanterie mal comprise, me gronderait... Je n’irai
pas chez l’Aïeul!
Où aller? Il ne pouvait songer à rester avec Maÿ sous la véranda de la
petite case: que dirait la fillette de sa figure bouleversée, de ses
gestes hésitants comme ceux d’un ivrogne, de sa voix étranglée par
l’émotion encore vibrante? Pourrait-il endurer une heure de tête-à-tête
sans se jeter aux genoux de Maÿ, sans lui faire part, avec des sanglots,
de ses soupçons injurieux, sans la supplier de démentir les outrageantes
révélations de Phuc? Le pourrait-il? Une fois de plus, au lieu de la
compassion attendue, ne surprendrait-il pas l’ironie dans les grands
yeux cruels? Mieux valait, pour guérir l’étrange tremblement qui
l’agitait de la tête aux pieds, mieux valait fuir jusqu’à la nuit, se
fuir soi-même et fuir les autres.
Hiên sortit du camp que le crépuscule commençait d’engloutir sous sa
marée grise. Il erra, sans but et sans pensée, le long des avenues
obscurcies. Derrière les grappes violettes des bougainvillias, les
villas resplendissaient. Hiên appuya son front aux lances dorées d’une
grille, écouta les plaintes aigres d’un violoncelle.
--Ils souffrent aussi, ces gens d’Occident! songea-t-il. Leur musique
est tourmentée et triste. Ils souffrent comme nous.
Des boys malais vociférants et noirs le chassèrent: il se promena au
hasard, poursuivi par les sanglots du violoncelle. Les gongs des pagodes
enfouies dans les bambous de la montagne égrenaient leurs battements
sourds, espacés d’abord, puis précipités. De toutes les cases de paille
groupées autour de la baie arrondie, massées dans la lande nue, penchées
sur les arroyos boueux, les grêles tintements des vases de bronze
heurtés par les marteaux de bois répondirent à la basse du gong,
saluèrent le jour finissant et la nuit tombante, qu’allait emplir le vol
inquiétant des mauvais esprits.
Hiên haussa les épaules: il n’était point religieux. Trop tôt la forêt
avait pris ses journées pour qu’il pût, comme les enfants de son âge,
être initié aux rites et aux croyances vagues de la religion annamite.
Peu lui importaient les grimaces exécutées devant les bâtonnets d’encens
en l’honneur des aïeux défunts. Les âmes mortes des ancêtres inconnus
l’avaient-elles immunisé contre l’amour, contre la folie, contre la
douleur? S’occupaient-elles de lui, leur descendant misérable?
S’inquiétaient-elles du frisson incoercible qui faisait branler sa tête
vide? A quoi bon, alors, ces coups de gong, ces tintements de bronze?...
Il s’assit sur le talus de la route. A ses pieds, les sampans renversés
sur le sable revêtaient des formes de monstres endormis, dont les fusées
d’écume venaient lécher les ventres bruns. Des cordages semblaient des
serpents aux corps entrelacés; tels des crânes demi-chauves, les pointes
de rochers blanchissaient hors de leur chevelure d’algues; le dôme
gélatineux d’une méduse ballottée par la houle luisait. Les jonques qui
voguaient sur l’horizon, parmi les vols de mouettes, s’estompaient,
s’effaçaient dans les ténèbres, où, par instants seulement,
apparaissaient les flammes chétives de quelques falots.
Le trot des voitures ébranlait la route, qui s’illuminait brusquement,
résonnait de grelots, de claquements de fouet, d’appels de cochers, puis
rentrait dans l’ombre et le calme. Des files muettes de sampaniers
passaient à longues enjambées silencieuses. Des chiens faméliques
flairaient l’herbe des fossés. Là-bas, sur le chemin noir, les boutiques
chinoises découpaient des rectangles lumineux où gesticulaient les
ombres des buveurs. Un chœur de fantassins en bordée reprenait des
refrains bretons larmoyants.
Une femme frôla Hiên: il reconnut la tunique de Thi-Sao, ses mules
brodées et le balancement de ses hanches. Il courut derrière elle,
l’appela:
--Arrête! arrête!
Elle le dévisageait en souriant, s’abusant sur ses intentions, puis la
mémoire lui revint:
--Il me semble te connaître, petit frère! susurra-t-elle. N’es-tu pas le
fiancé de Maÿ?
--Oui, c’est moi!
--Eh! eh! Sait-elle que tu cours les rues à cette heure-ci, à la
poursuite des femmes?... Au fait, que me veux-tu?
Il n’en savait rien au juste; il se gratta le front piteusement, fit le
geste de rajuster son turban; puis il se rappela le métier qu’exerçait
cette femme, et toute sa jalousie se réveilla: il cria:
--Qu’allais-tu faire au camp, cet après-midi?
--Cela ne te regarde pas! Je vais où cela me plaît et quand il me plaît!
--Je sais! je sais!... Mais... mes camarades ont raconté à ce sujet des
choses abominables, que j’ai entendues. Ils disaient... ils disaient que
tu venais pour Maÿ!
--Voyez-vous le vilain jaloux!... Quand on craint pour la vertu de sa
fiancée, on l’enferme.
--Ne plaisante pas! Réponds-moi seulement: venais-tu pour Maÿ, oui ou
non?
--Je tiens ma vengeance, se dit Thi-Sao. Cette petite pécore a voulu me
prouver qu’elle pouvait désormais se passer de moi et qu’elle ne me
craignait pas: je vais lui démontrer qu’elle avait tort... Tant pis pour
toi, ma fille!...
Hiên mit sa main sur le bras de l’entremetteuse, fixa sur elle des yeux
qu’affolaient l’angoisse et la terreur des paroles attendues:
--Réponds! réponds!
--Lâche-moi... Vraiment, tu n’es pas raisonnable: tu me poses des
questions brutales, qui m’embarrassent réellement. Je ne veux pas te
faire de peine, mais...
--Elle n’a pas dit non! gémit Hiên, elle n’a pas dit non!
Un instant, il eut l’étrange désir de se rouler dans la poussière, de
hurler, comme se roulent et comme hurlent, pour se soulager, les bêtes
blessées. Mais il était un homme civilisé, un homme pareil aux autres
hommes, et rien ne sortit de sa gorge serrée. Il écoutait vaguement le
bavardage de Thi-Sao.
--Je pourrais mentir, petit frère, mais tu es un brave garçon et je
m’intéresse à toi: je ne veux pas que l’on continue à se moquer de toi
impunément... Tu es donc aveugle, mon garçon, que tu n’aies rien vu,
rien deviné?... Veux-tu que je te dise où est ta fiancée? Elle est là,
derrière les volets de cette maison rose, dans les bras de son amant,
qu’elle t’a préféré parce que tu es pauvre et que tu ne pouvais offrir à
ta femme ni bijoux, ni piastres... Du reste, elle ne peut tarder à
sortir, car l’heure avance et le sergent Cang est soupçonneux... Mais
qu’as-tu donc?... Lâche-moi!... Tu déchires ma manche!... Tes ongles me
font mal!... Lâche-moi, petit frère, lâche-moi!...
--Va-t’en! cria le malheureux d’une voix enrouée. Va-t’en! je te
tuerais! je te tuerais!...
* * * * *
La mauvaise femme s’est enfuie, a disparu dans la nuit. Hiên l’a
regardée courir, abruti et impuissant, le cerveau vide. Il s’est baissé
avec effort, a cherché une pierre, a raclé ses ongles contre la route
unie et dure que ses yeux ne voient plus; il a geint de désespoir de ne
pouvoir faire de mal à cette créature qui lui a fait tant de mal!
Il est seul maintenant, sur la route obscure qui longe la plage
bruissante. Il attend! Il attend. Il est l’amoureux torturé, angoissé,
qui piétine devant la porte close. Il est enfin parvenu à cette heure
d’agonie qui suit la folie définitive, ou la mort, ou l’incurable dégoût
de la vie et la haine de la femme... Pantin lamentable qui reproduit le
geste ébauché par des millions de pantins pareils, il se blottit, pour
continuer son guet, dans l’ombre des frangipaniers, se préoccupe encore,
à ce moment où se joue sa destinée, de cacher sa défiance et tout son
supplice à la curiosité publique.
Qui le verrait, du reste? La nuit s’est faite, nuit silencieuse et
immobile, où palpitent seulement les myriades d’étoiles. Rien ne vit que
les crabes hésitants qui rôdent sur le sable phosphorescent, que les
geckos rabâchant leur cri monotone, que les lucioles piquant les haies
sombres de fleurs de feu. La route est déserte où s’est enfuie Thi-Sao.
Hiên le Maboul, tapi sous les frangipaniers, surveille la porte verte
que dominent les tritons émaillés. Les notes graves de la retraite ne
l’ont point ému; et voici que maintenant l’alerte sonnerie de l’appel le
somme de rentrer en toute hâte, l’avertit que tout à l’heure il sera
trop tard... Mais qu’importe la retraite, qu’importe l’appel, qu’importe
la salle de police, la prison, la mort? Hiên sent monter à ses lèvres le
goût amer du mépris universel, mépris de tout ce qui n’est pas sa peine
présente. Il attend, il attend, les yeux rivés sur cette porte qui ne
s’ouvre pas et qu’enguirlandent les longs rejets des bougainvillias...
* * * * *
Elle s’ouvrit, enfin; Maÿ insinua entre les deux battants sa tête
emmitouflée d’un mouchoir rose, son corps mince moulé par la tunique de
soie noire. Hiên se dressa: des lueurs rouges aveuglaient ses yeux qui
avaient vu la faute de l’aimée; le sang chantait dans ses oreilles et
dans ses tempes. Il fit deux pas, titubant, leva son poing fermé.
--Ne me tue pas! cria la fillette.
Il la vit, frissonnante et prête à tomber sur les genoux, couvrant de
ses bras frêles son visage blême.
--D’où viens-tu? interrogea-t-il d’une voix changée et comme enfantine,
que faisaient trembler le chagrin, l’affolement, la pitié pour cette
créature fragile, peut-être aussi l’espoir indéracinable que rien
n’était perdu encore, qu’il pourrait l’aimer encore, qu’elle l’aimerait.
Maÿ comprit que sa terreur était vaine, que toute la fureur de ce géant
se résoudrait en gémissements et en larmes, qu’il était toujours à sa
merci. Elle le méprisa, et, délibérément, avec une vraie joie
malfaisante, elle se promit de piétiner cet humble, ce naïf, cet
«individu idiot».
--Laisse-moi passer, dit-elle; ne suis-je pas libre de faire ce qu’il me
plaît?
--Non!... Je suis ton fiancé...
--Imbécile! Comment n’as-tu pas compris que je ne voulais pas de toi,
que ce mariage était impossible?... Tu m’aimes, c’est entendu; mais cela
ne suffit pas, car moi, je te hais!
--Tu m’as aimé, un jour, Maÿ.
--Oui, je t’ai aimé; j’ai eu pour toi un caprice, j’ai souhaité
l’étreinte de tes bras. Je me suis même offerte, certain dimanche, sous
les bambous. Tu aurais dû me prendre, ce jour-là: peut-être t’aurais-je
aimé décidément, t’aurais-je préféré à tout, même aux bijoux qui me
rendent folle... Mais tu as craint de me profaner, sans doute, et j’ai
su que tu étais vraiment un imbécile; et je t’ai méprisé.
--Maÿ! Maÿ! il est encore temps...
--Il n’est plus temps: je te méprise!... Demain nos fiançailles seront
rompues et chacun de nous ira de son côté. Tu m’oublieras sans peine et
quelque sampanière te consolera. Moi, j’irai vers les villas des
Français. Je n’aime personne, toutes mes affections vont aux belles
tuniques transparentes, aux pantalons imprimés au fer chaud, aux
colliers à grains d’or, aux bracelets, aux piastres neuves. J’irai vers
la richesse, car la pauvreté me pèse et me répugne. Je suis perdue pour
toi!
--Tu es perdue pour moi!
Il répète cette phrase, il la répète afin de se bien convaincre,
peut-être, que son rêve s’écroule irrémédiablement, et, tandis que ses
lèvres frémissantes redisent machinalement les mots décisifs,
l’invincible lâcheté qui dort en son cœur d’amoureux se refuse à croire
l’irréparable... Pardonner! pardonner! Pourquoi ne pardonnerait-il
pas?... Hélas! le pardon détruira-t-il le souvenir de la faute?... Hiên
se rappelle les visions qui ont incendié son cerveau: il voit Maÿ entre
les bras de son amant. Il sait dorénavant que cette scène affreuse,
mille fois imaginée, n’est plus une chimère; il sait que chaque jour,
désormais, elle viendra s’offrir complaisamment à sa mémoire; il sait
que le pardon est vain, puisque l’oubli est impossible...
--Que faisais-tu dans cette maison?
Maÿ ricane: véritablement, ce pauvre Hiên est trop stupide! A quoi bon
le ménager!
--Ce que je faisais? Tu me demandes ce que je faisais? Tu es encore plus
naïf que je ne le pensais. J’étais dans les bras...
La lourde main osseuse et noire s’est abattue sur la bouche de Maÿ, a
meurtri les lèvres rouges de bétel. Plus haut que son amour, plus haut
que sa crainte de la fillette moqueuse, la souffrance, la colère parlent
dans le cerveau affolé de Hiên. L’âme des fauves, ses frères, s’est
éveillée en lui; il se révolte enfin, comme se révolte la panthère qui
rampa longtemps sous la cravache du dompteur. Ah! crever ces yeux cruels
qui l’insultèrent de leur ironie, briser ce front lisse qui abrite l’âme
sournoise et féroce, déchirer ces lèvres pourpres qui ont versé la
douleur!
Les mains fiévreuses arrachent et froissent le mouchoir rose, pétrissent
les coques luisantes de la chevelure, se crispent sur le cou délicat,
lacèrent la tunique légère de la ceinture flottante. Le petit corps
d’ivoire doré s’écroule dans les herbes souples. Hiên le Maboul se
penche sur son idole, dont les yeux épouvantés le contemplent:
--Ne me tue pas! supplient les lèvres saignantes.
Hiên rit bruyamment, d’un rire convulsif et stupide: elle est réellement
ridicule, cette fille nue, étendue sur le dos et roulant des yeux
blancs; est-ce vraiment elle qui tout à l’heure le bafouait, qui pendant
des mois l’a terrifié? Bizarre!... Qu’ont-ils donc de particulièrement
séduisant ces yeux éperdus, ce visage sans couleurs, cette poitrine
plate, ce ventre tressautant?... Il la pousse du pied comme un animal
immonde: elle geint faiblement, craignant la mort. Il s’incline vers
elle, touche du doigt l’épaule palpitante:
--Lève-toi et habille-toi!
Il n’a plus de haine contre elle, il n’éprouve plus en face de cette
bête craintive qu’une répulsion apitoyée, un peu de la répugnance qu’il
ressentirait devant un cobra dont il aurait cassé les reins et qui se
tordrait à ses pieds. Du reste, toute notion est abolie sous son crâne,
étourdi comme par un formidable coup de massue. De l’horrible chose
découverte tout à l’heure il ne sait plus rien: ses oreilles ont perdu
la mémoire des paroles entendues. Il ne sait rien de la mer qui pousse
vers la plage ses lignes d’écume crépitante, des frangipaniers dont les
fleurs d’argent poudrées de safran pleuvent sur la route ténébreuse, du
camp voisin qui dort dans sa palissade jalonnée de réverbères. Une seule
sensation subsiste: son étonnement d’être là, penché sur cette petite
fille nue et maigre qui tremble dans les hautes herbes.
--Habille-toi! répète-t-il doucement.
Maÿ ouvre les yeux, ramasse avec des gestes prudents de chatte la
tunique et le pantalon de soie et, soulevée à demi, s’habille
précipitamment et sans bruit, retenant son souffle. Elle achève de
voiler ses seins pointus sous le crépon froissé.
--Va-t’en, maintenant! dit Hiên.
--J’ai peur...
--Va-t’en!
Elle l’examine, inquiète: ne va-t-il pas, la voyant fuir, regretter de
ne l’avoir point tuée? ne va-t-il pas, saisi d’une nouvelle fureur,
courir derrière elle dans le sable et l’assommer d’un coup de poing sur
la nuque?
--Va-t’en! répète Hiên; va-t’en!
Il la regarde partir, hésitante d’abord et tournant la tête, comme une
bête traquée, puis détalant à toutes jambes et fonçant droit dans les
ténèbres qui l’enveloppent. Elle n’est plus qu’une ombre indécise fuyant
sur la plage, confondue avec les silhouettes basses des sampans échoués.
Il ne la voit plus... Alors, il se souvient, redevient conscient. Il
sait que son bonheur s’est écroulé définitivement: quelle plainte,
quelle prière pourraient lui rendre l’illusion consolatrice, l’espoir
indéracinable auxquels il s’est cramponné jusqu’à ce jour?... Nulle
parole ne tempérera l’atrocité de la formule qu’il rabâche
infatigablement: Maÿ a vendu son corps! Maÿ s’est vendue!
Tout à l’heure, frappé par la révélation, affolé par le sang qui
affluait à son cerveau, il laissait sa colère crier plus haut que sa
douleur: il se trouve maintenant face à face avec la réalité
irréparable, il la contemple, la détaille et souffre abominablement.
Il n’a plus de rancune contre Maÿ: il se compare silencieusement, rustre
primitif, à moitié fou et dégingandé, à la fine petite idole dont il
rêva être l’époux; il confesse le ridicule de ses prétentions et
s’indigne d’avoir pu lever le poing sur l’intangible divinité; il
proclame humblement les droits de Maÿ à la trahison et au mépris.
Comment, comment a-t-il pu, pendant des mois, se complaire à la fiction
de cet impossible amour?... Les sages avis ne lui ont point manqué,
pourtant!
--Méfie-toi de la femme! disait l’Aïeul. Il ne peut venir d’elle que mal
et souffrance. Son âme est sale et tortueuse, et, s’il t’arrive de
l’apercevoir à nu, quelque jour, elle t’épouvantera. Toutefois, puisque
l’instinct héréditaire nous prêche comme aux autres bêtes
l’accouplement, marie-toi, mais choisis ta femme avec soin. Retourne à
la terre d’où tu viens; épouse une fille de Phuôc-Tinh, robuste et
noire; naturellement perverse comme toutes ses pareilles, elle n’aura
pas été, du moins, pourrie par la ville... Que vas-tu t’amouracher de
Maÿ? Ne vois-tu pas qu’elle est trop compliquée pour un homme des
forêts?...
--Fuis les femmes, conseillait Bèp-Thoï. Tu es un brave garçon, sans nul
doute, mais enfin, sans vouloir te vexer, on peut bien te dire que tu
n’as pas la tête très solide: la première bougresse venue te fait déjà
tourner en bourrique. Renvoie-la donc, une bonne fois, cette Maÿ, aux
boys et aux jolis petits jeunes gens, pour qui elle est faite et qui la
battront comme plâtre et lui demanderont de l’argent... Fais comme moi:
ne te marie pas.
Et Phuc parlait pareillement, sur la chaloupe descendant de Saïgon; et
le vieux notable de Phuôc-Tinh l’avertissait de monter la garde autour
de son cœur. Couché dans l’herbe douce de la clairière, il avait entendu
la forêt le rappeler à elle, comme l’avait appelé aussi la mer: toutes
deux avaient essayé d’arracher l’âme de leur enfant aux griffes
féminines qui la déchiraient. Ainsi les hommes et les choses avaient
crié à Hiên le Maboul qu’il faisait fausse route et de rebrousser
chemin. Mais l’illusion tenace avait voilé ses yeux et bouché ses
oreilles: elle seule avait fait son malheur.
Alors, inconséquent et désespéré, au lieu de la maudire, il pleura
l’illusion écroulée, l’illusion enchanteresse et divine. Il pleurait, le
dos tourné à la mer murmurante, regardant sans la voir l’avenue des
frangipaniers où Maÿ s’était enfuie. Le sable humide et froid
submergeait ses pieds nus. Un taret rongeait le bois criard d’un sampan;
une chouette hululait; sur la nappe scintillante des étoiles, le Phare
ouvrait et refermait son œil écarlate.
Il semblait à Hiên sortir d’un long sommeil et que la nuit elle-même
avait dormi, et qu’elle se reprenait seulement à vivre. Il pleurait,
cependant, comme avait pleuré, un soir, la femme invisible derrière les
stores abaissés de sa case, comme avaient pleuré les suppliants
prosternés devant le pagodon de pisé, sous le banyan, comme pleurait le
soldat français crachant ses poumons sur le revers du talus, comme
pleure, depuis le commencement des siècles, l’humanité penchée sur les
débris de ses illusions...
Derrière la montagne de Ganh-Ray, la lune se leva, ronde et nacrée. Hiên
le Maboul se tourna vers la baie où pâlissaient les falots des jonques,
où luisaient les flancs des vagues. La tentation lui vint d’aller vers
elles, qui berceraient sa peine, étoufferaient sous leur chant
intarissable et triomphant ses cris de rébellion, lui donneraient le
calme et la paix définitifs. Il se résolut à mourir: puisque la vie
l’avait déçu et blessé, à quoi bon vivre?... Oui! mourir! mourir et
dormir! Ne plus sentir au cœur l’affreuse plaie saigner goutte à goutte;
à la gorge, l’étreinte se resserrer, jusqu’au râle! ne plus pleurer, ne
plus souffrir!
Il marcha dans le sable semé de planches pourries, de branches,
d’algues, de galets verdissants; l’eau tourbillonnante monta jusqu’à ses
chevilles...
Il n’alla pas plus avant: il se souvint de l’Aïeul. Tout au fond de sa
pauvre âme enfantine, peut-être une lueur imperceptible d’espoir
vacillait-elle, espoir vague que le maître lui dirait les mots qui
guérissent, les mots qui consolent.
--J’irai voir l’Aïeul, puis je reviendrai mourir... Je veux revoir
l’Aïeul!
Il gravit la berge inondée de clair de lune, courut, à perdre haleine,
dans l’avenue déserte où sommeillaient les chiens jaunes, où ricanaient
les ombres difformes des banyans. Le parfum écœurant des fleurs de
frangipaniers saturait la nuit chaude.
*
* *
Les bouddhas satisfaits qu’ensanglante la lampe considèrent, sans se
départir de leur immuable sourire, le gueux écroulé sur les genoux aux
pieds de l’Aïeul. Par les persiennes ouvertes, la nuit lumineuse entre
avec la brise, qui remue discrètement les panses dorées des lanternes
chinoises. Le dernier sanglot de Hiên résonne encore dans la haute
pièce, où ondulent les panneaux de satin chatoyant et les plis raides
des étendards, où frissonnent les feuilles aiguës des cycas.
L’Aïeul, navré, pose la main sur la nuque noire de son grand enfant
sauvage et songe à la faiblesse dérisoire des consolations qu’il pourra
lui proposer. Hiên le Maboul est venu à lui, d’instinct, comme l’enfant
à qui l’on a fait du mal vient se jeter dans les jupons de sa mère; il
lui a dit avec des plaintes rauques et des soupirs de détresse, il lui a
dit l’attente au bord de la route, Maÿ apparue entre les clochettes des
bougainvillias, l’aveu tombé des lèvres méprisantes et Maÿ étendue dans
le varech, couvrant de ses deux bras repliés son visage épouvanté; il a
dit la crise de rage homicide et l’angoisse de la connaissance entière.
--Tu sais les paroles qui guérissent, implore-t-il. Prononce-les: dis
les mots qui font oublier, et, lorsque je sortirai de ta maison, je
serai un homme nouveau, ignorant qu’il a aimé et souffert... Tu es sage,
tu es bon; aux jours de chagrin, nous invoquions ton nom, comme d’autres
invoquent leurs dieux, et, déjà, le faix de nos misères nous paraissait
moins pesant. Souffle sur ma douleur: elle s’envolera de mon cœur où
elle a fait son nid. Tu es grand, tu es fort: rien ne peut te résister;
tu as balayé d’un regard le tyran devant qui nous rampions; tu as porté
la lumière dans mon âme obscure d’enfant des bois...
--J’ai eu tort, trois fois tort! confesse l’Aïeul; j’aurais dû laisser
ton âme à sa pénombre, à son heureuse inconscience. Tu avais le bonheur,
ne connaissant de l’humanité que les gestes animaux. Je savais qu’après
avoir mordu au fruit amer de la science humaine tu viendrais te rouler,
quelque jour, à mes pieds, désabusé et hurlant. Mais quoi! tu m’as
supplié, tu m’as dit: «Je veux être un homme comme les autres hommes et
je saurai me faire aimer de Maÿ...» Je t’ai instruit, je t’ai appris les
grimaces essentielles, je t’ai révélé tes semblables. Accroupi contre ma
chaise, assis dans ma voiture, tu as écouté et retenu mes préceptes...
Tu as appris à vivre. La suprême leçon, celle qui ne pouvait te venir de
moi, la vie s’est chargée de te la donner: elle t’a fait connaître la
désillusion et la douleur.
--Thi-Teu me l’avait dit! gémit Hiên.
--Ainsi mes prévisions se sont réalisées: tes illusions sont mortes, et
te voilà, tombé de ton rêve et pleurant pitoyablement... Pleure, petit
frère, pleure jusqu’à vider ton cœur trop plein! Lorsque tes larmes
auront séché, tu seras certain que ton éducation est parachevée et que
tu es un homme, puisque tu as connu la douleur.
--Dis-moi, dis-moi les mots qui guérissent cette douleur.
--Je ne les sais pas: personne ne les sait. Aux maux qui nous viennent
de la femme nul ne connaît de remède... que le temps!... Le temps seul
t’apportera l’apaisement, l’oubli total, peut-être...
--Je ne puis oublier!
--L’oubli viendra, peut-être, un jour... Alors tu seras pareil à un
dieu. Tu assisteras, souriant et amusé, aux contorsions de tes
contemporains qui s’acharneront à la découverte des bas-fonds de l’âme
féminine; tu assisteras aux évolutions des pantins dont les ficelles
sont entre les doigts de la femme. Tu écouteras sonner les rimes
douloureuses forgées pour l’aimée idéale par des adolescents ignorants
comme tu le fus. Spectateur échappé miraculeusement du Cirque où l’on se
dévore, tu ne te lasseras point d’admirer l’infinie sottise des
lutteurs, que nul enjeu ne récompensera et qui laissent sur le sable
tout le sang de leurs veines et de leur cœur. Tu seras pareil à un
dieu... Tu m’écoutes, Hiên?
--J’écoute, Aïeul: mais je n’entends pas les paroles. J’entends Maÿ qui
me parle et ricane à mon oreille... Je souffre et j’ai envie de
mourir... Fais taire Maÿ, Aïeul, chasse-la!... Dis-moi, dis-moi les mots
qui guérissent!...
--Je ne les sais pas!
--Je suis ton enfant: guéris-moi!
--Je ne puis te guérir.
--Maÿ! Maÿ! que t’avais-je fait?...
Les bouddhas barbus n’ont point sourcillé: ils ont déjà perçu tant de
cris pareils! Des siècles ont passé depuis que l’artiste mongol les
coula dans le moule d’argile: ils savent que les gosiers humains sont
coutumiers de semblables rugissements, et ils ne s’émeuvent point de
ceux-ci, pas plus que ne les émeut l’appel mélancolique des chats-huants
qu’apporte la nuit criblée de lucioles.
Hiên le Maboul lève vers son maître ses yeux ternes où se sont éteintes
les dernières lueurs d’illusion; il se dresse péniblement et lentement,
comme le travailleur qu’attend une besogne ingrate.
--Je m’en vais, Aïeul vénérable!
--Où vas-tu?
--Je vais... je vais au camp.
--Tu mens! Il est trop tard pour rentrer au camp. Tu mens: ta voix
tremble, tes mains tremblent... Où vas-tu?
--Je vais au camp.
--Reste ici. Tu dormiras sur une natte, près de mon lit. Si les idées
mauvaises te reprennent, je te parlerai et tu n’y penseras plus. Reste
ici. Dans quelques jours je retourne vers les forêts d’Annam: tu
viendras avec moi. Couche-toi sur cette natte.
* * * * *
Derrière la moustiquaire de gaze, l’Aïeul s’est jeté sur le lit blanc
que parsèment les éventails de paille de riz et les écrans japonais. Il
feuillette distraitement le livre ami qui, aux rares heures de souci, le
rappelle au scepticisme sans âpreté, à la contemplation sereine et
souriante de la vie. Le charme habituel n’opère pas; l’Aïeul est
mécontent et triste: sa philosophie mise en présence d’une douleur
réelle ne lui a fourni que des formules vaines, émoussées. Il fut
impuissant à panser les plaies du serviteur blessé qui est accouru vers
son maître. Maintenant encore, tandis qu’il épelle les phrases vides de
sens, il entend monter jusqu’à lui les soupirs profonds du misérable
qu’il ne sut pas soigner.
--Tu pleures, Hiên?
--Je ne pleure pas, Aïeul vénérable.
--Essaie de dormir.
Le grand corps maigre s’immobilise sur la natte; Hiên ferme les poings
et, les yeux clos, tâche de dormir pour obéir à l’Aïeul. Vains efforts:
le mal lancinant est en lui, qui le harcèle. Et l’idée fixe reparaît:
mourir! mourir!... A quoi bon vivre? Demain sera tel qu’aujourd’hui.
L’oubli viendra, quelque jour, peut-être, a dit l’Aïeul; mais, pendant
des mois, des années, Hiên traînera ce boulet du souvenir. C’est l’oubli
immédiat qu’il lui faut, et le maître tout-puissant a déclaré qu’il
n’était pas en son pouvoir de le lui accorder... Mourir! il est l’heure
de mourir! Impossible de tarder davantage: l’aube blême va balayer les
brumes qui flottent sur la plaine et la mer: il faut mourir avant que
soit venue l’aube.
Hiên se lève silencieusement, se penche sur le lit où l’Aïeul s’est
endormi; il le regarde une dernière fois; il regarde longuement cet
homme qui fut bon pour lui et hésite un instant. Mais, à son oreille,
Maÿ ricane... A travers la moustiquaire, il pose ses lèvres sur la main
de son maître et se faufile sous la véranda où fuient les
chauves-souris...
Il court par des routes inconnues vers la mer dont il entend la voix
énorme. Il approche, et la voix se fait plus retentissante et plus
implorante; il distingue les paroles qu’elle gémit:
--Ne meurs pas, mon petit, ne meurs pas!...
--Ne meurs pas, mon petit, ne meurs pas! supplie la forêt anxieuse qui
dévale aux flancs des massifs.
Hiên le Maboul n’entend plus la voix de la mer et de la forêt: le rire
aigu de Maÿ emplit ses oreilles. Il court; le voilà devant la baie où
ruissellent les traînées de clarté lunaire, pareilles à des essaims de
poissons volants qui bondiraient hors de l’eau phosphorescente. Et les
voix que renforce le vent se font plus impératives. Hiên comprend
vaguement que l’eau ne voudra pas de lui, et, d’ailleurs, une idée
nouvelle lui vient: il se pendra aux branches du banyan qui est devant
la case du sergent Cang.
Il se hâte vers la mort, talonné par l’invisible mal, talonné aussi par
la peur de voir apparaître derrière le panache des aréquiers les reflets
roses de l’aube.
Voici le camp. La sentinelle dort dans sa guérite. C’est Nho; il ronfle
paisiblement, accroupi sur la planche, le mousqueton entre les jambes et
la tête inclinée sur l’épaule.
Dans la case de Maÿ, pas une lumière, pas un souffle. Qu’importe Maÿ, du
reste? Hiên a poussé contre le tronc centenaire le billot de teck qui
sert aux femmes des tirailleurs à fendre leur bois. Il déroule sa longue
ceinture de laine rouge, la jette par-dessus une grosse branche et la
noue solidement.
Il a bien calculé: debout sur le billot, son menton affleure la boucle
du nœud coulant. Il introduit sa tête dans la boucle, se penche, pousse
du pied le morceau de bois qui se dérobe et roule. La courte lutte
commence qui précède le grand repos.
La mer et la forêt sanglotent.
* * * * *
Ainsi finit Hiên le Maboul qui voulut vivre comme les autres hommes.