--VALENTINE--
Ceci, chers lecteurs, serait un conte difficile à dire, si vous n'étiez
pas là pour nous aider, tous tant que nous sommes, quand la tâche
devient trop délicate. N'est-ce pas à vous qu'on doit la suave figure
de Mignon, non décrite par le poëte? N'avez-vous pas dessiné Laure
et Béatrix d'après votre rêve, et Ariel d'après votre fantaisie?
N'avez-vous pas travaillé, pour la moitié au moins, aux romans de
Boccace et à ceux de La Fontaine, et n'êtes-vous pas toujours là
pour donner le fameux _ut_ à la place de Gueymard et à la place de
Tamberlick? Cet _ut_ (qu'on ne s'y trompe pas!) sort bien moins de leurs
gosiers que de vos poitrines, et quand Paganini jouait du violon avec
une canne, c'était avec votre canne. Aidez-moi donc à marcher dans mon
sentier si étroit, entre des abîmes! car j'entreprends une rude affaire;
je veux faire passer sous vos yeux le profil indécis de la trop célèbre
VALENTINE: mais... ne le fallait-il pas?
Partout où l'on prononce le nom de Valentine, que ce soit sous les
poutres sculptées et dorées ou sous les plafonds blancs et nus, on
entend s'éveiller et murmurer un essaim de souvenirs poignants, comme
des démons qui fouetteraient l'air de leurs ailes. Parmi les assistants,
les uns essuient une de ces larmes brûlantes qui creusent des rides
sur le visage, les autres portent la main à leur poitrine comme pour y
étancher le sang d'une blessure encore ouverte; ceux-ci tressaillent,
ceux-là baissent vers la terre des regards pleins de regrets et de
honte. Car Valentine a été de moitié dans tous les amours qui tuent la
foi et la jeunesse de l'âme, et les lustres de toutes les orgies ont
baigné son front d'une lumière blafarde, et, depuis sept ans, il n'y a
pas eu un verre empli de vin par des mains tremblantes et pâlies
dans lequel elle n'ait trempé sa chevelure. L'Agonie la salue avec un
sourire, et le râle des mourants lui dit: ma soeur! car elle s'appelle
Démence et elle s'appelle Luxure, et les innombrables baisers qui ont
à peine effilé les doigts de cette Omphale auraient suffi à user
les degrés de granit qui mènent aux vestibules des palais. Goules et
vampires se contenteraient de boire pour se réchauffer le jeune sang
de vos veines; mais Valentine boit ce rayon de lumière et de flamme que
Dieu a mis sur les visages humains comme le signe de leur race, et elle
les laisse pareils à ces oranges qu'une femme capricieuse a déchiquetées
entre ses lèvres. Plus dangereuse, en effet, que l'innocente et naïve
Marco, elle a absorbé plus de Raphaëls que l'armée de Sambre-et-Meuse
n'a usé de paires de souliers, et ses amours ressemblent à ces troupes
de grands Anges en armes qui planent au-dessus d'un champ de bataille
jonché de cadavres. Elle disperse l'or comme le vent d'automne disperse
les feuilles mortes. Honneur, vertu, le respect de la patrie, l'amitié
sainte, la vénération filiale, au souffle de Valentine tout tombe en
cendres dans les coeurs desséchés et brûlés. Le jeune homme égorge pour
elle son avenir et l'avenir des siens; et sous la bise de janvier, le
père de famille se promène sous la fenêtre de Valentine, serrant entre
ses mains la dot de ses filles qu'il vient de voler. Le fils de son
portier, enfant de treize ans, est amoureux d'elle et vole sa mère pour
lui envoyer des bouquets de camellias.
Surtout, souvenez-vous qu'il s'agit ici des Parisiennes, et n'allez pas
commettre la faute de vous figurer Valentine sous les traits effroyables
et magnifiques d'une belle Furie, secouant des chevelures de serpents
et des torches flamboyantes. Valentine est jeune et jolie, elle a l'air
décent et distingué, parfaitement élégant et assez honnête. Les bandeaux
lisses, à rouleaux revenant pardessus, emploient à merveille ses
cheveux bruns; ses yeux noirs, grands, noyés et étonnés, son nez presque
régulier, ses lèvres où le minium n'a pas été épargné et dont les coins
sont heureusement coupés, et sa prestance déjeune première s'arrangent
à souhait avec les chiffons de Laure et de Palmyre et avec les
extravagances des dentelles. Enfin, Valentine, _qui touche un peu du
piano_, a surtout un vrai talent pour le style épistolaire et personne
n'écrit mieux qu'elle la fameuse lettre: «Mon cher bien-aimé, il est
trois heures du matin et je m'éveille toute triste. Tu sais comme ta
Valentine devine ce qui te touche. Il me semble que tu dois souffrir,
et, par je ne sais quel pressentiment, je sens que quelque chose
t'afflige en ce moment même. Rassure tout de suite celle dont tu es la
seule vie.....» Maintenant voici son histoire:
Valentine passe pour la fille naturelle de ce vicomte de Perthuis,
dont les excentricités occupaient si fort les nouvellistes de la
Restauration, et qui mérita plus que jamais sa réputation en avantageant
d'une grande fortune cette enfant, dont la paternité lui était fort
contestée par les événements eux-mêmes. Le vicomte de Perthuis mourut
de la goutte comme Valentine entrait dans sa seizième année, et la jeune
fille se trouva du même coup riche et tout à fait libre, car sa mère, la
célèbre comédienne Madeleine Verteuil, dont les succès avaient pu tenir
en échec pendant quelques années ceux de madame Menjaud et ceux de
mademoiselle Mars, n'était plus alors qu'une coquette surannée, retirée
du théâtre et accaparée par le culte des perruches. N'ayant pu assembler
deux idées au temps de sa gloire, elle était trop occupée alors à relire
dans les almanachs des Muses et des Grâces les madrigaux qui avaient
célébré sa jeunesse, pour faire la moindre attention à sa fille.
D'ailleurs mademoiselle Madeleine Verteuil avait été nourrie dans les
principes de l'ancien théâtre et avait professé dans sa vie la plus
grande indulgence pour les amourettes et pour «_tout ce qui relève de la
galanterie_.»
Logiquement, Valentine aurait donc dû se laisser voler son coeur et le
reste par le premier maître de clavecin un peu hardi; mais le hasard
en décida tout autrement. Elle éprouva un amour sérieux pour un jeune
officier nommé Emile Levasseur, âme candide et loyale dans un corps de
bronze, et cette passion promenée pendant trois mois au milieu de toutes
les fêtes et de toutes nos campagnes verdoyantes, fut une des plus
aimables élégies parisiennes de l'été de 1857. Emile partait pour
rejoindre son régiment à Saumur, et devait solliciter le plus tôt
possible un nouveau congé pour revenir conclure son mariage avec
Valentine.
Souvent celle-ci redisait en longues confidences à son amie intime
Mariette (que nous avons depuis applaudie au théâtre du Vaudeville)
toute l'extase dont son âme débordait.--«Oh! chère Marie,
s'écriait-elle, s'il fallait perdre mon Émile, je mourrais, car par
qui serais-je aimée ainsi avec la confiance d'un enfant et avec cet
ineffable tendresse? Il me semble que son souffle est ma vie, et je
voudrais passer des heures à le contempler à genoux!»
Aussi mademoiselle Mariette fut-elle assez vivement étonnée de
ce qu'elle vit de ses yeux, un mois juste après le départ d'Émile
Levasseur. C'était, je crois, à un bal d'artistes, chez mademoiselle
Léontine Berlin, rue Tronchet. Suffoquée par la chaleur et toute
déchevelée à la suite d'une valse très-ardente, Mariette avait cherché
seule un petit boudoir où elle voulait se remettre un peu et rarranger
ses belles boucles de cheveux d'or. Elle croyait bien sincèrement ne
trouver personne dans cette oasis de soie de la Chine, mais elle avait
compté sans le poëte Henri B... qui était occupé là à dire les plus
jolies choses du monde, tout en soutenant une jeune fille à demi
renversée et pâmée dans ses bras. Mais quel fut l'étonnement de Mariette
en reconnaissant la fille de mademoiselle Verteuil!
Henri B... s'était esquivé en homme habile à ménager les transitions.
Valentine tomba en pleurant et en sanglotant dans les bras de son amie,
et la couvrit longtemps de baisers et de larmes avant de pouvoir parler.
--«Écoute, Marie, lui dit-elle enfin, tu me méprises! apprends donc mon
affreux secret! Tu as entendu parler comme moi de femmes au sang glacé,
dont l'esprit et l'imagination seuls vivent, mais dont le coeur ne
palpite jamais, et qui restent de marbre sous les baisers. Eh bien! je
sens que je suis une de ces femmes. Oui, je crains d'être une d'elles,
et cette idée me remplit d'épouvante. Lorsque Émile était là près de
moi et qu'il tenait mes mains dans les siennes, quand ses lèvres
effleuraient mon front, ma pensée s'en est allée en mille rêves
délicieux, mais aucun frisson n'a passé dans mes veines, mon coeur n'a
pas battu, je n'ai pas senti mes mains moites et brûlantes. Moi qui aime
Émile à lui donner une à une toutes les gouttes de mon sang, suis-je
condamnée, lorsqu'il m'aura nommée sa femme, à n'apporter dans ses bras
qu'un cadavre insensible?
»Je le saurai demain.
--»A ce prix? demanda Mariette.
--»A tout prix! dit Valentine, qui, à ce moment-là, fit entrevoir dans
un regard l'implacable résolution qu'elle devait montrer depuis. Ce
poëte décrit trop bien les joies de l'amour pour ne pas les connaître.
Il me conduira dans le paradis enchanté, et alors je saurai bien me
purifier d'avoir été infidèle! et je ne sentirai plus cette douloureuse
terreur d'apporter mon désespoir en dot à celui que j'aime.»
Le lendemain Mariette volait chez Valentine.
--«Eh bien? fit-elle en l'interrogeant avec anxiété.
--»Eh bien! dit Valentine, je suis une statue et rien ne vit en moi;
mon coeur est comme celui des dieux. Mais si quelqu'un peut l'animer,
je trouverai celui-là, dusse-je le chercher comme un grain de sable au
milieu des grains de sable de la mer!
--»Oh! murmura Mariette, je te vois perdue. Pleure plutôt ta faute
amèrement, et rappelle Émile. Sois sa femme et vis de l'amitié de cet
honnête homme.»
Valentine secoua sa noire chevelure.
--» Laisse-moi, dit-elle, l'amitié n'est pas assez pour moi. Y
songes-tu! me sentir, image de pierre, pressée entre des bras vivants et
que j'adore! voir ses transports et ne pas les partager! ce serait
trop souvent mourir! Non, je m'abandonne à ma destinée, et si jamais ce
simulacre est vivant, si cette neige s'anime, il faudra bien qu'Émile me
pardonne, dusse-je m'ensevelir cinq ans dans un couvent avant de toucher
sa main, dusse-je marcher nue sous les pluies du ciel pour laver mes
fautes!»
Et Valentine l'a fait comme elle le disait. Fouettée par le vent de
sa folie, elle a commencé sa course furieuse et insensée à travers le
monde.
Un jour, tout Paris était agenouillé devant le grand pianiste qui prête
sa passion aux touches imbéciles.--«Oh! se disait Valentine, ce génie
fait vivre le bois et l'ivoire, il éveille dans ce coffre ridicule des
torrents d'harmonie, des larmes, mille douleurs poignantes, tout un
monde! Ne saura-t-il pas me faire tressaillir comme ces cordes de laiton
et ces morceaux d'ébène? Il transfigure la matière inerte; celui-là
saura le mot que je cherche.»
Mais le pianiste ne le savait pas.
Ou bien elle pensait: «Cet ingénieur a jeté des ponts d'un rocher à
l'autre sur un océan irrité et sauvage; il sait dompter la nature et
faire l'impossible!» Elle se disait: «Ce statuaire a surpris le secret
de la vie! Ce comédien a l'art de faire frissonner les nerfs par sa voix
émue et sympathique! Ils trouveront la femme cachée en moi.»
Mais tous ces enchanteurs continuaient à faire leurs prodiges, sans
pouvoir conjurer la malédiction céleste.
Elle allait au matin dans le grenier où l'on est si bien à vingt ans, et
où il y a trois pieds d'un vers charbonnés sur le mur! Elle accrochait
son châle à la fenêtre en guise de rideau, et elle s'asseyait sur
l'humble couchette, et elle disait:--«Je suis Lisette! parle-moi de
l'amour et du printemps, et chante-moi des jeunes chansons!»
Elle disait aux soldats:--«Venez, que je vous verse du vin bleu sur la
table de la guinguette, et faites-moi voir comment vous embrassez la
Victoire avec vos mains franches et brutales!» Elle disait aux valets,
aux esclaves:--«Montrez-moi ce que valent vos révoltes, et s'il y a de
quoi s'enthousiasmer pour vos haines?» Elle suivait les saltimbanques,
les déshérités de l'art, pour savoir si on peut s'enivrer de pauvreté
et de grand air en mirant tous les soleils dans le miroir des paillettes
vagabondes! D'autres fois, elle achetait des palais, et à tous les
murs elle faisait percer des fenêtres pour y jeter son or et l'or des
vieillards empressés autour d'elle, et l'or des jeunes gens asservis
à ses caprices, l'or du Vice, l'or de l'Usure, le trésor du riche,
l'épargne du pauvre! Mais toujours son coeur restait immobile dans sa
poitrine.
Et voici quelle fut la plus grande démence de Valentine: elle pensa que
peut-être elle trouverait dans un mariage bien bourgeois et bien calme,
entre le pot-au-feu et le livre de cuisine, ce que lui avaient refusé
les fantaisies effrénées! «Sans doute, dit-elle, la fleur bleue de
l'Idéal fleurit dans quelque champ paisible, à l'ombre de la modeste
haie d'aubépine, et non pas dans les forêts luxuriantes, au bord des
grands lacs, sous les guirlandes de lianes et les architectures de
feuillage.» Et, à la grande joie de sa mère, Valentine se maria avec
M. Anacharsis, riche fabricant de Chemins de la Croix et d'objets
religieux; établi rue Cassette. Elle se mit à raccommoder les
chaussettes avec frénésie, et à écrire sur le livre de cuisine, en
comptes de menues dépenses, la valeur des oeuvres complètes de Voltaire!
Elle fit une orgie de vie bourgeoise, occupée du linge, du comptoir,
donnant des ordres, faisant des conserves, recevant le soir de vieux
voisins qui venaient jouer au boston à un sou la fiche. Hélas! vains
efforts! Aucune fleur bleue ne s'épanouit au souffle de cette brise
domestique, et madame Anacharsis resta, comme Valentine, une statue.
Alors elle jeta son bonnet par-dessus les moulins! Il y eut madame
Anacharsis infidèle, quittant son mari, le perdant, le retrouvant,
cherchant à connaître les âpres saveurs de ces fruits défendus
que croquent à belles dents les épouses fugitives. Il y eut madame
Anacharsis donnant à ses amoureux des alliances de mariage, et allant
faire bénir à Greetna-Green ses unions adultères. Puis les voyages!
La Suisse et l'Italie vues en compagnie d'un jeune Anglais aux cheveux
dorés ou d'un féroce Brésilien, qui sait si bien dire: «Si jamais tu
me trompes, je te tuerai!» Valentine a bu la neige des torrents, elle
a laissé bondir sur son sein les cascades échevelées, elle a frappé
du poing les rocs et mordu l'écorce des arbres en criant à toute cette
nature: «Dis-moi ton secret!» Ce secret, elle l'a demandé aux noires
forêts, aux grottes obscures où pendent les stalactites, aux fleuves
immenses, aux villes, aux basiliques, à la vieille Venise endormie en
son linceul! Mais la Nature a gardé son secret pour elle et pour les
hommes de bonne volonté, et madame Anacharsis, ivre et folle, à
continué à faire la joie du Paris folâtre en promenant son éternelle
interrogation des agents de change aux poëtes lyriques et des princes
russes aux marchands de peaux de lapin, et elle se console en lisant
_Lélia_.
Émile Levasseur, qui a quitté le service, et qui, lui aussi, est devenu
fou de désespoir, a joué à la Bourse par dépravation et y gagne des
millions dont il ne sait que faire. Vingt fois il a voulu arracher
Valentine à son affreuse vie et l'a suppliée à genoux d'accepter le
pardon qu'il lui offrait avec une résignation abominable et sublime.
Mais madame Anacharis est du moins restée fidèle à son rêve de jeune
fille. Elle a tout traîné dans le ruisseau des rues, excepté son premier
et son seul amour, et d'ailleurs elle ne renonce pas encore à vivre!
Parfois, elle s'extasie pendant de longues heures sur le roman de madame
Beecher Stowe et se demande si, parmi cette race noire, opprimée et
héroïque au dire de l'illustre écrivain, il n'y a pas quelque Othello
dont la lèvre lippue échaufferait son COEUR DE MARBRE.
Mais apaise-t-on la soif des damnés lors même qu'on leur fait boire
toute l'eau de la pluie et toute l'eau des fleuves? Toujours, toujours
les Euménides chassent devant elles, en les meurtrissant à coups de
sanglantes vipères, tout un troupeau de victimes furieuses, marquées
au front pour la Démence et pour le Crime. Attachés à leurs flancs, un
vautour leur mord le foie, un taon avide le dévore, et l'ouragan qui
fouette leurs visages aveuglés, les empêche d'entendre les gémissements
plaintifs, les doux sanglots et le chant consolateur des Océanides.