LA MAÎTRESSE QUI N'A PAS D'AGE

--HENRIETTE DE LYSLE--

En relisant Balzac, et en voyant avec quelle insistance ce grand

historien a fait de Paris et de la Province deux mondes absolument

divers, aussi différents et aussi éloignés l'un de l'autre que Jupiter

et la Lune, les provinciaux se frottent aujourd'hui les mains et

secouent la tête en souriant.

«Bien, disent-ils, pour l'époque ancienne que décrivait le poëte de _La

Comédie humaine_, pour ces rapides années de la Restauration, envolées

aussi loin de nous déjà que ces âges où la reine Berthe filait, et où,

comme dans la _Gabrielle_ de M. Emile Augier, la suprême vertu d'une

femme du monde était de raccommoder les chaussettes! Mais nous,

aujourd'hui! regardez nos champs et nos villes. Nous connaissons comme

vous le linge à bon marché, le vin à bon marché et les objets d'art en

zinc! Comme le premier Parisien venu, nous savons nous faire de faux

mobiliers artistiques avec de faux meubles de Boule et de fausses

marqueteries, et marier le faux damas antique avec le noyer et le chêne

sculptés par des charpentiers! Nos femmes elles-mêmes ne font plus

étinceler et ondoyer autour d'elles ces charivaris d'étoffes brillantes

qui les faisaient ressembler à des potées de fleurs écloses sous les

brosses d'Hippolyte Ballue ou de Narcisse Diaz. Bien plus, nous avons

renoncé à la bijouterie du Palais-Royal et aux cannes à pommes de

turquoises! Nous faisons des _mots_ d'après _Le Piano de Berthe_ et

_La Vie de Bohême_, et, depuis les chemins de fer, on voit, sur les

enseignes de nos marchands, des lettres qui n'ont pas été, comme

autrefois, peintes par des charcutiers. De sorte que Paris est devenu

province et que la Province est devenue Paris, et cela pour toujours,

et décidément, et si bien qu'en nous voyant passer tous vêtus de noir,

provinciaux et Parisiens, on ne sait plus si c'est la Maison-d'Or qui

est à Carpentras, ou si c'est la Cannebière qui est le boulevard des

Italiens!»

Les provinciaux se trompent, et la province sera la province et Paris

sera Paris, _tant qu'entier le monde durera!_

Regardez bien, ici et là-bas, dans cette Chine non découverte encore

et dans cette Athènes luxuriante, ville de Périclès et d'Alcibiade, il

semble au premier abord que ces hommes-là et ces hommes-ci se livrent à

une occupation rigoureusement identique. Depuis l'heure où l'Aurore

aux ongles roses fait glisser sur leurs tringles d'or les portières de

l'Orient, jusqu'à cette heure enchantée où la Concepcion Ruiz lance son

dernier entrechat et son dernier sourire, tous ces mortels ont l'esprit

tendu vers le même point. Ils tentent de gagner, d'acquérir, de

trouver, de mendier, de déterrer, de décrocher, de gratter, d'empoigner,

d'entasser, d'empiler l'or, l'argent, le cuivre monnoyé, les billets

de banque, les bons au porteur, les coupons d'action, les promesses

d'action, les coupons de rente, les créances, les titres, les valeurs,

les champs de blé, les arpents de forêts, les vergers, les jardins, les

coteaux de vignes, les droits d'auteur et le laurier d'or, le prix de la

copie et le salaire du travail manuel, tout ce qui se vend, tout ce qui

se place, tout ce qui s'escompte, tout ce qui se négocie et ce qui se

monnoie, depuis les millions de l'Usure jusqu'aux quatre sous de la

Poésie lyrique, depuis les baisers de la Torpille, qui valent mille écus

la pièce, jusqu'aux paillettes d'Arlequin, qui se vendent vingt-cinq

sous le mille au passage de l'Ancre!

Tous s'appliquent à devenir riches. Et puis? Et puis, rien. Seulement,

voici justement le point important et la différence capitale, cette

Chimère aux ailes chatoyantes, si désespérément poursuivie dans une

chasse enragée; la divine et céleste Opulence que deviendra-t-elle entre

les mains de celui qui parviendra à accrocher un mors de diamant dans sa

bouche sanglante? Aura-t-elle là-bas ou ici la même destinée? Voilà où

l'erreur serait grossière!

En province, la richesse est le but; à Paris, elle est le moyen. En

dehors des fortifications, on s'enrichit pour pouvoir dire: «Mes forêts,

mon château, mes vignes!» A Paris, ce qu'on veut pouvoir dire, c'est...

mais ceci demande une autre explication.

O spectateur de ce beau drame shakspearien aux cent actes appelé la

Vie Parisienne, Paris vous trompe et se trompe lui-même! Vous le croyez

occupé de chanter, de penser, de travailler, de rebâtir ses palais, de

tendre des fils électriques dont l'autre bout ira s'attacher sur les

bords du Mississipi, à quelque pont de palmiers et de lianes? Paris ne

songe pas à tout cela. Il n'a qu'une pensée, il n'a qu'un rêve, il n'a

qu'une idée fixe.

Paris, écoutez, je n'en rabattrai rien! Paris tout entier vit dans une

folie ardente, inguérissable, féconde, sublime, nourrice d'oeuvres et

d'efforts: la folie de l'Amour.

Être aimé, aimer au milieu du luxe, tel est l'Idéal auquel sont gaiement

sacrifiées toutes ces existences que broie l'impitoyable meule du

Travail incessant. A Paris, derrière le milieu qu'on ambitionne, il y

a toujours une figure de femme qui sourit et qui vous appelle avec le

geste délicieux des sirènes.

Dans les villas et dans les châteaux qu'on veut gagner au prix des

innombrables martyres de l'Art et de l'Industrie, d'avance on dresse

pour elle un berceau de feuillage et un banc de verdure! D'avance, dans

le boudoir où doivent marcher ses pieds délicats, on étend sous ses pas

les tapis d'Aubusson, et on cloue sur le mur les soieries de la Chine

aux mille oiseaux!

Ici les femmes savent comme nous quel est le but de la vie. A Paris

seulement, elles sont déesses, adorées bien plutôt qu'aimées, et aussi

elles ont la confiance et le respect de leur divinité. Sans cesse

embellies et lavées à l'immortelle Jouvence, elles osent s'aimer

elles-mêmes, et tâchent de gravir marche à marche l'escalier de cristal

de la Perfection.

Et, pour nommer un chat un chat, voilà pourquoi l'homme qui possède,

soit à titre de mari, soit à titre d'amant, une vraie femme, envié,

admiré, célébré, haï, chansonné, traîné dans la boue et porté aux nues,

est ici un personnage comme le savant, comme le millionnaire, comme le

grand poëte, et plus que ces gens-là ensemble, puisqu'il se promène en

pantoufles dans l'Eldorado qu'ils entrevoient à peine entouré de fossés

et fermé de grilles, là-bas, là-bas, au bout de leur route.

Ne vous étonnez donc pas de la prodigieuse célébrité arrivée en un

jour à un brave garçon nommé Pierre Buisson, dont le nom était resté

parfaitement obscur, malgré d'assez beaux travaux littéraires et

scientifiques, car sa maîtresse, Henriette de Lysle, fut le parangon

même de la beauté, de la grâce et de l'élégance, admirable à faire

douter si les soleils se promenaient dans la rue?

Svelte et fière, hardie et chaste, la pâleur dorée de ses beaux traits

s'harmonisait avec sa riche et soyeuse chevelure blonde, ses sourcils

noirs ordonnaient et son sourire de reine était doux, et quel spectacle

lorsqu'elle baissait ses paupières et qu'on pouvait admirer dans leur

longueur ses cils bruns démesurés! Son cou et ses mains, ceux de la

Polymnie; sa voix, une musique! et en voyant ses pieds nus, aucun

cordonnier n'aurait pu affirmer qu'ils eussent jamais été chaussés!

Riches tous deux, Pierre et Henriette, je ne crois pas qu'il y ait

jamais eu sur la terre un pareil bonheur. Elle pouvait chanter Auber et

jouer du Mozart, elle était spirituelle, elle comprenait tout, même elle

savait lire et elle ne faisait pas de fautes d'orthographe! Pourtant,

comme le sybarite est toujours couché sur une feuille de rose, Pierre

s'inquiétait un peu d'admirer chez son amie une ineffable sérénité et

une pureté de gestes pour ainsi dire musicale, dont rien, chez aucune,

femme, n'avait pu lui donner l'idée, car il semble qu'il ait dû

falloir mille ans pour apprendre ainsi à imiter naturellement le calme

harmonieux des statues: mais Henriette avait la jeunesse d'un lys!

Toujours reçu chez Henriette, Pierre Buisson s'affligeait souvent

qu'elle n'eût jamais voulu franchir le seuil de son logement de garçon.

Une fois il eut à faire un voyage de quatre jours, et, à son retour,

il trouva madame de Lysle l'attendant chez lui au coin du feu. Pendant

l'absence de Pierre, elle avait fait installer et meubler chez lui une

salle de bains et un cabinet de toilette absolument pareils à ceux qu'il

admirait, dans l'appartement d'Henriette; et, depuis lors, elle vint

toutes les fois qu'il l'en pria.

Henriette avait la douce respiration d'un enfant et dormait avec la

grâce immobile des toutes jeunes filles. Son souffle était si doux et

ses mouvements si ailés, qu'un homme endormi ne pouvait s'apercevoir

qu'elle s'éveillât; pourtant, je ne sais par quel indicible instinct,

Pierre eut le sentiment qu'il était toujours seul à ces premières

heures du matin où l'âme lutte entre la mort et le réveil, et qu'alors

Henriette n'était plus auprès de lui. Mais cette impression ne se

formula pas, et d'ailleurs, noyé dans le ciel des anges, il n'y avait de

place en lui pour aucune pensée.

Donc, une si rare félicité fit émeute dans Paris. On en parla, on

en cria, tout le monde embrassait Pierre Buisson dans l'espoir de

l'étouffer; on lui prêtait de l'argent de force, quoiqu'il n'en eût

pas besoin, et je crois que s'il se fût promené la nuit dans une forêt,

fût-ce au bois de Boulogne, il aurait été égorgé comme un loup ou

empoisonné comme un chien.

Par un soir de juin, il y a deux ans de cela, une société toute

parisienne était réunie dans le parc du château que M. V... occupait

alors à Auteuil; des dames charmantes d'abord, puis M. Achille B..., M.

Nestor R..., M. S...-B..., le comte Horace de V..., Adolphe A..., Paul

S..., René, et j'en passe. Comme Pierre Buisson était le lion du moment,

et comme sa liaison était le plus grand succès parisien depuis _La

Dame aux Camélias_, tout le monde louait à l'envi Henriette de Lysle,

celui-ci décrivant ses pieds comme un statuaire, celui-là racontant sa

voix de brise et de lyre, cet autre arrangeant en poëme de prose parlée

le poëme de ses ajustements et de sa parure.

On était dans une telle veine de phrases heureuses que chaque convive

enivrait tous les autres; on se serait cru dans ces féeries où les

lèvres laissent tomber des pierres précieuses; seulement on voyait la

bouche de Nestor R... se plisser de ce sourire fin qui court sur ses

lèvres au moment où il va lancer un de ces traits qui restent vingt ans

dans la blessure, et on en avait peur.

En effet, il prit son air bonhomme et fit des ronds sur le sable avec sa

canne, et, comme on célébrait avec plus d'enthousiasme encore Henriette

belle, Henriette majestueuse et pleine de grâce, Nestor R... baissa les

yeux et demanda comme négligemment:

--«QUEL AGE A-T-ELLE?»

A ce mot, il sembla que tout le monde s'éveillait; il se fit un affreux

silence.

Pierre Buisson crut sentir qu'on lui mordait le coeur; il devint pale

comme un linge, un nuage de sang passa devant ses yeux. Il s'évanouit,

et fut heureusement secouru par le docteur L... qui se trouvait là;

puis, revenu à lui, il se sauva, à pied et comme un fou, sur la route de

Paris.

A présent, il songeait, il comprenait tout, une lumière terrible s'était

faite en lui. Il embrassait d'un coup d'oeil idéal toute la beauté

d'Henriette, et recommençait à se poser à lui-même l'implacable

question: «Quel âge a-t-elle?» La vie de la femme est comme une

perpétuelle enfance, et le jour où sa beauté arrive à être parfaite,

elle commence déjà à se dégrader. Même au moment où elle voit son

ouvrage se détruire, la Nature ne renonce jamais à ce travail de

perfectionnement qu'elle fait sur toutes ses créatures. Ce sont les

mains qui de jour en jour se précisent, c'est une rougeur vermeille qui

disparaît pour laisser plus pur un méplat d'ivoire; c'est la chevelure

qui se replante mieux et s'arrange à l'air du visage. Chez Henriette,

rien de tout cela! Elle est accomplie comme la Vénus de Cléomène et

comme Ninon de Lenclos à son dernier amour, achevée comme une fleur,

polie comme une pierre précieuse. Doute effroyable: Quel âge a-t-elle?

L'histoire de Pandore est l'histoire de toutes les boîtes qu'on ne

doit pas ouvrir. Vous devinez les luttes, les remords, les paradoxes où

s'égara Pierre Buisson, et qu'un jour enfin, à force de lassitude et de

haine contre lui-même, au moment où Henriette cachait sa belle tête sur

le sein de ce lâche amant, un démon lui arracha les paroles coupables,

et qu'il balbutia à voix basse, comme un assassin, ces mots qui en

passant lui brûlèrent les lèvres: «Je voudrais savoir ton âge!»

Tel sans doute le dieu Amour cria de douleur en s'éveillant sous la

goutte d'huile brûlante de Psyché; pareille à une lionne blessée et à

une femme insultée, Henriette s'arracha des bras de Pierre en poussant

un grand cri de désespoir et d'amour trompé, un cri tel que la grande

Rachel aurait seule pu le retrouver dans ses délires. Et elle s'enfuit.

Quinze jours après, comme Pierre Buisson, assis sur un divan, cachait

sa tête dans ses deux mains, son domestique lui remit un paquet

soigneusement cacheté. L'adresse était écrite de la main d'Henriette

de Lysle; l'enveloppe ne contenait qu'un papier: l'acte de naissance

d'Henriette de Lysle.

Pierre leva les bras au ciel.

--«Oh! murmura-t-il, c'était donc vrai!

--»Eh bien! oui, dit en entrant la gentille et pimpante Naïs, elle a cet

âge-là! Vous le savez: vous voilà heureux! Sans compter que vous avez

tout à fait agi comme un imbécile, en sacrifiant votre vie au spectre

d'une ombre et à l'écho d'un murmure! Et qui vous consolera? Ni moi ni

d'autres, car on ne console pas d'une Henriette! Tenez, j'ai vingt-trois

ans, et vous le savez. Eh bien! voici des rides, voici des cheveux qui

s'éclaircissent; mais Henriette était, non pas une jeune femme, mais la

Jeunesse même! Sculpteur et statue, elle s'était faite divine après que

Dieu l'avait faite belle! Celui qui a dit le premier: _On a l'âge qu'on

parait avoir_, a dit là une grande naïveté; il fallait écrire en lettres

d'or: _On a l'âge qu'on a la puissance et la vertu de se donner_. Mais

vos coeurs battent pour des papiers timbrés! Pourquoi n'allez-vous pas

aussi demander à Lamartine s'il ne se sert pas d'un _Dictionnaire des

rimes?_ Car vous voulez tout savoir! Eh bien! sachez donc ce que faisait

Henriette quand vous ne la sentiez pas à vos côtés: à quatre heures du

matin, en janvier, comme Diane de Poitiers, elle se baignait dans l'eau

froide, pour rendre sa beauté pure et immortelle.»

Pierre Buisson a vendu au bouquiniste du passage des Panoramas ses

livres, ses chères éditions de prix aux reliures princières, et

maintenant il vit dans le cabinet de toilette qu'Henriette avait fait

faire chez lui; là, silencieux, les yeux fixés sur les peignes d'écaille

et d'ivoire qui ont touché la chevelure de son amie, et sur les blondes

éponges qui lui donnaient le baiser glacé des eaux vives, il tâche

d'apprendre la Sagesse.

V

Les parisiennes de Paris · 第 12 / 53 题