DES PREMIERS DÉVELOPPEMENS DU JEUNE SAUVAGE DE L'AVEYRON.

Un enfant de onze ou douze ans, que l'on avait entrevu quelques années

auparavant dans les bois de la Caune, entièrement nud, cherchant des

glands et des racines dont il faisait sa nourriture, fut, dans les mêmes

lieux, et vers la fin de l'an 7, rencontré par trois chasseurs qui s'en

saisirent au moment où il grimpait sur un arbre pour se soustraire à

leurs poursuites. Conduit dans un hameau du voisinage, et confié à la

garde d'une veuve, il s'évada au bout d'une semaine, et gagna les

montagnes, où il erra pendant les froids les plus rigoureux de l'hiver,

revêtu plutôt que couvert d'une chemise en lambeaux, se retirant pendant

la nuit dans les lieux solitaires, se rapprochant, le jour, des villages

voisins, menant ainsi une vie vagabonde, jusqu'au jour où il entra de

son propre mouvement dans une maison habitée du canton de Saint-Sernin.

Il y fut repris, surveillé et soigné pendant deux ou trois jours;

transféré de là à l'hospice de Saint-Afrique, puis à Rhodez, où il fut

gardé plusieurs mois. Pendant le séjour qu'il a fait dans ces différens

endroits, on l'a vu toujours également farouche, impatient et mobile,

chercher continuellement à s'échapper, et fournir matière aux

observations les plus intéressantes, recueillies par des témoins dignes

de foi, et que je n'oublierai pas de rapporter dans les articles de cet

Essai, où elles pourront ressortir avec plus d'avantage[4]. Un ministre,

protecteur des sciences, crut que celle de l'homme moral pourrait tirer

quelques lumières de cet événement. Des ordres furent donnés pour que

cet enfant fût amené à Paris. Il y arriva vers la fin de l'an 8, sous la

conduite d'un pauvre et respectable vieillard, qui, obligé de s'en

séparer peu de tems après, promit de revenir le prendre, et de lui

servir de père, si jamais la Société venait à l'abandonner.

[4] Tout ce que je viens de dire, et ce que je dirai par la suite, sur

l'histoire de cet enfant, avant son séjour à Paris, se trouve

garanti par les rapports officiels des citoyens Guiraud et Constant

de Saint-Estève, commissaires du Gouvernement, le premier près le

canton de St-Afrique, le second près celui de St-Sernin, et par les

observations du citoyen Bonaterre, Professeur d'histoire naturelle à

l'école centrale du département de l'Aveyron, consignées très en

détail dans sa _Notice historique sur le Sauvage de l'Aveyron_,

Paris an 8.

Les espérances les plus brillantes et les moins raisonnées avaient

devancé à Paris le _Sauvage de l'Aveyron_[5]. Beaucoup de curieux se

faisaient une joie de voir quel serait son étonnement à la vue de toutes

les belles choses de la capitale. D'un autre côté, beaucoup de

personnes, recommandables d'ailleurs par leurs lumières, oubliant que

nos organes sont d'autant moins flexibles, et l'imitation d'autant plus

difficile, que l'homme est éloigné de la société et de l'époque de son

premier âge, crurent que l'éducation de cet individu ne serait l'affaire

que de quelques mois, et qu'on l'entendrait bientôt donner sur sa vie

passée, les renseignemens les plus piquans. Au lieu de tout cela, que

vit-on? un enfant d'une malpropreté dégoûtante, affecté de mouvemens

spasmodiques et souvent convulsifs, se balançant sans relâche comme

certains animaux de la ménagerie, mordant et égratignant ceux qui le

contrariaient, ne témoignant aucune espèce d'affection à ceux qui le

servaient; enfin, indifférent à tout, et ne donnant de l'attention à

rien.

[5] Si par l'expression de _sauvage_ on a entendu jusqu'à présent

l'homme peu civilisé, on conviendra que celui qui ne l'est en aucune

manière, mérite plus rigoureusement encore cette dénomination. Je

conserverai donc à celui-ci le nom par lequel on l'a toujours

désigné, jusqu'à ce que j'aie rendu compte des motifs qui m'ont

déterminé à lui en donner un autre.

On conçoit facilement qu'un être de cette nature ne dût exciter qu'une

curiosité momentanée. On accourut en foule, on le vit sans l'observer,

on le jugea sans le connaître, et l'on n'en parla plus. Au milieu de

cette indifférence générale, les administrateurs de l'Institution

nationale des Sourds-Muets et son célèbre directeur n'oublièrent point

que la société, en attirant à elle ce jeune infortuné, avait contracté

envers lui des obligations indispensables, qu'il leur appartenait de

remplir. Partageant alors les espérances que je fondais sur un

traitement médical, ils décidèrent que cet enfant serait confié à mes

soins.

Mais avant de présenter les détails et les résultats de cette mesure, il

faut exposer le point d'où nous sommes partis, rappeler et décrire cette

première époque, pour mieux apprécier celle à laquelle nous sommes

parvenus, et opposant ainsi le passé au présent, déterminer ce qu'on

doit attendre de l'avenir. Obligé donc de revenir sur des faits déjà

connus, je les exposerai rapidement; et pour qu'on ne me soupçonne pas

de les avoir exagérés dans le dessein de faire ressortir ceux que je

veux leur opposer, je me permettrai de rapporter ici d'une manière

très-analytique la description qu'en fit à une société savante, et dans

une séance où j'eus l'honneur d'être admis, un médecin aussi

avantageusement connu par son génie observateur, que par ses profondes

connaissances dans les maladies de l'intellect.

Procédant d'abord par l'exposition des fonctions sensoriales du jeune

sauvage, le citoyen PINEL nous présenta ses sens réduits à un tel état

d'inertie, que cet infortuné se trouvait, sous ce rapport, bien

inférieur à quelques-uns de nos animaux domestiques; ses yeux sans

fixité, sans expression, errant vaguement d'un objet à l'autre, sans

jamais s'arrêter à aucun; si peu instruits d'ailleurs, et si peu exercés

par le toucher, qu'ils ne distinguaient point un objet en relief d'avec

un corps en peinture; l'organe de l'ouie insensible aux bruits les plus

forts comme à la musique la plus touchante; celui de la voix réduit à un

état complet de mutité, et ne laissant échapper qu'un son guttural et

uniforme; l'odorat si peu cultivé qu'il recevait avec la même

indifférence l'odeur des parfums et l'exhalaison fétide des ordures dont

sa couche était pleine; enfin l'organe du toucher restreint aux

fonctions mécaniques de l'appréhension des corps.

Passant ensuite à l'état des fonctions intellectuelles de cet enfant,

l'auteur du rapport nous le présenta incapable d'attention, (si ce n'est

pour les objets de ses besoins), et conséquemment de toutes les

opérations de l'esprit qu'entraîne cette première, dépourvu de mémoire,

de jugement, et d'aptitude à l'imitation, et tellement borné dans les

idées même relatives à ses besoins, qu'il n'était point encore parvenu à

ouvrir une porte ni à monter sur une chaise pour atteindre les alimens

qu'on élevait hors de la portée de sa main; enfin dépourvu de tout moyen

de communication, n'attachant ni expression ni intention aux gestes et

aux mouvemens de son corps, passant avec rapidité et sans aucun motif

présumable d'une tristesse apathique aux éclats de rire les plus

immodérés; insensible à toute espèce d'affections morales; son

discernement n'était qu'un calcul de gloutonnerie, son plaisir une

sensation agréable des organes du goût, son intelligence la

susceptibilité de produire quelques idées incohérentes, relatives à ses

besoins; toute son existence en un mot une vie purement animale.

Rapportant ensuite plusieurs histoires, recueillies à Bicêtre, d'enfans

irrévocablement atteints d'idiotisme, le citoyen _Pinel_ établît entre

l'état de ces malheureux, et celui que présentait l'enfant qui nous

occupe, les rapprochemens les plus rigoureux, qui donnaient

nécessairement pour résultat une identité parfaite entre ces jeunes

idiots et le _sauvage de l'Aveyron_. Cette identité menait

nécessairement à conclure qu'atteint d'une maladie, jusqu'à présent

regardée comme incurable, il n'était susceptible d'aucune espèce de

sociabilité et d'instruction. Ce fut aussi la conclusion qu'en tira le

citoyen _Pinel_, et qu'il accompagna néanmoins de ce doute philosophique

répandu dans tous ses écrits, et que met dans ses présages celui qui

sait apprécier la science du prognostic et n'y voir qu'un calcul plus ou

moins incertain de probabilités et de conjectures.

Je ne partageai point cette opinion défavorable; et malgré la vérité du

tableau et la justesse des rapprochemens, j'osai concevoir quelques

espérances. Je les fondais sur la double considération de la _cause_, et

de la _curabilité_ de cet idiotisme apparent.

Je ne puis passer outre, sans m'appesantir un instant sur ces deux

considérations. Elles portent encore sur le moment présent; elles

reposent sur une série de faits que je dois raconter, et auxquels je me

verrai forcé de mêler plus d'une fois mes propres réflexions.

Si l'on donnait à résoudre ce problême de métaphysique: _déterminer

quels seraient le degré d'intelligence et la nature des idées d'un

adolescent, qui, privé, dès son enfance, de toute éducation, aurait vécu

entièrement séparé des individus de son espèce_; je me trompe

grossièrement, ou la solution du problême se réduirait à ne donner à cet

individu qu'une intelligence relative au petit nombre de ses besoins et

dépouillée, par abstraction, de toutes les idées simples et complexes

que nous recevons par l'éducation, et qui se combinent dans notre esprit

de tant de manières, par le seul moyen de la connaissance des signes. Eh

bien! le tableau moral de cet adolescent serait celui du _sauvage de

l'Aveyron_; et la solution du problême donnerait la mesure et la cause

de l'état intellectuel de celui-ci.

Mais pour admettre encore avec plus de raison l'existence de cette

cause, il faut prouver qu'elle a agi depuis nombre d'années, et répondre

à l'objection que l'on pourrait me faire et que l'on m'a déjà faite, que

le prétendu sauvage, n'était qu'un pauvre imbécille que des parens,

dégoûtés de lui, avaient tout récemment abandonné à l'entrée de quelque

bois. Ceux qui se sont livrés à une pareille supposition, n'ont point

observé cet enfant peu de tems après son arrivée à Paris. Ils auraient

vu que toutes ses habitudes portaient l'empreinte d'une vie errante et

solitaire: aversion insurmontable pour la société et pour ses usages,

nos habillemens, nos meubles, le séjour de nos appartemens, la

préparation de nos mets; indifférence profonde pour les objets de nos

plaisirs et de nos besoins factices; goût passionné pour la liberté des

champs, si vif encore dans son état actuel, malgré ses besoins nouveaux

et ses affections naissantes, que pendant un court séjour qu'il a fait à

Montmorenci, il se serait infailliblement évadé dans la forêt, sans les

précautions les plus sévères, et que deux fois il s'est échappé de la

maison des Sourds-Muets, malgré la surveillance de sa gouvernante;

locomotion extraordinaire, pesante à la vérité depuis qu'il porte des

chaussures, mais toujours remarquable par la difficulté de se régler sur

notre démarche posée et mesurée, et par la tendance continuelle à

prendre le trot ou le galop; habitude opiniâtre de flairer tout ce qu'on

lui présente, même les corps que nous regardons comme inodores;

mastication non moins étonnante encore, uniquement exécutée par l'action

précipitée des dents incisives, indiquant assez, par son analogie avec

celle de quelques rongeurs, qu'à l'instar de ces animaux, notre sauvage

ne vivait le plus communément que de productions végétales: je dis le

plus communément, car il paraît, par le trait suivant, que dans

certaines circonstances il aura fait sa proie de quelques petits

animaux, privés de vie. On lui présenta un jour un serin mort, et en un

instant l'oiseau fut dépouillé de ses plumes, grosses et petites, ouvert

avec l'ongle, flairé et rejeté.

D'autres indices d'une vie entièrement isolée, précaire et vagabonde, se

déduisent de la nature et du nombre de cicatrices dont le corps de cet

enfant est couvert. Sans parler de celle qu'on voit au-devant du col et

dont je ferai mention ailleurs, comme appartenant à une autre cause, et

méritant une attention particulière, on en compte quatre sur la figure,

six le long du bras gauche, trois à quelque distance de l'épaule droite,

quatre à la circonférence du pubis, une sur la fesse gauche, trois à une

jambe et deux à l'autre; ce qui fait en somme vingt-trois cicatrices,

dont les unes paraissent appartenir à des morsures d'animaux et les

autres à des déchirures, à des écorchures plus ou moins larges, plus ou

moins profondes; témoignages nombreux et ineffaçables du long et total

abandon de cet infortuné, et qui, considérés sous un point de vue plus

général et plus philosophique, déposent autant contre la faiblesse et

l'insuffisance de l'homme livré seul à ses propres moyens, qu'en faveur

des ressources de la nature, qui, selon des lois en apparence

contradictoires, travaille ouvertement à réparer et à conserver ce

qu'elle tend sourdement à détériorer et à détruire. Qu'on joigne à tous

ces faits déduits de l'observation, ceux non moins authentiques qu'ont

déposés les habitans des campagnes, voisines du bois où cet enfant a été

trouvé, et l'on saura que dans les premiers jours qui suivirent son

entrée dans la société, il ne se nourrissait que de glands, de pommes de

terre et de châtaignes crues; qu'il ne rendait aucune espèce de son; que

malgré la surveillance la plus active, il parvint plusieurs fois à

s'échapper; qu'il manifesta d'abord beaucoup de répugnance à coucher

dans un lit, etc.: l'on saura sur-tout qu'il avait été vu plus de cinq

ans auparavant entièrement nud et fuyant à l'approche des hommes[6]; ce

qui suppose qu'il était déjà, lors de sa première apparition, habitué à

ce genre de vie; habitude qui ne pouvait être le résultat que de deux

ans au moins de séjour dans des lieux inhabités. Ainsi cet enfant a

passé dans une solitude absolue sept ans à-peu-près sur douze, qui

composaient l'âge qu'il paraissait avoir quand il fut pris dans les bois

de la Caune. Il est donc probable et presque prouvé qu'il y a été

abandonné à l'âge de quatre ou cinq ans, et que si, à cette époque, il

devait déjà quelques idées et quelques mots à un commencement

d'éducation, tout cela se sera effacé de sa mémoire par suite de son

isolement.

[6] Lettre du citoyen N... insérée dans le Journal des Débats, 5

pluviose an 8.

Voilà quelle me parut être la cause de son état actuel. On voit pourquoi

j'en augurai favorablement pour le succès de mes soins. En effet, sous

le rapport du peu de tems qu'il était parmi les hommes, le _sauvage de

l'Aveyron_ était bien moins un adolescent imbecille, qu'un enfant de dix

ou douze mois, et un enfant qui aurait contre lui des habitudes

anti-sociales, une opiniâtre inattention, des organes peu flexibles, et

une sensibilité accidentellement émoussée. Sous ce dernier point de vue,

sa situation devenait un cas purement médical, et dont le traitement

appartenait à la médecine morale, à cet art sublime créé en Angleterre

par les Willis et les Crichton, et répandu nouvellement en France par

les succès et les écrits du professeur _Pinel_.

Guidé par l'esprit de leur doctrine, bien moins que par leurs préceptes,

qui ne pouvaient s'adapter à ce cas imprévu, je réduisis à cinq vues

principales le traitement moral ou l'éducation du _sauvage de

l'Aveyron_.

Iere. vue: L'attacher à la vie sociale, en la lui rendant plus douce que

celle qu'il menait alors, et sur-tout plus analogue à la vie qu'il

venait de quitter.

IIe. vue: Réveiller la sensibilité nerveuse par les stimulans les plus

énergiques, et quelquefois par les vives affections de l'ame.

IIIe. vue: Étendre la sphère de ses idées en lui donnant des besoins

nouveaux, et en multipliant ses rapports avec les êtres environnans.

IVe. vue: Le conduire à l'usage de la parole, en déterminant l'exercice

de l'imitation par la loi impérieuse de la nécessité.

Ve. vue: Exercer pendant quelque-tems sur les objets de ses besoins

physiques les plus simples opérations de l'esprit, et en déterminer

ensuite l'application sur des objets d'instruction.

§. I.

Iere. VUE. _L'attacher à la vie sociale, en la lui rendant plus douce

que celle qu'il menait alors, et sur-tout plus analogue à la vie qu'il

venait de quitter._

Un changement brusque dans sa manière de vivre, les fréquentes

importunités des curieux, quelques mauvais traitemens, effets

inévitables de sa co-habitation avec des enfans de son âge, semblaient

avoir éteint tout espoir de civilisation. Sa pétulante activité avait

dégénéré insensiblement en une apathie sourde qui avait produit des

habitudes encore plus solitaires. Aussi, à l'exception des momens où la

faim l'amenait à la cuisine, on le trouvait presque toujours accroupi

dans l'un des coins du jardin, ou caché au deuxième étage derrière

quelques débris de maçonnerie. C'est dans ce déplorable état que l'ont

vu certains curieux de Paris, et que, d'après un examen de quelques

minutes, ils l'ont jugé digne d'être envoyé aux Petites Maisons; comme

si la société avait le droit d'arracher un enfant à une vie libre et

innocente, pour l'envoyer mourir d'ennui dans un hospice, et y expier le

malheur d'avoir trompé la curiosité publique. Je crus qu'il existait un

parti plus simple et sur-tout plus humain; c'était d'user envers lui de

bons traitemens et de beaucoup de condescendance pour ses goûts et ses

inclinations. Madame Guérin, à qui l'administration a confié la garde

spéciale de cet enfant, s'est acquitté et s'acquitte encore de cette

tâche pénible avec toute la patience d'une mère et l'intelligence d'une

institutrice éclairée. Loin de contrarier ses habitudes, elle a su, en

quelque sorte, composer avec elles, et remplir par-là l'objet de cette

première indication.

Pour peu que l'on voulût juger de la vie passée de cet enfant par ses

dispositions actuelles, on voyait évidemment qu'à l'instar de certains

sauvages des pays chauds, celui-ci ne connaissait que ces quatre choses:

dormir, manger, ne rien faire, et courir les champs. Il fallut donc le

rendre heureux à sa manière, en le couchant à la chûte du jour, en lui

fournissant abondamment des alimens de son goût, en respectant son

indolence, et en l'accompagnant dans ses promenades, ou plutôt dans ses

courses en plein air, et cela quelque tems qu'il pût faire. Ces

incursions champêtres paraissaient même lui être plus agréables, quand

il survenait dans l'atmosphère un changement brusque et violent: tant il

est vrai que dans quelque condition qu'il soit, l'homme est avide de

sensations nouvelles. Ainsi, par exemple, quand on observait celui-ci

dans l'intérieur de sa chambre, on le voyait se balançant avec une

monotonie fatigante, diriger constamment ses yeux vers la croisée, et

les promener tristement dans le vague de l'air extérieur. Si alors un

vent orageux venait à souffler, si le soleil caché derrière les nuages

se montrait tout-à-coup éclairant plus vivement l'atmosphère, c'était de

bruyans éclats de rire, une joie presque convulsive, pendant laquelle

toutes ses inflexions, dirigées d'arrière en avant, ressemblaient

beaucoup à une sorte d'élan qu'il aurait voulu prendre pour franchir la

croisée et se précipiter dans le jardin. Quelquefois, au lieu de ces

mouvemens joyeux, c'était une espèce de rage frénétique; il se tordait

les bras, s'appliquait les poings fermés sur les yeux, faisait entendre

des grincemens de dents, et devenait dangereux pour ceux qui étaient

auprès de lui.

Un matin qu'il tombait abondamment de la neige et qu'il était encore

couché, il pousse un cri de joie en s'éveillant, quitte le lit, court à

la fenêtre, puis à la porte, va, vient avec impatience de l'une à

l'autre, s'échappe à moitié habillé, et gagne le jardin. Là, faisant

éclater sa joie par les cris les plus perçans, il court, se roule dans

la neige, et la ramassant par poignées, s'en repaît avec une incroyable

avidité.

Mais ce n'était pas toujours d'une manière aussi vive et aussi bruyante

que se manifestaient ses sensations, à la vue de ces grands effets de la

Nature. Il est digne de remarque, que dans certains cas elles

paraissaient emprunter l'expression calme du regret et de la mélancolie:

conjecture bien hasardée, et bien opposée sans doute aux opinions des

métaphysiciens, mais dont on ne pouvait se défendre quand on observait

avec soin et dans quelques circonstances ce jeune infortuné. Ainsi,

lorsque la rigueur du tems chassait tout le monde du jardin, c'était le

moment qu'il choisissait pour y descendre. Il en faisait plusieurs fois

le tour, et finissait par s'asseoir sur le bord du bassin. Je me suis

souvent arrêté pendant des heures entières et avec un plaisir indicible,

à l'examiner dans cette situation; à voir comme tous ces mouvemens

spasmodiques et ce balancement continuel de tout son corps diminuaient,

s'appaisaient par degrés, pour faire place à une attitude plus

tranquille; et comme insensiblement sa figure, insignifiante ou

grimacière, prenait un caractère bien prononcé de tristesse ou de

rêverie mélancolique, à mesure que ses yeux s'attachaient fixément sur

la surface de l'eau, et qu'il y jetait lui-même, de tems en tems,

quelques débris de feuilles desséchées.--Lorsque, pendant la nuit et par

un beau clair de lune, les rayons de cet astre venaient à pénétrer dans

sa chambre, il manquait rarement de s'éveiller et de se placer devant la

fenêtre. Il restait là, selon le rapport de sa gouvernante, pendant une

partie de la nuit, debout, immobile, le col tendu, les yeux fixés vers

les campagnes éclairées par la lune, et livré à une sorte d'extase

contemplative, dont l'immobilité et le silence n'étaient interrompus que

par une inspiration très élevée, qui revenait à de longs intervalles, et

qu'accompagnait presque toujours un petit son plaintif.--Il eût été

aussi inutile qu'inhumain de vouloir contrarier ces dernières habitudes,

et il entrait même dans mes vues de les associer à sa nouvelle

existence, pour la lui rendre plus agréable. Il n'en était pas ainsi de

celles qui avaient le désavantage d'exercer continuellement son estomac

et ses muscles, et de laisser par-là sans action la sensibilité des

nerfs et les facultés du cerveau. Aussi dus-je m'attacher, et parvins-je

à la fin, et par degrés, à rendre ses courses plus rares, ses repas

moins copieux et moins fréquens, son séjour au lit beaucoup moins long,

et ses journées plus profitables à son instruction.

§. II.

IIe. VUE. _Réveiller la sensibilité nerveuse par les stimulans les plus

énergiques, et quelquefois par les vives affections de l'ame._

Quelques physiologistes modernes ont soupçonné que la sensibilité était

en raison directe de la civilisation. Je ne crois pas que l'on en puisse

donner une plus forte preuve que celle du peu de sensibilité des organes

sensoriaux chez le _sauvage de l'Aveyron_. On peut s'en convaincre en

reportant les yeux sur la description que j'en ai déjà présentée, et

dont j'ai puisé les faits à la source la moins suspecte. J'ajouterai

ici, relativement au même sujet, quelques-unes de mes observations les

plus marquantes.

Plusieurs fois, dans le cours de l'hiver, je l'ai vu, en traversant le

jardin des Sourds-Muets, accroupi à demi nud sur un sol humide, rester

ainsi exposé pendant des heures entières à un vent froid et pluvieux. Ce

n'est pas seulement pour le froid, mais encore pour une vive chaleur que

l'organe de la peau et du toucher ne témoignait aucune sensibilité; il

lui arrivait journellement, quand il était auprès du feu, et que des

charbons ardens venaient à rouler hors de l'âtre, de les saisir avec les

doigts, et de les replacer sans trop de précipitation sur des tisons

enflammés. On l'a surpris plus d'une fois à la cuisine, enlevant de la

même manière des pommes de terre qui cuisaient dans l'eau bouillante; et

je puis assurer qu'il avait, même en ce tems-là, un épiderme fin et

velouté[7]. Je suis parvenu souvent à lui remplir de tabac les cavités

extérieures du nez, sans provoquer l'éternûment. Cela suppose qu'il

n'existait entre l'organe de l'odorat, très-exercé d'ailleurs, et ceux

de la respiration et de la vue, aucun de ces rapports sympathiques qui

font partie constituante de la sensibilité de nos sens, et qui dans ce

cas-ci auraient déterminé l'éternûment ou la secrétion des larmes. Ce

dernier effet était encore moins subordonné aux affections tristes de

l'âme; et malgré les contrariétés sans nombre, malgré les mauvais

traitemens auxquels l'avait exposé, dans les premiers mois, son nouveau

genre de vie, jamais je ne l'avais surpris à verser des

pleurs.--L'oreille était, de tous les sens, celui qui paraissait le plus

insensible. On a su cependant que le bruit d'une noix ou de tout autre

corps comestible de son goût ne manquait jamais de le faire retourner.

Cette observation est des plus vraies; et cependant ce même organe se

montrait insensible aux bruits les plus forts et aux explosions des

armes à feu. Je tirai près de lui, un jour, deux coups de pistolet; le

premier parut un peu l'émouvoir, le second ne lui fit pas seulement

tourner la tête.

[7] _Je lui présentai,_ dit un observateur qui l'a vu à Saint-Sernin,

_une grande quantité de pommes de terre; il se réjouît en les

voyant, en prît dans ses mains et les jetta au feu. Il les en retira

un instant après, et les mangea toutes brûlantes._

Ainsi, en faisant abstraction de quelques cas tels que celui-ci, où le

défaut d'attention de la part de l'âme pouvait simuler un manque de

sensibilité dans l'organe, on trouvait néanmoins que cette propriété

nerveuse était singulièrement faible dans la plupart des sens. En

conséquence, il entrait dans mon plan de la développer par tous les

moyens possibles, et de préparer l'esprit à l'attention, en disposant

les sens à recevoir des impressions plus vives.

Des divers moyens que je mis en usage, l'effet de la chaleur me parut

remplir le mieux cette indication. C'est une chose admise par les

physiologistes[8] et les politiques[9] que les habitans du Midi ne

doivent qu'à l'action de la chaleur sur la peau cette sensibilité

exquise, si supérieure à celle des hommes du Nord. J'employai ce

stimulus de toutes les manières. Ce n'était pas assez qu'il fut vétu,

couché et logé bien chaudement; je lui fis donner tous les jours, et à

une très-haute température, un bain de deux ou trois heures, pendant

lequel on lui administrait avec la même eau des douches fréquentes sur

la tête. Je ne remarquai point que la chaleur et la fréquence des bains

fussent suivis de cet effet débilitant qu'on leur attribue. J'aurais

même desiré que cela arrivât, bien persuadé qu'en pareil cas, la perte

des forces musculaires tourne au profit de la sensibilité nerveuse. Au

moins si cet effet subséquent n'eut point lieu, le premier ne trompa pas

mon attente. Au bout de quelque tems notre jeune sauvage se montrait

sensible à l'action du froid, se servait de la main pour reconnaître la

température du bain, et refusait d'y entrer quand il n'était que

médiocrement chaud. La même cause lui fit bientôt apprécier l'utilité

des vêtemens, qu'il n'avait supportés jusque-là qu'avec beaucoup

d'impatience. Cette utilité une fois connue, il n'y avait qu'un pas à

faire pour le forcer à s'habiller lui-même. On y parvint au bout de

quelques jours, en le laissant chaque matin exposé au froid à côté de

ses habillemens, jusqu'à ce qu'il sût lui-même s'en revêtir. Un

expédient à-peu-près pareil suffît pour lui donner en même-tems des

habitudes de propreté; au point que la certitude de passer la nuit dans

un lit froid et humide l'accoutuma à se lever pour satisfaire à ses

besoins.

[8] _Lacase_: Idée de l'homme physique et moral.--_Laroche_: Analyse

des fonctions du systême nerveux.--_Fouquet_, article _Sensibilité_

de l'Encyclopédie par ordre alphabétique.

[9] _Montesquieu_: Esprit des Lois, livre XIV.

Je fis joindre à l'administration des bains, l'usage des frictions

sèches le long de l'épine vertébrale, et même des chatouillemens dans la

région lombaire. Ce dernier moyen n'était pas un des moins excitans; je

me vis même contraint de le proscrire, quand ses effets ne se bornèrent

plus à produire des mouvemens de joie, mais parurent s'étendre encore

aux organes de la génération, et menacer d'une direction fâcheuse les

premiers mouvemens d'une puberté déjà trop précoce.

À ces stimulans divers, je dûs joindre encore ceux, non moins excitans,

des affections de l'âme. Celles dont il était susceptible à cette époque

se réduisaient à deux: la joie et la colère. Je ne provoquais celle-ci

qu'à des distances éloignées, pour que l'accès en fut plus violent, et

toujours avec une apparence bien évidente de justice. Je remarquais

quelquefois alors que dans le fort de son emportement, son intelligence

semblait acquérir une sorte d'extension qui lui fournissait, pour le

tirer d'affaire, quelque expédient ingénieux. Une fois que nous voulions

lui faire prendre un bain qui n'était encore que médiocrement chaud, et

que nos instances réitérées avaient violemment allumé sa colère, voyant

que sa gouvernante était peu convaincue par les fréquentes épreuves

qu'il faisait lui-même, de la fraîcheur de l'eau avec le bout de ses

doigts, il se retourne vers elle avec vivacité, se saisit de sa main, et

la lui plonge dans la baignoire.

Que je dise encore un trait de cette nature. Un jour qu'il était dans

mon cabinet, assis sur une ottomane, je vins m'asseoir à ses côtés, et

placer entre nous une bouteille de Leyde légèrement chargée. Une petite

commotion qu'il en avait reçue la veille, lui en avait fait connaître

l'effet. À voir l'inquiétude que lui causait l'approche de cet

instrument, je crus qu'il allait l'éloigner en le saisissant par le

crochet. Il prit un parti plus sage: ce fut de mettre ses mains dans

l'ouverture de son gilet, et de se reculer de quelques pouces, de

manière que sa cuisse ne touchât plus au revêtement extérieur de la

bouteille. Je me rapprochai de nouveau, et la replaçai encore entre

nous. Autre mouvement de sa part; autres dispositions de la mienne. Ce

petit manège continua jusqu'à ce que, rencoigné à l'extrémité de

l'ottomane, se trouvant borné en arrière par la muraille, en avant par

une table, et de mon côté par la fâcheuse machine, il ne lui fut plus

possible d'exécuter un seul mouvement. C'est alors que saisissant le

moment où j'avançais mon bras pour amener le sien, il m'abaissa

très-adroitement le poignet sur le crochet de la bouteille. J'en reçus

la décharge.

Mais si quelquefois, malgré l'intérêt vif que m'inspirait ce jeune

orphelin, je prenais sur moi d'exciter sa colère, je ne laissais passer

aucune occasion de lui procurer de la joie; et certes il n'était besoin

pour y réussir d'aucun moyen difficile ni coûteux. Un rayon de soleil,

reçu sur un miroir, réfléchi dans sa chambre et promené sur le plafond;

un verre d'eau que l'on faisait tomber goutte à goutte et d'une certaine

hauteur, sur le bout de ses doigts, pendant qu'il était dans le bain;

alors aussi un peu de lait contenu dans une écuelle de bois que l'on

plaçait à l'extrémité de sa baignoire, et que les oscillations de l'eau

faisaient dériver peu à peu, au milieu des cris de joie, jusqu'à la

portée de ses mains: voilà à-peu-près tout ce qu'il fallait pour récréer

et réjouir, souvent jusqu'à l'ivresse, cet enfant de la nature.

Tels furent, entre une foule d'autres, les stimulans, tant physiques que

moraux, avec lesquels je tâchai de développer la sensibilité de ses

organes. J'en obtins, après trois mois, un excitement général de toutes

les forces sensitives. Alors le toucher se montra sensible à

l'impression des corps chauds ou froids, unis ou raboteux, mous ou

résistans. Je portais, en ce tems-là, un pantalon de velours, sur lequel

il semblait prendre plaisir à promener sa main. C'était avec cet organe

explorateur qu'il s'assurait presque toujours du degré de cuisson de ses

pommes de terre, quand, les retirant du pot avec _une cuiller_, il y

appliquait ses doigts à plusieurs reprises, et se décidait, d'après

l'état de mollesse ou de résistance qu'elles présentaient, à les manger

ou à les rejetter dans l'eau bouillante. Quand on lui donnait un

flambeau à allumer avec du papier, il n'attendait pas toujours que le

feu eût pris à la mêche, pour rejetter avec précipitation le papier dont

la flamme était encore bien éloignée de ses doigts. Si on l'excitait à

pousser ou à porter un corps, tant soit peu résistant ou pesant, il lui

arrivait quelquefois de le laisser là tout-à-coup, de regarder le bout

de ses doigts, qui n'étaient assurément ni meurtris ni blessés, et de

poser doucement la main dans l'ouverture de son gilet. L'odorat avait

aussi gagné à ce changement. La moindre irritation portée sur cet organe

provoquait l'éternuement; et je jugeai, par la frayeur dont il fut saisi

la première fois que cela arriva, que c'était pour lui une chose

nouvelle. Il fut, de suite, se jeter sur son lit.

Le raffinement du sens du goût était encore plus marqué. Les alimens

dont cet enfant se nourrissait peu de tems après son arrivée à Paris,

étaient horriblement dégoûtans. Il les traînait dans tous les coins et

les paîtrissait avec ses mains, pleines d'ordures. Mais à l'époque dont

je parle, il lui arrivait souvent de rejeter avec humeur tout le contenu

de son assiète, dès qu'il y tombait quelque substance étrangère; et

lorsqu'il avait cassé ses noix sous ses pieds, il les nétoyait avec tous

les détails d'une propreté minutieuse.

Enfin les maladies, les maladies même, ces témoins irrécusables et

fâcheux de la sensibilité prédominante de l'homme civilisé, vinrent

attester ici le développement de ce principe de vie. Vers les premiers

jours du printems, notre jeune sauvage eut un violent corysa, et

quelques semaines après, deux affections catarrhales presque

succédanées.

Néanmoins ces résultats ne s'étendirent pas à tous les organes. Ceux de

la vue et de l'ouie n'y participèrent point; sans doute parce que ces

deux sens, beaucoup moins simples que les autres, avaient besoin d'une

éducation particulière et plus longue, ainsi qu'on le verra par la

suite. L'amélioration simultanée des trois sens, par suite des stimulans

portés sur la peau, tandis que ces deux derniers étaient restés

stationnaires, est un fait précieux, digne d'être présenté à l'attention

des physiologistes. Il semble prouver, ce qui paraît d'ailleurs assez

vraisemblable, que les sens du toucher, de l'odorat et du goût ne sont

qu'une modification de l'organe de la peau; tandis que ceux de l'ouie et

de la vue, moins extérieurs, revêtus d'un appareil physique des plus

compliqués, se trouvent assujettis à d'autres règles de

perfectionnement, et doivent, en quelque sorte, faire une classe

séparée.

§. III.

IIIe VUE. _Étendre la sphère de ses idées en lui donnant des besoins

nouveaux, et en multipliant ses rapports avec les êtres environnans._

Si les progrès de cet enfant vers la civilisation, si mes succès pour

les développemens de son intelligence ont été jusqu'à présent si lents

et si difficiles, je dois m'en prendre sur-tout aux obstacles sans

nombre que j'ai rencontrés, pour remplir cette troisième vue. Je lui ai

présenté successivement des jouets de toute espèce; plus d'une fois,

pendant des heures entières, je me suis efforcé de lui en faire

connaître l'usage; et j'ai vu avec peine, que, loin de captiver son

attention, ces divers objets finissaient toujours par lui donner de

l'impatience, tellement qu'il en vint au point de les cacher, ou de les

détruire, quand l'occasion s'en présentait. C'est ainsi qu'après avoir

long-tems renfermé dans une chaise percée un jeu de quilles, qui lui

avait attiré de notre part quelques importunités, il prit, un jour qu'il

était seul dans sa chambre, le parti de les entasser dans le foyer,

devant lequel on le trouva se chauffant avec gaîté à la flamme de ce feu

de joie.

Cependant, je parvins quelquefois à l'attacher à certains amusemens qui

avaient du rapport avec les besoins digestifs. En voici un, par exemple,

que je lui procurais souvent à la fin du repas, quand je le menais dîner

en ville. Je disposais devant lui, sans aucun ordre symétrique et dans

une position renversée, plusieurs petits gobelets d'argent, sous l'un

desquels je plaçais un marron. Bien sûr d'avoir attiré son attention, je

les soulevais l'un après l'autre, excepté celui qui renfermait le

marron. Après lui avoir ainsi démontré qu'ils ne contenaient rien, et

les avoir replacés dans le même ordre, je l'invitais par signes à

chercher à son tour. Le premier gobelet sur lequel tombaient ses

perquisitions, était précisément celui sous lequel j'avais caché la

petite récompense due à son attention. Jusques-là ce n'étoit qu'un

faible effort de mémoire. Mais, insensiblement je rendais le jeu plus

compliqué. Ainsi, après avoir, par le même procédé, caché un autre

marron, je changeais l'ordre de tous les gobelets, d'une manière lente

pourtant, afin que dans cette inversion générale il lui fut moins

difficile de suivre des yeux, et par l'attention, celui qui recélait le

précieux dépôt. Je faisais plus, je chargeais le dessous de deux ou

trois de ces gobelets, et son attention, quoique partagée entre ces

trois objets, ne les suivait pas moins dans leurs changemens respectifs,

en dirigeant vers eux ses premières perquisitions. Ce n'est pas tout

encore; car ce n'était pas là le seul but que je me proposais. Ce

jugement n'était tout au plus qu'un calcul de gourmandise. Pour rendre

son attention moins intéressée et moins animale en quelque sorte, je

supprimais de cet amusement tout ce qui avait du rapport avec ses goûts,

et l'on ne mettait plus sous les gobelets que des objets non

comestibles. Le résultat en était à-peu-près aussi satisfaisant; et cet

exercice ne présentait plus alors qu'un simple jeu de gobelets, non sans

avantage pour provoquer de l'attention, du jugement, et de la fixité

dans ses regards.

À l'exception de ces sortes d'amusemens, qui, comme celui-là, se liaient

à ses besoins, il ne m'a pas été possible de lui inspirer du goût pour

ceux de son âge. Je suis plus que certain que si je l'avais pu, j'en

aurais retiré de grands succès; et c'est une idée, pour l'intelligence

de laquelle il faut qu'on se souvienne de l'influence puissante qu'ont

sur les premiers développemens de la pensée, les jeux de l'enfance,

autant que les petites voluptés de l'organe du goût.

J'ai tout fait aussi pour réveiller ces dernières dispositions, au moyen

des friandises les plus convoitées par les enfans, et dont j'espérais me

servir, comme de nouveaux moyens de récompense, de punition,

d'encouragement et d'instruction. Mais l'aversion qu'il témoigna pour

toutes les substances sucrées et pour nos mets les plus délicats, fut

insurmontable. Je crus devoir alors tenter l'usage de mets relevés,

comme plus propres à exciter un sens nécessairement émoussé par des

alimens grossiers. Je n'y réussis pas mieux; et je lui présentai en

vain, dans les momens où il se trouvait pressé par la faim et la soif,

des liqueurs fortes et des alimens épicés. Désespérant enfin de pouvoir

lui inspirer de nouveaux goûts, je fis valoir le petit nombre de ceux

auxquels il se trouvait borné, en les accompagnant de toutes les

circonstances accessoires, qui pouvaient accroître le plaisir qu'il

trouvait à s'y livrer. C'est dans cette intention que je l'ai souvent

mené dîner en ville avec moi. Ces jours-là il y avait à table collection

complette de tous ses mets les plus favoris. La première fois qu'il se

trouva à pareille fête, ce furent des transports de joie qui allaient

presque jusqu'à la frénésie. Sans doute il pensa qu'il ne souperait pas

si bien qu'il venait de dîner; car il ne tint pas à lui qu'il n'emportat

le soir, en quittant la maison, un plat de lentilles qu'il avait dérobé

à la cuisine. Je m'applaudis de cette première sortie. Je venais de lui

procurer un plaisir, je n'avais qu'à le répéter plusieurs fois pour lui

donner un besoin; c'est ce que j'effectuai. Je fis plus, j'eus soin de

faire précéder ces sorties de certains préparatifs qu'il pût remarquer:

c'était d'entrer chez lui vers les quatre heures, mon chapeau sur la

tête, sa chemise ployée à la main. Bientôt ces dispositions devinrent

pour lui le signal du départ. À peine paraissais-je, que j'étais

compris; on s'habillait à la hâte, et l'on me suivait avec de grands

témoignages de contentement. Je ne donne point ce fait comme preuve

d'une intelligence supérieure; et il n'est personne qui ne m'objecte que

le chien le plus ordinaire en fait au moins autant. Mais en admettant

cette égalité morale, on est obligé d'avouer un grand changement; et

ceux qui ont vu le _sauvage de l'Aveyron_, lors de son arrivée à Paris,

savent qu'il était fort inférieur, sous le rapport du discernement, au

plus intelligent de nos animaux domestiques.

Il m'était impossible, quand je l'emmenais avec moi, de le conduire dans

les rues. Il m'aurait fallu aller au trôt avec lui, ou user des

violences les plus fatigantes pour le faire marcher au pas avec moi.

Nous fûmes donc obligés de ne sortir qu'en voiture. Autre plaisir

nouveau qui l'attachait de plus en plus à ses fréquentes sorties. En peu

de tems ces jours-là ne furent plus seulement des jours de fête auxquels

il se livrait avec la joie la plus vive; ce furent de vrais besoins,

dont la privation, quand on mettait entr'eux un intervalle un peu plus

long, le rendait triste, inquiet et capricieux.

Quel surcroît de plaisir encore, quand ces parties avaient lieu à la

campagne! Je l'ai conduit, il n'y a pas long-tems, dans la vallée de

Montmorenci, à la maison de campagne du citoyen Lachabeaussière. C'était

un spectacle des plus curieux, et j'oserai dire des plus touchans, de

voir la joie qui se peignait dans ses yeux, dans tous les mouvemens et

l'habitude de son corps, à la vue des côteaux et des bois de cette

riante vallée: il semblait que les portières de la voiture ne pussent

suffire à l'avidité de ses regards. Il se penchait tantôt vers l'une,

tantôt vers l'autre, et témoignait la plus vive inquiétude quand les

chevaux allaient plus lentement ou venaient à s'arrêter. Il passa deux

jours à cette maison de campagne; telle y fut l'influence des agens

extérieurs de ces bois, de ces collines, dont il ne pouvait rassasier sa

vue, qu'il parut plus que jamais impatient et sauvage, et qu'au milieu

des prévenances les plus assidues et des soins les plus attachans, il ne

paraissait occupé que du desir de prendre la fuite. Entièrement captivé

par cette idée dominante, qui absorbait toutes les facultés de son

esprit et le sentiment même de ses besoins, il trouvait à peine le tems

de manger, et se levant de table à chaque minute il courait à la

fenêtre, pour s'évader dans le parc, si elle était ouverte; ou, dans le

cas contraire, pour contempler, du moins à travers les carreaux, tous

ces objets vers lesquels l'entraînaient irrésistiblement des habitudes

encore récentes, et peut-être même, le souvenir d'une vie indépendante,

heureuse et regrettée. Aussi pris-je la résolution de ne plus le

soumettre à de pareilles épreuves. Mais pour ne pas le sevrer

entièrement de ses goûts champêtres, on continua de le mener promener

dans quelques jardins du voisinage, dont les dispositions étroites et

régulières n'ont rien de commun avec ces grands paysages dont se compose

une nature agreste, et qui attachent si fortement l'homme sauvage aux

lieux de son enfance. Ainsi, madame Guérin le conduit quelquefois au

Luxembourg, et presque journellement au jardin de l'Observatoire, où les

bontés du citoyen _Lemeri_ l'ont habitué à aller tous les jours goûter

avec du lait.

Au moyen de ces nouvelles habitudes, de quelques récréations de son

choix, et de tous les bons traitemens enfin dont on a environné sa

nouvelle existence, il a fini par y prendre goût. De-là est né cet

attachement assez vif qu'il a pris pour sa gouvernante, et qu'il lui

témoigne quelquefois de la manière la plus touchante. Ce n'est jamais

sans peine qu'il s'en sépare, ni sans des preuves de contentement qu'il

la rejoint. Une fois, qu'il lui avait échappé dans les rues, il versa,

en la revoyant, une grande abondance de larmes. Quelques heures après il

avait encore la respiration haute, entrecoupée, et le pouls dans une

sorte d'état fébrile. Madame Guérin lui ayant alors adressé quelques

reproches, il en traduisit si bien le ton, qu'il se remit à pleurer.

L'amitié qu'il a pour moi est beaucoup plus faible, et cela doit être

ainsi. Les soins que prend de lui madame Guérin sont tous de nature à

être appréciés sur-le-champ; et ceux que je lui donne ne sont pour lui

d'aucune utilité sensible. Cette différence est si véritablement due à

la cause que j'indique, que j'ai mes heures pour être bien reçu: ce sont

celles que jamais je n'ai employées à son instruction. Que je me rende

chez lui, par exemple, à l'entrée de la nuit, lorsqu'il vient de se

coucher, son premier mouvement est de se mettre sur son séant pour que

je l'embrasse, puis de m'attirer à lui en me saisissant le bras et me

faisant asseoir sur son lit. Ordinairement alors il me prend la main, la

porte sur ses yeux, sur son front, sur l'occiput, et me la tient avec la

sienne assez long-tems appliquée sur ces parties. D'autres fois il se

lève en riant aux éclats, et se place vis-à-vis de moi pour me caresser

les genoux à sa manière, qui consiste à me les palper, à me les masser

fortement dans tous les sens et pendant plusieurs minutes, et puis dans

quelques cas d'y appliquer ses lèvres à deux ou trois reprises. On en

dira ce qu'on voudra, mais j'avouerai que je me prête sans façon à tous

ces enfantillages. Peut-être serai-je entendu, si l'on se souvient de

l'influence majeure qu'ont sur l'esprit de l'enfant ces complaisances

inépuisables, ces petits riens officieux que la Nature a mis dans le

coeur d'une mère, qui font éclore les premiers sourires, et naître les

premières joies de la vie.

§. IV.

IVe. VUE. _Le conduire à l'usage de la parole, en déterminant l'exercice

de l'imitation par la loi impérieuse de la nécessité._

Si j'avais voulu ne produire que des résultats heureux, j'aurais

supprimé de cet ouvrage cette quatrième vue, les moyens que j'ai mis en

usage pour la remplir, et le peu de succès que j'en ai obtenu. Mais mon

but est bien moins de donner l'histoire de mes soins que celle des

premiers développemens moraux du _sauvage de l'Aveyron_; et je ne dois

rien omettre de ce qui peut y avoir le moindre rapport. Je serai même

obligé de présenter ici quelques idées théoriques, et j'espère qu'on me

les pardonnera en voyant l'attention que j'ai eue de ne les appuyer que

sur des faits, et reconnaissant la nécessité où je me trouve de répondre

à ces éternelles objections: _le sauvage parle-t-il? S'il n'est pas

sourd, pourquoi ne parle-t-il pas?_

On conçoit aisément qu'au milieu des forêts et loin de la société de

tout être pensant, le sens de l'ouie de notre sauvage n'éprouvait

d'autres impressions que celles que faisaient sur lui un petit nombre de

bruits, et particulièrement ceux qui se liaient à ses besoins physiques.

Ce n'était point là cet organe qui apprécie les sons, leur articulation

et leurs combinaisons; ce n'était qu'un simple moyen de conversation

individuelle, qui avertissait de l'approche d'un animal dangereux, ou de

la chûte de quelque fruit sauvage. Voilà sans doute à quelles fonctions

se bornait l'ouie, si l'on en juge par le peu ou la nullité d'action

qu'avaient sur cet organe, il y a un an, tous les sons et les bruits qui

n'intéressaient pas les besoins de l'individu, et par la sensibilité

exquise que ce sens témoignait pour ceux au contraire qui y avaient

quelque rapport. Quand on épluchait, à son insu et le plus doucement

possible, un marron, une noix; quand on touchait seulement à la clef de

la porte qui le tenait captif, il ne manquait jamais de se retourner

brusquement et d'accourir vers l'endroit d'où partait le bruit. Si

l'organe de l'ouïe ne témoignait pas la même susceptibilité pour les

sons de la voix, pour l'explosion même des armes à feu, c'est qu'il

était nécessairement peu sensible et peu attentif à toute autre

impression qu'à celle dont il s'était fait une longue et exclusive

habitude[10].

[10] J'observerai, pour donner plus de force à cette assertion, qu'à

mesure que l'homme s'éloigne de son enfance, l'exercice de ses sens

devient de jour en jour moins universel. Dans le premier âge de sa

vie, il veut tout voir, tout toucher; il porte à la bouche tous les

corps qu'on lui présente; le moindre bruit le fait tressaillir; ses

sens s'arrêtent sur tous les objets, même sur ceux qui n'ont aucun

rapport connu avec ses besoins. À mesure qu'il s'éloigne de cette

époque, qui est en quelque sorte celle de l'apprentissage des sens,

les objets ne le frappent qu'autant qu'ils se rapportent à ses

appétits, à ses habitudes, ou à ses inclinations. Alors même il

arrive souvent qu'il n'y a qu'un ou deux de ses sens qui réveillent

son attention. C'est un musicien prononcé, qui, attentif à tout ce

qu'il entend, est indifférent à tout ce qu'il voit. Ce sera, si l'on

veut, un minéralogiste et un botaniste exclusifs, qui, dans un champ

fertile en objets de leurs recherches, ne _voient_, le premier que

des minéraux, et le second que des productions végétales. Ce sera un

mathématicien sans oreilles, qui dira au sortir d'une pièce de

Racine: _qu'est-ce que tout cela prouve?_--Si donc, après les

premiers tems de l'enfance, l'attention ne se porte naturellement

que sur les objets qui ont avec nos goûts des rapports connus ou

pressentis, on conçoit pourquoi notre jeune sauvage, n'ayant qu'un

petit nombre de besoins, ne devait exercer ses sens que sur un petit

nombre d'objets. Voilà, si je ne me trompe, la cause de cette

inattention absolue qui frappait tout le monde lors de son arrivée à

Paris, et qui dans le moment actuel a disparu presque complettement,

parce qu'on lui a fait sentir la liaison qu'ont avec lui tous les

nouveaux objets qui l'environnent.

On conçoit donc pourquoi l'oreille, très-apte à percevoir certains

bruits, même les plus légers, le doit être très-peu à apprécier

l'articulation des sons. D'ailleurs il ne suffit pas, pour parler, de

percevoir le son de la voix; il faut encore apprécier l'articulation de

ce son; deux opérations bien distinctes, et qui exigent, de la part de

l'organe, des conditions différentes. Il suffit, pour la première, d'un

certain degré de sensibilité du nerf acoustique; il faut, pour la

seconde, une modification spéciale de cette même sensibilité. On peut

donc, avec des oreilles bien organisées et bien vivantes, ne pas saisir

l'articulation des mots. On trouve parmi les Crétins beaucoup de muets

et qui pourtant ne sont pas sourds. Il y a parmi les élèves du citoyen

Sicard, deux ou trois enfans qui entendent parfaitement le son de

l'horloge, un claquement de mains, les tons les plus bas de la flûte et

du violon, et qui cependant n'ont jamais pu imiter la prononciation d'un

mot, quoiqu'articulé très-haut et très-lentement. Ainsi l'on pourrait

dire que la parole est une espèce de musique, à laquelle certaines

oreilles, quoique bien constituées d'ailleurs, peuvent être insensibles.

En sera-t-il de même de l'enfant dont il est question? Je ne le pense

pas, quoique mes espérances reposent sur un petit nombre de faits. Il

est vrai que mes tentatives à cet égard n'ont pas été plus nombreuses,

et que long-tems embarrassé sur le parti que j'avais à prendre, je m'en

suis tenu au rôle d'observateur. Voici donc ce que j'ai remarqué.

Dans les quatre ou cinq premiers mois de son séjour à Paris, le _sauvage

de l'Aveyron_ ne s'est montré sensible qu'aux différens bruits qui

avaient avec lui les rapports que j'ai indiqués. Dans le courant de

frimaire il a paru entendre la voix humaine; et lorsque, dans le

corridor qui avoisine sa chambre, deux personnes s'entretenaient à haute

voix, il lui arrivait souvent de s'approcher de la porte pour s'assurer

si elle était bien fermée, et de rejeter sur elle une porte battante

intérieure, avec l'attention de mettre le doigt sur le loquet pour en

assurer encore mieux la fermeture. Je remarquai, quelque tems après,

qu'il distinguait la voix des sourds-muets, ou plutôt ce cri guttural

qui leur échappe continuellement dans leurs jeux. Il semblait même

reconnaître l'endroit d'où partait le son. Car, s'il l'entendait en

descendant l'escalier, il ne manquait jamais de remonter ou de descendre

plus précipitamment, selon que ce cri partait d'en-bas ou d'en-haut.--Je

fis, au commencement de nivose, une observation plus intéressante. Un

jour qu'il était dans la cuisine occupé à faire cuire des pommes de

terre, deux personnes se disputaient vivement derrière lui, sans qu'il

parût y faire la moindre attention. Une troisième survint, qui, se

mêlant à la discussion, commençait toutes ses repliques par ces mots:

_oh! c'est différent_. Je remarquai que toutes les fois que cette

personne laissait échapper son exclamation favorite: _oh!_, le _sauvage

de l'Aveyron_ retournait vivement la tête. Je fis, le soir, à l'heure de

son coucher, quelques expériences sur cette intonation, et j'en obtins

à-peu-près les mêmes résultats. Je passai en revue toutes les autres

intonations simples, connues sous le nom de voyelles, et sans aucun

succès. Cette préférence pour l'_o_ m'engagea à lui donner un nom qui se

terminât par cette voyelle. Je fis choix de celui de _Victor_. Ce nom

lui est resté, et quand on le prononce à haute voix, il manque rarement

de tourner la tête ou d'accourir. C'est peut-être encore par la même

raison, que par la suite il a compris la signification de la négation

_non_, dont je me sers souvent pour le faire revenir de ses erreurs,

quand il se trompe dans nos petits exercices.

Au milieu de ces développemens lents, mais sensibles, de l'organe de

l'ouie, la voix restait toujours muette, et refusait de rendre les sons

articulés que l'oreille paraissait apprécier; cependant les organes

vocaux ne présentaient dans leur conformation extérieure aucune trace

d'imperfection, et il n'y avait pas lieu d'en soupçonner dans leur

organisation intérieure. Il est vrai que l'on voit à la partie

supérieure et antérieure du col une cicatrice assez étendue, qui

pourrait jeter quelque doute sur l'intégrité des parties subjacentes, si

l'on n'était rassuré par l'aspect de la cicatrice. Elle annonce à la

vérité une plaie faite par un instrument tranchant; mais à voir son

apparence linéaire, on est porté à croire que la plaie n'était que

tégumenteuse, et qu'elle se sera réunie d'emblée, ou comme l'on dit, par

première indication. Il est à présumer qu'une main, plus disposée que

façonnée au crime, aura voulu attenter aux jours de cet enfant, et que,

laissé pour mort dans les bois, il aura dû aux seuls secours de la

nature la prompte guérison de sa plaie; ce qui n'aurait pu s'effectuer

aussi heureusement, si les parties musculeuses et cartilagineuses de

l'organe de la voix avaient été divisées.

Ces considérations me conduisirent à penser, lorsque l'oreille commença

à percevoir quelques sons, que si la voix ne les répétait pas, il ne

fallait point en accuser une lésion organique, mais la défaveur des

circonstances. Le défaut total d'exercice rend nos organes inaptes à

leurs fonctions; et si ceux déjà faits à leurs usages sont si

puissamment affectés par cette inaction, que sera-ce de ceux qui

croissent et se développent sans qu'aucun agent tende à les mettre en

jeu? Il faut dix-huit mois au moins d'une éducation soignée, pour que

l'enfant bégaye quelques mots; et l'on voudrait qu'un dur habitant des

forêts, qui n'est dans la société que depuis quatorze ou quinze mois,

dont il a passé cinq ou six parmi des sourds-muets, fût déjà en état de

parler! Non-seulement cela ne doit pas être; mais il faudra, pour

parvenir à ce point important de son éducation, beaucoup plus de tems,

beaucoup plus de peines qu'il n'en faut au moins précoce des enfans.

Celui-ci ne sait rien; mais il possède à un degré éminent la

susceptibilité de tout apprendre: penchant inné à l'imitation;

flexibilité et sensibilité excessives de tous les organes; mobilité

perpétuelle de la langue; consistance presque gélatineuse du larynx:

tout en un mot, tout concourt à produire chez lui ce gazouillement

continuel, apprentissage involontaire de la voix, que favorisent encore

la toux, l'éternuement, les cris de cet âge, et même les pleurs, les

pleurs qu'il faut considérer non-seulement comme les indices d'une vive

excitabilité, mais encore comme un mobile puissant, appliqué sans

relâche et dans les tems les plus opportuns aux développemens simultanés

des organes de la respiration, de la voix et de la parole. Que l'on

m'accorde ces grands avantages, et je réponds de leur résultat. Si l'on

reconnaît, avec moi, que l'on ne doit plus y compter dans l'adolescence

du jeune _Victor_, que l'on convienne aussi des ressources fécondes de

la Nature, qui sait se créer de nouveaux moyens d'éducation quand des

causes accidentelles viennent à la priver de ceux qu'elle avait

primitivement disposés. Voici du moins quelques faits qui peuvent le

faire espérer.

J'ai dit dans l'énoncé de cette 4e. vue, que je me proposais de le

conduire à l'usage de la parole, _en déterminant l'exercice de

l'imitation par la loi impérieuse de la nécessité._ Convaincu, en effet,

par les considérations émises dans ces deux derniers paragraphes, et par

une autre non moins concluante que j'exposerai bientôt, qu'il ne fallait

s'attendre qu'à un travail tardif de la part du larynx, je devais faire

en sorte de l'activer par l'appât des objets nécessaires à ses besoins.

J'avais lieu de croire que la voyelle _o_ ayant été la première

entendue, serait la première prononcée; et je trouvai fort heureux pour

mon plan que cette simple prononciation fût, au moins quant au son, le

signe d'un des besoins les plus ordinaires de cet enfant. Cependant, je

ne pus tirer aucun parti de cette favorable coïncidence. En vain, dans

les momens où sa soif était ardente, je tenais devant lui un vase rempli

d'eau, en criant fréquemment _eau, eau_; en donnant le vase à une

personne qui prononçait le même mot à côté de lui, et le réclamant

moi-même par ce moyen, le malheureux se tourmentait dans tous les sens,

agitait ses bras autour du vase d'une manière presque convulsive,

rendait une espèce de sifflement et n'articulait aucun son. Il y aurait

eu de l'inhumanité d'insister davantage. Je changeai de sujet, sans

cependant changer de méthode. Ce fut sur le mot _lait_ que portèrent mes

tentatives. Le quatrième jour de ce second essai je réussis au gré de

mes desirs, et j'entendis _Victor_ prononcer distinctement, d'une

manière un peu rude à la vérité, le mot _lait_, qu'il répéta presque

aussitôt. C'était la première fois qu'il sortait de sa bouche un son

articulé, et je ne l'entendis pas sans la plus vive satisfaction. Je fis

néanmoins une réflexion qui diminua de beaucoup, à mes yeux, l'avantage

de ce premier succès. Ce ne fut qu'au moment où, désespérant de réussir,

je venais de verser le lait dans la tasse qu'il me présentait, que le

mot _lait_ lui échappa avec de grandes démonstrations de plaisir; et ce

ne fut encore qu'après que je lui en eus versé de nouveau en manière de

récompense, qu'il le prononça pour la seconde fois. On voit pourquoi ce

mode de résultat était loin de remplir mes intentions; le mot prononcé,

au lieu d'être le signe du besoin, n'était, relativement au tems où il

avait été articulé, qu'une vaine exclamation de joie. Si ce mot fût

sorti de sa bouche avant la concession de la chose desirée, c'en était

fait; le véritable usage de la parole était saisi par _Victor_; un point

de communication s'établissait entre lui et moi, et les progrès les plus

rapides découlaient de ce premier succès. Au lieu de tout cela, je ne

venais d'obtenir qu'une expression, insignifiante pour lui et inutile

pour nous, du plaisir qu'il ressentait. À la rigueur, c'était bien un

signe vocal, le signe de la possession de la chose. Mais celui-là, je le

répète, n'établissait aucun rapport entre nous; il devait être bientôt

négligé, par cela même qu'il était inutile aux besoins de l'individu, et

soumis à une foule d'anomalies comme le sentiment éphémère et variable

dont il était devenu l'indice. Les résultats subséquens de cette fausse

direction ont été tels que je les redoutais. Ce n'était le plus souvent

que dans la jouissance de la chose que le mot _lait_ se faisait

entendre. Quelquefois il lui arrivait de le prononcer avant, et d'autres

fois peu de tems après, mais toujours sans intention. Je n'attache pas

plus d'importance à la répétition spontanée qu'il en faisait, et qu'il

en fait encore, dans le courant de la nuit quand il vient à s'éveiller.

Après ce premier résultat, j'ai totalement renoncé à la méthode par

laquelle je l'avais obtenu; attendant le moment où les localités me

permettront de lui en substituer une autre que je crois beaucoup plus

efficace, j'abandonnai l'organe de la voix à l'influence de l'imitation

qui, bien que faible, n'est pourtant pas éteinte, s'il faut en juger par

quelques petits progrès ultérieurs et spontanés.

Le mot _lait_ a été pour _Victor_ la racine de deux autres monosyllabes

_la_ et _li_, auxquels certainement il attache encore moins de sens. Il

a depuis peu modifié le dernier en y ajoutant une seconde _l_, et les

prononçant toutes les deux comme le _gli_ de la langue italienne. On

l'entend fréquemment répéter _lli, lli,_ avec une inflexion de voix qui

n'est pas sans douceur. Il est étonnant que _l_ mouillée, qui est pour

les enfans une des syllabes des plus difficiles à prononcer, soit une

des premières qu'il ait articulées. Je ne serais pas éloigné de croire

qu'il y a dans ce pénible travail de la langue une sorte d'intention en

faveur du nom de _Julie_; jeune demoiselle de onze à douze ans, qui

vient passer les dimanches chez madame Guérin, sa mère. Il est certain

que ce jour-là les exclamations _lli, lli,_ deviennent plus fréquentes,

et se font même, au rapport de sa gouvernante, entendre pendant la nuit,

dans les momens où l'on a lieu de croire qu'il dort profondément. On ne

peut déterminer au juste la cause et la valeur de ce dernier fait. Il

faut attendre que la puberté plus avancée nous ait fourni, pour le

classer et pour en rendre compte, un plus grand nombre d'observations.

La dernière acquisition de l'organe de la voix est un peu plus

considérable, et composée de deux syllabes qui en valent bien trois, par

la manière dont il prononce la dernière. C'est l'exclamation _oh Dieu!_

qu'il a apprise de madame Guérin, et qu'il laisse fréquemment échapper

dans ses grandes joies. Il la prononce en supprimant l'_u_ de Dieu, et

en appuyant sur l'_i_ comme s'il était double; de manière qu'on l'entend

crier distinctement: _oh Diie! oh Diie!_ L'_o_ que l'on trouve dans

cette dernière combinaison de son n'était pas nouveau pour lui, et

j'étais parvenu quelque tems auparavant à le lui faire prononcer.

Voilà, quant à l'organe de la voix, le point où nous en sommes. On voit

que toutes les voyelles, à l'exception de l'_u_, entrent déjà dans le

petit nombre de sons qu'il articule, et que l'on trouve que les trois

consonnes _l_, _d_ et _l_ mouillée. Ces progrès sont assurément bien

faibles, si on les compare à ceux qu'exige le développement complet de

la voix humaine; mais ils m'ont paru suffisans pour garantir la

possibilité de ce développement. J'ai dit plus haut les causes qui

doivent nécessairement le rendre long et difficile. Il en est encore une

qui n'y contribuera pas moins, et que je ne dois point passer sous

silence. C'est la facilité qu'a notre jeune sauvage d'exprimer autrement

que par la parole le petit nombre de ses besoins[11]. Chacune de ses

volontés se manifeste par les signes les plus expressifs, qui ont en

quelque sorte, comme les nôtres, leurs gradations et leur synonimie.

L'heure de la promenade est-elle arrivée, il se présente à diverses

reprises devant la croisée et devant la porte de sa chambre. S'il

s'aperçoit alors que sa gouvernante n'est point prête, il dispose devant

elle tous les objets nécessaires à sa toilette, et dans son impatience

il va même jusqu'à l'aider à s'habiller. Cela fait, il descend le

premier, et tire lui-même le cordon de la porte. Arrivé à

l'Observatoire, son premier soin est de demander du lait; ce qu'il fait

en présentant une écuelle de bois, qu'il n'oublie jamais, en sortant, de

mettre dans sa poche, et dont il se munit pour la première fois, le

lendemain d'un jour qu'il avait cassé, dans la même maison et pour le

même usage, une tasse de porcelaine.

[11] Mes observations confirment encore sur ce point important

l'opinion de Condillac, qui dit, en parlant de l'origine du langage

des sons: «Le langage d'action, alors si naturel, était un grand

obstacle à surmonter; pouvait-on l'abandonner pour un autre dont on

ne prévoyait pas les avantages, et dont la difficulté se faisait si

bien sentir?»

Là encore, pour rendre complets les plaisirs de ses soirées, on a,

depuis quelque-tems, la bonté de le voiturer dans une brouette. Depuis

lors, dès que l'envie lui en prend, si personne ne se présente pour la

satisfaire, il rentre dans la maison, prend quelqu'un par le bras, le

conduit dans le jardin, et lui met entre les mains les branches de la

brouette, dans laquelle il se place aussitôt: si on résiste à cette

première invitation, il quitte le siége, revient aux branches de la

brouette, la fait rouler quelques tours et vient s'y placer de nouveau;

imaginant sans doute que si ses desirs ne sont pas remplis, ce n'est pas

faute de les avoir clairement manifestés.

S'agit-il de diner? ses intentions sont encore moins douteuses. Il met

lui-même le couvert et présente à madame Guérin les plats, qu'elle doit

descendre à la cuisine pour y prendre leurs alimens. Si c'est en ville

qu'il dîne avec moi, toutes ses demandes s'adressent à la personne qui

fait les honneurs de la table; c'est toujours à elle qu'il se présente

pour être servi. Si l'on fait semblant de ne pas l'entendre, il place

son assiette à côté du mets, qu'il dévore des yeux. Si cela ne produit

rien, il prend une fourchette et en frappe deux ou trois coups sur le

rebord du plat. Insiste-t-on encore? alors il ne garde plus de mesure;

il plonge une cuiller, ou même sa main dans le plat, et en un

clin-d'oeil il le vide en entier sur son assiète. Il n'est guères moins

expressif dans la manière de témoigner les affections de son ame, et

sur-tout l'impatience et l'ennui. Nombre de curieux savent comment, avec

plus de franchise naturelle que de politesse, il les congédie, lorsque,

fatigué de la longueur de leurs visites, il présente à chacun d'eux, et

sans méprise, leur canne, leurs gants et leur chapeau, les pousse

doucement vers la porte, qu'il referme de suite impétueusement sur

eux[12].

[12] Il est digne de remarque que ce langage d'action lui est

entièrement naturel, et que dès les premiers jours de son entrée

dans la société, il l'employait de la manière la plus expressive.

«Quand il eut soif, dit le citoyen Constans-St.-Estève, qui l'a vu

dans les commencemens de cette époque intéressante, «il porta ses

regards à droite et à gauche; ayant apperçu une cruche, il mit ma

main dans la sienne et me conduisit vers la cruche, qu'il frappa de

la main gauche, pour me demander à boire. On apporta du vin, qu'il

dédaigna en témoignant de l'impatience sur le retard que je mettais

à lui donner de l'eau».

Pour compléter l'histoire de ce langage à pantomimes, il faut que je

dise encore que _Victor_ l'entend avec autant de facilité qu'il le

parle. Il suffit à madame Guérin, pour l'envoyer quérir de l'eau, de lui

montrer la cruche et de lui faire voir qu'elle est vide, en donnant au

vase une position renversée. Un procédé analogue me suffit pour

l'engager à me servir à boire quand nous dînons ensemble, etc. Mais ce

qu'il y a de plus étonnant dans la manière avec laquelle il se prête à

ces moyens de communication, c'est qu'il n'est besoin d'aucune leçon

préliminaire, ni d'aucune convention réciproque pour se faire entendre.

Je m'en convainquis un jour par une expérience des plus concluantes. Je

choisis, entre une foule d'autres, un objet pour lequel je m'assurai

d'avance qu'il n'existait entre lui et sa gouvernante aucun signe

indicateur. Tel était, par exemple, le peigne dont on se servait pour

lui, et que je voulus me faire apporter. J'aurais été bien trompé si en

me hérissant les cheveux dans tous les sens, et lui présentant ainsi ma

tête en désordre, je n'avais été compris. Je le fus en effet, et j'eus

aussitôt entre les mains ce que je demandais.

Beaucoup de personnes ne voient dans tous ses procédés que la façon de

faire d'un animal; pour moi, je l'avouerai, je crois y reconnaître dans

toute sa simplicité le langage d'action, ce langage primitif de l'espèce

humaine, originellement employé dans l'enfance des premières sociétés,

avant que le travail de plusieurs siècles eût coordonné le systême de la

parole et fourni à l'homme civilisé un fécond et sublime moyen de

perfectionnement, qui fait éclore sa pensée même dans son berceau, et

dont il se sert toute la vie sans apprécier ce qu'il est par lui et ce

qu'il serait sans lui, s'il s'en trouvait accidentellement privé, comme

dans le cas qui nous occupe. Sans doute un jour viendra où des besoins

plus multipliés feront sentir au jeune _Victor_ la nécessité d'user de

nouveaux signes. L'emploi défectueux qu'il a fait de ses premiers sons

pourra bien retarder cette époque, mais non pas l'empêcher. Il n'en sera

peut-être ni plus ni moins que ce qui arrive à l'enfant qui d'abord

balbutie le mot _papa_, sans y attacher aucune idée, s'en va le disant

dans tous les lieux et en toute autre occasion, le donne ensuite à tous

les hommes qu'il voit, et ne parvient qu'après une foule de raisonnemens

et même d'abstractions, à en faire une seule et juste application.

§. V.

Ve. VUE.--_Exercer pendant quelque tems, sur les objets de ses besoins

physiques, les plus simples opérations de l'esprit, et en déterminer

ensuite l'application sur des objets d'instruction._

Considéré dans sa plus tendre enfance et sous le rapport de son

entendement, l'homme ne paraît pas s'élever encore au-dessus des autres

animaux. Toutes ses facultés intellectuelles sont rigoureusement

circonscrites dans le cercle étroit de ses besoins physiques. C'est pour

eux seuls que s'exercent les opérations de son esprit. Il faut alors que

l'éducation s'en empare et les applique à son instruction, c'est-à-dire,

à un nouvel ordre de choses qui n'ont aucun rapport avec ses premiers

besoins. De cette application découlent toutes ses connaissances, tous

les progrès de son esprit, et les conceptions du génie le plus sublime.

Quel que soit le degré de probabilité de cette idée, je ne la reproduis

ici que comme le point de départ de la marche que j'ai suivie pour

remplir cette dernière vue.

Je n'entrerai pas dans les détails des moyens mis en usage pour exercer

les facultés intellectuelles du _sauvage de l'Aveyron_ sur les objets de

ses appétits. Ces moyens n'étaient autre chose que des obstacles

toujours croissans, toujours nouveaux, mis entre lui et ses besoins, et

qu'il ne pouvait surmonter sans exercer continuellement son attention,

sa mémoire, son jugement et toutes les fonctions de ses sens[13]. Ainsi

se développèrent toutes les facultés qui devaient servir à son

instruction, et il ne fallait plus que trouver les moyens les plus

faciles de les faire valoir.

[13] Il n'est pas inutile de faire remarquer que je n'ai éprouvé

aucune difficulté pour remplir ce premier but. Toutes les fois qu'il

s'agit de ses besoins, son attention, sa mémoire et son intelligence

semblent l'élever au-dessus de lui-même; c'est une remarque qu'on a

pu faire de tous les tems, et qui, si on l'eût sérieusement

approfondie, eût conduit à prévoir un avenir heureux. Je ne crains

pas de dire que je regarde comme une grande preuve d'intelligence,

d'avoir pu apprendre, au bout de six semaines de séjour dans la

société, à préparer ses alimens avec tous les soins et les détails

que nous a transmis le citoyen Bonnaterre. «Son occupation pendant

son séjour à Rhodès, dit ce naturaliste, consistait à écosser des

haricots, et il remplissait cette tâche avec le degré de

discernement dont serait susceptible l'homme le plus exercé. Comme

il savait par expérience que ces sortes de légumes étaient destinés

pour sa subsistance, aussitôt qu'on lui apportait une botte de tiges

desséchées, il allait chercher une marmite et établissait la scène

de cette opération au milieu de l'appartement. Là, il distribuait

ses matériaux le plus commodément possible. Le pot était placé à

droite et les haricots à gauche; il ouvrait successivement les

gousses l'une après l'autre, avec une souplesse de doigts

inimitable; il mettait dans le pot les bonnes graines, et rejetait

celles qui étaient moisies ou tachées; si par hasard quelque graine

lui échappait, il la suivait de l'oeil, la ramassait et la mettait

avec les autres. À mesure qu'il vidait les gousses, il les empilait

à côté de lui avec symétrie, et lorsque son travail était fini, il

enlevait le pot, y versait de l'eau et le portait auprès du feu,

dont il entretenait l'activité avec les gousses qu'il avait

entassées séparément. Si le feu était éteint, il prenait la pelle,

qu'il déposait entre les mains de son surveillant, lui faisait signe

d'en aller chercher dans le voisinage, etc.»

Je devais peu compter encore sur les ressources du sens de l'ouïe, et

sous ce rapport, le _sauvage de l'Aveyron_ n'était qu'un sourd-muet.

Cette considération m'engagea à tenter la méthode d'enseignement du

citoyen Sicard. Je commençai donc par les premiers procédés usités dans

cette célèbre école, et dessinai sur une planche noire la figure

linéaire de quelques objets dont un simple dessin pouvait le mieux

représenter la forme; tels qu'une clef, des ciseaux et un marteau.

J'appliquai à diverses reprises, et dans les momens où je voyais que

j'étais observé, chacun de ces objets sur sa figure respective; et quand

je fus assuré par-là de lui en avoir fait sentir les rapports, je voulus

me les faire apporter successivement, en désignant du doigt la figure de

celui que je demandais. Je n'en obtins rien, j'y revins plusieurs fois

et toujours avec aussi peu de succès: ou il refusait avec entêtement

d'apporter celle des trois choses que j'indiquais, ou bien il apportait

avec celle-là les deux autres, et me les présentait toutes à la fois. Je

me persuadai que cela tenait à un calcul de paresse, qui ne lui

permettait pas de faire en détail ce qu'il trouvait tout simple

d'exécuter en une seule fois. Je m'avisai alors d'un moyen qui le força

à détailler son attention sur chacun de ces objets. J'avais observé,

même depuis quelques mois, qu'il avait un goût des plus prononcés pour

l'arrangement; c'était au point qu'il se levait quelquefois de son lit

pour remettre dans sa place accoutumée un meuble ou un ustensile

quelconque qui se trouvait accidentellement dérangé. Il poussait ce goût

plus loin encore pour les choses suspendues à la muraille: chacune avait

son clou et son crochet particulier; et quand il s'était fait quelque

transposition entre ces objets, il n'était pas tranquille qu'il ne l'eût

réparée lui-même. Il n'y avait donc qu'à soumettre aux mêmes arrangemens

les choses sur lesquelles je voulais exercer son attention. Je

suspendis, au moyen d'un clou, chacun des objets au bas de leur dessin

et les y laissai quelque tems. Quand ensuite je vins à les enlever et à

les donner à _Victor_, ils furent aussitôt replacés dans leur ordre

convenable. Je recommençai plusieurs fois et toujours avec les mêmes

résultats. J'étais loin cependant de les attribuer à son discernement;

et cette classification pouvait bien n'être qu'un acte de mémoire. Je

changeai, pour m'assurer, la position respective des dessins, et je le

vis alors, sans aucun égard pour cette transposition, suivre, pour

l'arrangement des objets, le même ordre qu'auparavant. À la vérité, rien

n'était si facile que de lui apprendre la nouvelle classification

nécessitée par ce nouveau changement; mais rien de plus difficile que de

la lui faire raisonner. Sa mémoire seule faisait les frais de chaque

arrangement. Je m'attachai alors à neutraliser en quelque sorte les

secours qu'il en retirait. J'y parvins en la fatiguant sans relâche par

l'augmentation du nombre de dessins, et par la fréquence de leurs

inversions. Alors cette mémoire devint un guide insuffisant pour

l'arrangement méthodique de tous ces corps nombreux; alors l'esprit dut

avoir recours à la comparaison du dessin avec la chose. Quel pas

difficile je venais de franchir! Je n'en doutai point, quand je vis

notre jeune _Victor_ attacher ses regards, et successivement, sur chacun

des objets, en choisir un, et chercher ensuite la figure à laquelle il

voulait le rapporter; et j'en eus bientôt la preuve matérielle, par

l'expérience de l'inversion des figures, qui fut suivie, de sa part, de

l'inversion méthodique des objets.

Ce résultat m'inspira les plus brillantes espérances; je croyais n'avoir

plus de difficultés à vaincre, quand il s'en présenta une des plus

insurmontables, qui m'arrêta opiniâtrément et me força de renoncer à ma

méthode. On sait que dans l'instruction du sourd-muet, on fait

ordinairement succéder à ce premier procédé comparatif un second

beaucoup plus difficile. Après avoir fait sentir, par des comparaisons

répétées, le rapport de la chose avec son dessin, on place autour de

celui-ci toutes les lettres qui forment le mot de l'objet représenté par

la figure. Cela fait, on efface celle-ci, il ne reste plus que les

signes alphabétiques. Le sourd-muet ne voit, dans ce second procédé,

qu'un changement de dessin, qui continue d'être pour lui le signe de

l'objet. Il n'en fut pas de même de _Victor_, qui, malgré les

répétitions les plus fréquentes, malgré l'exposition prolongée de la

chose au-dessous de son mot, ne put jamais s'y reconnaître. Je n'eus pas

de peine à me rendre compte de cette difficulté, et il me fut aisé de

comprendre pourquoi elle était insurmontable. De la figure d'un objet à

sa représentation alphabétique, la distance est immense, et d'autant

plus grande pour l'élève, qu'elle se présente là aux premiers pas de

l'instruction. Si les sourds-muets n'y sont pas arrêtés, c'est qu'ils

sont, de tous les enfans, les plus attentifs et les plus observateurs.

Accoutumés, dès leur plus tendre enfance, à entendre et à parler par les

yeux, ils sont, plus que personne, exercés à apprécier tous les rapports

des objets visibles.

Il fallait donc chercher une méthode plus analogue aux facultés encore

engourdies de notre sauvage, une méthode dans laquelle chaque difficulté

vaincue l'élevât au niveau de la difficulté à vaincre. Ce fut dans cet

esprit que je traçai mon nouveau plan. Je ne m'arrêterai pas à en faire

l'analyse; on en jugera par l'exécution.

Je collai sur une planche de deux pieds quarrés trois morceaux de

papier, de forme bien distincte et de couleur bien tranchée. C'était un

plan circulaire et rouge, un autre triangulaire et bleu, le troisième de

figure quarrée et de couleur noire. Trois morceaux de carton, également

colorés et figurés, furent, au moyen d'un trou dont ils étaient percés

dans leur milieu, et des clous disposés à cet effet sur la planche,

furent, dis-je, appliqués et laissés pendant quelques jours sur leurs

modèles respectifs. Les ayant ensuite enlevés et présentés à _Victor_,

ils furent replacés sans difficulté. Je m'assurai, en renversant le

tableau et changeant par-là l'ordre des figures, que ces premiers

résultats n'étaient point routiniers, mais dûs à la comparaison. Au bout

de quelques jours, je substituai un autre tableau à ce premier. J'y

avais représenté les mêmes figures, mais toutes d'une couleur uniforme.

Dans le premier, l'élève avait, pour se reconnaître, le double indice

des formes et des couleurs; dans le second il n'avait plus qu'un guide,

la comparaison des formes. Presque en même tems je lui en présentai un

troisième, où toutes les figures étaient égales, mais de couleurs

différentes. Toujours mêmes épreuves, et toujours mêmes résultats; car

je compte pour rien quelques fautes d'attention. La facilité avec

laquelle s'exécutaient ces petites comparaisons, m'engagea à lui en

présenter de nouvelles. Je fis des additions et des modifications aux

deux derniers tableaux. J'ajoutai à celui des figures d'autres formes

beaucoup moins distinctes, et à celui des couleurs, de nouvelles

couleurs qui ne différaient entr'elles que par des nuances. Il y avait,

par exemple, dans le premier, un parallélogramme un peu allongé à côté

d'un quarré, et dans le second, un échantillon bleu-céleste à côté d'un

bleu-grisâtre. Il se présenta ici quelques erreurs et quelques

incertitudes, mais qui disparurent au bout de quelques jours d'exercice.

Ces résultats m'enhardirent à de nouveaux changemens, toujours plus

difficiles. Chaque jour j'ajoutais, je retranchais, je modifiais et

provoquais de nouvelles comparaisons et de nouveaux jugemens. À la

longue, la multiplicité et les complications de ces petits exercices

finirent par fatiguer son attention et sa docilité. Alors reparurent,

dans toute leur intensité, ces mouvemens d'impatience et de fureur qui

éclataient si violemment au commencement de son séjour à Paris, lorsque,

sur-tout, il se trouvait enfermé dans sa chambre. N'importe, il me

sembla que le moment était venu où il fallait ne plus apaiser ces

mouvemens par condescendance, mais les vaincre par énergie. Je crus donc

devoir insister. Ainsi, quand, dégoûté d'un travail (dont à la vérité il

ne concevait pas le but, et dont il était bien naturel qu'il se lassât)

il lui arrivait de prendre les morceaux de carton, de les jeter à terre

avec dépit et de gagner son lit avec fureur, je laissais passer une ou

deux minutes; je revenais à la charge avec le plus de sang-froid

possible; je lui faisais ramasser tous ses cartons, éparpillés dans sa

chambre, et ne lui donnais de répit, qu'ils ne fussent replacés

convenablement. Mon obstination ne réussit que quelques jours, et fut, à

la fin, vaincue par ce caractère indépendant. Ses mouvemens de colère

devinrent plus fréquens, plus violens, et simulèrent des accès de rage

semblables à ceux dont j'ai déjà parlé, mais avec cette différence

frappante, que les effets en étaient moins dirigés vers les personnes

que vers les choses. Il s'en allait alors, dans cet esprit destructeur,

mordant ses draps, les couvertures de son lit, la tablette même de la

cheminée, dispersant dans sa chambre les chenets, les cendres et les

tisons enflammés, et finissant par tomber dans des convulsions qui

avaient de commun avec celles de l'épilepsie, une suspension complette

des fonctions sensoriales. Force me fut de céder, quand les choses en

furent à ce point effrayant; et néanmoins ma condescendance ne fit

qu'accroître le mal: les accès en devinrent plus fréquens, et

susceptibles de se renouveler à la moindre contrariété, souvent même

sans cause déterminante.

Mon embarras devint extrême. Je voyais le moment où tous mes soins

n'auraient réussi qu'à faire, de ce pauvre enfant, un malheureux

épileptique. Encore quelques accès, et la force de l'habitude

établissait une maladie des plus affreuses et des moins curables. Il

fallait donc y remédier au plutôt, non par les médicamens, si souvent

infructueux; non par la douceur, dont on n'avait plus rien à espérer;

mais par un procédé perturbateur, à-peu-près pareil à celui qu'avait

employé Boerhaave dans l'hôpital de Harlem. Je me persuadai bien que si

le premier moyen dont j'allais faire usage manquait son effet, le mal ne

ferait que s'exaspérer, et que tout traitement de la même nature

deviendrait inutile. Dans cette ferme conviction, je fis choix de celui

que je crus être le plus effrayant pour un être qui ne connaissait

encore, dans sa nouvelle existence, aucune espèce de danger.

Quelque-tems auparavant, madame Guérin étant avec lui à l'Observatoire,

l'avait conduit sur la plate-forme qui est, comme l'on sait, très

élevée. À peine est-il parvenu à quelque distance du parapet, que saisi

d'effroi et d'un tremblement universel, il revient à sa gouvernante, le

visage couvert de sueur, l'entraîne par le bras vers la porte, et ne

trouve un peu de calme que lorsqu'il est au pied de l'escalier. Quelle

pouvait être la cause d'un pareil effroi? c'est ce que je ne recherchai

point; il me suffisait d'en connaître l'effet, pour le faire servir à

mes desseins. L'occasion se présenta bientôt, dans un accès des plus

violens, que j'avais cru devoir provoquer par la reprise de nos

exercices. Saisissant alors le moment où les fonctions des sens

n'étaient point encore suspendues, j'ouvre avec violence la croisée de

sa chambre, située au quatrième étage, et donnant perpendiculairement

sur de gros quartiers de pierre; je m'approche de lui avec toutes les

apparences de la fureur, et le saisissant fortement par les hanches, je

l'expose sur la fenêtre, la tête directement tournée vers le fond de ce

précipice. Je l'en retirai quelques secondes après, pâle, couvert d'une

sueur froide, les yeux un peu larmoyans, et agité encore de quelques

légers tressaillemens, que je crus appartenir aux effets de la peur. Je

le conduisis vers ses tableaux. Je lui fis ramasser ses cartons, et

j'exigeai qu'ils fussent tous replacés. Tout cela fut exécuté, à la

vérité très-lentement, et plutôt mal que bien; mais au moins sans

impatience. Ensuite il alla se jeter sur son lit, où il pleura

abondamment.

C'était la première fois, à ma connaissance du moins, qu'il versait des

larmes. La circonstance dont j'ai déjà rendu compte, et dans laquelle le

chagrin d'avoir quitté sa gouvernante, ou le plaisir de la retrouver,

lui en fit répandre, est postérieure à celle-ci; si je l'ai fait

précéder dans ma narration, c'est que dans mon plan, j'ai moins suivi

l'ordre des tems, que l'exposition méthodique des faits.

Cet étrange moyen fut suivi d'un succès, sinon complet, au moins

suffisant. Si son dégoût pour le travail ne fut pas entièrement

surmonté, au moins fut-il beaucoup diminué, sans être jamais suivi

d'effets pareils à ceux dont nous venons de rendre compte. Seulement,

dans les occasions où on le fatiguait un peu trop, de même que lorsqu'on

le forçait à travailler à des heures consacrées à ses sorties ou à ses

repas, il se contentait de témoigner de l'ennui, de l'impatience, et de

faire entendre un murmure plaintif qui finissait ordinairement par des

pleurs.

Ce changement favorable nous permit de reprendre avec exactitude le

cours de nos exercices, que je soumis à de nouvelles modifications,

propres à fixer encore plus son jugement. Je substituai aux figures

collées sur les tableaux, et qui étaient, comme je l'ai déjà dit, des

plans entiers, représentant des figures géométriques, des dessins

linéaires de ces mêmes plans. Je me contentai aussi d'indiquer les

couleurs par de petits échantillons de forme irrégulière, et nullement

analogues par leur conformation à celle des cartons colorés. Je puis

dire que ces nouvelles difficultés ne furent qu'un jeu pour l'enfant;

résultat qui suffisait au but que je m'étais proposé en adoptant ce

systême de comparaisons grossières. Le moment était venu de le remplacer

par un autre beaucoup plus instructif, et qui eût présenté des

difficultés insurmontables, si elles n'avaient été applanies d'avance

par le succès des moyens que nous venions d'employer pour surmonter les

premières.

Je fis imprimer en gros caractères, sur des morceaux de carton de deux

pouces, les vingt-quatre lettres de l'alphabet. Je fis tailler, dans une

planche d'un pied et demi carré, un nombre égal de cases, dans

lesquelles je fis insérer les morceaux de carton, sans les y coller

cependant, afin que l'on pût les changer de place au besoin. On

construisit en métal, et dans les mêmes dimensions, un nombre égal de

caractères. Ceux-ci étaient destinés à être comparés par l'élève aux

lettres imprimées, et classés dans leurs cases correspondantes. Le

premier essai de cette méthode fut fait, en mon absence, par Mme Guérin;

je fus fort surpris d'apprendre par elle, à mon retour, que _Victor_

distinguait tous les caractères et les classait convenablement.

L'épreuve en fut faite aussitôt et sans la moindre faute. Ravi d'un

succès aussi rapide, j'étais loin encore de pouvoir en expliquer la

cause; et ce ne fut que quelques jours après qu'elle se présenta à moi

dans la manière dont notre élève procédait à cette classification. Pour

se la rendre plus facile, il s'était avisé lui-même d'un petit expédient

qui le dispensait, dans ce travail, de mémoire, de comparaison et de

jugement. Dès qu'on lui mettait le tableau entre les mains, il

n'attendait pas qu'on enlevât de leurs cases les lettres métalliques; il

les retirait et les empilait sur sa main, en suivant l'ordre de leur

classification; de sorte que la dernière lettre de l'alphabet se

trouvait, après le dépouillement complet du tableau, être la première de

la pile. C'était aussi par celle-là qu'il commençait, et par la dernière

de la pile qu'il finissait, prenant conséquemment le tableau par la fin,

et procédant toujours de droite à gauche. Ce n'est pas tout: ce procédé

était susceptible, selon lui, de perfectionnement; car assez souvent la

pile crevait, les caractères s'échappaient; il fallait alors débrouiller

tout cela, et le mettre en ordre par les seuls efforts de l'attention.

Les vingt-quatre lettres se trouvaient disposées sur quatre rangs, de

six chacun; il était donc plus simple de ne les enlever que par rangées

et de les replacer de même, de manière à ne passer au dépouillement de

la seconde file, que lorsque la première serait rétablie.

J'ignore s'il faisait le raisonnement que je lui prête; au moins est-il

sûr qu'il exécutait la chose comme je le dis. C'était donc une véritable

routine, mais une routine de son invention et qui faisait peut-être

autant d'honneur à son intelligence, qu'une classification méthodique en

fit bientôt à son discernement. Il ne fut pas difficile de le mettre sur

cette voie, en lui donnant les caractères pêle-mêle, toutes les fois

qu'on lui présentait le tableau. Enfin, malgré les inversions fréquentes

que je faisais subir aux caractères imprimés en les changeant de case;

malgré quelques dispositions insidieuses données à ces caractères, comme

de placer le _G_ à côté du _C_, l'_E_ à côté de l'_F_, etc.; son

discernement était imperturbable. En l'exerçant sur tous ces caractères,

j'avais eu pour but de préparer _Victor_ à les faire servir à leur

usage, sans doute primitif, c'est-à-dire à l'expression des besoins que

l'on ne peut manifester par la parole. Loin de croire que je fûsse déjà

si près de cette grande époque de son éducation, ce fut un esprit de

curiosité, plutôt que l'espoir du succès, qui me suggéra l'expérience

que voici.

Un matin qu'il attendait impatiemment le lait dont il fait journellement

son déjeûner, je pris dans son tableau et disposai sur une planche, que

j'avais la veille préparée exprès, ces quatre lettres: _L. A. I. T._ Mme

Guérin, que j'avais prévenue, s'approche, regarde les caractères et me

donne de suite une tasse pleine de lait, dont je fais semblant de

vouloir disposer pour moi-même. Un moment après je m'approche de

_Victor_; je lui donne les quatre lettres que je venais d'enlever de

dessus la planche; je la lui indique d'une main, tandis que de l'autre

je lui présente le vase plein de lait. Les lettres furent aussitôt

replacées, mais dans un ordre tout-à-fait inverse, de sorte qu'elles

donnèrent _TIAL_ au lieu de _LAIT_. J'indiquai alors les corrections à

faire, en désignant du doigt les lettres à transposer et la place qu'il

fallait donner à chacune: lorsque ces changemens eurent reproduit le

signe de la chose, je ne la fis plus attendre.

On aura de la peine à croire que cinq ou six épreuves pareilles aient

suffi, je ne dis pas pour lui faire arranger méthodiquement les quatre

lettres du mot _lait_, mais aussi, le dirai-je, pour lui donner l'idée

du rapport qu'il y a entre cette disposition alphabétique et l'un de ses

besoins, c'est-à-dire entre le mot et la chose. C'est du moins ce que

l'on est fortement autorisé à soupçonner, d'après ce qui lui arriva huit

jours après cette première expérience. On le vit, prêt à partir le soir

pour l'observatoire, se munir, de son propre mouvement, des quatre

lettres en question; les mettre dans sa poche, et à peine arrivé chez le

citoyen Lemeri, où, comme je l'ai dit plus haut, il va tous les jours

goûter avec du lait, produire ces caractères sur une table, de manière à

former le mot _lait_...

J'étais dans l'intention de récapituler ici tous les faits disséminés

dans cet ouvrage; mais j'ai pensé que quelque force qu'ils pussent

acquérir par leur réunion, elle n'équivaudrait jamais à celle de ce

dernier résultat. Je le consigne, pour ainsi dire nu et dépouillé de

toutes réflexions, pour qu'il puisse marquer d'une manière plus

frappante l'époque où nous sommes parvenus, et devenir garant de celle

où il nous faut arriver. En attendant, on peut toujours conclure de la

plupart de mes observations, de celles sur-tout qu'on a puisées dans ces

deux dernières VUES, que l'enfant, connu sous le nom de _sauvage de

l'Aveyron_, est doué du libre exercice de tous ses sens; qu'il donne des

preuves continuelles d'attention, de réminiscence, de mémoire; qu'il

peut comparer, discerner et juger, appliquer enfin toutes les facultés

de son entendement à des objets relatifs à son instruction. On

remarquera, comme un point essentiel, que ces changemens heureux sont

survenus dans le court espace de neuf mois, chez un sujet que l'on

croyait incapable d'attention; et l'on en conclura que son éducation est

possible, si elle n'est pas même déjà garantie par ces premiers succès,

indépendamment de ceux qu'on doit nécessairement espérer du tems, qui

dans sa marche invariable, semble donner à l'enfance, en force et en

développemens, tout ce qu'il ôte à l'homme au déclin de la vie[14].

[14] C'est aux Observateurs éclairés à venir s'assurer par eux-mêmes,

de la vérité de ces résultats. Eux seuls peuvent juger de la valeur

des faits, en apportant à leur examen un esprit judicieux et versé

dans la science de l'entendement. L'appréciation de l'état moral de

notre sauvage, est plus difficile qu'on ne pense. L'expérience

journalière et toutes les idées reçues, sont là pour égarer le

jugement. _Si l'habitude où nous sommes,_ dit Condillac dans un cas

assez analogue, _de nous aider des signes, nous permettait de

remarquer tout ce que nous leur devons, nous n'aurions qu'à nous

mettre à la place de ce jeune homme, pour comprendre combien il

pouvait acquérir peu de connaissances; mais nous jugeons toujours

d'après notre situation._ Il faut encore, pour juger sainement, en

cette circonstance, ne pas tenir l'enfant pour vû après un seul

examen; mais l'observer et l'étudier à diverses reprises, dans tous

les momens de la journée, dans chacun de ses plaisirs, au milieu de

ses petits exercices, etc.; toutes ces conditions sont de rigueur.

Elles ne suffisent même pas, si, pour établir une exacte comparaison

entre le présent et le passé, l'on n'a vu de ses propres yeux, le

_Sauvage de l'Aveyron_ dans les premiers mois de son séjour à

Paris. Ceux qui ne l'ont point observé à cette époque et qui le

verraient actuellement, ne trouveraient en lui qu'un enfant

_presqu'ordinaire_, qui ne parle point; ils ne pourraient moralement

apprécier la distance qui sépare ce sujet _presqu'ordinaire_, du

_Sauvage de l'Aveyron_, nouvellement entré dans la société; distance

en apparence bien légère, mais véritablement immense, lorsqu'on

l'approfondit, et qu'on calcule à travers quelle série de

raisonnemens nouveaux et d'idées acquises, il a dû parvenir à ces

derniers résultats.

Et cependant, quelles conséquences majeures, relatives à l'histoire

philosophique et naturelle de l'homme, découlent déjà de cette première

série d'observations! Qu'on les rassemble; qu'on les classe avec

méthode; qu'on les réduise à leur juste valeur, et l'on y verra la

preuve matérielle des plus importantes vérités, de ces vérités dont

Locke et Condillac ne durent la découverte qu'à la force de leur génie

et à la profondeur de leurs méditations. Il m'a paru, du moins, qu'on

pourrait en déduire:

1º. Que l'homme est inférieur à un grand nombre d'animaux dans le pur

_état de nature_[15]; état de nullité et de barbarie, qu'on a sans

fondement revêtu des couleurs les plus séduisantes; état dans lequel

l'individu, privé des facultés caractéristiques de son espèce, traîne

misérablement, sans intelligence comme sans affections, une vie

précaire et réduite aux seules fonctions de l'animalité.

[15] Je ne doute point que si l'on isolait, dès le premier âge, deux

enfans, l'un mâle, l'autre femelle, et que l'on en fît autant de

deux quadrupèdes, choisis dans l'espèce la moins intelligente, ces

derniers ne se montrassent de beaucoup supérieurs aux premiers dans

les moyens de pourvoir à leurs besoins, et de veiller, soit à leur

propre conservation, soit à celle de leurs petits.

2º. Que cette supériorité morale, que l'on dit être _naturelle_ à

l'homme, n'est que le résultat de la civilisation qui l'élève au-dessus

des autres animaux par un grand et puissant mobile. Ce mobile est la

sensibilité prédominante de son espèce; propriété essentielle d'où

découlent les facultés imitatives, et cette tendance continuelle qui le

force à chercher dans de nouveaux besoins des sensations nouvelles.

3º. Que cette force imitative, destinée à l'éducation de ses organes,

et sur-tout à l'apprentissage de la parole, très-énergique et

très-active dans les premières années de la vie, s'affaiblit rapidement

par les progrès de l'âge, l'isolement et toutes les causes qui tendent à

émousser la sensibilité nerveuse; d'où il résulte que l'articulation des

sons, qui est sans contredit de tous les effets de l'imitation le

résultat le plus inconcevable et le plus utile, doit éprouver des

obstacles sans nombre, dans un âge qui n'est plus celui de la première

enfance.

4º. Qu'il existe chez le sauvage le plus isolé, comme chez le citadin

élevé au plus haut point de civilisation, un rapport constant entre

leurs idées et leurs besoins; que la multiplicité toujours croissante de

ceux-ci chez les peuples policés, doit être considérée comme un grand

moyen de développement de l'esprit humain: de sorte qu'on peut établir

comme proposition générale, que toutes les causes accidentelles, locales

ou politiques, qui tendent à augmenter ou à diminuer le nombre de nos

besoins, contribuent nécessairement à étendre ou à rétrécir la sphère de

nos connaissances et le domaine de la science, des beaux-arts et de

l'industrie sociale.

5º. Que dans l'état actuel de nos connaissances physiologiques, la

marche de l'enseignement peut et doit s'éclairer des lumières de la

médecine moderne, qui, de toutes les sciences naturelles, peut coopérer

le plus puissamment au perfectionnement de l'espèce humaine, en

appréciant les anomalies organiques et intellectuelles de chaque

individu, et déterminant par-là ce que l'éducation doit faire pour lui,

ce que la société peut en attendre.

Il est encore quelques considérations non moins importantes, que je me

proposais d'associer à ces premières données; mais les développemens

qu'elles eussent exigés auraient outre-passé les bornes et le dessein de

cet opuscule. Je me suis d'ailleurs apperçu, en comparant mes

observations avec la doctrine de quelques-uns de nos métaphysiciens, que

je me trouvais, sur certains points intéressans, en désaccord avec eux.

Je dois attendre en conséquence des faits plus nombreux, et par-là même

plus concluans. Un motif à-peu-près analogue ne m'a pas permis, en

parlant de tous les développemens du jeune _Victor_, de m'appésantir sur

l'époque de sa puberté, qui s'est prononcée depuis quelques semaines

d'une maniere presque explosive, et dont les premiers phénomènes jettent

beaucoup de doute sur l'origine de certaines affections du coeur, que

nous regardons comme très _naturelles_. J'ai dû, de même ici, ne pas me

presser de juger et de conclure; persuadé qu'on ne peut trop laisser

mûrir par le tems, et confirmer par des observations ultérieures, toutes

considérations qui tendent à détruire des préjugés, peut-être

respectables, et les plus douces comme les plus consolantes illusions de

la vie sociale.

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NOTES DU TRANSCRIPTEUR

On a conservé l'orthographe de l'original, y compris l'usage erratique

des accents à l'indicatif et au subjonctif (fut/fût) et les incohérences

(vétu/revêtu, ame/âme, ouie/ouïe, ...). On a cependant corrigé une faute

d'accord: «aux développemens simultanés» (simultanées dans l'original).

De l'éducation d'un homme sauvage ou des premiers développemens physiques et moraux du jeune sauvage de l'Aveyron · 第 5 / 6 题