AVANT-PROPOS

Jeté sur ce globe, sans forces physiques et sans idées innées, hors

d'état d'obéir par lui-même aux lois constitutionnelles de son

organisation, qui l'appellent au premier rang du systême des êtres,

l'homme ne peut trouver qu'au sein de la société la place éminente qui

lui fut marquée dans la nature, et serait sans la civilisation, un des

plus faibles et des moins intelligens des animaux: vérité, sans doute,

bien rebattue, mais qu'on n'a point encore rigoureusement démontrée. Les

philosophes qui l'ont émise les premiers, ceux qui l'ont ensuite

soutenue et propagée, en ont donné pour preuve, l'état physique et moral

de quelques peuplades errantes, qu'ils ont regardées comme non

civilisées, parce qu'elles ne l'étaient point à notre manière, et chez

lesquelles ils ont été puiser les traits de l'homme dans le pur état de

nature. Non, quoi qu'on en dise, ce n'est point là encore qu'il faut le

chercher et l'étudier. Dans la horde sauvage la plus vagabonde, comme

dans la nation d'Europe la plus civilisée, l'homme n'est que ce qu'on le

fait être; nécessairement élevé par ses semblables, il en a contracté

les habitudes et les besoins; ses idées ne sont plus à lui; il a joui de

la plus belle prérogative de son espèce, la susceptibilité de développer

son entendement par la force de l'imitation et l'influence de la

société.

On devait donc chercher ailleurs le type de l'homme véritablement

sauvage, de celui qui ne doit rien à ses pareils, et le déduire des

histoires particulières du petit nombre d'individus qui, dans le cours

du 17e. siècle, et au commencement du 18e., ont été trouvés, à différens

intervalles, vivant isolément dans les bois où ils avaient été

abandonnés dès l'âge le plus tendre[1]. Mais telle était, dans ces tems

reculés, la marche défectueuse de l'étude de la science livrée à la

manie des explications, à l'incertitude des hypothèses, et au travail

exclusif du cabinet, que l'observation n'était comptée pour rien, et que

ces faits précieux furent perdus pour l'histoire naturelle de l'homme.

Tout ce qu'en ont laissé les auteurs contemporains se réduit à quelques

détails insignifians, dont le résultat le plus frappant et le plus

général, est que ces individus ne furent susceptibles d'aucun

perfectionnement bien marqué; sans doute, parce qu'on voulut appliquer à

leur éducation, et sans égard pour la différence de leurs organes, le

systême ordinaire de l'enseignement social. Si cette application eût un

succès complet chez la fille sauvage trouvée en France vers le

commencement du siècle dernier, c'est qu'ayant vécu dans les bois avec

une compagne, elle devait déjà à cette simple association un certain

développement de ses facultés intellectuelles, une véritable éducation,

telle que l'admet Condillac[2], quand il suppose deux enfans abandonnés

dans une solitude profonde, et chez lesquels la seule influence de leur

co-habitation, dût donner essor à leur mémoire, à leur imagination, et

leur faire créer même un petit nombre de signes: supposition ingénieuse,

que justifie pleinement l'histoire de cette même fille, chez laquelle la

mémoire se trouvait développée au point de lui retracer quelques

circonstances de son séjour dans les bois, et très en détail sur-tout la

mort violente de sa compagne[3]. Dépourvus de ces avantages, les autres

enfans, trouvés dans un état d'isolement individuel, n'apportèrent dans

la société que des facultés profondément engourdies, contre lesquelles

durent échouer, en supposant qu'ils furent tentés et dirigés vers leur

éducation, tous les efforts réunis d'une métaphysique à peine naissante,

encore entravée du préjugé des idées innées, et d'une médecine, dont les

vues nécessairement bornées par une doctrine toute mécanique, ne

pouvaient s'élever aux considérations philosophiques des maladies de

l'entendement. Éclairées du flambeau de l'analyse, et se prêtant l'une à

l'autre un mutuel appui, ces deux sciences ont de nos jours dépouillé

leurs vieilles erreurs, et fait des progrès immenses. Aussi avait-on

lieu d'espérer que si jamais il se présentait un individu pareil à ceux

dont nous venons de parler, elles _déploieraient pour son développement

physique et moral toutes les ressources de leurs connaissances

actuelles_; ou que du moins si cette application devenait impossible ou

infructueuse, il se trouverait dans ce siècle d'observation quelqu'un

qui, _recueillant avec soin l'histoire d'un être aussi étonnant,

déterminerait ce qu'il est, et déduirait de ce qu'il lui manque, la

somme jusqu'à présent incalculée des connaissances et des idées que

l'homme doit à son éducation_.

[1] Linné en fait monter le nombre jusqu'à dix, et les présente comme

formant une variété de l'espèce humaine. (_Systême de la nature_).

[2] Essai sur l'origine des connaissances humaines, IIe. partie, sect.

Iere.

[3] Cette fille fut prise en 1731, dans les environs de

Châlons-sur-Marne, et élevée dans un couvent de religieuses, sous le

nom de mademoiselle _Leblanc_. Elle raconta, quant elle sut parler,

qu'elle avait vécu dans les bois avec une compagne, et qu'elle

l'avait malheureusement tuée d'un violent coup sur la tête, un jour

qu'ayant trouvé sur leurs pas un chapelet, elles s'en disputèrent la

possession exclusive (RACINE, _poëme de la Religion_).

Cette histoire quoiqu'elle soit une des plus circonstanciées, est

néanmoins si mal faite, que si l'on en retranche d'abord ce qu'il y

a d'insignifiant et puis ce qu'il y a d'incroyable, elle n'offre

qu'un très-petit nombre de particularités dignes d'être notées, et

dont la plus remarquable est la faculté qu'avait cette jeune

sauvage, de se rappeler son état passé.

Oserai-je avouer que je me suis proposé l'une et l'autre de ces deux

grandes entreprises? et qu'on ne me demande point si j'ai rempli mon

but. Ce serait-là une question bien prématurée, à laquelle je ne pourrai

répondre qu'à une époque encore très-éloignée. Néanmoins je l'eusse

attendue en silence, sans vouloir occuper le public de mes travaux, si

ce n'avait été pour moi un besoin, autant qu'une obligation, de prouver,

par mes premiers succès, que l'enfant sur lequel je les ai obtenus n'est

point, comme on le croit généralement, un imbécille désespéré, mais un

être intéressant, qui mérite, sous tous les rapports, l'attention des

observateurs, et les soins particuliers qu'en fait prendre une

administration éclairée et philanthropique.

De l'éducation d'un homme sauvage ou des premiers développemens physiques et moraux du jeune sauvage de l'Aveyron · 第 4 / 6 题