On ne sait pas ce que feront, en temps de guerre, les navires colosses
qui composent les escadres modernes. L'expérience n'en a pas été faite,
et quelques-uns d'entre eux sont nés, ont vécu et ont disparu, usés ou
démodés, des listes de la flotte, ayant épuisé leur existence en pleine
paix. Mais, si l'on en juge par les désastres que cause leur
attouchement seul, on peut prévoir que la guerre sur mer, à l'avenir,
sera la dernière expression de la puissance destructive. Voici un grand
paquebot, l'_Utopia_, qui heurte à peine l'éperon du cuirassé _Anson_,
et, en quelques minutes, le premier coule à pic.
Mardi de la semaine dernière, à sept heures du soir, le steamer anglais
_Utopia_, de l'Anchor Line, venant de Naples et se rendant à New-York
avec 830 passagers, la plupart des émigrants, arrivait devant Gibraltar.
Le temps était assez clair, avec très grand vent du sud-ouest et mer
assez forte. Faisant route à petite vitesse vers le mouillage des
navires du commerce, l'_Utopia_ devait passer sur l'avant de plusieurs
bâtiments de guerre. C'est alors qu'eut lieu la catastrophe. Le cuirassé
l'_Anson_ était au mouillage: c'est un bâtiment à avant-bras et à
puissant éperon, que l'on voit à droite sur notre dessin. C'est un des
cuirassés les plus puissants de la marine anglaise qui soient à flot,
car on met seulement aujourd'hui en chantier ceux qui doivent jauger
14,000 tonneaux. L'_Anson_ a 10,600 tonneaux. Il mesure 100 mètres de
longueur sur 21 mètres de largeur.
L'_Utopia_ doubla la partie visible du cuirassé, mais, poussée par le
vent et le courant, elle l'aborda et frappa du flanc l'éperon qui était
invisible. Aussitôt l'eau s'engouffra dans la brèche qui venait de se
produire, le steamer donna une bande énorme et commença à s'enfoncer.
Le capitaine était, sur la passerelle; il fit aussitôt manoeuvrer les
signaux de détresse avec son sifflet à vapeur, mais en moins de cinq
minutes, l'eau s'étant introduite dans la machine et les chaufferies,
les signaux cessèrent de fonctionner et l'on n'entendit plus que les
cris des malheureux passagers, dont les appels se perdaient dans la
mugissement du vent.
Dès que l'escadre anglaise, qui était ancrée à Gibraltar, put se rendre
compte de ce qui se passait, elle dirigea toutes ses embarcations sur le
lieu du sinistre; mais, par suite de l'état de la mer, la mise à l'eau
de ces embarcations était déjà une opération difficile: quant à aller
accoster l'_Utopia_, c'était chose presque impossible pour elles, car
elles étaient exposées à être brisées au premier choc. En même temps les
cuirassés faisaient fonctionner leurs projecteurs électriques, éclairant
la scène pittoresque dans son horreur que présentait la mer, couverte de
malheureux se débattant au milieu des lames, se cramponnant aux
embarcations des sauveteurs, faisant chavirer deux d'entre elles, car au
nombre des victimes, qui atteint le chiffre de 576, il faut compter deux
courageux marins qui s'étaient voués au secours de leurs semblables.
C'est ce drame terrible que représente notre dessin. Rien de saisissant
comme l'aspect de ce cuirassé, immobile au milieu des lames qui
déferlent, impassible en quelque sorte dans sa majestueuse puissance, à
côté de ces malheureux dont il a causé involontairement la perte. En
quelques minutes, il a créé autour de lui une scène de désolation qui
semble être, en pleine paix, un épisode d'une terrible guerre navale.
«L'IMPÉRATRICE FAUSTINE»
Sous ce titre: l'_Impératrice Faustine_, le théâtre de la
Porte-Saint-Martin a joué un drame historique un peu vide en ses deux
premiers actes, mais qui contient de très belles situations dans les
deux actes suivants. Avidius Cassius, amoureux de Faustine, et honteux
des débordements de l'impératrice, pardonné une première fois par
l'empereur Marc-Aurèle, sachant que l'impératrice a organisé le soir
même un souper dans sa maison sur le Tibre, jure de tuer cette femme
éhontée. Désarmé par un regard de Faustine, il se jette à ses pieds, et
l'impératrice lui propose alors de régner avec lui. Il soulèvera les
provinces contre l'empereur, il le battra, et il partagera avec elle le
pouvoir suprême. Cassius obéit: une bataille a lieu en Orient entre lui
et Marc-Aurèle.
Le bruit court que l'empereur a été vaincu et que l'armée triomphante
marche sur Rome: l'impératrice soulève la populace contre Marc-Aurèle,
ce philosophe incapable de régner. Mais, au lieu de Cassius qu'elle
attendait, c'est Marc-Aurèle qui entre triomphant dans la ville, tenant
Cassius captif. L'effet de cette très belle scène a été des plus grands,
et l'oeuvre de M. Stanislas Kzewuski a été chaleureusement applaudie
malgré quelques défaillances. MM. Pierre Berton et Fabrègues ont joué
fort convenablement ce drame historique, mais les honneurs de la soirée
ont été pour Mme Jane Hading, très jolie dans ce rôle de Faustine un peu
trop complexe et trop puissant pour ses moyens dramatiques.
La gravure que nous donnons du quatrième acte de l'_Impératrice
Faustine_ nous transporte en plein Forum.
Un arc immense, qui, dans l'esprit de l'auteur, est sans doute l'arc dit
des Fabiens, s'élève sur la gauche. On sait que l'arc des Fabiens était
à cheval sur la voie sacrée. La statue équestre de l'un des empereurs se
voit auprès de l'arc triomphal. Un dais immense la protège contre les
rigueurs des saisons; tout autour, des colonnes se dressent toutes de
marbre ou de porphyre, dans l'ordre corinthien... Au fond, l'on voit se
profiler les monuments de l'un des côtés du Forum... Les temples, les
basiliques, les fontaines, les palais, s'étagent les uns au-dessus des
autres et montent vers le temple de Jupiter Capitolin.
C'est sur le Forum que se place la scène maîtresse de l'Impératrice,
Faustine. La foule se presse, réclamant une victime... Marc-Aurèle
arrive vainqueur et des barbares et des traîtres qui, conseillés par
Faustine, voulaient le détrôner... Les licteurs le précèdent; les
légions le suivent. La garde prétorienne attend ses ordres...
L'empereur, dont la patience a été mise à de dures épreuves et est à
bout, se venge, non sans un certain raffinement, de l'infidèle
impératrice... C'est par elle qu'il fait prononcer devant le peuple la
condamnation des coupables... Alors Marc-Aurèle livre à la foule lâche
et féroce le centurion Aper, le complice d'Avidius Cassius dans sa
révolte... Bientôt c'est la scène même que représente notre gravure; la
foule ramène Aper ensanglanté, déchiré par les mains de la populace...
L'impératrice Faustine assiste à ce spectacle avec effroi et horreur...
Car c'est le même supplice, elle le sait, qui est réservé à son complice
et amant Avidius Cassius, que les prétoriens gardent enchaîné...
Marc-Aurèle reste impassible, en vrai philosophe...
Il y a, dans toute cette scène, un effet large et puissant... Il est
rendu plus saisissant encore par le rôle qu'y joue la populace romaine,
sanguinaire et cruelle autant que lâche, comme toutes les foules.