CHAPITRE V.

_Des moyens que la Chimie emploie pour écarter les unes des autres les

molécules des corps sans les décomposer, & réciproquement pour les

réunir._

J'ai déjà fait observer qu'il existoit deux manières de diviser les

corps: la première qu'on nomme division méchanique, consiste à séparer

une masse solide en un grand nombre d'autres masses beaucoup plus

petites. On emploie pour remplir cet objet la force des hommes, celle

des animaux, la pesanteur de l'eau appliquée aux machines hydrauliques,

la force expansive de l'eau réduite en vapeurs, comme dans les machines

à feu, l'impulsion du vent, &c. Mais toutes ces forces employées

à diviser les corps, sont beaucoup plus bornées qu'on ne le croit

communément. Avec un pilon d'un certain poids, qui tombe d'une certaine

hauteur, on ne peut jamais réduire en poudre une matière donnée au-delà

d'un certain degré de finesse, & la même molécule qui paroît si fine

relativement à nos organes est encore une montagne, si on peut se

servir de cette expression, lorsqu'on la compare avec les molécules

constitutives & élémentaires du corps que l'on divise. C'est en cela

que diffèrent les agens méchaniques des agens chimiques; ces derniers

divisent un corps dans ses molécules primitives. Si, par exemple,

c'est un sel neutre, ils portent la division de ses parties aussi loin

qu'elle le peut être sans que la molécule cesse d'être une molécule de

sel. Je vais donner dans ce chapitre des exemples de cette espèce de

division. J'y joindrai quelques détails sur des opérations qui y sont

relatives.

§. I.

_De la Solution des Sels._

On a long-tems confondu en chimie la solution & la dissolution, & l'on

désignoit par le même nom la division des parties d'un sel dans un

fluide tel que l'eau, & la division d'un métal dans un acide. Quelques

réflexions sur les effets de ces deux opérations feront sentir qu'il

n'est pas possible de les confondre.

Dans la solution des sels, les molécules salines sont simplement

écartées les unes des autres, mais ni le sel, ni l'eau n'éprouvent

aucune décomposition, & on peut les retrouver l'un & l'autre en

même quantité qu'avant l'opération. On peut dire la même chose de

la dissolution des résines dans l'alkool & dans les dissolvans

spiritueux. Dans la dissolution des métaux, au contraire, il y a

toujours ou décomposition de l'acide, ou décomposition de l'eau: le

métal s'oxygène, il passe à l'état d'oxide; une substance gazeuse se

dégage; en sorte, qu'à proprement parler, aucune des substances après

la dissolution n'est dans le même état où elle étoit auparavant. C'est

uniquement de la solution dont il sera question dans cet article.

Pour bien saisir ce qui se passe dans la solution des sels, il

faut savoir qu'il se complique deux effets dans la plupart de ces

opérations: solution par l'eau, & solution par le calorique; & comme

cette distinction donne l'explication de la plupart des phénomènes

relatifs à la solution, je vais insister pour la bien faire entendre.

Le nitrate de potasse, vulgairement appelé salpêtre, contient très-peu

d'eau de cristallisation; une foule d'expériences le prouvent;

peut-être même n'en contient-il pas: cependant il se liquéfie à un

degré de chaleur qui surpasse à peine celui de l'eau bouillante. Ce

n'est donc point à l'aide de son eau de cristallisation qu'il se

liquéfie, mais parce qu'il est très-fusible de sa nature; & qu'il passe

de l'état solide à l'état liquide, un peu au-dessus de la chaleur

de l'eau bouillante. Tous les sels sont de même susceptibles d'être

liquéfiés par le calorique; mais à une température plus ou moins

haute. Les uns, comme les acétites de potasse & de soude, se fondent &

se liquéfient à une chaleur très-médiocre; les autres, au contraire,

comme le sulfate de chaux, le sulfate de potasse, &c. exigent une des

plus fortes chaleurs que nous puissions produire. Cette liquéfaction

des sels par le calorique présente exactement les mêmes phénomènes que

la liquéfaction de la glace. Premièrement elle s'opère de même à un

degré de chaleur déterminé pour chaque sel, & ce degré est constant

pendant tout le tems que dure la liquéfaction du sel. Secondement, il y

a emploi de calorique au moment où le sel se fond, dégagement lorsqu'il

se fige; tous phénomènes généraux, & qui ont lieu lors du passage d'un

corps quelconque de l'état concret à l'état fluide & réciproquement.

Ces phénomènes de la solution par le calorique se compliquent toujours

plus ou moins avec ceux de la solution par l'eau. On en sera convaincu

si l'on considère qu'on ne peut verser de l'eau sur un sel pour le

dissoudre, sans employer réellement un dissolvant mixte, l'eau & le

calorique: or on peut distinguer plusieurs cas différens, suivant la

nature & la manière d'être de chaque sel. Si par exemple un sel est

très-peu soluble par l'eau, & qu'il le soit beaucoup par le calorique,

il est clair que ce sel sera très-peu soluble à l'eau froide, & qu'il

le sera beaucoup, au contraire, à l'eau chaude; tel est le nitrate de

potasse, & sur-tout le muriate oxigéné de potasse. Si un autre sel au

contraire est à la fois peu soluble dans l'eau, & peu soluble dans

le calorique, il sera peu soluble dans l'eau froide comme dans l'eau

chaude, & la différence ne sera pas très-considérable; c'est ce qui

arrive au sulfate de chaux.

On voit donc qu'il y a une relation nécessaire entre ces trois choses;

solubilité d'un sel dans l'eau froide, solubilité du même sel dans

l'eau bouillante, degré auquel ce même sel se liquéfie par le calorique

seul & sans le secours de l'eau; que la solubilité d'un sel à chaud & à

froid est d'autant plus grande qu'il est plus soluble par le calorique,

ou, ce qui revient au même, qu'il est susceptible de se liquéfier à un

degré plus inférieur de l'échelle du thermomètre.

Telle est en général la théorie de la solution des sels. Mais je n'ai

pu me former encore que des apperçus généraux, parce que les faits

particuliers manquent, & qu'il n'existe point assez d'expériences

exactes. La marche à suivre pour completter cette partie de la chimie

est simple; elle consiste à rechercher pour chaque sel ce qui

s'en dissout dans une quantité donnée d'eau à différens degrés du

thermomètre: or comme on sait aujourd'hui avec beaucoup de précision,

d'après les expériences que nous avons publiées M. de la Place &

moi, ce qu'une livre d'eau contient de calorique à chaque degré du

thermomètre, il sera toujours facile de déterminer par des expériences

simples la proportion de calorique & d'eau qu'exige chaque sel pour

être tenu en dissolution, ce qui s'en absorbe au moment où le sel se

liquéfie, ce qui s'en dégage au moment où il cristallise.

On ne doit plus être étonné d'après cela de voir que les sels même qui

sont dissolubles à froid se dissolvent beaucoup plus rapidement dans

l'eau chaude que dans l'eau froide. Il y a toujours emploi de calorique

dans la dissolution des sels; & quand il faut que le calorique soit

fourni de proche en proche par les corps environnans, il en résulte

un déplacement qui ne s'opère que lentement. L'opération au contraire

se trouve tout d'un coup facilitée & accélérée quand le calorique

nécessaire à la solution se trouve déja tout combiné avec l'eau.

Les sels, en général, en se dissolvant dans l'eau, en augmentent la

pesanteur spécifique, mais cette règle n'est pas absolument sans

exception.

Un jour à venir on connoîtra la quantité de radical, d'oxigène & de

base qui constituent chaque sel neutre; on connoîtra la quantité

d'eau & de calorique nécessaire pour le dissoudre, l'augmentation de

pesanteur spécifique qu'il communique à l'eau, la figure des molécules

élémentaires de ses cristaux; on expliquera les circonstances & les

accidens de sa cristallisation, & c'est alors seulement que cette

partie de la chimie sera complette. M. Séguin a formé le prospectus

d'un grand travail en ce genre, qu'il est bien capable d'exécuter.

La solution des sels dans l'eau n'exige aucun appareil particulier.

On se sert avec avantage dans les opérations en petit de phioles à

médecine de différentes grandeurs, _planche II, figures 16 & 17_; de

terrines de grès, _même planche_ A, _fig. 1 & 2_; de matras à col

allongé, _figure 14_; de casseroles ou bassines de cuivre & d'argent,

_figures 13 & 15_.

§. II.

_De la Lexiviation._

La lexiviation est une opération des arts & de la chimie, dont l'objet

est de séparer des substances solubles dans l'eau d'avec d'autres

substances qui sont insolubles. On a coutume de se servir pour cette

opération dans les arts & dans les usages de la vie d'un grand cuvier

ABCD, _planche II, figure 12_, percé en D près de son fond d'un trou

rond dans lequel on introduit une champlure de bois DE ou un robinet de

métal. On met d'abord au fond du cuvier une petite couche de paille,

& ensuite par-dessus la matière qu'on se propose de lessiver; on la

recouvre d'une toile, & on verse de l'eau froide ou chaude, suivant

que la substance est d'une solubilité plus ou moins grande. L'eau

s'imbibe dans la matière, & pour qu'elle la pénètre mieux, on tient

pendant quelque tems fermé le robinet DE. Lorsqu'on juge qu'elle a eu

le tems de dissoudre toutes les parties salines, on la laisse couler

par le robinet DE; mais comme il reste toujours à la matière insoluble

une portion d'eau adhérente qui ne coule pas, comme cette eau est

nécessairement aussi chargée de sel que celle qui a coulé, on perdroit

une quantité considérable de parties salines, si on ne repassoit à

plusieurs reprises de nouvelle eau à la suite de la première. Cette eau

sert à étendre celle qui est restée; la substance saline se partage

& se fractionne, & au troisième ou quatrième relavage, l'eau passe

presque pure; on s'en assure par le moyen du pèse-liqueur dont il a été

parlé, page 338.

Le petit lit de paille qu'on met au fond du vase sert à procurer des

interstices pour l'écoulement de l'eau; on peut l'assimiler aux pailles

ou aux tiges de verre dont on se sert pour filtrer dans l'entonnoir, &

qui empêchent l'application trop immédiate du papier contre le verre.

A l'égard du linge qu'on met par-dessus la matière qu'on se propose de

lessiver, il n'est pas non plus inutile; il a pour objet d'empêcher que

l'eau ne fasse un creux dans la matière à l'endroit où on la verse, &

qu'elle ne s'ouvre des issues particulières qui empêcheroient que toute

la masse ne fût lessivée.

On imite plus ou moins cette opération des arts dans les expériences

chimiques; mais attendu qu'on se propose plus d'exactitude, & que

lorsqu'il est question, par exemple, d'une analyse, il faut être sûr

de ne laisser dans le résidu aucune partie saline ou soluble, on est

obligé de prendre quelques précautions particulières. La première est

d'employer plus d'eau que dans les lessives ordinaires, & d'y délayer

les matières avant de tirer la liqueur à clair; autrement toute la

masse ne seroit pas également lessivée, & il pourroit même arriver que

quelques portions ne le fussent aucunement. Il faut aussi avoir soin

de repasser de très-grandes quantités d'eau, & on ne doit en général

regarder l'opération comme terminée, que quand l'eau passe absolument

dépouillée de sel, & que l'aréomètre indique, qu'elle n'augmente plus

de pesanteur spécifique en traversant la matière contenue dans le

cuvier.

Dans les expériences très en petit, on se contente communément de

mettre dans des bocaux ou des matras de verre la matière qu'on se

propose de lessiver; on verse dessus de l'eau bouillante, & on filtre

au papier dans un entonnoir de verre. Voy. _planche II, figure 7_.

On relave ensuite avec de l'eau bouillante. Quand on opère sur des

quantités un peu plus grandes, on délaie les matières dans un chaudron

d'eau bouillante, & on filtre avec le quarré de bois représenté,

_planche II, figures 3 & 4_ qu'on garnit de toile & d'un papier à

filtrer. Enfin dans les opérations très en grand, on emploie le baquet

ou cuvier que j'ai décrit au commencement de cet article, & qui est

représenté, _figure 12_.

§. III.

_De l'Evaporation._

L'évaporation a pour objet de séparer l'une de l'autre deux matières,

dont l'une au moins est liquide, & qui ont un degré de volatilité

très-différent.

C'est ce qui arrive lorsqu'on veut obtenir dans l'état concret un sel

qui a été dissous dans l'eau: on échauffe l'eau & on la combine avec

le calorique qui la volatilise; les molécules de sel se rapprochent en

même tems, & obéissant aux loix de l'attraction, elles se réunissent

pour reparoître sous leur forme solide.

On a pensé que l'action de l'air influoit beaucoup sur la quantité de

fluide qui s'évapore, & on est tombé à cet égard dans des erreurs qu'il

est bon de faire connoître. Il est sans doute une évaporation lente

qui se fait continuellement d'elle-même à l'air libre, & à la surface

des fluides exposés à la simple action de l'atmosphère. Quoique cette

première espèce d'évaporation puisse être jusqu'à un certain point

considérée comme une dissolution par l'air, il n'en est pas moins vrai

que le calorique y concourt, puisqu'elle est toujours accompagnée

de refroidissement: on doit donc la regarder comme une dissolution

mixte, faite en partie par l'air, & en partie par le calorique. Mais

il est un autre genre d'évaporation, c'est celle qui a lieu à l'égard

d'un fluide entretenu toujours bouillant; l'évaporation qui se fait

alors par l'action de l'air n'est plus que d'un objet très-médiocre en

comparaison de celle qui est occasionnée par l'action du calorique: ce

n'est plus, à proprement parler, l'évaporation qui a lieu, mais la

vaporisation; or cette dernière opération ne s'accélère pas en raison

des surfaces évaporantes, mais en raison des quantités de calorique

qui se combinent avec le liquide. Un trop grand courant d'air froid

nuit quelquefois dans ces occasions à la rapidité de l'évaporation,

par la raison qu'il enlève du calorique à l'eau, & qu'il ralentit par

conséquent sa conversion en vapeurs. Il n'y a donc nul inconvénient

à couvrir jusqu'à un certain point le vase où l'on fait évaporer un

liquide entretenu toujours bouillant, pourvû que le corps qui couvre

soit de nature à dérober peu de calorique, qu'il soit, pour me servir

d'une expression du docteur Francklin, mauvais conducteur de chaleur;

les vapeurs s'échappent alors par l'ouverture qui leur est laissée, &

il s'en évapore au moins autant & souvent plus que quand on laisse un

accès libre à l'air extérieur.

Comme dans l'évaporation, le liquide que le calorique enlève est

absolument perdu, comme on le sacrifie pour conserver la substance fixe

avec laquelle il étoit combiné, on n'évapore jamais que des matières

peu précieuses, telles par exemple que l'eau. Lorsqu'elles ont plus de

valeur, on a recours à la distillation: autre opération dans laquelle

on conserve à la fois & le corps fixe & le corps volatil.

Les vaisseaux dont on se sert pour les évaporations, sont des bassines

de cuivre ou d'argent, quelquefois de plomb, telles que celle

représentée _planche II, fig. 13_, des casseroles également de cuivre

ou d'argent, _fig. 15_.

Des capsules de verre, _pl. III, fig. 3 & 4_.

Des jattes de porcelaine.

Des terrines de grès A, _planche II, fig. 1 & 2_.

Mais les meilleures de toutes les capsules à évaporer, sont des fonds

de cornue & des portions de matras de verre. Leur _minceur_ qui est

égale par-tout, les rend plus propres que tout autre vaisseau à se

prêter, sans se casser, à une chaleur brusque & à des alternatives

subites de chaud & de froid. On peut les faire soi-même dans les

laboratoires, & elles reviennent beaucoup moins cher que les capsules

qu'on achète chez les fayanciers. Cet art de couper le verre ne se

trouve décrit nulle part, & je vais en donner une idée.

On se sert d'anneaux de fer AC, _pl. III, fig. 5_, que l'on soude

à une tige de fer AB, garnie d'un manche de bois D. On fait rougir

l'anneau de fer dans un fourneau, puis on pose dessus le matras G,

_fig. 6_, qu'on se propose de couper: lorsqu'on juge que le verre a été

suffisamment échauffé par l'anneau de fer rouge, on jette quelques

gouttes d'eau dessus, & le matras se casse ordinairement juste dans la

ligne circulaire qui étoit en contact avec l'anneau de fer.

D'autres vaisseaux évaporatoires, d'un excellent usage, sont de petites

fioles de verre, qu'on désigne dans le commerce sous le nom de fioles à

médecine. Ces bouteilles qui sont de verre mince & commun, supportent

le feu avec une merveilleuse facilité, & sont à très-bon marché. Il ne

faut pas craindre que leur figure nuise à l'évaporation de la liqueur.

J'ai déjà fait voir que toutes les fois qu'on évaporoit le liquide au

degré de l'ébullition, la figure du vaisseau contribuoit ou nuisoit peu

à la célérité de l'opération, sur-tout quand les parois supérieures

du vaisseau étoient mauvais conducteurs de chaleur, comme le verre.

On place une ou plusieurs de ces fioles sur une seconde grille de fer

FG, _planche III, fig. 2_, qu'on pose sur la partie supérieure d'un

fourneau, & sous laquelle on entretient un feu doux. On peut suivre de

cette manière un grand nombre d'expériences à la fois.

Un autre appareil évaporatoire assez commode & assez expéditif consiste

dans une cornue de verre qu'on met au bain de sable, comme on le voit

_planche III, fig. 1_, & qu'on recouvre avec un dôme de terre cuite:

mais l'opération est toujours beaucoup plus lente, quand on se sert

du bain de sable; elle n'est pas d'ailleurs exempte de dangers, parce

que le sable s'échauffant inégalement, tandis que le verre ne peut pas

se prêter à des degrés de dilatation locale, le vaisseau est souvent

exposé à casser. Il arrive même quelquefois que le sable chaud fait

exactement l'office des anneaux de fer représentés _planche III, fig.

5 & 6_, sur-tout lorsque le vase contient un fluide qui distille. Une

goutte de fluide qui s'éclabousse & qui vient tomber sur les parois du

vaisseau à l'endroit du contact de l'anneau de sable, le fait casser

circulairement en deux parties terminées par une ligne bien tranchée.

Dans les cas où l'évaporation exige une grande intensité de feu,

on se sert de creusets de terre; mais en général on entend le plus

communément par le mot _évaporation_ une opération qui se fait au degré

de l'eau bouillante, ou très-peu au-dessus.

§. IV.

_De la Cristallisation._

La cristallisation est une opération dans laquelle les parties

intégrantes d'un corps séparées les unes des autres par

l'interposition d'un fluide, sont déterminées par la force d'attraction

qu'elles exercent les unes sur les autres, à se rejoindre pour former

des masses solides.

Lorsque les molécules d'un corps sont simplement écartées par le

calorique, & qu'en vertu de cet écartement ce corps est porté à

l'état de liquide, il ne faut, pour le ramener à l'état de solide,

c'est-à-dire pour opérer sa cristallisation, que supprimer une partie

du calorique logé entre ses molécules, autrement dit le refroidir.

Si le refroidissement est lent & si en même tems il y a repos,

les molécules prennent un arrangement régulier, & alors il y a

cristallisation proprement dite: si au contraire le refroidissement est

rapide, ou si en supposant un refroidissement lent on agite le liquide

au moment où il va passer à l'état concret, il y a cristallisation

confuse.

Les mêmes phénomènes ont lieu dans les solutions par l'eau; ou pour

mieux dire, les solutions par l'eau sont toujours mixtes, comme je

l'ai déjà fait voir dans le paragraphe premier de ce chapitre: elles

s'opèrent en partie par l'action de l'eau, en partie par celle du

calorique. Tant qu'il y a suffisamment d'eau & de calorique pour

écarter les molécules du sel, au point qu'elles soient hors de leur

sphère d'attraction, le sel demeure dans l'état fluide. L'eau & le

calorique viennent-ils à manquer, & l'attraction des molécules salines

les unes par rapport aux autres devient-elle victorieuse, le sel

reprend la forme concrète, & la figure des cristaux est d'autant plus

régulière, que l'évaporation a été plus lente & faite dans un lieu plus

tranquille.

Tous les phénomènes qui ont lieu dans la solution des sels se

retrouvent également dans leur cristallisation, mais dans un sens

inverse. Il y a dégagement de calorique au moment où le sel se réunit &

reparoît sous sa forme concrète & solide, & il en résulte une nouvelle

preuve que les sels sont tenus à la fois en dissolution par l'eau & par

le calorique. C'est par cette raison qu'il ne suffit pas pour faire

cristalliser les sels qui se liquéfient aisément par le calorique, de

leur enlever l'eau qui les tenoit en dissolution; il faut encore leur

enlever le calorique, & le sel ne cristallise qu'autant que ces deux

conditions sont remplies. Le salpêtre, le muriate oxygéné de potasse,

l'alun, le sulfate de soude, &c. en fournissent des exemples. Il n'en

est pas de même des sels qui exigent peu de calorique pour être tenus

en dissolution, & qui par cela même sont à peu près également solubles

dans l'eau chaude & dans l'eau froide; il suffit de leur enlever

l'eau qui les tenoit en dissolution pour les faire cristalliser, & ils

reparoissent sous forme concrète dans l'eau bouillante même, comme on

l'observe relativement au sulfate de chaux, aux muriates de soude & de

potasse, & à beaucoup d'autres.

C'est sur ces propriétés des sels & sur leur différence de solubilité

à chaud & à froid, qu'est fondé le raffinage du salpêtre. Ce sel, tel

qu'il est retiré par une première opération, & tel qu'il est livré

par les salpêtriers, est composé de sels déliquescens qui ne sont pas

susceptibles de cristalliser, tels que le nitrate & le muriate de

chaux; de sels qui sont presqu'également solubles à chaud & à froid,

tels que les muriates de potasse & de soude; enfin de salpêtre, qui est

beaucoup plus soluble à chaud qu'à froid.

On commence par verser sur tous ces sels confondus ensemble une

quantité d'eau suffisante pour tenir en dissolution les moins solubles

de tous, & ce sont les muriates de soude & de potasse. Cette quantité

d'eau tient facilement en dissolution tout le salpêtre, tant qu'elle

est chaude; mais il n'en est plus de même lorsqu'elle se refroidit; la

majeure partie du salpêtre cristallise, il n'en reste qu'environ un

sixième tenu en dissolution, & qui se trouve confondu avec le nitrate

calcaire & avec les muriates.

Le salpêtre qu'on obtient ainsi est un peu imprégné de sels étrangers,

parce qu'il a cristallisé dans une eau qui elle-même en étoit chargée;

mais on l'en dépouille complètement par une nouvelle dissolution à

chaud avec très-peu d'eau & par une nouvelle cristallisation.

A l'égard des eaux surnageantes à la cristallisation du salpêtre, &

qui contiennent un mêlange de salpêtre & de différens sels, on les

fait évaporer pour en tirer du salpêtre brut, qu'on purifie ensuite

également par deux nouvelles dissolutions & cristallisations.

Les sels à base terreuse qui sont incristallisables, sont rejettés

s'ils ne contiennent point de nitrates; si au contraire ils en

contiennent, on les étend avec de l'eau, on précipite la terre par le

moyen de la potasse, on laisse déposer, on décante, on fait évaporer &

on met à cristalliser.

Ce qui s'observe dans le raffinage du salpêtre, peut servir de

règle toutes les fois qu'il est question de séparer par voie de

cristallisation plusieurs sels mêlés ensemble. Il faut alors étudier

la nature de chacun, la proportion qui s'en dissout dans des quantités

données d'eau, leur différence de solubilité à chaud & à froid. Si à

ces propriétés principales on joint celle qu'ont quelques sels de se

dissoudre dans l'alkool ou dans un mêlange d'alkool & d'eau, on verra

qu'on a des ressources très multipliées pour opérer la séparation des

sels par voie de cristallisation. Mais il faut convenir en même tems

qu'il est difficile de rendre cette séparation complète & absolue.

Les vaisseaux qu'on emploie pour la cristallisation des sels, sont des

terrines de grès A, _planc. II, figures 1 & 2_, & de grandes capsules

applaties, _planche III, fig. 7_.

Lorsqu'on abandonne une solution saline à une évaporation lente, à

l'air libre & à la chaleur de l'atmosphère, on doit employer des vases

un peu élevés, tels que celui représenté _pl. III, fig. 3_, afin qu'il

y ait une épaisseur un peu considérable de liqueur; on obtient par ce

moyen des cristaux beaucoup plus gros & aussi réguliers qu'on puisse

l'espérer.

Non-seulement tous les sels cristallisent sous différentes formes, mais

encore la cristallisation de chaque sel varie suivant les circonstances

de la cristallisation. Il ne faut pas en conclure que la figure des

molécules salines ait rien d'indéterminé dans chaque espèce: rien n'est

plus constant au contraire que la figure des molécules primitives des

corps, sur-tout à l'égard des sels. Mais les cristaux qui se forment

sous nos yeux, sont des aggrégations de molécules, & ces molécules,

quoique toutes parfaitement égales en figure & en grosseur, peuvent

prendre des arrangemens différens, qui donnent lieu à une grande

variété de figures toutes régulières, & qui paroissent quelquefois

n'avoir aucun rapport, ni entr'elles, ni avec la figure du cristal

originaire. Cet objet a été savamment traité par M. l'Abbé Haüy, dans

plusieurs Mémoires présentés à l'Académie, & dans un Ouvrage sur la

structure des cristaux. Il ne reste plus même qu'à étendre à la classe

des sels ce qu'il a fait plus particulièrement pour quelques pierres

cristallisées.

§. V.

_De la Distillation simple._

La distillation a deux objets bien déterminés: je distinguerai en

conséquence deux espèces de distillation, la distillation simple &

la distillation composée. C'est uniquement de la première dont je

m'occuperai dans cet article.

Lorsqu'on soumet à la distillation deux corps dont l'un est plus

volatil, c'est-à-dire, a plus d'affinité que l'autre avec le calorique,

le but qu'on se propose est de les séparer: le plus volatil prend la

forme de gaz, & on le condense ensuite par refroidissement dans des

appareils propres à remplir cet objet. La distillation n'est alors,

comme l'évaporation, qu'une opération en quelque façon mécanique

qui sépare l'une de l'autre deux substances, sans les décomposer &

sans en altérer la nature. Dans l'évaporation c'étoit le produit

fixe qu'on cherchoit à conserver, sans s'embarrasser de conserver le

produit volatil; dans la distillation au contraire on s'attache le

plus communément à recueillir le produit volatil, à moins qu'on ne se

propose de les conserver tous deux. Ainsi la distillation simple bien

analysée ne doit être considérée que comme une évaporation en vaisseaux

clos.

Le plus simple de tous les appareils distillatoires est une bouteille

A, _planc. III, fig. 8_, dont on courbe, dans la verrerie même, le col

BC en BD. Cette bouteille ou fiole porte alors le nom de cornue; on la

place ou dans un fourneau de réverbère, comme on le voit _planche XIII,

fig. 2_, ou au bain de sable sous une couverture de terre cuite, comme

on le voit _planche III, fig. 1_. Pour recueillir & pour condenser les

produits, on adapte à la cornue un récipient E, _planche III, fig. 9_,

qu'on lute avec elle: quelquefois, sur-tout dans les opérations de

pharmacie, on se sert d'une cucurbite de verre ou de grès A, _planche

III, fig. 12_, surmontée de son chapiteau B, ou bien d'un alambic

de verre auquel tient un chapiteau d'une seule pièce, _figure 13_.

On ménage à ce dernier une tubulure, c'est-à-dire une ouverture T,

qu'on bouche avec un bouchon de cristal usé à l'émeril. On voit que

le chapiteau B de l'alambic a une rigole _rr_, destinée à recevoir la

liqueur qui se condense, & à la conduire au bec _rS_ par lequel elle

s'écoule.

Mais, comme dans presque toutes les distillations il y a une expansion

de vapeurs qui pourroit faire éclater les vaisseaux, on est obligé

de ménager au ballon ou récipient E, _fig. 9_, un petit trou T, par

lequel on donne issue aux vapeurs. D'où l'on voit qu'on perd dans

cette manière de distiller tous les produits qui sont dans un état

constamment aériforme, & ceux même qui, ne perdant pas facilement

cet état, n'ont pas le tems d'être condensés dans l'intérieur du

ballon. Cet appareil ne peut donc être employé que dans les opérations

courantes des laboratoires & dans la pharmacie, mais il est insuffisant

pour toutes les opérations de recherches. Je détaillerai à l'article de

la distillation composée, les moyens qu'on a imaginés pour recueillir

sans perte la totalité des produits.

Les vaisseaux de verre étant très-fragiles & ne résistant pas toujours

aux alternatives brusques du chaud & du froid, on a imaginé de faire

des appareils distillatoires en métal. Ces instrumens sont nécessaires

pour distiller de l'eau, des liqueurs spiritueuses, pour obtenir les

huiles essentielles des végétaux, &c. On ne peut se dispenser dans un

laboratoire bien monté d'avoir un ou deux alambics de cette espèce & de

différente grandeur.

Cet appareil distillatoire consiste dans une cucurbite de cuivre rouge

étamé A, _pl. III, fig. 15 & 16_, dans laquelle s'ajuste, lorsqu'on

le juge à propos, un bain-marie d'étain D, _figure 17_, & sur lequel

on place le chapiteau F. Ce chapiteau peut également s'ajuster sur la

cucurbite de cuivre, sans bain-marie ou avec le bain-marie, suivant la

nature des opérations. Tout l'intérieur du chapiteau doit être en étain.

Il est nécessaire, sur-tout pour la distillation des liqueurs

spiritueuses, que le chapiteau F de l'alambic soit garni d'un

réfrigérent SS, _fig. 16_, dans lequel on entretient toujours de l'eau

fraîche. On la laisse écouler par le moyen du robinet R, quand on

s'apperçoit qu'elle devient trop chaude, & on la renouvelle avec de

la fraîche. Il est aisé de concevoir quel est l'usage de cette eau;

l'objet de la distillation est de convertir en gaz la matière qu'on

veut distiller & qui est contenue dans la cucurbite, & cette conversion

se fait à l'aide du calorique fourni par le feu du fourneau: mais

il n'y auroit pas de distillation, si ce même gaz ne se condensoit

pas dans le chapiteau, s'il n'y perdoit pas la forme de gaz & ne

redevenoit pas liquide. Il est donc nécessaire que la substance que

l'on distille dépose dans le chapiteau tout le calorique qui s'y

étoit combiné dans la cucurbite, & par conséquent que les parois du

chapiteau soient toujours entretenues à une température plus basse

que celle qui peut maintenir la substance à distiller dans l'état de

gaz. L'eau du réfrigérent est destinée à remplir cet office. On sait

que l'eau se convertit en gaz à 80 degrés du thermomètre françois,

l'esprit-de-vin ou alkool à 67, l'éther à 32; on conçoit donc que ces

substances ne distilleroient pas, ou plutôt qu'elles s'échapperoient en

vapeurs aériformes, si la chaleur du réfrigérent n'étoit pas entretenue

au-dessous de ces degrés respectifs.

Dans la distillation des liqueurs spiritueuses & en général des

liqueurs très-expansives, le réfrigérent ne suffit pas pour condenser

toutes les vapeurs qui s'élèvent de la cucurbite: alors au lieu

de recevoir directement la liqueur du bec TU de l'alambic dans un

récipient, on interpose entre deux un serpentin. On donne ce nom à

un instrument représenté _fig. 18_. Il consiste en un tuyau tourné en

spirale, & qui fait un grand nombre de révolutions dans un seau de

cuivre étamé BCDE. On entretient toujours de l'eau dans ce seau, & on

la renouvelle quand elle s'échauffe. Cet instrument est en usage dans

tous les atteliers de fabrication d'eau-de-vie; on n'y emploie pas même

de chapiteau proprement dit ni de réfrigérent, & toute la condensation

s'opère dans le serpentin. Celui représenté dans la _figure 18_, a un

tuyau double dont l'un est spécialement destiné à la distillation des

matières odorantes.

Quelquefois, même dans la distillation simple, on est obligé d'ajouter

une allonge entre la cornue & le récipient, comme on le voit _fig.

11_. Cette disposition peut avoir deux objets; ou de séparer l'un de

l'autre des produits de différens degrés de volatilité, ou d'éloigner

le récipient du fourneau, afin que la matière qui doit y être contenue

éprouve moins de chaleur. Mais ces appareils & plusieurs autres plus

compliqués qui ont été imaginés par les anciens, sont bien éloignés de

répondre aux vues de la Chimie moderne: on en jugera par les détails

dans lesquels j'entrerai à l'article de la distillation composée.

§. VI.

_De la Sublimation._

On donne le nom de sublimation à la distillation des matières qui

se condensent dans un état concret: ainsi on dit la sublimation du

soufre, la sublimation du sel ammoniac ou muriate ammoniacal, &c. Ces

opérations n'exigent pas d'appareils particuliers; cependant on a

coutume d'employer pour la sublimation du soufre, ce qu'on nomme des

aludels. Ce sont des vaisseaux de terre ou de fayance qui s'ajustent

les uns avec les autres, & qui se placent sur une cucurbite qui

contient le soufre.

Un des meilleurs appareils sublimatoires pour les matières qui ne sont

point très-volatiles, est une fiole à médecine qu'on enfonce aux deux

tiers dans un bain de sable; mais alors on perd une partie du produit.

Toutes les fois qu'on veut les conserver tous, il faut se rapprocher

des appareils pneumato-chimiques, dont je vais donner la description

dans le Chapitre suivant.

Traité élémentaire de chimie, tome 2 Présenté dans un ordre nouveau et d'après les découvertes modernes; avec Figures · 第 15 / 39 题