TIFLIS, _12 juin, 9 heures du soir_.--Nous sommes sur le quai de la
gare, prêts à prendre le train pour Batoum. Nous quittons sans regret
Tiflis où l’on ne parle que de troubles et d’assassinats politiques.
Le train est bondé; grande agitation dans la gare. Comme nous causons
devant notre wagon avec le colonel de Tamamchef qui jusqu’à la dernière
minute a voulu nous accompagner, je sens qu’on tire mon pardessus. Je
me tourne et vois un homme agenouillé à côté de moi. Le manteau dont il
est revêtu ne dit pas la misère et il est coiffé d’un bonnet pas trop
usé. Avant que j’aie pu bouger, il me prend la main et me la baise deux
fois; je sens ses lèvres molles appuyer sur ma chair; je frissonne de
dégoût, et m’écarte vivement. Pourquoi cet homme qui est vêtu comme moi
s’abaisse-t-il à me baiser la main? Je voudrais le frapper, tant je
suis écœuré de le voir s’humilier ainsi... L’homme n’a pas bougé; il
reste les mains suppliantes. Je cherche de l’argent dans ma poche. Je
m’approche et lui donne quelques pièces blanches; alors il saisit le
pan de mon pardessus et de nouveau le baise.
Je ne puis dire à quel point cette courte scène me révolta. A y
réfléchir, je ne sais pourquoi, mais j’eusse préféré qu’il me tombât
dessus à coups de poings.
Je n’oublie pas le frisson de dégoût qui me secoua lorsque ces lèvres
s’appuyèrent sur ma main.
BATOUM, _13 juin_.--A Batoum, nous n’avons qu’une idée: trouver des
charretiers pour emmener nos malles, nos caisses d’objets persans et
nos valises de la gare au port. Les charretiers ne sont pas en grève et
à onze heures nous sommes à bord de la _Circassie_ de la Cie Paquet.
Nous trouvons là un déjeuner à la française, un commandant plus que
français, marseillais. A quelques dizaines de mètres de nous, à
terre, ce sont les grévistes, les patrouilles de cosaques, les faces
alarmantes des rôdeurs de toutes nationalités qui flânent sur les
quais, c’est la sainte Russie, ses émeutes, ses massacres. A bord la
paix, la sécurité enfin gagnée, la langue maternelle, quel soulagement!
Le temps est couvert. Bientôt une forte pluie tombe et masque les
montagnes boisées qui entourent Batoum. Il pleut ici près de trois
cents jours par an; la chute d’eau est de deux mètres soixante chaque
année, plus de trois fois celle que nous avons dans le climat parisien.
Vers six heures nous levons l’ancre. La mer est calme.
VILLES D’ASIE MINEURE.--TRÉBIZONDE, _15 juin_.--La _Circassie_ est
notre yacht. Nous faisons à petites journées les escales de la côte sud
de la mer Noire, voyage exquis où nous nous reposons et rêvons à loisir
devant les décors changeants qui passent sous nos yeux. Le bateau ne
marche que de nuit. Au petit jour il s’arrête dans une rade nouvelle.
Nous dormons dix heures sur les lits étroits, mais lits tout de même,
du bateau, et, quand je me réveille, nous sommes en face d’une double
baie. Des collines rapides descendent vers la mer. Les maisons qui les
couvrent nous regardent de tous leurs yeux. Des arbres se mêlent aux
maisons. En haut dans les rochers un couvent inaccessible, semble-t-il;
çà et là quelques minarets effilés et blancs. A mi-hauteur sur la
verdure fraîche d’un pré qui est sans doute un ancien cimetière, des
cyprès séculaires, sombres et immobiles, me rappellent un tableau
de Puvis de Chavannes vu jadis. Des murs énormes en ruines, restes
de quelque château-fort, bordent un ravin. Près de la mer sur les
bâtiments de la douane, flotte le drapeau rouge au croissant d’or. Nous
sommes en Asie de nouveau, devant une ville au nom évocateur d’un
Orient fabuleux, Trébizonde.
[Illustration: Trébizonde vu de la mer.]
Aucun batelier ne veut nous mettre à terre. Ceux qui viennent au bateau
apportent des fruits et des légumes. Le transport des passagers leur
est interdit. Si l’un d’eux nous prenait, il serait jeté en prison sur
la plainte des bateliers qui ont le monopole du service des voyageurs.
On comprend ici la liberté de travail à la façon américaine. Trébizonde
rivalise avec Chicago.
Finalement le commandant met le youyou à notre disposition.
A terre, nous prenons des voitures et un guide, gentleman accompli au
fez rouge, et nous partons à travers la ville qui est construite sur
trois collines et dans le fond de deux vallées, lesquelles collines
et vallées descendent précipitamment à la mer. Maisons petites, mais
solides, rues en pente raide, mais de bon macadam, ponts de pierres.
Trébizonde est une ville riche, affairée. Les Turcs qui l’habitent sont
manifestement d’une race forte, faite pour conquérir et dominer; je
vois des vieillards à la figure belle et fine, des marchands avisés,
des ouvriers et manœuvres infatigables.
Les bazars de Trébizonde ne sont pas couverts. Nous flânons dans le
dédale des petites rues étroites où d’actifs artisans assis sur leurs
talons travaillent le cuir, le bois ou les métaux précieux. Au milieu
du bazar nous traversons une ancienne maison carrée construite au
quinzième siècle par des Génois qui faisaient le commerce de l’Orient.
Elle a d’énormes portes de fer et d’épaisses murailles de pierre. Il
est assez émouvant de voir ce palais italien de la première renaissance
dans le bazar d’une ville asiatique.
[Illustration: Palais génois du XVe siècle à Trébizonde.]
Le charme évocateur de Trébizonde est puissant. Les Dix mille et
Xénophon s’y reposèrent; elle fit partie de l’empire byzantin et les
Grecs y construisirent des églises qui sont encore debout. Puis les
Commène y régnèrent dans des palais superbes, les Commène dont les
femmes et les filles furent renommées pour leur beauté dans le monde
entier. Vinrent enfin les Turcs sous Mahomet II. Les fortifications
et quelques murs des demeures des Commène subsistent. On a creusé de
petites maisons dans les vieux remparts; des arbres poussent entre les
pierres rongées par le temps.
Nous visitons des églises byzantines dont quelques-unes ont conservé
des fresques anciennes, des linteaux de porte ou des ambons de belle
sculpture ornementale. Plusieurs d’entre elles sont devenues des
mosquées, dans lesquelles, à notre grande surprise, on nous laisse
entrer, non sans nous avoir préalablement déchaussés. Les mosquées où
nous pénétrons ne contiennent rien d’intéressant. Les femmes voilées et
les mosquées défendues, un des mystères attirants de la Perse!
[Illustration: Cimetière à Trébizonde.]
Nous voyons au hasard de nos courses d’admirables cimetières où les
herbes folles poussent autour des anciennes pierres sculptées que
gardent des cyprès séculaires. Ces cimetières nombreux forment de beaux
et mélancoliques jardins au cœur de la ville.
[Illustration: Cimetière turc à Trébizonde.]
Nous grimpons à un couvent grec au sommet de la colline. La dernière
partie de la course se fait à pied. Nous gravissons un sentier abrupt,
puis des marches et arrivons dans l’enceinte du couvent. Là, groupés de
façon pittoresque sur deux terrasses, sont les bâtiments du couvent, un
portique qui semble pris d’une fresque de Fra Angelico et sous lequel
des nonnes filent de la laine à l’aide de vieux rouets d’une forme
bizarre, une petite église, une chapelle taillée dans le roc. Sous la
conduite d’un prêtre à barbe blanche, nous entrons dans le couvent:
dans chaque chambre une nonne travaille à un métier à tisser la toile.
[Illustration: Monastère orthodoxe à Trébizonde.]
De la terrasse supérieure, la vue est admirable sur Trébizonde étalée à
nos pieds. Nous dominons la ville de si haut que les deux crêtes et les
deux vallées dont nous avons franchi les pentes raides semblent sur un
même plan. Les ruines du château d’Alexis Commène montrent leurs murs
noircis encore debout; les toits des maisons pressées les unes contre
les autres sont couverts de tuiles au ton chaud; des minarets blancs
élancés mettent une note claire dans le paysage où les cimetières font
des taches de verdure. Dans les trois petites baies la mer vient mourir
en franges d’écume sur le sable et s’en va, bleue ou glauque suivant la
lumière, jusqu’à l’horizon lointain.
Nous goûtons dans un café en plein air, buvons une tasse de moka et
mangeons du rahat parfumé à la rose et à la vanille.
FATISA, _16 juin_.--Une petite ville au fond d’un golfe. Nous y
embarquons quelques douzaines de sacs de noisettes. Nous n’avons pas
touché à Kérasonde. La raison pour laquelle nous manquons cette escale
pittoresque est inattendue: une baisse du prix des œufs sur le marché
de Londres et sur celui de Paris. Alors les habitants de Kérasonde,
avertis par télégramme, refusent de livrer des œufs frais. Toutes ces
petites villes sur la côte de l’Asie-Mineure exportent des œufs par
millions. Il faut une semaine pour les réunir, dix jours de bateau pour
Marseille, trois jours de Marseille à Paris. Voilà des œufs de plus de
trois semaines que l’on nous vend comme frais à Paris. Je déclare que
dès mon retour, j’achète des poules.
UNIE.--Ici, malgré la baisse, nous embarquons quelques dizaines de
milliers d’œufs. Le temps est gris, il pleut par moments, mais la mer
est calme.
Sans quitter le pont du bateau où nous sommes allongés sur de
confortables chaises longues, nous nous contentons de parcourir la
terre des yeux.
Nous ne nous lassons pas de parler des inoubliables journées que nous
avons vécues, l’idée que nous touchons au terme de notre voyage nous
oppresse. Nous avons subi tant de fatigues, connu tant de privations,
traversé tant d’heures grises et difficiles, partagé tant de joies
aussi; nous avons eu des journées d’une si belle humeur, d’une gaîté si
franche, que maintenant nous ne pensons pouvoir nous séparer; il semble
que nous devons continuer à aller ainsi à travers la vie tous ensemble.
Nous songeons à ce que nous avons fait et nous en avons un peu de
fierté, je l’avoue. Qui donc oserait se présenter sans trembler à
l’épreuve à laquelle nous nous sommes soumis? Dans le train de notre
existence ordinaire, nous ne nous montrons les uns aux autres qu’en
cérémonie, vêtus de nos habits les meilleurs et avec nos âmes de luxe.
Nous ne nous demandons rien; nous ne voulons rien nous sacrifier non
plus. Nous ne passons avec les autres que quelques minutes ou quelques
heures par jour, heures artificielles et charmantes, où nous semblons
appartenir à une humanité dégagée de toutes préoccupations autres que
de vivre élégamment et de cueillir sans effort des fleurs qui attendent
d’être détachées de leur tige par notre main. Si nous avons des soucis,
nous les laissons chez nous; si nous sommes fatigués, nous sourions;
si nous avons envie de pleurer, nous dansons. Voilà la société, voilà
comment nous voyons nos semblables.
Mais ce voyage, cette intimité coude à coude de chaque instant, la
nécessité de supporter bravement, en public, les mille ennuis de la
route, l’inconfort, la fatigue, les déceptions, la faim même, ce
spectacle de nous-mêmes que chacun offrait à chacun tout le long du
jour, l’impossibilité de s’isoler, cette étude de nos caractères où
nous n’avions que trop le loisir de nous complaire, chaque mouvement
de notre âme, chaque saute de notre humeur enregistrés aussitôt par
d’attentifs témoins, cette communauté de vie si totale où il n’y
avait feinte qui fût possible, ni masque qui ne tombât, où nous nous
montrions finalement, malgré toutes les ruses, nus et tels quels,--ce
voyage, quelle épreuve franche et complète de nous-mêmes! L’intimité
qui est née entre nous ne doit rien à l’engouement d’un instant. Et
nous restons mélancoliques à penser que la vie qui nous a réunis d’une
si puissante étreinte va nous séparer dans peu de jours.
SAMSOUN, _17 juin_.--Une petite ville insignifiante quand on la voit de
la mer. Mais lorsque nous descendons à terre, nous trouvons des rues
ombragées, une place animée, une mosquée dans les arbres, une fontaine
de marbre.
Nous allons à la manufacture de tabac où la régie fabrique
d’excellentes cigarettes. Nous sortons de ville et faisons quelques
kilomètres en voiture sur la route d’Amasia. Le cocher effrayé nous
montre une vallée déserte et nous fait comprendre qu’il y a là des
brigands tatares. Nous ne sommes plus à nous effrayer des Tatares. Mais
le cocher ne veut pas continuer et nous ramène à Samsoun.
A bord, nous prenons, entre hommes, un bain dans la mer Noire.
INÉBOLI, _18 juin_.--Notre dernière escale avant Constantinople. Nous
sommes sur le lac de Lucerne. Les collines brisées descendent jusqu’à
l’eau. Inéboli, ce sont de petites maisons forme châlets, aux balcons
de bois, galeries ouvertes, toits à l’ample avancée.
Un passager nous remet une liasse de journaux. Il y a longtemps que
nous en avons été privés. Nous en dévorons cinq ou six et nous en
donnons une indigestion. Nous n’en voulons plus lire jamais.
La _Circassie_ continue à longer la côte. Ce pays serait d’une extrême
richesse, s’il était cultivé. Mais il n’a pas de routes. Et, en dehors
des villes, l’insécurité est grande. Tel quel, il produit des œufs, du
bétail, de l’orge, du tabac, des noisettes en abondance.
Et maintenant nous approchons du Bosphore. Nous avons été pris au
charme de cette vie paresseuse sur l’eau. A peine une habitude agréable
est-elle formée qu’il faut la briser...
La princesse Bibesco a enfermé en quelques vers précieux le parfum de
notre voyage sur la mer Noire. Je les donne ici.