--Aimé, y a-t-il une chambre?
--Non, monsieur.
--Un portique, au moins?
--Non, monsieur.
--Alors pas moyen de se reposer?
--Non, monsieur.
--Ah! voici, au bord d’un ruisseau, un saule qui nous abritera.
--Maigre abri, ce saule n’a qu’un tronc et deux branches.
--Je n’ai pas mieux à vous offrir.
--Nous en mourrons.
--Pas encore.
--Laissez-moi un peu de place près du tronc; chacun a droit à avoir au
moins la moitié du corps à l’ombre.
--Aimé, apporte les provisions.
--Le ruisseau a l’air très propre.
--Voyez les chèvres qui s’y lavent.
--«Un agneau se désaltérait...». Si vous croyez que ça m’empêchera de
boire.
--J’ai faim!
--Je sors du jambon...
--A bas le jambon!
--Des confitures et des biscuits.
--Il y a deux œufs durs par personne. Si vous en prenez trois, je vous
assure que j’en mangerai quatre.
--Cette cuiller n’a-t-elle été dans la bouche de personne?
--Oh! si vous en êtes là!
--J’ai les pieds dans la boue et la tête au soleil.
--Job avait au moins son fumier.
--Permettez que je vous verse un peu d’eau sur la tête.
--Tiens, mais c’est très agréable.
--Un verre dans le dos entre les vêtements et la peau?
--Les passe-temps innocents du désert.
--J’ai encore faim.
--Vous êtes vraiment exigeant.
Tous ensemble:
--Aimé, donne-moi un verre de thé.
--Aimé, lave mon couvert.
--Aimé, fais cuire les petits pois.
--Aimé, dis qu’on attelle.
--Aimé, du citron.
--Aimé, du sucre.
--Aimé, donne-moi les confitures.
--Aimé, descends ma valise (trente kilos).
--Aimé, que fais-tu? Tu restes à rêver, tu n’es pas là pour t’amuser.
_En route: il est trois heures; dans le désert._
--Appuyez votre tête sur mon épaule, comme si vous m’aimiez. L’épaule
d’un ami est un mol oreiller pour une tête bien faite.
--Mes jambes vous gênent-elles? Dites-le moi, car je ne me gênerai pas
pour vous avertir si les vôtres sont dans mon chemin.
--Il n’y a pas de route, mais il y a des caniveaux.
--Ce serait une erreur de croire que le sable amortit les secousses. Il
ne sert qu’à dissimuler les trous. La roue tombe dans le trou, le sable
fuit, les voyageurs et la diligence gémissent.
--Nous avons moins de mouches qu’hier. Elles ne supportent pas la
chaleur.
--Ce désert est nu.
--Cela est propre au désert.
--Pas un arbre, pas un homme, pas un oiseau, pas un reptile, pas même
un chameau.
--Le chameau est bien trop intelligent pour se risquer en plein jour
dans les sables brûlants.
--Il n’y a vraiment que nous!
--C’est bien mon avis.
--Il est entendu que c’est pour notre agrément que nous sommes ici.
--Dire qu’à cette heure des gens se promènent au Bois de Boulogne et
qu’ils ignorent leur bonheur!
--Pour l’instant, nous sommes dans le lit d’une rivière. J’ai découvert
que la Perse est un pays de rivières à sec.
--Comme vous dites.
--Vous avez l’épaule d’une dureté! Je ne l’aurais jamais cru. Vous
trompez bien votre monde.
--Quelle bizarre idée d’avoir emporté ce fusil gênant et inutile!
--Ah non! ne faites pas arrêter pour tuer un sale vautour.
--Pourquoi nous suit-il?
--C’est le requin du désert. Il court l’accident.
--Trouverons-nous un gîte ce soir?
--Je ne veux plus continuer, j’en ai assez, je décide que je ne vais
pas plus loin.
--Vous n’avez pas besoin de prendre une décision. Nous voici en panne
de nouveau.
Et c’est vrai, nous sommes ensablés encore, à mi-distance entre les
deux relais, dans le désert monotone que coupent de petits monticules
de sable. Nous sommes là dans une chaleur sèche qui pique, à attendre
que l’on nous ramène des chevaux de renfort. Le temps coule lentement.
Quand arriverons-nous, de ce train, à Ispahan? Nous serons bien heureux
si nous faisons, aujourd’hui, quarante kilomètres.
Dans le coupé de la diligence, pour passer les longues heures
d’attente, nous causons. En quelques mots, l’un de nous évoque un bord
de mer gris et bleu où soufflent des brises fraîches, où meurent sur
le sable des vagues crêtées d’argent; ou bien c’est l’intimité close
d’un chez soi, tentures passées, fleurs sur la table, feu de bois dans
la cheminée, bibelots rares et familiers, un coup de timbre qui vous
fait tressaillir... Ah! que tout cela devient émouvant à être raconté
si loin de l’Europe, au centre de l’Iran, dans ce désert immémorial et
brûlant, où ni plantes, ni hommes ne poussent. Avec quelle intensité,
pour échapper aux tortures présentes, nous revivons les heures de jadis!
Vers cinq heures, la force du soleil est moins grande. Nous descendons
et voulons aller à pied au relais. Nous voici dans le désert, marchant
au cri de «Vers Ispahan!» mais le sable épais est si fin qu’il roule
sous les pieds; la marche est impossible. Alors nous revenons à la
diligence. Sous une ombrelle Emmanuel Bibesco se couche à l’ombre
illusoire d’un arbuste nain et déclare qu’il finira ses jours là;
d’autres s’installent sur le sable au ras des roues; il semble qu’on
soit assis sur un four.
A droite, nous avons des montagnes neigeuses et lointaines.
Le soleil baisse, les sables et les pierres s’assombrissent, le désert
devient violet autour de nous, les montagnes bleues; le ciel est jaune
à peine au couchant; puis des mauves tendres passent au lilas foncé
au-dessus de nos têtes. Et c’est tout de suite la nuit.
*
* *
Nous sommes changeants et divers. Parfois la lassitude nous accable,
personne ne parle, nous nous regardons avec des yeux mornes, nous
n’avons que la force de ne pas échanger les tristes réflexions que nous
faisons intérieurement sur notre folie. Puis, soudain, pour un mot
heureux, c’est un fou rire général, nous voilà gais et triomphants. Il
y a ainsi des moments charmants dans cette grande voiture abominable
qui nous emmène au prix de souffrances continuelles vers un Ispahan
inaccessible.
*
* *
Le cocher revient au galop, amenant deux chevaux. Nous repartons enfin.
A huit heures et demie, nous sommes au relais de Mahommadab. Là, grande
dispute avec le maître de poste, car nous exigeons six chevaux au lieu
de quatre. Nous ne voulons pas rester en panne une troisième fois.
Aimé, qui semble une fillette, bouscule des hommes trois fois gros
comme lui.
Pendant que les autres se querellent, nous entrons sous la voûte pour
prendre le thé léger qui nous est devenu indispensable.
L’arcade est profonde, le sol dallé à deux pieds au-dessus du niveau
de la cour. Accroupi sur lui-même, le dos au mur, un vieil homme, la
barbe et les ongles acajou, remue de ses doigts secs des braises dans
un réchaud sur lequel sont posées deux ou trois théières. Il prépare
des verres d’une infusion qu’il appelle thé et qui a le goût de paille
d’écurie. Il ne faut point songer à toucher nous-mêmes à la théière.
Pour ce crasseux, nous sommes malpropres; notre contact souillerait les
ustensiles dans lesquels il cuisine pour les «purs» qui sont, comme on
le sait, les seuls musulmans. Il prend du sucre dans un vieux mouchoir
et nous tend le verre d’un air dégoûté. Nous sommes si affaiblis que
nous restons assis sur une natte pouilleuse à attendre le breuvage
détestable qu’il nous prépare.
Plus loin, sous l’arcade, rangés en demi-cercle, une bande de bougres
en haillons sont accroupis sur leurs talons; leurs visages sont bruns,
presque noirs; leur crâne est rasé du front à la nuque; sur les deux
côtés seulement, une touffe de cheveux sombres; les uns ont des faces
d’Hindous, d’autres sont voisins des nègres. Ils se passent sans mot
dire une pipe au tuyau de bois énorme et nous regardent à peine. Une
lampe au centre du cercle éclaire fortement leurs figures immobiles et
leurs guenilles orgueilleuses.
Au fond de l’arcade, un gamin, presque nu, active, au moyen d’un
éventail de palmes, un feu de braises qui rougeoient.
*
* *
De neuf heures à une heure, nous roulons dans la nuit. A chaque instant
nous nous assoupissons et, chaque fois, un cahot nous réveille d’un
coup plus dur. Nous espérons trouver un gîte à la prochaine étape et
nous remettre de l’accablante journée que nous avons eue. Aimé nous y
promet un abri.
Il fait une nuit glorieusement belle; l’air est sec; le ciel criblé
d’étoiles si brillantes qu’on ne peut croire que ce soient elles qui
luisent si pâles au-dessus de nos pays d’Europe. Ici les nébuleuses de
la voie lactée, à peine visibles à Paris, ont l’éclat des étoiles de
seconde grandeur dans nos climats. C’est un spectacle prodigieux que
celui du ciel vu du haut plateau persan.
Nous nous arrêtons vers minuit devant un portail monumental. Les
Persans ont le goût des monuments; bon nombre de relais ont ainsi une
porte magnifique, qui ne mène nulle part. Une façade leur suffit. C’est
insuffisant pour nous.
Aimé nous assure que nous pourrons coucher au village suivant. Nous
nous résignons donc, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement, à
passer la nuit dans la diligence.
Assis sur des pierres, à la clarté de la lune qui se lève, nous
mangeons des œufs durs, des biscuits et, en attendant que les chevaux
soient prêts, faisons du thé dans nos bouillottes dont le vent agite la
flamme. Nos membres sont ankylosés par tant d’heures de diligence.
CINQUIÈME JOURNÉE, _25 mai_.--Nous avons donc trouvé aujourd’hui,
cinquième jour de notre voyage dans le désert, le seul moyen de partir
de bonne heure: c’est de ne pas nous coucher.
Nous arrangeons de notre mieux les banquettes du coupé pour que les
jeunes femmes puissent s’y étendre, et nous voilà roulant de nouveau
sur un sable inégal. Nous sommes très fatigués, mais au moins ne
souffrons-nous plus de la chaleur. Et puis nous faisons du chemin et
approchons d’Ispahan.
Dans le compartiment d’arrière de la diligence, nous changeons de
position toutes les cinq minutes; nous nous prêtons un mutuel appui et
déployons alternativement nos jambes sur les genoux de nos compagnons.
Quant à dormir, il n’y faut pas songer.
Nous nous rattraperons à l’étape prochaine.
Les minutes coulent lentement. Enfin, vers cinq heures, l’aube naît
dans le ciel. Vénus brille comme un pur diamant à l’Orient; les autres
étoiles pâlissent. Le petit jour nous montre une oasis, délicieuse
et réelle celle-ci, des champs d’orge, de seigle, de pavots blancs,
des ruisseaux d’eau claire le long de la piste, et bientôt un village
pittoresque, dont les maisons aux murs à créneaux semblent des
châteaux-forts. A distance, elles produisent un effet imposant; de
près, nous découvrons que ces maisons sont en ruine, et les murs en
pisé, qu’un coup de pied abattrait.
[Illustration: La diligence persane; le cinquième jour du
supplice.]
Nous sommes au relais. Nous sautons de voiture pour nous reposer et
dormir, enfin! Désespoir, il n’y a qu’une écurie souterraine et pas de
chambre, pas le moindre abri, pas la plus petite cahute, pas un arbre
pour nous protéger des rayons du soleil!
Quelques minutes désolées, et quelque colère! Des phrases de ce genre
sont entendues. «Si on veut nous faire arriver sans manger et sans
dormir à Ispahan, qu’on le dise. Il est évident qu’on veut notre mort.»
Le «on», c’est moi sans doute, qui me résigne philosophiquement à
l’inévitable, c’est-à-dire à ne pas dormir et à continuer notre marche,
puisqu’on ne peut faire autrement. C’est moi, doué évidemment des
pouvoirs d’un éfrit rencontré dans le désert, qui ai fait disparaître
par un acte de ma toute-puissante volonté les chapar khanés somptueux
qu’on se promettait.
Mais, devant cette simple constatation qu’il n’y a rien, l’accès de
mauvaise humeur finit par passer.
Nous sommes heureux de trouver un beau ruisseau où nous nous baignons,
et du lait de chèvre que l’on trait devant nous, de petites chèvres
noires qui descendent de la montagne.
Vers sept heures, nous voilà repartis. Depuis vingt-quatre heures, nous
n’avons guère quitté la maudite diligence.
Nous nous engageons dans les montagnes.
Les chevaux tirent tant qu’ils peuvent: la piste que nous suivons
monte par pentes brusques. Deux fois, trois fois déjà, nous avons été
obligés de descendre pour pousser aux roues, et maintenant les chevaux
s’arrêtent et se refusent à nous mener plus loin.
Après l’ensablement d’hier, arrêt dans les montagnes aujourd’hui. Nous
connaîtrons toutes les émotions d’un voyage en diligence en Perse.
De nouveau nous dételons un cheval et envoyons Aimé chercher du
renfort. Nous sommes à une heure du relais.
Nous voici donc pour quelque temps tranquilles.
Le soleil monte dans le ciel et commence à nous chauffer brutalement.
On est morne ce matin dans le coupé de la diligence. Quand verrons-nous
Ispahan?
Les chevaux frais arrivent. Ce sont des bêtes vicieuses qui ruent au
lieu de tirer. Nous avons un cocher sur le siège et un autre devant
les chevaux qui ne se laissent pas conduire. Alors le cocher qui est
à pied empoigne le timon et le pousse à droite et à gauche, suivant
l’occasion. Nous suivons ainsi le plus difficile et le plus dangereux
des chemins en pleine montagne.
Le paysage est d’un caractère impressionnant. Cette fois-ci nous
voyageons dans la lune; ce sont des montagnes de lave, des mamelons
arrondis, des cirques réguliers, des séries de cratères éteints, des
pics sur les flancs desquels sont de grandes traînées de soufre jaune
vif, des crêtes déchirées, des parois de rochers de toutes couleurs
allant des rouges et des bruns au violet et au jaune; pas un arbre,
pas une pousse verte; une désolation complète et tourmentée, une
aridité pierreuse, un monde surpris par la mort et pétrifié dans les
convulsions d’une atroce agonie.
C’est à travers ces montagnes farouches, convulsées, que nous avançons
lentement, avec mille difficultés. Nous gravissons de petites côtes
très dures suivies de descentes plus raides encore. Le cocher lance ses
chevaux au galop pour la montée et fait la descente au pas.
Mais voilà que, comme nous atteignons ainsi au galop le sommet d’un
col en miniature, le cheval de tête s’emballe, fait à toute allure un
tournant à angle aigu, se précipite en bas d’une pente rapide; les
quatre chevaux derrière lui le suivent tant qu’ils peuvent, le cocher
hurle, la diligence oscille, les roues de droite quittent le sol, la
lourde voiture se penche sur deux roues vers un précipice à gauche;
nous voyons au-dessous de nous les rochers sur lesquels nous allons
être écrasés, ils sont de couleur violette...; une seconde seulement...
et voilà que la diligence, au lieu de verser, se remet d’aplomb sur
ses quatre roues qui nous mènent à une allure folle jusqu’au bas de la
descente. Ouf! jamais nous ne verrons la mort de plus près jusqu’au
jour où son heure sera venue.
Après une alerte si vive, nous nous arrêtons; l’un de nous chasse le
cocher du siège et conduit à sa place. L’autre cocher continue à courir
devant les chevaux.
A onze heures, enfin, nous arrivons au relais. Ici, il y a des
bâtiments, des arbres, un ruisseau. Ici nous ferons enfin la sieste que
nous attendons depuis trente-six heures.
Nous sommes à Imanzadé-Sultan Ibrahim.
IMANZADÉ-SULTAN IBRAHIM OU LES DOUZE VOLEURS.--Comme nous descendons de
la diligence, nous voyons dans la cour du chapar khané un homme vêtu de
noir, une carabine sur l’épaule, qui nous regarde.
L’ayant vu, Aimé me tire à part et, très ému, me dit:
--Monsieur, cet homme-là est un grand voleur. Je le connais bien; il
est Bakhtyare. Il faut faire attention.
Les Bakhtyares sont des tribus qui habitent les montagnes de cette
région; elles sont indisciplinées et pillardes.
Je communique cette nouvelle sensationnelle à mes amis et nous nous
promettons de faire attention aux bagages qu’on est obligé, du reste,
de mettre tous à terre. Il n’y a qu’une chambre minuscule; nous
l’offrons aux deux jeunes femmes et à un des maris. Les trois hommes
restant arrangent leurs lits de camp dans un grenier à paille, plein
d’une poussière qui vous prend à la gorge, et de souris très hardies.
On installe les valises dans le grenier. L’homme vêtu de noir
s’intéresse à nos allées et venues, et bientôt le voilà qui m’aborde en
anglais.
Ce chef de brigands sait l’anglais! Il en connaît au moins dix mots, et
la conversation, après les quelques civilités d’usage, s’arrête faute
d’aliments.
Cependant nous nous baignons dans un ruisseau clair, tandis que nos
compagnes procèdent à leur toilette dans leur chambre, et nous nous
trouvons réunis pour le déjeuner sous un beau platane.
Le maître du poste nous a donné un samovar et un réchaud. Il a même du
pain et des œufs! Nous déjeunons de grand appétit.
Près de nous, l’homme noir s’est installé; avec lui sont assis quatre
ou cinq bakhtyares vêtus à la persique. Mais des gens plus couverts de
cartouchières, de dagues, de poignards, nous n’en avons jamais vus.
Georges Bibesco, pour leur montrer que nous sommes armés, va chercher
son fusil et sa carabine, qui servent enfin à quelque chose.
Un concours de tir s’ouvre dont quelques magnifiques guêpiers aux ailes
bleues et jaunes sont les innocentes victimes. Puis nous allons nous
reposer en ayant soin de fermer de notre mieux les portes qui n’ont
jamais eu de serrures. Le maître du relais nous avertit qu’il faut
partir à quatre heures, car nous avons encore, dans les montagnes, deux
heures de trajet aussi difficile que celui de ce matin, et on ne peut
le faire que de jour.
Enfin nous dormirons tout de même.
Nous dormons fort peu dans notre grenier à rats trop habité; mais
enfin, nous avons pris un bain, nous sommes allongés, nous nous
délassons. Les images vives et nombreuses que nous avons emmagasinées
ces jours derniers repassent devant nous comme dans un rêve éveillé. Et
nous pensons à Ispahan, inaccessible.
Si nous y parvenons jamais, dire qu’il faudra s’en revenir par cet
identique chemin sur lequel nous avons tant souffert, et nous songeons
à rester en Perse...
Aimé arrive en coup de vent dans le grenier.
--M’sieur, m’sieur, dit-il, nous sommes perdus, nous sommes perdus!
L’émotion l’empêche de parler. Enfin il reprend.
--Oui, le voleur a profité de votre sommeil; il a réuni une dizaine
d’hommes, tous armés de carabines et de poignards. Et ils sont partis
nous attendre dans les montagnes où nous devons passer!
Diable!
Aimé continue.
--Il en a laissé un ici pour l’avertir lorsque nous partirons.
Je sors sous l’arche d’entrée. C’est vrai, un homme à cheval, la
carabine sur l’épaule, des cartouches lui cuirassant le ventre se
promène devant la porte.
Et je rentre dans le grenier à foin.
Premier conseil de guerre à trois. La nouvelle que nous apporte Aimé
est grave. Nous sommes dans les montagnes, loin de tout secours, à cent
kilomètres de la station la plus proche du télégraphe indien. Nous
avons deux femmes avec nous. Que faire? Rester au relais à attendre?
Attendre qui? Il ne passe jamais personne sur cette route. Revenir
sur nos pas? jamais. Alors tenter de passer tout de même. Ils sont
douze, mais nous sommes des Européens et, comme tels, bénéficions d’un
prestige incomparable. Nous allons être reçus par le frère du Chah à
Ispahan; nous avons été les hôtes du gouvernement persan à Téhéran;
nous sommes des gens bien considérables pour des brigands persans.
Aussi décidons-nous de risquer la partie. Et, cette décision prise,
nous nous félicitons de notre héroïsme. Maintenant nous envisageons
gaiement les conséquences possibles d’une rencontre avec les brigands.
Emmanuel Bibesco nous offre de nous prêter de l’argent. Un autre
déclare qu’il vendra sa vie cher. Quant à moi, je tire mon portefeuille
et compte mes billets. J’ai sur moi deux cent cinquante francs et une
lettre de crédit inutilisable pour les brigands; je dis alors que si
peu que j’estime ma vie, elle vaut pour moi plus que cette somme, et
que je la donnerai sans retard au cas où on me la demanderait, même
impoliment. Malgré notre gaieté, nous sommes préoccupés. C’est une très
vilaine aventure que nous avons devant nous. Nous voudrions en rire,
mais c’est difficile. Nous interrogeons le maître de poste. Il est
inquiet aussi.
Devant le relais se promène, indifférent, le douzième des brigands. Il
attend notre départ.
Nous réveillons les jeunes femmes à qui nous cachons autant que
possible notre anxiété et, lentement, les bagages sont arrimés sur le
toit de la diligence. Lorsque cela est fait, l’homme qui nous surveille
part au petit galop dans la direction que nous allons suivre.
Nous sortons fusil et carabine de leurs étuis, et les revolvers des
valises. Aimé crie: «Donnez-moi un fusil, j’en tuerai quatre.» Mais
nous ne lui confions aucune arme à feu. Nous avons sagement décidé
d’essayer de la diplomatie et de n’employer nos armes que s’il n’y a de
recours qu’en la force. Georges Bibesco, sa femme et moi, sommes dans
le coupé; le ménage Phérékyde accompagné d’Emmanuel Bibesco dans le
compartiment d’arrière.
Et nous partons.
Ces minutes sont assez émouvantes. Peut-être dans une heure serons-nous
les prisonniers des brigands? Peut-être nous emmèneront-ils dans
les montagnes pour tirer de nous une forte rançon? peut-être se
contenteront-ils de nous dépouiller et de nous laisser sur la route? Ce
sont là des histoires belles dans les livres, mais fort déplaisantes
dans leur réalité. Nous cachons à nos compagnes notre inquiétude,
mais réfléchissons mélancoliquement sur les suites possibles de cette
aventure.
La diligence s’avance lentement le long d’une vallée ouverte à gauche
et de montagnes arides à droite.
Aimé, sur le siège, ne peut se tenir tranquille et, dans son
excitation, est sans cesse debout pour voir plus loin.
Des rochers descendent à droite jusqu’à la route. Rien ne se prêterait
mieux à une embuscade.
Soudain Aimé crie d’une voix aiguë:
--Les voilà, les voilà!
Grande émotion dans la diligence. Nous nous penchons pour mieux voir.
En effet, on aperçoit des hommes là-bas, très loin, qui s’approchent
des rochers; ils ont mis pied à terre.
Le moment est sans doute venu.
La diligence cahote lourdement et s’avance vers les rochers.
Il faut beaucoup plus de temps pour les atteindre que nous l’eussions
imaginé. C’est moi qui suis chargé de parlementer avec le chef des
brigands qui sait un peu d’anglais; je médite les fortes paroles que je
lui adresserai.
Cependant, voici qu’à notre gauche, dans la vallée, d’autres hommes
accourent vers la route. Ils seront trop. Une minute de plus se passe:
on voit maintenant bien nettement les hommes assis ou debout près de la
route; mais au même moment, nous découvrons dans un pli de terrain, qui
jusqu’ici nous était caché, toute une caravane au repos, à portée de
carabine de la piste que nous suivons. Cette caravane, c’est le salut.
Les chameliers, les _tchavardars_ sont les plus honnêtes des hommes.
Près d’eux, point d’embuscade, point de guet-apens!
Quels soupirs de soulagement! Nous étions prêts à tout, mais que nous
sommes heureux de n’avoir rien à donner!
Nous passons devant les chameliers qui sont venus nous regarder et
continuons à travers la montagne.
Nous ne sommes pas encore hors d’affaire. Il est possible que les
brigands préfèrent opérer de nuit.
Mais enfin nous avons échappé à un premier danger immédiat; nous ne
voulons plus penser à des choses pénibles.
Comme nous sommes dans cette quiétude agréable, voilà que la voix
d’Aimé de nouveau se fait entendre.
--Tout le monde descend! tout le monde descend, crie-t-il aigrement.
Allons, quoi! qu’y a-t-il encore? Est-ce cette fois-ci, les brigands?
Nous n’y voulons plus croire, nous en sommes las, nous les refusons.
Pourtant nous descendons, les armes à la main. Non, les brigands ne
sont pas là. Nous sommes au haut d’une pente si raide que le cocher
veut alléger sa voiture. Nous nous souvenons de notre émotion du
matin, des rochers violets sur lesquels nous avons failli laisser nos
palpitantes vies, et nous faisons la descente à pied.
Trois et quatre fois encore, nous sommes obligés de mettre pied à
terre. De brigands, point. Vers sept heures et demie, nous arrivons au
relais.
Nous interrogeons les gens; aucune troupe de cavaliers n’a passé.
Le chemin est donc libre devant nous. Nous décidons à l’unanimité
de continuer; nous n’y avons du reste aucun mérite, le chapar khané
n’ayant pas le plus fragile abri à nous offrir.
Mais les brigands? était-ce des brigands?
Que sais-je, moi? J’ai raconté les choses telles qu’elles se sont
passées. Cette dizaine d’hommes armés jusqu’aux dents avaient quitté
pendant notre sieste Imanzadé-Sultan Ibrahim. L’un d’eux était resté
pour nous surveiller. Nous voyant prêts à partir, il s’était éloigné au
galop.
Je n’en sais pas davantage. Allaient-ils simplement au-devant de la
caravane que nous avons vue et parmi les chameliers de laquelle ils
avaient peut-être des amis? Avaient-ils au contraire de noires pensées
à notre sujet et, à la réflexion, les abandonnèrent-ils?
Le lecteur est maintenant aussi renseigné que nous et décidera. Quoi
qu’il en soit, ils nous firent vivre quelques heures de pensées
tumultueuses et aiguës.
*
* *
Au relais, nous prenons du thé en plein air.
Aimé, avec une belle assurance, nous assure que nous pourrons dormir
au prochain chapar khané. En tous cas, malgré la fatigue accablante
encore de ce jour, nous sentons Ispahan plus proche. Cent kilomètres au
plus nous en séparent. Nous y arriverons, morts peut-être, mais nous y
arriverons.
Nous nous installons pour notre seconde nuit dans la diligence.
Un vent frais s’est levé; nous sommes à près de dix-huit cents mètres
d’altitude. Après avoir failli périr de chaleur, nous grelottons de
froid dans la voiture dont la toile trouée ne nous protège pas du vent.
Vers onze heures, moulus et accablés par trop de fatigues diverses,
nous arrivons à un relais. Ici encore, pas moyen de se reposer. Le
relais, c’est un mur monumental, derrière lequel il n’y a rien.
[Illustration: Un relais entre Kachan et Ispahan.]
Il faut une heure pour changer les chevaux. Pendant ce temps, nous nous
promenons pour nous réchauffer. Les jeunes femmes, appuyées sur nos
bras, s’endorment en marchant. Emmanuel Bibesco se couche au pied du
mur et dort.
A minuit, nous repartons. Maintenant nous ne luttons plus; nos corps
sont hyperestésiés par la douleur; le vent nous glace. Nous n’avons
même pas la force de nous plaindre. La diligence emmène six êtres
inconscients et passifs.
Sur le siège, couché derrière le cocher qui l’empêche de tomber, Aimé
dort. Il n’a jamais fait un si beau voyage.
A trois heures, nous arrivons à Murchekar où se rejoignent la route que
nous avons suivie et celle qui passe par les montagnes et Kuhrud pour
atteindre Kachan.
Ici nous descendrons en tous cas et nous reposerons, fût-ce couchés sur
la terre froide.
On nous montre, sous l’arche d’entrée de la poste, une espèce de trou
dans lequel on descend par deux marches. Une fois là, on est dans un
ancien four dont les murs sont noirs de fumée et qui ne reçoit de l’air
que par une ouverture au sommet du dôme qui le couvre.
Des poules y ont fait leur logis.
Nous le leur prenons et les chassons dans la cour, où Aimé en attrape
une à laquelle il tord le cou.
On peut juste mettre nos six lits de camp sur le sol bosselé de ce
four. Il faut une heure pour descendre les valises et dresser les
lits. Enfin, vers quatre heures, nous sommes couchés. Demain nous nous
lèverons à huit heures pour arriver avant la nuit, _in’ch’Allah_, à
Ispahan.
SIXIÈME JOURNÉE.--_Vendredi 26 mai._--A huit heures, Aimé et le
maître du relais nous réveillent. Nous dormions profondément dans une
atmosphère plutôt lourde. Si nous ne savions pas Ispahan près de nous,
nous n’aurions jamais la force de sortir de ce four.
[Illustration: La dernière étape: Le départ de Murchakhar.]
Aimé nous a cuit la poule qu’il a tuée. Elle est coriace.
Suivant notre habitude, nous faisons notre toilette dans le ruisseau
et, vers dix heures, nous sommes partis, cette fois-ci pour ne nous
arrêter qu’à Ispahan, qui est à cinquante-quatre kilomètres ou neuf
farshaks persans.
Nous sommes dans la plaine et dans les sables. La chaleur est très
forte, l’air vibre au ras du sol, et de nouveau nous voilà entourés
de mirages exquis; des arbres toujours, des rivières, des lacs aux
eaux limpides, des verdures fraîches que caresse la brise, tel est le
décor dans lequel nous avançons lentement. Un chapar khané, un grand
caravansérail; nous croisons quelques voyageurs à âne. On sent que l’on
approche d’une ville.
Enfin, vers une heure, on aperçoit une ligne d’arbres très loin à
l’horizon.
--Ispahan, crie Aimé de son siège.
Ispahan! Nous en approchons lentement; maintenant on voit au milieu des
arbres les dômes des mosquées; une coupole bleue à gauche domine les
autres, la mosquée royale.
Au dernier relais, un coupé à quatre chevaux nous attend, d’où descend
un Persan en redingote. Il nous remet une lettre de son maître S. A. I.
Zil es Sultan, frère du Chah et gouverneur d’Ispahan, lequel nous offre
l’hospitalité dans un de ses palais et nous envoie ses voitures aux
portes de la ville.
Nous acceptons les voitures et refusons le palais, car nous sommes
attendus au consulat de Russie.
Nous nous remettons en route. Maintenant nous traversons les champs de
pavots blancs qui font une ceinture fraîche de fleurs à Ispahan; les
canaux d’irrigation croisent la route à chaque instant.
[Illustration: Les champs de pavots blancs aux portes d’Ispahan.]
Nous sommes pâles, accablés. Mais nous nous redressons dans l’antique
diligence. Notre énergie est intacte. Nous approchons d’Ispahan.
Nous touchons aux portes de la ville. Un général et cent cosaques
rouges nous attendent, escortant deux landaus de grand gala tout
en glaces. Le _carrouzar_, ou maître de la ville, est là pour nous
recevoir.
Nous sentons que notre diligence délabrée est bien plus en harmonie
avec notre tenue que les carrosses de Zil es Sultan. Six jours à
travers le désert ont laissé leurs traces sur nos figures et sur nos
vêtements. Nous nous serions fort bien accommodés d’une entrée modeste,
ignorée dans Ispahan. Mais les carrosses sont sortis, il faut y monter.
Les cosaques rouges nous précèdent et nous voici partis à travers les
rues et les bazars.
[Illustration: L’arrivée à Ispahan.—Les landaus de gala; les Cosaques
rouges.]
Nous avons d’abord la douleur de voir la diligence passer sous une des
portes basses et nos quatre casques coloniaux attachés sur les valises
être fauchés d’un seul coup.
Puis nous suivons une rue entre deux murs de terre; un ruisseau coule,
sur les bords effondrés duquel poussent des arbres. Nous entrons dans
des bazars étroits où l’on trouve encore quelques moucharabyés.
La foule se presse sur notre passage pour regarder des Européens.
Elle voit, à travers les nuages de poussière que soulèvent les chevaux
de l’escorte, deux femmes dépeignées et des hommes défaits. Mais nous
avons, dans la contenance et le regard, quelque chose de triomphant:
nous sommes à Ispahan!
[Fleuron]
[Bandeau]