_Dimanche 21 mai. Première journée._--Nous dormons peu. A trois heures,
je suis réveillé. La pensée que nous partons pour Ispahan me donne la
force de me lever.
A quatre heures, la diligence n’est pas là. J’envoie Aimé à la poste.
La voiture arrive avec un grand retard. Peu importe, car nos jeunes
ménages sont restés endormis dans leur maison persane. Ils ne sont
prêts qu’à six heures. Cependant le soleil qui se lève tard en Perse
brille déjà dans le ciel.
Nous attachons nos valises, nos lits de camp, les paniers de vivres sur
le toit branlant du break et apprenons qu’il faut pour ce faire une
bonne demi-heure.
Vers sept heures enfin, nous voici partis. Avant que d’avoir roulé,
nous prenons une décision nouvelle; nous votons de ne pas nous reposer
au milieu du jour et de ne coucher qu’à Koum (150 kilomètres) où nous
comptons arriver dans la nuit, «_in’ch’Allah_,» si Dieu veut.
La sortie de Téhéran se fait lentement. Nous apprendrons dans le break
la patience. Dès que nous avons franchi la porte de la ville, nous
longeons un cimetière d’où se dégage la plus terrible des odeurs. Les
Persans enterrent leurs morts à fleur de terre. D’épouvantables miasmes
filtrent à travers la couche légère de sable.
Nous passons au pas le long de ce cimetière; nous sommes sur la route
bordée de vieux arbres qui va à Chah Abdul Azim.
C’est là que nous faisons une découverte terrifiante. Notre diligence
n’a pas de ressorts! Pourtant nous lui en avions vus dans la cour de la
poste.
Un éfrit les aurait-il retirés pour nous punir de la curiosité
sacrilège qui nous entraîne vers Ispahan? Nous descendons.
Les ressorts sont là, mais, pour les empêcher de jouer, le maître de
poste prudent a mis, à l’intérieur du ressort, un énorme rondin de
bois. Au moindre cahot, le ressort tape sur le rondin et transmet par
contre-coup la tape à la caisse, laquelle nous la communique sans
retard par l’intermédiaire de la banquette non rembourrée.
La route n’est que bosses et trous. Nous recevons ainsi trois cent
soixante coups de rondins à l’heure.
Comme nous n’avons pas été habitués à un pareil traitement, nous le
trouvons dur.
Nous sommes, sans repos, secoués sur les planches étroites, et chaque
secousse est une souffrance. Nous ne pouvons ni étendre les jambes, ni
appuyer la tête; alors les jambes s’engourdissent, les pieds meurent,
les clavicules s’écorchent, les bras se tordent, l’épine dorsale
fléchit, le cerveau est en bouillie; on découvre qu’on a des reins et
on ne l’oubliera plus. Tel est ce supplice auquel nous nous sommes
bénévolement soumis, le supplice de la diligence persane. Et nous ne
sommes qu’à quelques kilomètres de Téhéran!
Comment les deux jeunes femmes que nous avons avec nous
supporteront-elles ces fatigues? Mais personne n’oserait leur proposer
de regagner Téhéran. Du reste, pour l’instant, un grand enthousiasme
nous anime. Nous sommes partis pour Ispahan!
La route s’en va à travers le désert que ponctuent les milliers de
touffes d’une plante aromatique d’un gris vert qui seule pousse dans
les sables.
Nous franchissons de petites chaînes de collines rocheuses dont les
pentes sont brusques.
Parfois la route se divise en deux ou trois branches entourant un
groupe de rochers, comme une rivière fait d’un îlot. Les caniveaux,
qui ne sont pas dus à l’art du cantonnier, mais à la seule nature,
alternent avec les bosses.
La chaleur aujourd’hui n’est pas insupportable. Nous marchons à une
allure intermédiaire entre le pas et le petit trot. A chaque quart
d’heure, le cocher s’arrête pour siffler à ses malheureux chevaux une
petite marche nationale persane que nous connaissons déjà. Nous passons
un relais toutes les deux ou trois heures.
Vers le milieu de la journée, nous nous arrêtons pour déjeuner. Il faut
descendre de la diligence, en plein soleil, le panier des vivres et les
valises. C’est très fatigant.
Le chapar khané, où nous sommes, nous offre une chambre nue pleine de
mouches. Il n’y a ni table, ni chaises; nous commençons à apprendre les
manières persanes. Nous mangeons, assis sur nos valises, des conserves
cuites au soleil et découvrons que les sardines à l’huile ne supportent
pas cette température et demandent à être dégustées dans des climats
plus frais.
Mourant de soif, nous buvons du thé léger.
Nous repartons. Toute l’après-midi nous nous traînons sous un soleil
de plomb, à travers un paysage désolé. Nous franchissons encore une
chaîne de montagnes arides, puis retombons dans les sables rocailleux
du plateau.
Nulle végétation, nulle rivière. Seules, nous accompagnent dans
l’immensité morne du désert les petites touffes de la plante
aromatique, dont les feuilles d’un vert grisâtre s’harmonisent
délicatement avec les gris bleus des sables.
La distribution des coups de gourdins ne cesse pas. Nous sommes plongés
dans une torpeur douloureuse et la poussière fine s’abat sur nous et
nous enveloppe.
A chaque relais, nous perdons une heure pour changer les chevaux. Ni
promesses, ni menaces n’ont d’action sur les cochers. Il faudrait les
battre; nous n’en sommes pas encore là.
Un seul épisode rompt la monotonie de l’après-midi. Là-bas, à quatre
cents mètres dans le désert, une bande de vautours dépèce la carcasse
d’un chameau. Georges Bibesco en tire un d’un coup de carabine et le
joyeux Aimé, pareil à un jeune chien, va le chercher.
[Illustration: Vautour tué dans le désert entre Téhéran et Koum.]
A sept heures du soir, nous sommes dans un petit village, Aliabad.
Nous nous y arrêtons pour dîner. Il y a là un jardin charmant et,
grand luxe, une table et des escabeaux. Aimé s’occupe de nous faire
du thé et de réchauffer des légumes, dans notre marmite, car les
habitants d’Aliabad nous regardent avec dégoût.
Ils n’auraient peut-être pas la même répugnance pour le contenu de
nos valises et l’un de nous est obligé de monter la garde près de la
diligence.
Nous mangeons dans le jardin, aux bougies. Là, Emmanuel Bibesco nous
déclare qu’à la suite de cette terrible journée, il se sent peu bien,
qu’il ne continuera pas avec nous, mais qu’il attendra que nous lui
envoyions une voiture de Koum pour le ramener à Téhéran.
Et nous voilà au désespoir! Impossible d’abandonner notre ami seul
dans ce village dont les habitants ne veulent même pas nous fournir
de l’eau; d’autre part, nous n’osons prendre la responsabilité de
l’emmener avec nous jusqu’à Koum.
Alors nous le décidons à nous accompagner jusqu’au prochain relais. Si
nous trouvons de quoi nous loger, nous y coucherons, car nous ne sommes
(à quoi bon nous le dissimuler?) qu’à mi-chemin de Koum, et déjà nous
n’en pouvons plus.
Nous repartons dans la nuit. Nous sommes meurtris et moulus. L’excès de
notre malheur amène une crise de gaîté folle, et c’est riants que nous
arrivons au relais.
Des gens qui ont l’air de brigands nous montrent une chambre de trois
mètres carrés où l’on peut à la rigueur mettre quatre lits. Une autre
chambre est occupée par des Persans qui ont fait, au milieu de la
pièce, un feu de charbon, sur lequel ils cuisent un ragoût mal odorant.
En vertu des lois simples qui sont fondées sur la raison du plus fort,
nous expulsons gentiment les Persans qui s’en vont à l’écurie, et nous
prenons leur chambre. Il faut d’abord la balayer et l’aérer. Puis
nous dressons nos lits de camp (combien cette manœuvre était simple
à Tiflis! combien elle est difficile le soir dans la chambre sombre
et puante d’un chapar khané persan!). C’est tout un art que de savoir
arranger son lit. Il faut faire attention à ce qu’aucun châle ne pende
jusqu’à terre, car il offrirait un passage à l’armée redoutable des
insectes parasites. Puis il faut verser de la poudre insecticide sur
chaque pied du lit, il y en a huit. Une fois ces précautions prises et
bien prises, les habits jetés sur le lit, les valises fermées, nous
sommes en sûreté.
Emmanuel Bibesco et moi découvrons que les murs de notre chambre que
nous croyons noirs de saleté le sont de mouches qui pour l’instant
dorment.
Il est passé minuit, étendons nos corps douloureux sur nos durs lits de
camp, et dormons aussi.
_Seconde journée, 22 mai._ KUSCH Y NUSRET.--A cinq heures nos murs
s’envolent et le réveil est sonné par trois mille mouches bourdonnantes.
Je me lève et découvre, enclos par les murs du relais, un jardin
d’oliviers trapus, à travers lequel court joyeusement un ruisseau qui
va se jeter dans un grand étang. Personne n’est debout; les femmes
persanes qui sont arrivées hier soir en pèlerinage pour Koum, dorment
dans leur voiture. Je cours à l’étang, me déshabille et pique une tête
dans l’eau fraîche. C’est la première pleine eau de l’année; il est
amusant de la faire au milieu du désert persan. Il semble que je m’y
délasse de toutes les fatigues d’hier. Mes amis me rejoignent et se
baignent avec moi.
Nous déjeunons près du ruisseau. Nous sommes gais et heureux; nous
avons oublié les coups de gourdins.
Nous irions au bout du monde. Emmanuel Bibesco décide de nous
accompagner jusqu’à Koum.
Le paysage est ici charmant. Nous sommes dans les montagnes au-dessus
du grand lac salé qui montre ses eaux bleues et inattendues dans le
désert. Les oliviers, sous lesquels nous nous abritons, sont robustes
de tronc et délicats de feuillage; il fait une claire lumière matinale.
Le vent qui descend de la montagne nous caresse légèrement.
Vers huit heures, nous repartons pour Koum qui est à soixante
kilomètres. Nous n’avons pas besoin de rouler plus d’une minute pour
retrouver le supplice de la diligence persane!
Et nous avons déjà vingt-quatre heures de retard sur l’horaire qui
devait nous amener en quatre jours à Ispahan!
Nous allons à une désespérante lenteur le long du grand lac salé. La
chaleur devient plus forte. Nous nous arrêtons à chaque relais pour
boire du thé ou manger un œuf dur.
Nous espérons être à Koum vers le milieu du jour. Mais, voici midi,
et c’est en vain que nous cherchons à l’horizon la coupole dorée
de Sainte-Fatmeh vers laquelle s’aimante l’espoir de tant de pieux
Persans. Koum fut-elle jamais désirée par de plus passionnés
voyageurs que nous le sommes?
Au bord du chemin, depuis une heure, s’élèvent des petits tas
irréguliers de quatre ou cinq pierres. Ce sont les pèlerins qui
dressent ces pierres lorsqu’ils aperçoivent, pour la première ou la
dernière fois, la coupole de la mosquée où dort la très sainte Fatmeh,
sœur de l’imam Réza, enseveli à Mesched. Secoués et malheureux dans le
break infernal, nous interrogeons Aimé, assis sur le siège à côté du
cocher. Il ne voit rien. Les pèlerins persans ont de très bons yeux; ce
sont sans doute ceux de la foi.
Enfin, vers trois heures, on aperçoit des arbres à l’horizon, d’où
sortent des minarets hardis flanquant une coupole qui brille au soleil.
C’est Koum.
KOUM. LA HALTE.--Nous descendons au chapar khané qui possède un grand
jardin de fleurs et d’arbres. Aussi décidons-nous sur l’heure de nous
accorder un repos bien gagné. Nous ne repartirons que demain matin à
quatre heures, «_in’ch’Allah_».
Nous envoyons Aimé au bazar chercher des vivres et de la glace;
nous trouvons dans la cour du relais une diligence qui est de même
construction que notre break, mais d’une disposition différente et plus
spacieuse. Elle a un compartiment de six places sur le devant et un de
quatre sur le derrière. Les cloisons sont massives, les banquettes non
rembourrées; il y a les mêmes bouts de toile déchirés pour protéger du
soleil et, chose plus grave, le même rondin entre les ressorts.
Pourtant nous retenons la diligence. Rien ne pourrait nous obliger à
remonter dans le break. Nous le brûlerions plutôt dans la cour pour
qu’il ne fasse plus souffrir personne.
Ceci fait, nous nous installons dans le jardin à l’ombre épaisse de
mûriers et, couchés sur le dos, attendons que les fruits nous tombent
dans la bouche.
Les bagages sont amenés là et les lits de camp. En Perse, il est
prudent de ne jamais perdre sa valise de vue.
Il n’y a qu’une chambre au chapar khané. Mais nous sommes si ravis de
notre installation en plein air que nous décidons de coucher à la belle
étoile. Seul, Emmanuel Bibesco préfère la chambre du relais.
Et d’abord nous mangeons un exquis plat de riz au lait que nous a fait
cuire Aimé et que nous inondons de confitures. Puis nous jugeons que
notre repos est la chose la plus importante et décidons de faire la
sieste pendant deux heures avant d’aller visiter Koum.
Nous déployons nos lits de camp et nous voilà étendus voluptueusement à
l’ombre des mûriers.
Les uns dorment comme mouches au soleil, d’autres rêvent, d’autres
écrivent. L’air est chaud et sec; du vent passe sur nous; le soleil
baisse, éclaire un grand mur qui clôt le jardin et, derrière le mur,
étincelante d’or entre ses quatre minarets, la coupole de la mosquée
où repose sainte Fatmeh qui rend Koum ville sainte. Mesched, seule, où
dort l’imam Réza, est plus sacrée pour les Persans.
Dans le ciel montent et voguent de grands nuages blancs qui se lèvent
du sud, viennent pour la joie de nos yeux de l’Arabie fabuleuse et s’en
vont, hauts, candides et glorieux vers un Thibet lointain.
Là-bas, derrière les arbres, une flûte module presque indistincte; le
soleil rase l’horizon, les oiseaux se pourchassent dans les branches
que le vent agite lentement; un grand calme descend sur nous.
Où suis-je!
Je ne sais, et la paresse de mon esprit me pousse par une pente
naturelle à ne me pas poser de questions en ce moment. Accablé par
trente-six heures passées dans le désert, je constate seulement
que je suis étendu dans un jardin qui pourrait être un jardin de
l’Ile-de-France par une chaude journée. Je suis si las que j’accepte
comme faisant partie du décor ordinaire de ma vie ce jardin clos, les
arbres épais, le mur qu’éclaire le soleil couchant et les taches rouges
des fleurs dans la verdure. Ce n’est qu’en me raidissant que j’arrive
à recréer, dans la torpeur où je m’endors, la réalité du lieu où m’ont
amené six semaines de voyage. Je suis en Perse; pourtant il me faut un
grand effort pour l’imaginer. Il faut que je me répète à chaque minute:
«Je me repose dans un pays éloigné de celui où je suis né. Enfant,
j’en ai rêvé souvent; je l’ai gagné pas à pas; j’ai traversé pour
l’atteindre beaucoup de contrées. Maintenant j’ai atteint le haut
plateau de l’Iran où fleurit une civilisation immémoriale. Je suis là
où passèrent Darius et Alexandre, Haroun al Raschid, le bon calife,
Gengis-Khan et Timour, le fléau du monde. Cette mosquée, sur laquelle
je laisse errer mes regards indifférents, est un lieu de pèlerinage
depuis des siècles pour les Persans. Je rêve seul dans une ville
fanatique, à mille lieues des miens. Ma vie, je l’ai laissée derrière
moi pour cette minute de fièvre où je me dis: «Je suis à Koum, au
centre de la Perse: dans quelques heures, je quitterai ces lieux et je
ne les reverrai jamais».
Au crépuscule, nous sortons du jardin; nous arrivons à la rivière
qui coule brune et rapide sur les sables. Sur l’autre rive, en face
de nous, s’élève la mosquée sainte derrière de petites constructions
au bord de l’eau. Des mollahs au turban blanc se promènent sur les
terrasses. Deux grands minarets, hardis de forme et de couleur, et deux
plus petits flanquent la coupole centrale qui, au-dessus d’une grande
arche revêtue de faïences émaillées bleues, brille sourdement, dans la
lumière mourante, de tout l’or battu dont elle est recouverte.
A l’intérieur, on voit sans doute des bronzes anciens de Mossoul, des
tapis du seizième siècle qui valent leur poids d’or, des faïences
émaillées à reflets métalliques, ce que l’art persan a créé depuis dix
siècles de plus raffiné; ces objets, que les collectionneurs d’Europe
s’arracheraient à des prix fabuleux, ces richesses que nos yeux, hélas!
ne contempleront jamais, dorment là, derrière les murs infranchissables
du sanctuaire.
Nous allons au bazar couvert et obscur. Quelques injures nous sont
jetées au passage. Koum, qui vit de sainte Fatmeh, est fanatique.
La foule n’aime pas à voir des Européens et surtout des femmes non
voilées. On regarde nos compagnes avec curiosité et mépris. Des gamins
nous suivent. Le bazar est si étroit que, par moments, un cavalier
survenant, il y a encombrement et l’on ne peut passer.
Nous quittons le bazar, nous voici dans un cimetière.
La foule est nombreuse autour de nous, enfants, marchands et mollahs;
nous excitons trop de curiosité.
Nous avançons pourtant vers la grande mosquée au fond de la place; s’en
approcher seulement est un sacrilège aux yeux des habitants de Koum.
Une ruelle à droite nous ramène à la rivière par une rue où logent les
pèlerins qui viennent au tombeau de la sainte. La nuit est sur nous.
Un ânier pousse devant lui six petits ânes gris et doux aux beaux yeux
pacifiques; ils sont chargés d’énormes bottes de lavande qui débordent
et barrent le passage. Nous nous arrêtons dans l’odeur fraîche de leur
caravane...
Puis c’est la rentrée dans le grand jardin sombre du chapar khané, la
table mise sous les arbres, le dîner joyeux, les bougies qui piquent
l’ombre de points lumineux.
LA NUIT DE KOUM.--Nous nous installons pour notre première nuit en
plein air. Les ménages prennent l’abri de deux mûriers voisins; j’en
choisis un plus éloigné. Les châles sont étalés sur les lits de camp;
nous nous offrons même le luxe de coucher dans nos draps. Par crainte
des voleurs, nous attachons les valises aux lits.
Un grand chien à peu près sauvage erre dans l’ombre, attendant que nous
soyons endormis pour attaquer nos provisions. Nous nous déshabillons à
l’incertaine lueur des bougies dont la flamme vacille au vent; argent
et revolver sont placés sous l’oreiller, les habits sur le lit.
Puis nous voici couchés; nous nous souhaitons une bonne nuit et les
bougies sont éteintes.
L’excitation du voyage, la nouveauté de camper en plein air, au centre
de la Perse, chassent le sommeil loin de moi. Je reste à rêver les yeux
ouverts. Le chien erre autour de nous. Deux fois je le chasse.
A droite, sur les quatre minarets de la mosquée brillent des lumières
pour montrer aux pèlerins qui s’acheminent dans la nuit le but de leur
voyage.
Aimé s’est étendu sur une couverture et, à peine couché, ronfle. Un
vent chaud passe sur nous, agite les branches; des mûres se détachent
et tombent; la nuit est pleine de bruits inconnus.
Il doit y avoir des nuages dans le ciel, car je n’aperçois plus
d’étoiles.
Soudain une rafale de vent plus forte et une série régulière de
petits chocs sur les feuilles, puis une goutte, deux gouttes sur ma
figure. C’est la pluie!
Désespoir! Va-t-il falloir se lever dans la nuit, se rhabiller?
Ah! que la pluie ne cesse-t-elle! Une minute ou deux d’attente; non,
les gouttes arrivent plus pressées sur les feuilles et tombent sur moi.
Et c’est, dans l’obscurité, sous la pluie qui fouette, un désordre,
une confusion, une fuite, chacun de nous à moitié habillé, les femmes
enveloppées dans des châles, les hommes transportant les lits de camp
sur lesquels on entasse les valises. En chemise ou en pyjamas, nous
courons à travers le grand jardin sombre sous les arbres qui, à chaque
rafale de vent, nous envoient une cinglée de pluie dans la figure.
Au chapar khané, les Bibesco vont réveiller leur cousin et s’installent
à trois dans une chambre minuscule. Le ménage Phérékyde et moi,
nous arrangeons de notre mieux sous le portique du relais. Bagages
et provisions sont empilés entre les lits. Pourrons-nous dormir
maintenant? Il est minuit déjà. Dans trois heures et demie, il faudra
se lever. Près de nous, le vieux gardien du relais, couché sur une
natte, ronfle effroyablement. Aimé s’est jeté à plat ventre dans une
voiture et dort.
Sous la lampe suspendue, nous essayons d’attraper le sommeil. Un petit
bruit inquiétant et tout voisin nous alarme. On dirait des souris qui
grignotent. Ce sont, en effet, des souris qui attaquent les provisions.
Deux fois, trois fois, nous les chassons; elles reviennent et lassent
notre vigilance. Nous nous couchons, résignés aux dégâts qu’elle
pourront faire, résolus à leur laisser la paix pourvu qu’elles ne
s’attaquent pas à nos oreilles.
Patatras! un grand fracas nous fait sursauter. Un chat a renversé trois
boîtes de conserves et cassé deux verres, puis il s’est mis au pillage.
Il est vrai qu’il a préalablement chassé les souris. Assis sur nos
lits, nous regardons le chat sans colère.
Mais il est bien difficile de dormir sous le portique. Des gouttes de
pluie chassées par le vent arrivent jusqu’à nos figures. Une voiture
entre dans la cour. Deux Persans en descendent, nous regardent et se
mettent à discuter avec leur cocher.
Ils s’en vont enfin.
Maintenant c’est le tour du chien qui était dans le jardin. Il nous a
suivis. Au moment où je m’assoupis enfin, je sens une haleine chaude
sur mon visage.
Je repousse le chien qui, quelques minutes après, prend la la place du
chat auprès du panier aux conserves. Tout nous est indifférent, tant la
fatigue pèse sur nous.
Comme je suis dans une torpeur à demi-éveillée, j’aperçois une tête
d’âne allongée vers les vivres, et qui demande sa part. Qu’il la
prenne! Nous ne nous dérangerons pas pour un âne!
Un peu plus tard, un grand bruit de cloches sonnantes. Une caravane de
chameaux quitte le caravansérail; l’un d’eux, plus curieux, se détache
et vient voir comment sont faits des Européens qui ne dorment pas. Il a
l’air d’un bon vieux chameau radoteur; il doit raconter d’interminables
histoires à ses compagnons. Nous lui laissons emporter en souvenir de
nous ce que l’âne, le chien, le chat et les souris ont laissé de nos
provisions.
Ainsi gagnons-nous sans sommeil, mais non sans distraction et agrément,
trois heures et demie du matin. Au moins serons-nous prêts pour quatre
heures. Nous nous levons et constatons les dégâts. Notre ménagerie a
mangé une boîte de foie gras entamée, du riz, le pain, et vingt-quatre
œufs durs préparés pour l’étape d’aujourd’hui. Que la digestion leur en
soit légère.
_Mercredi 22 mai._--TROISIÈME JOURNÉE.--Bien que nous n’ayons pas
dormi, nous partons en retard, car dans l’affolement de la course à
travers le jardin pendant la nuit, nous avons égaré des petits colis.
Il faut les retrouver. Le ciel est de nouveau imperturbablement bleu.
Nous nous installons dans la diligence. Comme elle est à deux
compartiments, nous pourrons nous rendre des visites en cours de route
et nous donner l’illusion que nous nous choisissons...
La diligence est suspendue comme l’était le break. Aussi, dès le
départ, avant d’avoir été battus, nous votons d’enthousiasme la
suppression de la halte au milieu de la journée et décidons d’arriver
coûte que coûte à Kachan dont cent kilomètres nous séparent. Comme on
va le voir, il nous en coûtera beaucoup.
Nous mettons d’abord une heure à traverser le bazar de Koum, qui est
d’une telle étroitesse qu’on est obligé de dételer deux chevaux sur
quatre. Nous démolissons avec les roues de la diligence, les devantures
des échoppes, arrachons les planches qui les ferment, dégradons les
murs, déplaçons les bornes, défonçons le four d’un boulanger et
écrasons les pieds imprudents qui se risquent dans le bazar. Aussi
notre passage est-il accompagné d’une litanie continue d’injures et de
malédictions que les Koumains appellent sur nos têtes.
Une fois sortis du bazar, nous nous trouvons devant de nouveaux
obstacles.
Le système d’irrigation, en Perse, a été entendu merveilleusement
depuis un temps immémorial. Des canaux profonds et couverts amènent
l’eau des montagnes dans les villes et dans les jardins qui les
entourent.
Mais, depuis des siècles aussi, les Persans dégénérés ont renoncé à
entretenir les canaux. La voûte qui les recouvre est effondrée en
mainte et mainte place. Ailleurs la conduite est obstruée et l’eau
déborde sur le chemin.
Aussi sommes-nous obligés de descendre de la diligence qui traverse de
véritables lacs, franchit des fossés profonds, escalade des remblais de
terre. Et nous perdons une heure encore. Deux heures après le départ,
nous ne sommes qu’à trois kilomètres de Koum et, à quelque distance
devant nous, la route s’engage dans les montagnes où nous n’avancerons
pas à une allure bien rapide.
Pourtant nous sommes pleins de courage et d’enthousiasme, nous
déclarons que nous avons fait la partie la plus dure du trajet
(innocence!) que nous arriverons maintenant à Ispahan sans peine et
sans fatigue.
Le soleil monte dans le ciel; nous commençons à gravir la montagne
dénudée. De nouveau, pas un arbre, pas un champ, pas un bout pelé de
pré.
La diligence nous est aussi dure que le break. C’est la même
distribution ininterrompue de coups de gourdin, et nous constatons
mélancoliquement qu’on ne s’habitue pas à être battu. Au contraire, le
corps devient plus sensible et la moindre secousse est une douleur.
Notre désert aujourd’hui est montagneux. Nous faisons connaissance avec
une plaie nouvelle, celle des mouches. Elles s’acharnent par milliers
sur nous. Pourtant nous ne sommes pas encore morts.
Au milieu de la journée, nous nous arrêtons à un relais pour déjeuner.
Les chapar khanés sont ici plus misérables qu’entre Koum et Téhéran;
il n’y a point de chambre, il n’y a même pas les braises de charbon de
bois et le samovar primitif que nous avons trouvés partout jusqu’ici.
Nous nous installons au bord d’un petit étang, dans les eaux tièdes
duquel nous laissons pendre nos jambes. Quelques saules l’ombragent
mal. Nous faisons du thé dans nos bouillottes dont le vent agite la
flamme. Nous finissons par entourer les bouillottes avec les jambières
de cuir des jeunes femmes. Maigre déjeuner et grande fatigue.
Toute l’après-midi nous roulons dans les montagnes. Le vent chaud nous
énerve. Nous sommes traînés par d’apocalyptiques rosses au dos écorché,
dont les blessures envenimées répandent une abominable puanteur.
A chaque relais, nous trouvons un ruisseau et quelques arbres.
Quelques-uns d’entre nous se précipitent vers l’eau courante et en
boivent à pleins verres sans se soucier de son impureté certaine. Une
fois sur deux l’eau est salée. Les autres prennent trois ou quatre
verres de thé persan, une infusion légère de feuilles dont le goût
flotte entre le thé et la paille.
[Illustration: Le bain de pieds au relais.]
Voici de nouveau la nuit et nous ne sommes pas à Kachan. Nous y
arrivons enfin vers neuf heures. Kachan, que nous avons eu tant de
peine à gagner, est la ville qui donna le jour à Zobéïde, femme
première, légitime et préférée d’Haroun al Raschid. Kachan est, en
outre, célèbre par l’activité de ses habitants qui travaillent le
cuivre et la soie, par une mosquée ancienne de l’époque mongole, et par
ses scorpions.
Nous logeons, grâce à l’intervention du ministre d’Angleterre à
Téhéran, dans la maison du télégraphe indien. Le chef du poste nous
reçoit fort bien, nous buvons des boissons glacées et mangeons du pilaf
excellent. Mais notre hôte ne peut faire que la température ne soit
torride et qu’il n’y ait des moustiques. Aussi passons-nous une très
mauvaise nuit, après avoir fait le serment de partir demain, avant
l’aube.
_Jeudi 23 mai._--QUATRIÈME JOURNÉE.--C’est avec une peine extrême que
nous nous levons. Et nous partons avec près de quatre heures de retard.
Comment pourrait-il en être autrement?
Que le lecteur réfléchisse et, au lieu de s’irriter, il prendra pitié
de nous. Après une nuit entière de veille et une journée de coups
de bâton reçus dans la diligence, nous arrivons à l’étape. Vers
minuit seulement, nous sommes couchés. La chaleur, les moustiques,
l’énervement nous empêchent de dormir; enfin la fatigue plus forte
l’emporte et le sommeil nous prend pour peu de temps, sommeil agité,
sans cesse interrompu, sur la sangle dure des lits de camp. Aimé,
qui doit nous réveiller, dort. Un de nous, consciencieux, regarde sa
montre. Il peut à peine ouvrir les yeux. Il est quatre heures du matin:
il faut se lever. Alors il pense qu’un instant de plus ne changera rien
à la journée qu’il a devant lui; puis il songe aux jeunes femmes qui
dorment peut-être et qui, plus que lui encore, ont besoin de repos.
Il s’attendrit sur leur sort infortuné, sur leur vaillance, et tandis
qu’il s’attendrit, l’aiguille fait un tour de cadran et voici cinq
heures.
C’est à ce moment qu’Aimé, couché dans quelque coin sur une natte,
se réveille et s’étire sans hâte. Il lui faut pour ce faire trente
minutes au bout desquelles il s’assied, pousse un «Ackk» guttural et
étouffé, qui est un baîllement, et, avec des gestes lents de vieillard,
se met debout sur ses jambes vacillantes. Aimé est levé; il n’a pas à
s’habiller et sa toilette est sommaire.
Il vient nous éveiller dans les différentes chambres et sous les
portiques où nous dormons. Chacun de nous se dit alors: «Je suis le
plus leste à m’habiller; je peux rendre un quart d’heure à celui-ci et
une demi-heure à celle-là.» Et il reste dans son lit.
Ainsi, l’un attendant l’autre, arrive-t-on facilement à une nouvelle
heure de retard. Puis préparer les bagages et les charger sur le toit
de la diligence est long, et l’eau ne bout pas pour le thé...
Enfin nous partons vers huit heures de Kachan, dont nous ne voyons
que la coupole pointue de la mosquée et des rues en partie ruinées.
La voiture de gala du gouverneur nous emmène avec une escorte de
cavaliers. Nous la quittons à l’entrée du désert.
Et là, nos tribulations commencent. Nous ne sommes plus dans les
montagnes; la chaîne court à une certaine distance à notre droite.
Nous avons devant nous un infini désert de sable, fin, roux, sans une
pierre, qui s’en va au loin avec de molles ondulations. Les roues de
la diligence enfoncent de quinze centimètres dans le sol; parfois
nous traversons le lit très large d’une rivière à sec. Les malheureux
chevaux travaillent tant qu’ils peuvent, mais par moments s’arrêtent
épuisés.
Alors, sous le soleil déjà ardent, nous descendons et poussons aux
roues de la diligence. Nous progressons ainsi avec une lenteur extrême.
A dix heures, nous ne sommes pas à six kilomètres de Kachan et le
premier relais à atteindre est encore à près de vingt kilomètres de
nous.
C’est à ce moment que la diligence s’ensable définitivement et que les
chevaux refusent de tirer. Il faut attendre qu’ils soient reposés.
[Illustration: Ensablés dans le désert. Quarante degrés à
l’ombre! Mais il n’y a pas d’ombre.]
Nous sommes en plein désert; le soleil tombe d’aplomb sur nous et le
rayonnement sur les sables amène des vibrations légères au ras du sol.
A gauche, des dunes peu élevées; à droite, nous découvrons une échappée
sur une oasis charmante. Des arbres verts se penchent au souffle de
la brise. Puisqu’il y a des arbres, de l’eau court à leurs pieds.
Nous mourons de soif; les boissons glacées d’hier soir et la chaleur
affreuse nous ont desséché la gorge. Deux d’entre nous détèlent un
cheval et se dirigent vers l’oasis qui n’est pas à un kilomètre de
nous. A peine ont-ils marché cinq minutes qu’ils reviennent. L’oasis,
les verdures fraîches, la brise ne sont qu’illusion; nous sommes
entourés de sables brûlants.
La fatigue nous accable. L’un de nous dort couché sous la diligence.
D’autres descendent un instant; le sable maintenant est si chaud qu’on
ne peut le tenir dans la main. Il faut rester à l’abri de la voiture.
Nous envoyons Aimé, à cheval, chercher des bêtes de renfort à Kachan,
car nos chevaux sont incapables du moindre effort.
Voici qu’à gauche au pied des dunes, des rivières se forment, se
réunissent et coulent limpides et frissonnantes sous les arbres qui
se reflètent en leurs eaux. Nous sommes entourés de mirages, mais la
vision est si nette, si forte qu’elle crée à chaque fois l’illusion.
Aimé ne revient pas. Depuis plus de deux heures nous sommes
immobilisés, dans la partie la plus chaude du désert, au milieu du
jour, alors que personne en Perse n’oserait se risquer au dehors.
Autour de nous, c’est l’immensité morne des sables et les mirages
décevants. Il n’y a pas un souffle d’air. Immobiles, nous cuisons sous
le toit protecteur de la diligence.
Vers midi, Aimé revient avec trois chevaux et un second cocher.
Après maintes ruades, traits cassés, et secousses vaines, la diligence
s’ébranle. Mais nous ne cheminons qu’au pas. Il nous faut deux heures
pour gagner le relais.