TIFLIS, _29 avril-6 mai_.--Nous voici à Tiflis, capitale de la Géorgie,
résidence actuelle du vice-roi du Caucase, ville de deux cent mille
habitants dans un site pittoresque, allongée entre des collines
rocheuses et traversée dans sa longueur par la Koura, tumultueuse et
grise.
[Illustration: La Koura à Tiflis.]
Nous avons ici l’intention:
_a_) de voir Tiflis;
_b_) de faire en auto la route militaire de Géorgie jusqu’à
Vladicaucase;
_c_) d’aller à Erivan, en auto aussi, de longer le lac Goktcha et de
rendre visite au Catholicos des Arméniens à Etchmiadzin;
_d_) d’excursionner en Cachétie;
_e_) de prendre les renseignements utiles pour notre voyage en Perse et
de décider entre la route de terre et celle de mer;
_f_) d’acheter ce qui sera nécessaire pour notre traversée des déserts
persiques. Nous avons appris que nous pourrions difficilement nous
passer de manger pendant plus de douze heures.
Cela simplement.
Vers huit heures, le dimanche, je sonne pour mon premier déjeuner. On
frappe à la porte. Je crie: Entrez.
Et je vois une grosse tête réjouie de soldat qui passe par la porte
entrebâillée. Encore à moitié endormi je ne comprends pas... Ah! oui,
ce sont des soldats qui gardent l’hôtel, qui font le service, je suis
à Tiflis, bien, bien... et je commence à lui expliquer en russe (!) ce
qu’il me faut. Il m’arrête d’un «_Guten morgen, mein Herr_» qui tout de
suite anime la conversation.
C’est un Allemand, né à Odessa. J’apprécie à sa valeur la délicate
attention du gouverneur qui choisit pour le service des hôtels des
soldats polyglottes.
Plus tard nous prenons l’air de Tiflis qui est moins en état de siège
que les villes d’où nous venons. Des patrouilles de cosaques parcourent
les rues et, en l’honneur de Pâques, un certain nombre de soldats se
promènent dans les jardins en titubant et donnant tous les signes grâce
auxquels on peut diagnostiquer avec certitude l’ivresse.
Nous parcourons à pied les bazars qui sont fermés, puis passons
l’après-midi au jardin botanique et sur les crêtes rocheuses qui
dominent Tiflis au sud-est.
[Illustration: Sur la colline qui domine au sud Tiflis.]
Il fait un jour clair, charmant et voilé, avec des coups de soleil
soudains sur la vallée de la Koura et sur les maisons pressées de
Tiflis. A droite, à nos pieds, ce sont les bazars arméniens et
persans, la vieille cathédrale; devant nous les quartiers neufs, le
grand boulevard, les jardins du gouverneur et de la ville. De l’autre
côté de la rivière, le terrain s’élève rapidement; là sont construits
les quartiers ouvriers géorgiens, le couvent arménien sur une hauteur
escarpée derrière laquelle passe la ligne de chemin de fer qui mène à
Bakou.
Plus loin, ce serait la grande chaîne du Caucase, l’Elbrous, le Kasbek.
On n’en voit rien; des vapeurs et des nuages légers voilent le ciel.
Cette après-midi de Pâques, nous la passons ainsi à flâner dans des
jardins.
Les jours suivants nous sommes plus occupés. Nous avons porté quelques
lettres d’introduction, et les aimables habitants de Tiflis nous
reçoivent de la façon la plus chaleureuse.
Malgré que les domestiques soient en grève, nous déjeunons et dînons
en ville et faisons connaissance avec l’hospitalité géorgienne. Nous
mangeons toute la journée, ceci en prévision de la famine future dans
l’Iran. Nous courons les bazars guidés par le consul de France qui
les connaît fort bien. J’ai le regret de n’y pas trouver grand’chose
d’intéressant. On nous mène dans un caravansérail où des marchands
persans sont arrivés depuis peu avec des bibelots, armes et étoffes
anciennes.
Les Persans sont là accroupis sur des nattes; ils ont des figures
fines, brunes et maigres; le chef, un vieux barbu, a des doigts
allongés, desséchés, comme d’un fumeur d’opium. Ils nous montrent des
bagues modernes, des armes médiocres, des animaux en fer incrusté
d’argent, travail actuel d’Ispahan, quelques morceaux de cachemire dont
ils demandent un prix excessif.
Nous attendrons d’être en Perse pour choisir des étoffes persanes.
Dans le bazar, nous achetons quelques guitares minuscules de bois noir
avec ivoire incrusté, qui sont faites au Caucase, quelques armes, mais,
en somme, aucun objet de valeur.
La seule richesse du bazar à Tiflis, ce sont les tapis; on y trouve
tous ceux que l’on fait au Caucase, dans le Daghestan, en Transcaspie
et jusqu’à ceux qu’envoient Samarkande, Boukhara et l’Afghanistan,
les tapis persans, et surtout ceux de Tabriz, d’autres enfin de la
Transcaucasie turque. Pendant plusieurs heures on en étale devant nous;
le prix n’en est pas excessif et la qualité parfois excellente. Mais
quoi, nous allons en Perse où l’on fait les plus beaux tapis du monde,
nous n’en achèterons pas à Tiflis.
Nous visitons le musée qui contient quelques antiquités intéressantes.
Nous allons voir le suppléant du vice-roi absent et obtenons toutes
facilités pour les excursions que nous voulons entreprendre. On nous
demande seulement de prévenir à l’avance de façon à ce qu’on puisse
télégraphier aux postes de cosaques pour qu’ils patrouillent les routes
où nous devons passer. Le brigandage sévit de façon intense en ce
moment-ci, paraît-il.
Tout cela nous a pris deux jours, et déjà nous commençons à piaffer
d’impatience. Nous organisons donc pour le lendemain une excursion
en auto à Mzet et sur la route de Géorgie. Nous savons déjà que nous
n’irons pas jusqu’à Vladicaucase, car le point le plus haut du col est
à 2.788 mètres et nous serons arrêtés par la neige, en ce détestable
printemps, avant d’être arrivés à quinze cents mètres. Mais enfin
allons jusqu’à la neige.
Le matin du départ, c’est un déluge de pluie; des cataractes tombent du
ciel, et le baromètre est à 745. Nous nous embourberions avant d’être
sortis de Tiflis; aussi nous ne partons pas.
De jour en jour, il en est ainsi. Aucune excursion n’est possible.
Les habitants de Tiflis nous assurent qu’ils n’ont jamais eu un temps
pareil au mois de mai. L’exceptionnalité de ce phénomène n’a rien qui
nous console. Un grand découragement s’empare de nous.
Que faire? Aller à Erivan? Les routes sont emportées par les pluies et
les torrents ont roulé des blocs de pierre énormes jusqu’au milieu de
la chaussée.
Attendre? Il pleut depuis trois semaines, il peut pleuvoir encore
quinze jours, nous serons pris par les grandes chaleurs en Perse et
alors adieu la traversée du désert et le voyage à Ispahan.
Il pleut chaque jour. Nos hôtes nous donnent une fête charmante dans
un de ces jardins des environs où les habitants de Tiflis viennent
l’été passer la soirée et entendre de la musique. On dansera pour
nous des danses du pays. Nous nous rendons à ce jardin qui est au bord
de la rivière. Dans quel état les autos arrivent-ils? Avec de la boue
jusqu’aux essieux!
Là, nous nous installons sous un pavillon ouvert de tous côtés,
construit au bord de la Koura.
La rivière coule derrière nous; une humidité pénétrante monte de la
terre détrempée; puis il recommence à pleuvoir. Frissonnants, nous
écoutons la musique lointaine d’une flûte aigre, d’une clarinette et
d’un tambourin; un repas est servi, de petites truites exquises, de
caviar, de poulet, c’est cela qu’on appelle prendre le thé à Tiflis.
Des iris noirs, royaux et mélancoliques, fleurissent le bord de l’allée
où dansent pour nous deux Tcherkesses; une jeune fille me parle de
Nietzsche; il pleut, il fait humide à en mourir; la flûte aigre
continue à pleurer rythmiquement dans l’obscurité.
Après le champagne, un des convives danse légèrement des danses
cosaques, vives et gracieuses.
Les automobiles en nous ramenant manquent de périr ignominieusement
dans les boues de Tiflis.
*
* *
NOS PROJETS.--Nous passons nos repas à discuter, avec une fièvre que
rien n’abat, notre voyage en Perse.
Il y a deux plans devant nous, et même trois, qui l’emportent à tour de
rôle. A peine l’un d’eux a-t-il pris le dessus, qu’on nous apporte un
argument décisif en faveur de l’autre. Alors tout est à recommencer;
cela dure six jours, donc douze repas, sans compter les thés et les
conversations particulières dans les chambres: c’est très fatigant.
Voici quelles sont les deux voies principales pour aller en Perse de
Tiflis où nous sommes.
La voie de terre est par Erivan, Djoulfa, ville frontière sur l’Arax,
Tabriz, Mianeh, Kaswyn, Téhéran.
L’autre voie comporte un trajet en bateau de Bakou à Enzeli, de là par
terre à Resht, Kaswyn, Téhéran. La route est bonne, nous assure-t-on.
Elle a été construite par une compagnie russe, qui l’entretient; les
autos peuvent y circuler. Mais le grand inconvénient pour nous de la
voie Bakou-Resht est le débarquement à Enzeli.
Les vapeurs postaux ne peuvent franchir à Enzeli la barre assez
mauvaise du Mourdab. On débarque donc en pleine mer sur de petits
bateaux plats.
Or la rade d’Enzeli n’est pas bonne. En hiver, trois ou quatre fois
sur cinq, au printemps, une fois sur cinq les passagers ne peuvent
quitter le vapeur postal. Si peu agitée que soit la mer, comment
ferons-nous pour débarquer les autos? Les bateaux ont-ils des grues
assez puissantes? Le printemps est déplorable; la moindre brise rendra
l’entreprise impossible. Voilà le grand argument contre l’itinéraire
Bakou-Resht.
Alors nous travaillons l’itinéraire Erivan-Tabriz, travail fécond en
surprises désagréables. Nous apprenons d’abord qu’on ne peut faire la
première partie de la route en auto, car il n’y a plus de route depuis
que le chemin de fer est construit. Pour assurer le monopole du trafic
au chemin de fer, le gouvernement a détruit la chaussée. C’est simple.
Lorsqu’à Akstafa, on retrouve la route c’est pour franchir un col,
celui de Délijan, à 2.170 mètres.
Hum! Ensuite ruisseaux et torrents nombreux à passer jusqu’à Erivan et
Djoulfa, torrents inoffensifs en été, mais qui sont en cette saison des
obstacles peut-être insurmontables. De Djoulfa à Tabriz, on nous assure
qu’il y a une chaussée; de Tabriz à Kaswyn, un service de poste.
Nous prenons des renseignements un peu plus circonstanciés. Ils sont
désolants et contradictoires.
On nous met en rapport avec les ingénieurs qui ont dans leur service
l’entretien de la route jusqu’à Erivan. Ils déclarent qu’à cause des
pluies et de la fonte des neiges, on ne peut traverser les torrents
grossis qui passent sur la route.
Alors nous décidons de partir pour Bakou.
Le lendemain nous rencontrons des journalistes qui ont fait ces jours
derniers ce même trajet en voiture. Donc on peut passer.
Nous partons pour Erivan.
Le même soir on nous apprend que l’Arax est débordé et infranchissable.
Quarante-cinq cosaques viennent de s’y noyer.
Nous passons par Bakou.
On nous réveille dans la nuit pour affirmer que le bac fonctionne de
nouveau sur l’Arax.
C’est Tabriz qui nous verra.
Le lendemain un marchand qui arrive de Tabriz vient nous dire qu’il est
inutile de songer à passer en voiture, en cette saison, les montagnes
entre Djoulfa et Tabriz.
Bakou! Bakou!
La cuisinière d’un général raconte au vieux domestique mingrélien,
interprète à l’hôtel, que le marchand est un menteur et qu’elle a
voyagé en voiture de Djoulfa à Tabriz!
Comme nous sommes là hésitants, un officier accourt pour nous raconter
que le chah de Perse arrive par une route au bord de la Caspienne,
reliant Resht à Hadjikaboul, sur le chemin de fer de Bakou à Tiflis.
On dépense vingt mille roubles pour mettre cette route en état. Nous
regardons la carte; les montagnes du Ghilan bordent la mer Caspienne:
c’est le pays le plus fiévreux de la Perse; il y a quatre cents
kilomètres à faire avec deux seules étapes, Lencoran et Astara. Cela ne
serait rien: mais la route est entre les montagnes et la mer; sur la
carte, vingt rivières la traversent et Dieu sait combien de torrents.
Des ponts, il ne faut pas penser en trouver. Que le chah de Perse y
passe, nous le voulons bien. Il a deux mille hommes de corvée, si c’est
nécessaire. Mais nous?
Alors nous restons accablés et divisés. La route Bakou-Enzeli a ses
partisans; l’itinéraire Djoulfa-Tabriz les siens, et même Lencoran
compte un fidèle. Les uns et les autres triomphent et se désolent
alternativement suivant les nouvelles.
Et il pleut toujours.
Le découragement nous gagne. Nous sentons sur nous le poids des
inutiles autos que nous n’osons aller voir dans le garage de l’hôtel.
Seuls les mécaniciens ne se plaignent pas. Après les folies auxquelles
ils ont dû, bon gré, mal gré, s’associer, ils jouissent de leur repos
à Tiflis, mangent comme quatre, fument et regardent la vie et la pluie
avec bienveillance.
Emmanuel Bibesco est le premier à prendre une décision: celle de
renvoyer son auto à Marseille par le bateau français de Batoum.
Ce que voyant, je développe avec énergie le projet suivant: «Nous avons
quitté, dis-je, nos douces patries et traversé tant de pays divers pour
visiter la Perse. Or, de Tiflis, il y a un moyen certain d’arriver
dans le pays de Firdousi et d’Hafiz. Les révolutionnaires veulent bien
laisser circuler encore les trains jusqu’à Bakou; les mécaniciens et
chauffeurs de la compagnie de navigation Caucase-Mercure ne sont pas en
grève. Un bateau quitte Bakou dimanche dans la nuit. Prenons ce bateau,
laissons les autos à Tiflis, et mardi prochain nous serons en Perse.»
Sur quoi en une demi-heure, les résolutions suivantes sont arrêtées
de façon immuable. Les deux jeunes ménages, Emmanuel Bibesco et moi
partirons pour Bakou; Georges Bibesco décide d’emmener sa voiture avec
lui pour tenter le débarquement. Si elle ne peut être amenée à terre,
elle retournera à Bakou.
Seul Léonida déclare qu’il veut arriver à Téhéran par terre et en
automobile, qu’il passera par Erivan-Tabriz, et que, dût-il être obligé
de démonter sa machine en pièces et de la faire porter à dos de chameau
à travers les montagnes, il atteindra Téhéran.
Ces décisions prises, nous nous sentons l’âme en repos. Qu’il pleuve,
vente, ou neige, nous avons la certitude de voir la Perse dans peu de
jours.
Léonida déploie une activité folle et ordonnée à préparer son
expédition. Il commande des bidons de pétrole, passe ses matinées au
bazar à interroger les gens qui viennent par caravanes de Tabriz; on ne
voit que lui dans les bureaux du gouvernement; il obtient une lettre
ouverte lui permettant de réquisitionner des cosaques, si besoin en est.
Giorgi pense à la lointaine Roumanie et soupire.
Pendant notre séjour prolongé à Tiflis, je fais parler les gens sur les
troubles du Caucase; je prends des renseignements à droite et à gauche,
auprès des représentants du gouvernement et chez les journalistes
de l’opposition. Je finis par avoir une idée un peu plus nette sur
l’origine et la cause des désordres qui sévissent au Caucase. Comme
l’on peut prévoir que les troubles dureront plusieurs années, ceci vaut
un chapitre spécial par-dessus lequel les voyageurs pressés ont la
liberté de sauter.
LES TROUBLES DU CAUCASE.--Les troubles qui depuis un an ont éclaté
sur presque tous les points de l’immense empire russe ont revêtu au
Caucase un caractère particulier et une gravité exceptionnelle.
Aux causes de mécontentement qui ont agi ici comme dans le reste de la
Russie, se sont ajoutées, pour les rendre plus aiguës, les rivalités
de races et les haines religieuses. Tatares, Arméniens, Géorgiens,
Tcherkesses, et les vingt autres peuples qui habitent les montagnes et
les vallées du Caucase ont toujours été hostiles les uns aux autres.
Un instant, la force de l’ours russe a fait régner en ce pays une paix
précaire; mais l’ours est aujourd’hui affaibli, occupé ailleurs, et la
guerre civile recommence au Caucase.
L’état des campagnes est mauvais partout; dans le gouvernement de
Koutaïs et dans le district de Gori, il est dangereux. Le paysan est
pauvre et les impôts sont lourds. Il y a encore de vastes propriétés.
Les paysans lassés de cultiver pour autrui, parfois pour de grands
seigneurs qui ne vivent pas sur leurs terres, refusent de payer leurs
redevances. Le moujik russe n’est pas civilisé; le paysan caucasien
l’est moins encore. Il est rude, violent et, sur plusieurs points, a
commencé une espèce de jacquerie. Les propriétaires effrayés ont quitté
leurs terres pour se réfugier soit à l’étranger soit à Tiflis.
Comment la force publique rétablirait-elle l’ordre? Elle ne peut
apporter aucun remède à une situation dont les causes permanentes
échappent à l’action de la police. Quand un village entier se révolte,
on y envoie un escadron de cosaques; grande distribution de coups de
_nagaïka_, chapardage de quelques poulets. Les paysans n’en paient pas
mieux leurs redevances.
Ils sont très pauvres. Pourtant le pays est riche. Je les ai entendu
accuser de paresse; mais la paresse du paysan caucasien est faite pour
beaucoup de découragement. Il a la conviction qu’il ne peut améliorer
son sort et que son travail ne profite qu’au propriétaire. Condamné à
être malheureux il préfère l’oisiveté. Et les amis des paysans que je
rencontre même parmi les propriétaires disent: «Donnons-leur la faculté
de travailler pour eux-mêmes, et ils se mettront à la besogne avec plus
de courage.»
Ils sont crédules aussi, comme le moujik. Des émissaires, soi-disant
du tsar, en réalité révolutionnaires, leur ont persuadé en certains
endroits qu’ils avaient le droit de s’emparer des terres. Ils l’ont
cru. Aux portes de Tiflis les paysans sont venus pour se partager le
champ de courses!
On publie pendant notre séjour un rescrit du nouveau vice-roi, comte
Voronzov Dachkof, qui promet une distribution des apanages de la
couronne aux paysans. Dans le gouvernement de Koutaïs qui est le plus
troublé, il n’y a pas ou peu de terres à distribuer. D’autre part
la façon dont l’administration a procédé jusqu’ici a suscité un vif
mécontentement, car, au lieu d’être données aux habitants anciens du
pays, les terres ont été attribuées à des colons russes. Cet essai de
colonisation n’a du reste pas réussi. Le paysan russe s’acclimate mal
au Caucase.
Dans la question agraire, il y a aussi une question politique; les
paysans, de races si diverses, sont pourtant Caucasiens. Ils se
plaignent d’avoir comme supérieurs des fonctionnaires russes, pour eux
étrangers, qui ne connaissent ni leurs mœurs ni leurs besoins. Ils
disent que les fonctionnaires russes sont malhonnêtes et les volent,
et qu’en outre le formalisme et les complications de l’administration
sont insupportables. Les affaires importantes doivent se résoudre dans
les bureaux de Saint-Pétersbourg à trois mille kilomètres de Tiflis.
Imagine-t-on ce que peuvent être les lenteurs, les tracasseries,
la force d’inertie aussi de l’administration en ce pays immense où
les dossiers les plus divers viennent, de la Finlande au Caucase,
de la Pologne à Vladivostok, s’accumuler dans les ministères de
Saint-Pétersbourg?
Je n’ai pas rencontré un Russe, appartînt-il lui-même à la plus haute
administration, qui ne levât les bras au ciel en parlant des bureaux
de Saint-Pétersbourg. L’irresponsabilité, l’abus de pouvoir, une
indifférence qu’on ne peut imaginer, souvent aussi la malhonnêteté,
voilà les plaies bien connues et réelles du fonctionnarisme russe. Les
habitants du Caucase demandent à s’occuper de leurs affaires eux-mêmes,
à nommer leurs chefs. S’ils sont volés, ils veulent que ce soit par les
leurs.
*
* *
Dans les villes la situation n’est pas meilleure; les grèves y
sévissent à l’état endémique; la plupart des villes sont en petit état
de siège. On sait ce qu’ont été en février les horribles massacres de
Bakou[1]; partout ce sont des assassinats, des désordres graves.
[Footnote 1: Depuis que ceci a été écrit, Bakou a été à feu
et à sac au mois d’août 1905, et partout les Tatares, au
nom du panislamisme, massacrent les Arméniens.]
Le gouvernement accuse les Arméniens d’en être les fauteurs. Je crois
que le gouvernement se trompe.
Les Arméniens sont nombreux au Caucase. On ne les aime pas. Le
gouvernement, les Géorgiens et les musulmans Tatares, Tcherkesses ou
Kurdes, leur en veulent. Que leur reproche-t-on?
Ils ne sont pas orthodoxes, mais forment, comme on sait, une église à
part dont le Catholicos réside à Etchmiadzin, près d’Erivan. C’est là
le centre de ce qui fut jadis, en des époques lointaines, le royaume
d’Arménie. Il y a longtemps que le royaume d’Arménie a disparu; les
Arméniens sont restés. On les trouve dans tout l’orient, au Caucase
et dans l’Arménie turque, en grand nombre. Ils sont intelligents
et actifs; on les accuse de s’enrichir rapidement aux dépens des
populations au milieu desquelles ils vivent, qu’elles soient paysannes,
industrielles ou commerçantes. A Tiflis, par exemple, la fortune a
changé de mains et a passé des Géorgiens, anciens propriétaires,
prodigues et sans ordre, aux Arméniens nouveaux venus, avides et
économes. D’où rancunes et haines des Géorgiens ruinés contre les
Arméniens enrichis. De là à les accuser d’être les auteurs de tous les
maux dont le pays souffre, il n’y a qu’un pas. On l’a franchi.
Les Arméniens sont partout où l’on fait des affaires. Comme les juifs,
ils excellent dans le commerce de l’argent; ils ont souvent le tort
de réussir. Cela ne se peut supporter. Alors on leur reproche de
n’avoir pas d’autres qualités, de ne pas aimer la guerre, de manquer de
courage, d’avoir, comme Panurge, une peur naturelle des coups. Et ces
reproches sont probablement fondés.
On assure aussi qu’ils pratiquent l’usure, qu’ils sont sans pitié pour
ceux qu’ils ruinent. Qu’ils aient abusé de leur force, je n’en doute
pas. Mais la vérité objective est autre; au milieu de populations qui
ont le travail en horreur, ils sont d’une prodigieuse activité; parmi
des gens qui n’entendent rien aux affaires, ils en ont l’amour et le
sens le plus développé; parmi des gens prodigues, ils sont économes.
Voilà les vraies raisons de leur succès, voilà les véritables causes
des haines qu’ils ont suscitées.
Ces haines se satisfont, en temps troublés, d’autant plus aisément
que les Arméniens manquent de courage. Je me souviens de notre petit
domestique persan, qui avait dix-huit ans et en paraissait douze,
s’écriant: «C’est un Arménien, je vais le battre!» Voilà l’état
d’esprit général des populations au milieu desquelles ils vivent.
L’Arménien n’aime pas le corps-à-corps et la lutte. A Bakou, un témoin
oculaire m’a dit avoir vu, lors des massacres, un seul Tatare éventrer
à coups de poignard quatre Arméniens sur un trottoir. Pour se défendre,
l’Arménien emploie des bombes; cela est tout à fait dans son caractère.
Il prépare à domicile des armes savantes et se venge à froid. A Erivan,
en ce moment-ci, les Arméniens qui sont en majorité ont massacré à
l’aide de bombes un grand nombre de Tatares.
Ils sont antigouvernementaux. Qui ne l’est en Russie aujourd’hui?
En outre des causes de mécontentement qui sont communes à tous les
Russes, ils ont des raisons particulières de n’être pas satisfaits de
l’état actuel. Ils tiennent à leur vie, et le gouvernement les laisse
massacrer; ensuite le gouvernement a confisqué les biens de leur église
et a fermé leurs écoles.
Il est évident que ce n’est pas par des mesures de ce genre que le
gouvernement se ralliera les Arméniens. Et à leur tour, ils accusent
le gouvernement non seulement de ne pas les protéger, mais encore
d’exciter les Tatares contre eux.
Il est certain que pendant longtemps la politique russe s’est faite
au Caucase contre les Arméniens. Ils ont le tort d’être intelligents.
Rien ne fait trembler un gouvernement despotique comme l’intelligence.
Contre les Arméniens, la politique russe a suscité les Tatares, qui,
eux, ne sont pas suspects d’intellectualisme.
Il est notoire qu’à Bakou, avant les massacres de février, les
Tatares avaient reçu, dans les campagnes environnantes et dans la
ville, de nombreux permis de ports d’armes, tandis qu’on refusait
systématiquement tout permis aux Arméniens. A Tiflis, on me raconte
l’histoire suivante dont on me certifie l’exactitude. Trois Arméniens
se déguisent en Tatares, demandent une audience, et alléguant la
crainte de se voir attaqués, sollicitent la permission d’acheter
des revolvers. Ils l’obtiennent et vont acheter une douzaine d’armes
à feu. Quelques jours après, ils vont demander, cette fois comme
Arméniens, une permission analogue. Elle leur est refusée. Pourtant
il est manifeste que ce ne sont pas les Arméniens qui attaquent et
qu’ils n’ont jamais cherché qu’à se défendre. Le mot célèbre: «Ce sont
toujours les mêmes qui sont massacrés» n’est nulle part plus vrai qu’au
Caucase.
*
* *
Dans les sphères gouvernementales, on a la conviction que les comités
secrets arméniens sont les fauteurs des troubles d’ordre politique qui
sévissent au Caucase.
Je crois que c’est là une erreur.
Les Arméniens font de la politique, c’est vrai. Qui n’en fait en Russie?
Mais il faut considérer que ce sont les Arméniens qui ont le plus à
souffrir de l’anarchie où se trouve le Caucase et qu’il serait vraiment
inexplicable que les gens intelligents et avisés qu’ils sont se
plussent à perpétuer un état de troubles qui leur est, plus qu’à aucuns
autres, préjudiciable. Qui massacre-t-on? Les Arméniens. Qui a le plus
à perdre aux grèves et aux troubles économiques? Les Arméniens, qui
forment précisément la classe commerçante et active.
Les Arméniens ont au contraire intérêt à ce que le pays soit apaisé,
à ce que l’ordre soit rétabli. Ils sont heureux des efforts que le
général Louis-Napoléon fait à l’heure actuelle pour restaurer la
paix dans le gouvernement d’Erivan. Ils veulent un pouvoir politique
juste et fort qui les protège. Jusqu’ici le gouvernement actuel les
a maltraités. Ils désirent sa chute. Quel est le Russe intelligent
aujourd’hui qui ne se réjouira avec eux de la fin du régime
autocratique et bureaucratique?
*
* *
Où faut-il donc chercher les auteurs des troubles qui désolent le
Caucase?
Il ne faudrait pas croire que ces troubles soient nés spontanément
dans les villes et les campagnes. La situation générale, économique
et politique, était très mauvaise, détestable. Mais il s’est trouvé
des gens fort habiles pour l’exploiter. Ce sont les social-démocrates,
les révolutionnaires russes, géorgiens, et arméniens aussi, cela va
sans dire; ils étaient prêts depuis longtemps; les événements récents
leur ont fourni l’occasion attendue. Ils ont su en tirer un parti
merveilleux pour propager leurs idées et hâter la ruine du pouvoir
autocratique. Ce sont leurs émissaires qui ont parcouru les campagnes
et excité les paysans non seulement à ne pas payer leurs redevances
mais aussi à réclamer les biens de leurs maîtres. Ce sont eux qui ont
suscité les innombrables grèves qui ont suspendu la vie normale dans
les villes: grève des ouvriers du pétrole, des débardeurs, des employés
et des ouvriers du chemin de fer, des conducteurs de tramways, des
cochers et charretiers, des employés de magasin, des domestiques hommes
et femmes, des garçons de café et de restaurant, qui ont fermé les
bazars de l’alimentation et, à la lettre, affamé Tiflis. Il n’y a pas
une corporation de travailleurs qui, à Tiflis par exemple, n’ait été en
grève.
Il est impossible de ne pas voir là l’effet d’un plan concerté,
l’exécution de mesures prises par des gens qui savent ce qu’ils veulent
en entretenant une constante agitation. Ces grèves sont avant tout
politiques.
Les révolutionnaires ont trouvé le moment opportun pour hâter
l’accomplissement des réformes qu’ils demandent. Ils se sont fait
ainsi des partisans dans toutes les couches de la population
laborieuse. Partout ils ont offert aux travailleurs des programmes
nets et explicites; partout les patrons se sont trouvés en face de
revendications précises présentées par des ouvriers avertis, assurés
de leur droit et parlant haut. J’ai vu les demandes des domestiques;
ils veulent une limitation des heures de travail, une nourriture
saine, des soins médicaux en cas de maladie; il faut qu’on leur parle
poliment; on ne peut les renvoyer sans raison. Nulle part au monde,
même aux États-Unis où les gens de maison ont des exigences que nous ne
connaissons pas, on n’accorde autant aux domestiques.
On voit clairement le but visé par les révolutionnaires: créer un état
de troubles tel que le gouvernement soit obligé d’accorder les réformes
politiques demandées.
*
* *
En face de gens qui savent ce qu’ils veulent et n’hésitent pas à
employer les moyens nécessaires pour réussir, que fait le gouvernement?
Quelle est sa politique dans ces circonstances graves?
J’ai cherché longtemps, je me suis informé partout.
Je n’ai rien trouvé, pour la simple raison que le gouvernement n’a pas
de politique et que sa seule doctrine, qu’il applique du reste avec une
constance digne d’être louée, c’est le laisser-faire.
Je ne sais s’il est encore des gens en Europe pour croire aux vertus
divines d’un gouvernement autocratique et pour s’imaginer qu’il a en
soi, parce qu’autocratique, la force et la puissance. Peut-être y
a-t-il des théoriciens ivres de logique qui croient à une politique
autoritaire appliquée en Russie et au Caucase. Que ces personnes
candides se détrompent. Le gouvernement ne fait rien; c’est le
gouvernement le plus faible, le plus impuissant d’Europe. Si, par
extraordinaire, la tête prend une décision, les membres ne l’exécutent
pas. Mais la tête n’aime pas à décider. A-t-elle peur? C’est possible.
Les assassinats de tant de gouverneurs qui avaient essayé de la manière
brutale ont-ils inspiré la terreur? Je ne sais, mais la seule politique
du gouvernement est d’avoir des cosaques (les régiments de ligne étant
suspects). Encore n’ose-t-il pas s’en servir et faut-il des troubles
graves et une attaque directe pour que l’on emploie la force armée.
Son inertie est telle qu’on l’accuse d’avoir comme politique secrète
et inavouée d’opposer race à race et de laisser s’entre-détruire ceux
qu’il considère comme ses ennemis propres.
*
* *
Les partis politiques au Caucase sont aujourd’hui d’accord sur un
programme minimum que voici. Ils demandent, et cela n’est pas excessif,
d’avoir les mêmes libertés que le reste de la Russie. Il n’y a même
pas de zemstvo au Caucase; on veut avoir un zemstvo. On demande en
outre à élire des députés à l’Assemblée nationale russe, cela pour un
avenir que l’on espère prochain[2]; la reconnaissance des différentes
langues caucasiennes et la réouverture des écoles arméniennes; la
restitution des biens de l’Église arménienne; le jury pour les affaires
criminelles, avec recrutement suivant les nationalités (dans ce pays où
les races sont si diverses, on voit du même coup pourquoi les indigènes
réclament cette réforme et pourquoi les autorités russes l’ont toujours
refusée); les paysans veulent le partage des terres de la couronne,
ou leur mise en location avec payement par annuités, cela pour les
indigènes et non pour les colons russes; des banques agricoles avec un
taux peu élevé, et surtout avec moins de formalités (les formalités
légales si compliquées aujourd’hui, empêchent les paysans de se servir
des banques existantes); le droit pour les communes et les districts
de nommer leurs administrateurs; enfin on réclame l’abolition de la
censure préventive pour la presse.
[Footnote 2: Ceci a été écrit durant l’été de 1905.]
A ceux qui m’exposaient ce programme, j’ai demandé s’ils avaient
l’espérance lointaine d’une séparation du Caucase d’avec la Russie
et la reconstitution d’un État politique indépendant. Non, on n’y
songe pas. Personne ne veut de la séparation, sauf peut-être quelques
montagnards, irréductibles et musulmans, que personne du reste ne
va troubler dans leurs montagnes. Dans un pays où tant de races
différentes se côtoient, se détestent, la séparation amènerait un état
d’anarchie pire que l’état actuel.
Quel est l’avenir prochain de ce pays? Bien hardi qui osera le
prophétiser. Quel sera le gouvernement assez fort pour faire vivre en
paix Tatares et Arméniens, pour donner satisfaction aux différentes
nationalités et conserver en même temps l’unité indispensable, pour
assurer une vie politique normale à un pays si profondément troublé,
régler la question agraire, les questions ouvrières et mettre fin aux
luttes religieuses?
L’autocratie russe a échoué dans cette tâche difficile. Un gouvernement
représentatif réussira-t-il? Il n’y a plus que cela à tenter.
TIFLIS.--DERNIÈRES JOURNÉES AU CAUCASE.--Les théâtres sont
ouverts. Soyons-en reconnaissants aux comités révolutionnaires. Au
Grand-Théâtre, qui est spacieux et magnifique, nous voyons _Coquin de
Printemps_ arrangé en opérette par Strauss, et _Sapho_, jouée par celle
qu’on appelle la Réjane russe, la Iaworskaia, à la ville, princesse
Bariatinsky.
Mais, plus que les pièces, le public m’intéresse et je passe mon temps
à chercher de l’œil des jolies femmes dans la salle.
J’en découvre. Ce n’est pas à tort que les Géorgiennes ont, depuis
des siècles, un si grand renom de beauté. Elles ont fourni jadis les
plus belles esclaves aux harems de l’Orient. Le Grand Turc ne se
rajeunissait que de Circassiennes. Mais il n’y a plus de harems. Les
Turcs, tard venus à la sagesse, ont découvert enfin qu’une seule femme
légitime suffisait à faire le malheur (ou le bonheur, mais cela est
plus rare) d’un homme. Les belles Géorgiennes ne sont plus emmenées
comme esclaves. J’ai la joie d’en voir deux ou trois dans la salle,
jeunes, fraîches, de figure régulière, aux yeux de feu, à la taille
superbe, au port de tête libre et fier. Pendant les entr’actes, je les
suis dans les couloirs.
Un savant allemand déclare qu’on parle soixante-dix langues à Tiflis.
Je veux le croire, mais il me suffirait de parler celle de ces belles
personnes. Je ne le puis; il faut me satisfaire à les regarder
seulement...
*
* *
Georges Bibesco a engagé un interprète, le Tcherkesse Hassan. Hassan
est censé parler le russe, le persan, le français.
Il nous accompagnera à Téhéran. Sait-il le persan? je l’ignore. Quant
au français, il le parle par gestes. Ainsi faisons-nous pour le russe.
Quoi qu’il en soit, Hassan, coiffé du bonnet frisé, revêtu de la grande
_bourka_ nationale, portant sur sa poitrine vingt-quatre petits étuis
qui devraient contenir de la poudre, mais dans lesquels nous mettrons
de la poudre de riz pour nos compagnes, est fort beau à regarder. Et
notre prestige s’en accroît.
*
* *
Il pleut.
J’ai fait une grande découverte.
Des voyageurs ont affirmé que le Caucase est un pays de montagnes.
Les géographes soutiennent cette même assertion. Ils ont imaginé un
Kasbek élevant son sommet à plus de cinq mille mètres dans les airs, un
Elbrouz atteignant cinq mille six cents mètres.
Or, Descartes a dit dans son _Discours de la méthode_ de ne recevoir
jamais aucune chose pour vraie qu’on ne la connaisse évidemment pour
telle. Et encore je me souviens de l’axiome: «Expérience est mère de
science».
C’est pourquoi je donne aux voyageurs qui m’ont précédé et aux
géographes un démenti formel. J’ai passé près de trois semaines au
Caucase, j’ai vécu au pied de l’endroit où ils affirment que le Kasbek
s’élève.
Je le déclare: je n’ai pas vu le Kasbek. Aucun de mes amis n’a vu le
Kasbek, quoique l’un d’entre eux, pour prendre sur nous une supériorité
momentanée, ait juré l’avoir aperçu un instant. Il rêvait sans doute.
Donc le Kasbek, pas plus que l’Elbrouz, n’existe.
J’affirme ici que, d’après mon expérience, il faudra réviser les
géographies. Le Caucase n’est pas un pays de hautes montagnes; il a
quelques collines élevées, voilà tout. Quant à en faire une seconde
Suisse, c’est une folie qui a dû naître dans l’esprit de Russes jaloux,
s’imaginant qu’ils dépassaient en tout l’étranger.
Lorsqu’on refera, suivant les données de ma science, les géographies
de Russie, je prie que l’on écrive aussi que nulle part le ciel n’est
plus rapproché de terre; à mon estimation, il en est à peine distant de
mille mètres et parfois beaucoup moins. En outre, on devra noter qu’il
se fond en eau continuellement. C’est là un phénomène inexplicable
qu’il faut nous contenter d’enregistrer jusqu’au jour où nous pourrons
l’expliquer.
*
* *
_Samedi 6 mai._--Nous achetons depuis deux jours tout ce qui est
nécessaire pour notre voyage de Perse, et d’abord des lits de camp.
Lorsqu’on n’a jamais voyagé que sur les grands express internationaux
ou sur les paquebots de l’Atlantique, on se fait assez malaisément à
l’idée d’un pays où l’on ne trouve pas de lit pour se coucher. A Paris,
la première fois qu’un ami qui a été en Perse me dit: «Achetez un lit,»
je souris. Transporter un lit me paraît impraticable et inutile.
Mais non, je vois bien maintenant qu’il faut acheter un lit, si j’ai
l’intention de me coucher pendant que nous serons en Perse. A Paris,
je me suis fait faire un sac en toile, dont je pensais me servir en
Russie, mais qui est resté plié dans ma valise.
A Tiflis, j’achète un lit pour étendre le sac de toile. Nous trouvons
des lits assez commodes qui se démontent, chez le marchand, avec une
extrême facilité (en Perse, nous trouverons qu’il est bien fatigant
de les monter et les démonter), qui, pliés, ne tiennent guère plus de
place qu’un rouleau de châle et pèsent onze kilos chacun. Ils sont
étroits et nous serons couchés sur une sangle dure.
Nous aurons le temps de nous y habituer.
Un de nous a l’excellente idée de nous faire prendre de la toile cirée
que nous étendrons sur la sangle de façon à ne pas sentir l’humidité
montant du sol, car il est évident que nous ne trouverons pas des
chambres parquetées, sur cave.
Avec nos six lits, nous avons soixante-dix kilos de bagages de plus. Il
faudra de solides voitures pour nous emmener à travers le désert.
Nous y ajoutons au moins quarante kilos de conserves, jambons,
sardines, foie gras, veau en boîtes, biscuits secs, confitures en
quantité (nous sommes très friands de confitures), compotes, légumes
conservés, saucissons, fromage même. Le vieil interprète qui a voyagé
en Perse nous conseille aussi d’acheter deux marmites, car les Persans
nous considèrent comme malpropres ou «impurs» et ne nous laisseront pas
toucher à leurs ustensiles de cuisine. Nous prenons les deux marmites,
et douze assiettes, et un couvert pour chacun de nous, et du sel, et
du sucre, et du thé, et du chocolat, et des citrons, et des torchons
pour relaver, et des serviettes pour nous essuyer. Il semble que nous
montions un ménage, et que nous nous préparions, très grands enfants, à
jouer à la dînette.
On nous fait un panier énorme dont le poids heureusement diminuera
à chaque étape, tandis que par un phénomène inexplicable, nous, qui
devrions nous engraisser du contenu du panier, irons maigrissant chaque
jour à travers les sables et les pierres du désert.
Nous achetons tous des manteaux de pluie en caoutchouc.
Nous en avions en quittant la Roumanie. Mais comment auraient-ils
résisté aux déluges qui nous ont sans cesse inondés? Eux aussi font eau
de partout. Nous les laissons à Tiflis.
Dans le hall de l’hôtel de Londres s’entassent les paquets.
Notre départ de Tiflis fut un de nos beaux départs. C’était un samedi.
Nous devions ce jour-là aller à la banque prendre l’argent nécessaire
pour gagner la Perse. A Tiflis, les banques avaient été fermées lundi,
mardi et mercredi à cause des fêtes de Pâques. Lorsque nous arrivons
à la banque samedi matin, nous la trouvons close. Il paraît que c’est
la fête du petit neveu d’un oncle par alliance de l’impératrice
douairière! Bien, nous voilà de nouveau sans le sou.
Pourtant il faut partir. Avec cette calme décision qui ne nous
abandonna jamais aux heures les plus troublées de notre voyage, nous
décidons de ne pas payer notre note d’hôtel et de réunir dans la poche
d’Emmanuel Bibesco les fonds de toute la bande.
La poche d’Emmanuel Bibesco qui est, le malheureux! notre trésorier,
c’est la mienne. Il est parti sans portefeuille et il se refuse à en
acheter un. Alors les billets de dix, de vingt, et de cent roubles
sont jetés négligemment par lui dans la poche de son pantalon. Cet
homme ingénieux a son plan, du reste, car voyant ces billets empochés,
nous frémissons, et je me crois obligé de leur offrir l’abri de mon
portefeuille.
C’est ce qu’il attendait. Il me prend au mot et me voilà chargé de
l’argent commun. On en profite pour me donner les passeports de toute
la bande, et les lettres de crédit, et celles de recommandation, et je
me promène, cela depuis la Bessarabie, avec une poche si gonflée que je
ne puis boutonner mon veston et que, debout, je n’arrive pas à voir mon
pied droit.
La prochaine fois, arrive ce qui arrive, je ne prends pas de
portefeuille!
La comptabilité de notre voyage, du reste, nécessiterait à elle seule
la présence parmi nous d’un secrétaire-comptable.
Sous le fallacieux prétexte qu’il sait le russe, Emmanuel Bibesco
a été chargé de régler les dépenses courantes de toute la bande,
pourboires, notes de restaurants, voitures, chemins de fer. Il note ce
qu’il paie sur d’informes morceaux de papier, sur un coin d’enveloppe,
une carte de visite qu’il fourre, toujours! dans sa poche de pantalon.
Le soir, ou tous les deux jours, nous procédons à une grande revision
des comptes. Je relève sous dictée les dépenses de chacun. Cela est
très compliqué, car il y a les ménages et les garçons, puis les
automobiles (compte spécial assez chargé), puis les mécaniciens, puis
les gros bagages, ça n’en finit pas.
Alors on fait un compte par doit et avoir pour chacun de nous, et il
ne reste qu’à payer. Parfois nous devons de l’argent à la caisse,
parfois c’est la caisse qui nous en doit. En tout cas, il y a chaque
jour au moins une demi-heure à consacrer aux comptes. Nous serions des
négociants voyageant pour affaires, ce ne serait pas pire.
Et voilà une cause constante d’énervement en voyage!
Enfin, ce soir-là, sans payer notre hôtel, nous nous enfuyons de
Tiflis pour Bakou. Cette fois-ci nous sentons la Perse voisine et nous
pétillons d’impatience.
Il s’en faut de peu, du reste, que nous ne manquions le train.
_Dimanche 7 mai._--De Tiflis à Bakou, notre train met dix-huit heures.
Il est lent et confortable comme tous les trains russes. On n’a pas
imaginé en Russie d’entasser six personnes dans un compartiment de
première classe, comme les Compagnies aiment à le faire en France.
Dans les coupés, on est deux au maximum; dans les compartiments
doubles, quatre, bien qu’il y ait huit places; les banquettes sont
plus écartées l’une de l’autre qu’en France; il y a une petite table
près de la fenêtre; en outre, le wagon est plus large que chez nous.
Lorsque la nuit vient, le conducteur arrange les lits, deux par coupé,
l’un au-dessus de l’autre, quatre par compartiment double. Et vous
voilà confortablement couché. Dans les express, on paie un rouble de
supplément (2 fr. 65) pour avoir des draps et une taie d’oreiller.
Le tarif des chemins de fer est moins cher qu’en France. De Bakou à
Batoum, pour huit cent quarante-deux kilomètres, on paie cinquante
francs. De Paris à Marseille, la distance est à vingt kilomètres près
la même, nous payons quatre-vingt-seize francs. Mais soyons justes,
on va en deux fois moins de temps de Paris à Marseille que de Batoum à
Bakou.
Le dimanche matin, lorsque nous nous réveillons, le train longe à
gauche les premiers contreforts de la grande chaîne du Caucase: à
droite, c’est la steppe désolée de la Koura, une plaine marécageuse,
fiévreuse, roussie, sans une ondulation, sans un pli de terrain pendant
des centaines de kilomètres. Des oiseaux de proie volent au-dessus de
cette étendue désolée, d’agiles faucons roses, des crécerelles, des
aigles lents, maîtres de la steppe plate; des geais, des rolliers,
des bécassines se lèvent à notre passage. Ici et là, c’est la demeure
misérable d’un garde-voie, autour de laquelle traînent des enfants
fiévreux; de rares troupeaux, quelques chameaux, paissent une herbe
jaune et dure.
Vers midi, une mer nouvelle, grise, bleue et pailletée sous le soleil,
nous apparaît, la Caspienne!
Ses rives sont nues, bordées de collines arides et argileuses qui
semblent pelées.
Mais voici qu’à gauche, à l’horizon, s’élève une noire forêt d’arbres
inconnus aux formes géométriques au-dessus desquels flotte un nuage
sombre. Ce sont, serrés les uns contre les autres, les derricks des
puits à pétrole de Bala-Khané. Sur un petit espace, c’est la plantation
la plus drue qui soit au monde de ces étranges cheminées de bois.
BAKOU.--Si vous aimez les soldats, il faut aller à Bakou. On en a mis
partout. Ils n’ont, du reste, pas empêché les massacres arméniens en
février[3]. Les habitants se plaignent d’être volés par les brigands en
plein jour et rançonnés par les soldats la nuit.
[Footnote 3: Et n’empêcheront pas ceux plus terribles du
mois d’août.]
Nous montons dans de légères voitures à deux chevaux, conduites par des
cochers tatares et allons voir Bibi-Ebat, une exploitation de pétrole
au bord de la mer. Là, nous avons le spectacle saisissant d’une forêt
de derricks goudronnés dressant vers le ciel leurs formes trapues et
anguleuses. Des allées sont tracées dans cette forêt que remplit le
bruit de la vapeur fusant à travers les tuyaux. Des jets de fumée noire
sont projetés violemment des cheminées; un nuage opaque plane toujours
au-dessus de Bibi-Ebat. On entend le grincement continuel des poulies
qui supportent les sondes. Des tuyaux courent le long des chemins; le
sol est noir et gras; à droite, à gauche, ce sont des mares de pétrole.
Les derricks se pressent à se toucher. La nappe de pétrole sous le sol
suit un cours irrégulier. Voici un derrick qui ne donne rien; à cinq
mètres de là, en voici trois ou quatre qui rapportent une fortune à
leur propriétaire. On fait des terrassements pour poursuivre le pétrole
sous l’eau.
Nous filons au trot léger des chevaux parmi l’extraordinaire et
monstrueuse floraison de ces derricks.
Au retour, nos cochers veulent s’amuser et commencent une course.
Ils cherchent à se dépasser l’un l’autre. Celui qui est devant jette
sa voiture à gauche ou à droite pour barrer la route à celle de son
confrère.
Je suis certain que ce serait un spectacle très excitant pour des
spectateurs placés dans un amphithéâtre. Mais nous sommes dans les
voitures et nous trouvons cela moins drôle. Deux ou trois fois,
nous manquons rouler dans un fossé plein de pétrole. En vain nous
admonestons (terme poli) les cochers.
Ils crient: _Souda! Souda!_ et continuent. Je vois encore leur petite
figure ronde et basanée, leurs yeux vifs qui pétillent...
Enfin notre voiture dépasse l’autre et gagne la course.
Nous rentrons calmement dans Bakou.
Là, nous parcourons à pied la vieille ville persane, la citadelle et
admirons la Tour de la Demoiselle.
Une demoiselle tatare, fille de roi, la fit construire. Une fois que la
tour fut achevée, comme son père lui demandait quelque chose qu’elle
ne voulait lui donner, elle se jeta du haut des murs dans la mer qui,
alors, en baignait le pied.
Depuis, la mer s’est retirée et on a construit un quai, évidemment pour
que les troupes russes puissent y faire l’exercice.
Nous n’allons pas voir l’ancien Temple du Feu qui est, tristesse des
temps présents! enclos dans une fabrique de bougies.
A l’hôtel, un respectable habitant de Bakou s’informe de nos projets de
voyage. Lorsqu’il apprend que nous partons pour la Perse, il soupire:
--Vous allez en Perse? Êtes-vous heureux! Là-bas au moins vous serez en
sûreté!
*
* *
A dix heures, nous nous embarquons sur je ne sais quelle grande
duchesse.
Jusqu’au dernier moment nous avons peur qu’une grève soudaine ne soit
déclarée qui, au port même, nous empêche de partir pour la Perse.
Non, on lève l’ancre; le bateau glisse sur les eaux calmes et noires de
la rade dans lesquelles viennent se refléter les mille lumières de la
ville. C’est un spectacle très beau que la rade de Bakou dans la nuit.
Nous nous en éloignons pourtant sans regret.
Nous ne débarquerons qu’en Perse!
[Fleuron]
[Bandeau]