LE CAUCASE

I

_Samedi, 22 avril. A bord du_ Grand-Duc-Boris.--Nous longeons la côte

de Crimée dans un brouillard léger et bleuté qui, parfois se dissipant,

nous laisse voir un pays aride, montueux, de collines crayeuses, peu

élevées, désertes toujours.

Nous passons devant Féodosie et ne faisons que l’entrevoir.

Vers trois heures, nous sommes à l’entrée de la mer d’Azof, en vue de

Kertch, l’ancienne Panticapée des Grecs. Sur la colline qui surmonte la

ville, est une tour carrée, tombeau d’un Mithridate.

Paresseusement nous la regardons à travers nos jumelles. Ce Mithridate

ne vaut pas de prendre un petit bateau et de faire deux kilomètres

pour aller à terre. Nous restons cinq heures en rade à embarquer des

centaines de sacs de farine pour le Caucase. Nous sommes étendus sur le

pont; le temps est gris et perlé délicieusement.

Au soir, le ciel de printemps s’éclaire de toutes ses étoiles. Le grand

Orion incline sa ceinture étincelante vers les flots; Sirius brille

éperdument entre deux nuages, et l’Ourse, droit au-dessus de nos têtes,

se carre.

A l’arrière du bateau, des étudiants en vacances,--reste-t-il une

université ouverte en Russie?--chantent des airs graves et presque

religieux à trois parties. Leurs voix pleines et belles qu’ils

modèrent, meurent par moments, puis reprennent doucement et montent

dans la nuit. Nous glissons sur une mer sombre et tranquille.

_23 avril.--En rade de Novorossisk._--C’est le Caucase enfin, l’étape

dernière avant cette Perse où nous nous rendons par le chemin des

écoliers. Il y a à peine quinze jours que nous sommes partis. Il semble

qu’il y ait trois mois que nous courons les grandes routes, tant

nous avons vu de choses, partagé d’émotions, vécu d’heures diverses,

émouvantes et belles.

Aujourd’hui c’est dimanche; des cloches sonnent à Novorossisk au pied

de la chaîne caucasienne, comme elles sonnent à la même heure dans nos

villages de France.

Novorossisk, port très commerçant, est au fond d’une baie longue et

étroite, protégé contre les vents d’ouest.

Le temps est chaud; le soleil brûlant; on a tendu un velum sur le pont.

Le baromètre dans ma cabine est tombé à 740! Hum!

On apporte des feuilles imprimées. Ce sont «les dernières nouvelles».

Un Russe qui doit être fonctionnaire et avec qui j’ai causé s’offre

à me les traduire. C’est un homme fort aimable et d’un solide

optimisme.--Des troubles en Russie?--Ils n’existent que dans

l’opinion intéressée des correspondants étrangers.--Des assassinats

politiques?--Des assassinats simplement.--Le Caucase dangereux?--Il n’y

a pas de pays plus sûr au monde.

Et ce Pangloss russe sourit derrière ses lunettes d’or.

Nous parcourons ensemble les télégrammes. Je vais enfin apprendre ce

qui se passe en Russie et surtout dans ce Caucase en révolution où nous

allons débarquer. Batoum est-il à feu et à sac? Trouverons-nous un

vice-roi à Tiflis?

Hélas! les télégrammes sont de l’étranger et presque tous de France.

Premier télégramme: «Troubles graves à Limoges, la foule a forcé les

portes de l’usine Haviland, le drapeau américain a été déployé.»

Second télégramme: «Désordres révolutionnaires à Limoges, on envoie des

troupes de renfort.»

Troisième télégramme: «Un auto a été brûlé; la troupe attaquée tire

(cet indicatif présent est terrifiant) sur la foule.»

Il y en a ainsi trois colonnes.

Mon traducteur, d’un ton doucement grondeur, me dit:

--Vous serez donc toujours des révolutionnaires! La situation est grave

en France. J’avais l’intention d’y faire un voyage d’agrément cet été.

Il sera plus prudent d’attendre. Je reste en Russie.

Je n’ai pas regretté les cinq kopecks que m’a coûtés la feuille de

télégrammes.

*

* *

Le baromètre est toujours à 740. Nous quittons Novorossisk par fort

vent d’ouest.

Il vaut mieux ne pas parler du reste de la journée.

Qui aurait cru cela de la mer Noire?

*

* *

_Lundi 24 avril, 9 heures du matin._--Le _Grand-Duc-Boris_ est une

personne bien agitée. A Soukhoum nous débarquons avec une peine infinie

des chevaux et quelques douzaines de femmes en pleine rade. Les

matelots crient: «_Souda_, _Souda_», les femmes glissent et tombent à

genoux; elles reçoivent des paquets de mer. Ce spectacle est horrible

et me fend le cœur. Je descends dans ma cabine.

_Midi._--Le _Grand-Duc-Boris_ danse comme une petite folle et refuse

d’approcher des ports où il devrait toucher et où précisément j’aurais

(et mes malheureuses compagnes de voyage aussi) une envie grande de

descendre.

Je fais le serment de ne plus jamais voyager avec un membre de la

famille impériale.

_Trois heures._--Nous apprenons que la grève est déclarée à Odessa

et qu’il n’y aura plus de service sur Batoum. Pourquoi diable les

ouvriers, les braves ouvriers, ne se sont-ils pas mis en grève trois

jours plus tôt?

_Cinq heures._--Je réunis ce qui me reste de forces pour adjurer

les gens qui ont du cœur de n’accorder aucune confiance au susdit

_Grand-Duc_. Le baromètre est ferme à 740.

_Six heures._--Il est manifeste que l’homme n’est pas fait pour être

secoué comme une bouteille qu’on rince.

_Huit heures._--Nous sommes dans le port de Batoum. On vient m’en

avertir. Il n’est que temps. Ce qui reste de moi monte sur le pont.

J’y trouve mes pâles compagnons de voyage en conférence avec un bel

officier de la garde impériale et le préfet de la ville que le général

gouverneur a envoyés à notre rencontre. Il m’est impossible d’exprimer

aucune idée de mon cerveau.

Nous quittons le _Grand-Duc-Boris_ de la façon la plus impolie.

J’espère ne le revoir de ma vie.

BATOUM.--Nous sommes très affaiblis quand nous mettons pied à terre.

Ce qu’on voit de la ville dans la nuit est lugubre; de petites maisons

hostiles et fermées; sur le port des gens qui errent et veulent

transporter nos bagages, ce à quoi nous nous refusons.

Batoum est en petit état de siège, paraît-il. Y trouverons-nous enfin

les troubles graves qu’on nous doit, semble-t-il, et que chacun nous a

prédits? Nous ne croyons plus au danger.

Nous savons seulement que ce soir nous sommes accablés de fatigue et

tenons mal sur nos jambes. Nous montons dans deux voitures et donnons

l’adresse de l’hôtel International.

En quittant le port, nous prenons par des rues étroites et sombres, de

vrais coupe-gorges.

Sur un trottoir devant une boutique ouverte, quelques personnes. Au

moment où nous passons, un bruit, comme celui d’un pétard, et la figure

d’un homme à côté de nous subitement éclairée. Il chancelle; puis

nous entendons deux coups qui sont bien des détonations. On aperçoit

au ras de la maison un bras qui s’abaisse et, à côté de nous, l’homme

s’écroule, comme si ses jambes manquaient sous lui. Notre cocher se

signe, puis fait un geste de la main qui signifie: «J’en ai vu bien

d’autres», et retient ses chevaux qui se cabrent.

Près de la voiture, un homme trottine; il est gras et replet; c’est

l’assassin qui s’en va sans se presser. Et tout de suite la voiture

s’arrête à vingt mètres de la boutique toujours ouverte. Ah non! nous

aimons mieux ne pas stationner là.

Nous sommes devant une grande porte fermée à clef; toutes les fenêtres

sont barricadées. C’est l’hôtel, paraît-il. Il est, lui aussi, en état

de siège. Le cocher sonne; un soldat entr’ouvre la porte, consent après

pourparlers à nous recevoir et, nous ayant introduits, referme la porte

à double tour de clef.

Les domestiques sont en grève. Il n’y a pas de vivres; on refuse d’en

livrer au patron qui est, du reste, menacé de mort par les comités

révolutionnaires.

Impression lugubre des corridors vides, du rez-de-chaussée condamné par

crainte des bombes, du salon au premier étage, où nous prenons sous un

maigre éclairage, sans feu, un verre de thé en philosophant sur ce que

nous venons de voir.

Voilà notre arrivée au Caucase.

*

* *

Le lendemain, soleil. Par la fenêtre, j’aperçois la boutique fermée; un

crêpe noir pend sur la devanture. Sur le trottoir quelques personnes

sont assemblées; des soldats circulent. A l’hôtel, nos hôtes, des

Allemands, ne sont pas autrement émus. «C’est un Arménien qu’on a tué;

un de moins», voilà l’impression qui se dégage de la conversation que

j’ai avec eux.

Et je sors avec Emmanuel Bibesco pour voir l’aspect de cette ville où

la vie humaine est à si bon marché.

Partout des soldats, baïonnette au fusil, devant les banques, à

la poste, au coin des rues; les voitures postales, des camions

passent avec une escorte de cosaques. Cela ne paraît point une vaine

précaution, car les têtes des ouvriers, débardeurs ou vagabonds que

nous croisons, sont sinistres. Des figures hâves, des yeux rusés ou

farouches qui brillent; des corps maigres vêtus de haillons. On voit

les types les plus divers: peu de Russes, mais des Arméniens, des

Géorgiens, des Turcs, des Juifs, des Tcherkesses, des Tatares, des

Lesghiens, qui flânent dans les ruelles sales près du port; seule la

crainte d’une terrible répression les empêche de se livrer au pillage.

Mais les vengeances particulières se satisfont à revolver et poignard

que veux-tu.

Heureusement ne sommes-nous à Batoum que depuis quelques heures et n’y

avons-nous pas encore d’ennemis, à moins que l’on ne nous en veuille

d’habiter un hôtel mis en interdit par les comités révolutionnaires.

Ces comités, j’en entends beaucoup parler pendant les deux jours que

nous passons ici; il y en a trois, paraît-il, un géorgien, un arménien,

un russe. C’est beaucoup pour une seule ville et les condamnations à

mort qu’ils prononcent ne sont pas de vaines menaces. On me raconte

l’histoire d’un officier russe, d’origine géorgienne, le prince

Gouriel, qui pour avoir dispersé un rassemblement de grévistes, fut

condamné à mort et tué en pleine rue deux jours plus tard. Le comité

révolutionnaire géorgien défendit de suivre son convoi et aucun

officier n’osa enfreindre cette défense.

Les grévistes sont nombreux. Batoum est à la fois industriel et

commercial. Presque tout le pétrole exporté de Bakou passe par Batoum;

une partie est raffinée dans les usines Nobel, Rothschild et Sideridès,

l’autre est expédiée brute. Donc, ouvriers de raffinerie et débardeurs;

il y a, en outre, une grande exportation de laines et de tapis. Presque

tout le commerce du nord de la Perse avec l’Europe est transité par

Batoum.

A la population hétérogène du port vinrent se joindre depuis plusieurs

mois des Russes chassés de leur pays par la misère. D’où pléthore de

main-d’œuvre et mécontentement exploité par les comités politiques. Les

ouvriers du port se mirent en grève, puis les ouvriers de raffineries,

depuis deux mois les usines Rothschild et Sideridès sont closes,

l’usine Nobel ne fonctionne plus que d’une façon intermittente. Les

compagnies de navigation, renoncèrent alors à l’escale de Batoum;

augmentation de troubles, menaces de mort aux différents consuls.

Maintenant les bateaux anglais, français, allemands, autrichiens

touchent de nouveau à Batoum; les bateaux russes, dont chauffeurs et

mécaniciens sont en grève, ne marchent plus.

Les salaires des ouvriers du port sont, pour le pays, très élevés; la

journée de huit heures est payée 4 fr. 88; l’heure supplémentaire, et

il ne peut y en avoir plus de deux, 1 fr. 35; les fêtes et veilles de

fêtes (et Dieu, en l’honneur de qui elles sont chômées, sait si elles

sont nombreuses en pays orthodoxe), le tarif est doublé.

Il faut noter que la vie est très bon marché à Batoum où pour quelques

sous on a du poisson en abondance.

Mais les troubles ne cessent pas. Les comités demandent qu’on emploie

à tour de rôle des équipes de Géorgiens, Turcs, Arméniens, Grecs

et Russes. Or, de tous ces ouvriers il n’y a que les Turcs qui

travaillent et qui observent les contrats; les autres sont paresseux

et irréguliers; les compagnies de navigation se plaignent, les maisons

anglaises ne veulent plus envoyer de bateaux à Batoum où le stock de

pétrole à quai est considérable.

On n’entrevoit donc pas la fin des troubles. Dans l’état d’anarchie où

se trouve la ville, les vengeances particulières, les haines de race se

satisfont librement, et impunément, je crois. Un personnage officiel

m’assure que l’assassin que nous avons vu opérer a été arrêté dans la

nuit et pendu à la citadelle dans les quarante-huit heures.

Je dois ajouter que cette histoire, racontée à d’autres personnages

officiels, a amené sur leurs lèvres un sourire sceptique.

Je crois que la police laisse aux parents du mort le soin de le venger.

A quoi bon faire intervenir la justice? Que ces gens règlent leurs

affaires eux-mêmes. Et je surprends encore ici cette pensée: «La perte

n’est pas grande; moins nous aurons de ces canailles, mieux cela

vaudra.»

*

* *

Il y a dans les rues de Batoum des peupliers d’une fraîcheur de

feuillage délicieuse.

Les portes des maisons sont fermées; par crainte des troubles pendant

les fêtes de la Pâque russe, les habitants font par avance leurs

provisions.

Voici une voiture menant un officier; sur le siège, à côté du cocher,

un cosaque, fusil à la main. Une vingtaine de personnes sont là,

causant dans la rue, gênant la circulation; le cheval ralentit. Le

cosaque tire un coup de fusil en l’air; l’attroupement se disperse; la

voiture passe à vive allure.

A midi, nous sommes reçus par le gouverneur général, qui est, d’aspect,

un pur mongol. Nous apprenons chez lui de fâcheuses nouvelles.

La seule route qui mène de Batoum à Tiflis passe un col élevé à

Akhaltsikh. Or, à la suite des mauvais temps qui règnent depuis un

mois, la couche de neige est si épaisse que toute communication par

route est interrompue avec Tiflis. Il est donc impossible d’accomplir

notre projet et d’arriver dans la capitale du Caucase en automobile, et

nous voilà fort déconfits.

Je ne suis pas très étonné d’apprendre que le col d’Akhaltsikh est

impraticable, lorsque je vois sur la carte qu’il est à près de deux

mille mètres d’altitude. Nous avons été arrêtés par la neige à treize

cents mètres au-dessus d’Yalta.

Que faire? Nous décidons d’excursionner dans les environs vantés de

Batoum. On nous a parlé de la vallée magnifique du Tchorok, nous la

remonterons en auto.

Il me semble bien voir un peu de mécontentement sur la figure du

général, mais il ne dit rien.

Puis nous prendrons le train pour Koutaïs et verrons si de Koutaïs on

peut atteindre Tiflis par le col de Mamison et ensuite par le défilé du

Darial en suivant la célèbre «route militaire géorgienne».

Nous prions le général d’approuver notre projet. Il approuve. Alors

nous lui demandons si les trains marchent sur Koutaïs.--Un instant

d’embarras. «Non, les trains ne marchent pas précisément, mais ils

marcheront, ils marcheront sûrement. Vous ne partez ni aujourd’hui,

ni demain; nous vous gardons; eh bien! après, à la grâce de Dieu, ils

marcheront, et vous arriverez à Koutaïs.»

*

* *

[Illustration: Comment on voyage sur les routes du Caucase.]

L’après-midi, après avoir déjeuné à l’hôtel d’Orient, puisque notre

hôtel est celui de la Méduse, nous partons en deux autos.

Mais nous ne sommes pas seuls. L’officier d’ordonnance du gouverneur,

qui est venu nous saluer hier au bateau, nous accompagne. C’est un

Géorgien d’origine, qui a fait ses études à Saint-Pétersbourg et,

parlant français et connaissant le pays, nous est un très agréable

compagnon de route. Nous prenons aussi un Cosaque qui s’assied sur le

marchepied de l’auto.

[Illustration: Comment nous voyageons au Caucase: Les autos sont

gardés par des cosaques et fleuris d’azalées et de rhododendrons.]

Et voilà une expédition assez guerrière! Il est vrai qu’on raconte de

belles histoires de brigands, de gens enlevés aux portes de Batoum,

de montagnards irréductibles qui profitent des troubles pour descendre

dans les vallées. Nous verrons bien.

Nous remontons la vallée du Tchorok; la route est bonne, bien

entretenue, mais terriblement dure.

[Illustration: Un pont hardi sur le Tchorok.

La légende veut qu’au lieu d’eau on ait employé pour faire le

ciment le sang des esclaves.]

Nous rencontrons de pittoresques campagnards à cheval ou à âne, qui,

malgré la frayeur que nos automobiles causent à leurs montures, nous

regardent amusés et souriants. Tous les dix ou quinze kilomètres, nous

trouvons un poste de cosaques dont le chef, averti par télégraphe de

notre passage, vient saluer l’officier qui nous accompagne et faire son

rapport: «Le calme règne sur les rives du Tchorok.»

La vallée se resserre et devient sauvage; les montagnes s’escarpent

sur les bords du fleuve. Des rhododendrons en touffes glorieuses

fleurissent dans les rochers qui surplombent la route et nous font un

dais de fleurs; des azalées sauvages tapissent les prés qui descendent

en pentes abruptes jusqu’à nous.

Voici enfin une occupation pour notre cosaque et l’occasion de mettre

sabre au clair. Nous l’envoyons dans les champs d’azalées et de

rhododendrons. Ce sabre coupe très bien les fleurs. Bientôt nous en

avons dans les voitures une moisson parfumée. Il semble que nous nous

rendions à un corso fleuri.

[Illustration: Cosaque et officier de la garde sur nos voitures.]

Le cosaque remonte sur le marchepied et nous continuons à courir à la

recherche des brigands. Nous croisons des femmes turques voilées dont

les ânes s’effrayent; d’autres à pied quittent précipitamment la route

pour se cacher mieux. Des Turcs portent le bachlik sur la tête comme un

turban.

Le jour tombe, nous ne trouvons pas les brigands cherchés, et regagnons

le lugubre Batoum où nous n’arrivons, comme bien vous pensez, que de

nuit.

_Mercredi 26 avril._--Nous sommes déjà blasés sur l’aspect de la ville.

La curiosité ne laisse aucune place à la peur. Nous finissons par jouer

la difficulté et nous promener au bazar, au milieu de la population

la moins rassurante, avec notre capitaine en uniforme qui n’est pas

aimé des fauteurs de troubles. S’il y a une bombe pour lui, nous en

partagerons les morceaux.

Nos compagnes le savent. Elles ne tremblent pas. Nous n’avons pas

le temps de réfléchir au danger. Nous n’aurons d’émotions que

rétrospectives.

Nous apprenons qu’un train partira ce soir pour Koutaïs et Tiflis. Nous

décidons de le prendre. Nous avons vu Batoum, allons visiter Koutaïs

non moins en état de siège. Il faut avouer que ce voyage s’arrange à

merveille; nous sommes arrivés à Batoum par le dernier bateau russe

qui y touchera de longtemps; nous en partons par le premier train qui

circule sur la ligne. C’est élégant.

En attendant l’heure du départ, promenade en auto autour de Batoum,

sous un ciel voilé et pluvieux; puis grande débauche de cartes

postales. Il faut que nous racontions à nos amis à Paris et à Bucarest

que nous sommes dans une ville en état de siège, qu’on nous a tué un

homme dans les jambes, que nous voyageons avec cosaques. On se passe

de l’un à l’autre des formules qui peuvent resservir. «A Batoum la vie

humaine est bon marché.--Il faut être du côté du manche du fusil.--La

question arménienne: _to be or not to be_», et autres folies de ce

genre.

*

* *

A six heures, nous sommes à la gare qui est occupée par la troupe;

grande foule, grand bruit, grande confusion. Les mécaniciens ont repris

le travail. Il y a peu de jours on a voulu, malgré la grève, acheminer

un train postal sur Tiflis. Dans une petite gare, le mécanicien descend

pour graisser la machine; un coup de feu retentit, le mécanicien tombe

mort. On n’a jamais retrouvé l’assassin.

En outre, on enlevait quelques mètres de rails ici et là.

Notre train est très pittoresque. Nous avons des cosaques sur la

machine, des cosaques sur le marchepied des wagons; les conducteurs ont

le revolver au côté.

Craint-on une attaque possible des paysans révoltés? Tout le pays entre

Batoum et Koutaïs est soulevé.

Nous marchons avec une extrême lenteur. Dans chaque gare sont des

soldats; ici, j’en vois une compagnie, à contre voie, le long des

wagons où elle loge. Les hommes s’alignent; un sous-officier se signe

et dit une prière que les hommes répètent en se signant et s’inclinant.

Nous sommes bien gardés. Nous avons pour nous le gouvernement qui nous

donne des cosaques, et les révolutionnaires. Nous apprenons, en effet,

qu’à la gare, tandis qu’on chargeait les autos, les ouvriers entendant

les mécaniciens parler français, leur ont dit: «Vos maîtres sont

Français! Dites-leur qu’ils peuvent passer partout.»

Nous voilà tranquilles.

KOUTAÏS.--Nous y arrivons à onze heures du soir. Pourquoi

débarquons-nous toujours de nuit dans des villes inconnues?

Notre arrivée à Koutaïs est lugubre.

Nous laissons nos vingt-huit colis à la gare à la charge d’un portier

de l’hôtel, et nous voilà partis dans de minuscules voitures, deux par

deux, pour l’hôtel de France.

Je suis dans la première voiture avec une des jeunes femmes. Le cocher

fouette ses chevaux et nous bondissons sur d’invraisemblables pavés le

long de rues désertes dans lesquelles pas un réverbère ne brûle. On ne

voit aucune lumière dans les maisons. Nous filons dans une ville morte;

le Tatare qui nous conduit mène à toute allure. Il semble que nous

devrions être depuis longtemps à l’hôtel. Non, il va, il va, comme s’il

voulait nous emmener au diable.

Est-il besoin de dire que je n’ai pas mon revolver qui dort

paisiblement au fond de ma valise? J’ai fait l’effort de le porter deux

jours dans la poche de mon pantalon; c’est fini, je ne recommencerai

pas.

Ce cocher continue à nous entraîner très vite où il veut. Il fait

froid, humide, triste dans ce Koutaïs endormi. Nous aimerions bien être

à l’hôtel près d’un bon poële ronflant.

J’interroge notre Tatare. Il me répond en claquant du fouet et pousse

ses chevaux sans ralentir dans un dédale de petites rues.

--Cher monsieur, me dit ma compagne, nous sommes à la merci de cet

homme. Que va-t-il faire de nous?

Et elle rit.

Puis, comme il faut que tout ait une fin, nous arrivons à l’hôtel de

France, où, par le temps qui court au Caucase cette année-ci, les

touristes sont rares.

_Jeudi 27 avril._--Ce matin, il y a quelques rayons de soleil. Les

journées commencent bien, mais invariablement il pleut dès midi.

Nous nous précipitons au bazar. C’est jour de marché. Le bazar de

Koutaïs est célèbre, affirme Bædeker. Nous y trouvons l’animation la

plus grande et la plus pittoresque. Nul pays n’est habité par des

races plus diverses que le Caucase; un jour de marché à Tiflis ou à

Koutaïs réunit sur un espace étroit une douzaine au moins de types

de nationalités différentes. Pour l’instant, je les identifie mal;

je distingue pourtant les Arméniens des Géorgiens, lesquels ont une

beauté régulière, les Tatares qui sont lointainement mongols et s’en

souviennent, les Tcherkesses qui ont l’obligeance de porter un manteau

en poil de chèvre, une superbe _bourka_ nationale, grâce à quoi je les

reconnais sans peine, les Russes blonds et empâtés, la «bête fauve» qui

vient du nord; j’arrive à identifier les Turcs et, sans hésitation,

les Juifs au nez aquilin; après quelques heures passées à Koutaïs je

me fais une idée à peu près nette des Iméritiens, qui sont de beaux

hommes élancés, dont la barbe encadre bien le visage, dont les traits

sont réguliers, les yeux allongés, le nez grand et busqué. Ils font des

vieillards magnifiques. Mais je ne vais pas plus loin et ne me demandez

pas de vous désigner des Lesghiens, Ossètes, Abkases, Mingréliens,

Cabaretiens, Avares, Souanètes, Gouriens, Pchaves, et autres qui

peuplent les vallées et les montagnes du Caucase.

[Illustration: Le bazar à Koutaïs. On y rencontre les types des

races diverses qui peuplent le Caucase.]

Si je ne sais les reconnaître, je m’amuse pourtant du spectacle que

leurs costumes pittoresques m’offrent. Nous passons deux heures sous

les petites arcades de Koutaïs au milieu de la foule changeante. Nous

achetons quelques-uns de ces bissacs que les montagnards fabriquent et

mettent sur le dos de leur âne ou de leur mulet; ils sont d’un travail

et d’un goût charmants.

Puis nous allons sur le pont qui traverse le Rion, lequel est

tumultueux et agité à la suite des grandes pluies de ce lamentable

printemps.

Les rives du fleuve sont escarpées; des rochers, des verdures fraîches

et frissonnantes, des maisons arrivent en terrasses jusqu’au bord

de l’eau. Le Rion était dans l’antiquité... mais ceci vaut une note

spéciale.

NOTE SUR LE CAUCASE ET L’ANTIQUITÉ MYTHOLOGIQUE ET HISTORIQUE.--Je prie

le lecteur de remarquer que depuis que nous sommes débarqués à Batoum,

je ne lui ai asséné sur la tête aucun de ces souvenirs mythologiques

qui sont si redoutables entre les mains des voyageurs au Caucase. Ce

voyage est un voyage de bonne foi. J’ignore le temps qu’il faisait

lorsque Jason débarqua en Colchide. Je sais seulement que lorsque nous

y arrivons, il pleut à Koutaïs, capitale de ce qui fut la Colchide, et

qu’il continue à y pleuvoir.

Mais il me serait dur de passer pour un ignorant. Aussi je réunis ici

en quelques lignes un certain nombre de faits qui prouveront que je

pourrais, comme un autre, si je le voulais, faire preuve d’une facile

érudition.

Disons donc qu’avant nous les Argonautes et Jason atterrirent en

Colchide, que le Rion était le Phase, que sur le mont Ararat (5.157

mètres; je ne les ai pas mesurés moi-même, aussi je ne vous donne ce

chiffre que sous l’autorité des géographes, au sujet de laquelle, comme

vous le verrez plus loin, il y a bien des réserves à faire), Noé,

batelier imprudent et peut-être ivre, échoua son arche suivant les

traditions juives; que sur le Kasbek, la tradition hellénique affirme

que Prométhée fut livré aux vautours, qu’une certaine Médée... En

voulez-vous encore?--Je crois que cela suffit. Reprenons notre récit.

*

* *

Ce même jeudi, nous rencontrons à l’hôtel un ingénieur russe qui fut

notre compagnon de souffrances sur le _Grand-Duc-Boris_.

Il nous parle du monastère célèbre de Ghelati, à douze kilomètres dans

les montagnes, nous conseille d’y aller dans les voitures du pays et

rit de nos inutiles automobiles.

Il n’en faut pas plus pour que nous décidions sur l’heure de tenter

l’ascension dudit monastère en auto.

Notre ingénieur qui tient à sa peau refuse de nous accompagner. On nous

trouve un autre guide et nous voilà partis.

A peine sortons-nous de Koutaïs que nous manquons de nous embourber

dans le pire des chemins. Il y a un pied et demi de boue liquide qui

cache les rochers les plus inattendus et les plus pointus. Les ressorts

gémissent, et nous aussi. Des ornières, dont nous ne sortirions jamais,

sont là qu’il faut éviter; de gros blocs de pierres barrent la route

par endroits; en outre, les voitures dérapent de façon inquiétante, et

le chemin domine à pic le Rion. Si nous dérapons trop à gauche nous

irons nous fracasser la tête sur les rochers du fleuve.

Aussi avançons-nous avec une extrême prudence, mais nous passons tout

de même, à la stupéfaction des femmes jeunes et vieilles, coiffées si

joliment à la géorgienne, qui quittent leurs petites maisons pour venir

nous regarder.

Une fois le lac de boue traversé, nous sommes sur un rude chemin de

montagne qui monte et descend en pentes raides à donner le frisson,

sans jamais une borne ou un parapet.

Ce chemin de chèvres s’accroche au flanc de la montagne et tourne sur

lui-même à des angles si aigus que dans chaque tournant nous sommes

obligés de nous y reprendre à deux fois, à faire machine arrière et à

repartir. Et nos autos ont des châssis courts!

Voilà un chemin qu’il vaut mieux monter que descendre. Mais ne songeons

pas au retour; il s’agit d’arriver.

Le paysage de montagnes, de collines et de vallées que nous traversons

est charmant; des bouquets de bois poussent ici et là et de grands prés

en pente sont couverts d’azalées jaunes; la terre de la route est d’un

brun foncé et chaud.

A force de peine, nous finissons tout de même par atteindre le

monastère.

Nous n’y sommes pas depuis cinq minutes qu’une pluie torrentielle

commence à tomber. Gare à la descente!

On n’entre pas facilement au monastère de Ghelati. La grande porte

bardée de fer est fermée et on ne l’ouvre que rarement dans ce pays où

la sécurité publique n’est pas garantie par le gouvernement. Tandis

qu’on a été chercher le frère portier, je pense aux riches abbayes de

France durant le moyen âge, alors que des malandrins couraient les

campagnes. Elles aussi abritaient leurs trésors derrière de fortes

murailles.

Le frère portier arrive, ouvre seulement la partie supérieure de la

porte et nous sommes obligés d’escalader pour entrer dans l’enceinte

du couvent les échelons qui sont fixés sur les épais madriers de la

porte.

Le couvent a été construit à diverses époques. Des parties datent

du XIe siècle, d’autres du XVe. Dans l’église, nous regardons des

fresques byzantines qui ont été retouchées, comme il est visible, au

XVIe siècle par des peintres génois. Elles sont assez médiocres et les

tableaux italiens aussi.

Mais il y a un admirable trésor dont la pièce la plus importante est

un iconostase, du XIIe siècle évidemment, en or ciselé et filigrane

encadrant d’énormes cabochons. Il est de grandes dimensions et c’est

une des plus riches pièces du plus beau siècle de l’orfèvrerie

religieuse.

On ne peut nous montrer la couronne des rois d’Imérétie. Il paraît que

la clef de l’armoire où elle repose est chez le métropolite à Koutaïs.

Il nous faut redescendre maintenant, mais nous ne remonterons pas à

Ghelati.

Sous la trombe de pluie, nous regagnons les autos. Les bons pères

lèvent les bras au ciel quand ils nous voient partir pour Koutaïs dans

ces véhicules dangereux et vont prier à l’église pour le salut de nos

âmes.

Et la descente commence. Les terres qui recouvraient encore en partie

les rochers ont été lavées par la pluie et le roc est à nu en beaucoup

de places; ailleurs c’est de l’argile glissante. La pente est à la

descente ce qu’elle était à la montée avec des endroits où elle doit

atteindre à vingt-deux pour cent.

La seule allure permise est du cinq kilomètres à l’heure, mais la

difficulté est de maintenir ce train sage, alors que les autos ont une

tendance passionnée à vouloir arriver plus vite au bas des pentes.

Les deux freins sont constamment appliqués; le moteur ne travaille que

dans les tournants où nous sommes obligés de faire marche arrière.

Nous dérapons, mais nous arrêtons toujours à temps au bord de la route.

La pluie continue à tomber en nappe épaisse.

Nous arrivons tout de même aux faubourgs de Koutaïs. Ouf! Ici nous

retrouvons les lacs de boue que nous avions traversés à l’aller, mais

grandis et creusés.

Dans quel état sont les voitures lorsque nous descendons

triomphalement à l’hôtel de France devant l’ingénieur russe!

*

* *

Avant dîner, nous allons voir le général qui commande militairement

(car c’est partout l’état de siège) le gouvernement de Koutaïs. Nous

trouvons un vieillard aimable et hilare, le prince Orbéliani qui

s’amuse beaucoup à l’idée que nous avons amené nos automobiles à

Koutaïs.--Pour quoi faire? dit-il.--Alors nous lui racontons que nous

arrivons du monastère de Ghelati, ce qui paraît le surprendre, et que

nous avons l’intention d’aller jusqu’à Zoug-didi, en Mingrélie.

--Zoug-didi? Zoug-didi? s’écrie-t-il; il ne peut en dire davantage tant

il rit.

Il ne reprend son sérieux que pour nous assurer qu’il est tout à

fait impossible de circuler dans son gouvernement. Les rivières sont

débordées, les routes et les ponts enlevés. Non, non, il n’y a qu’une

chose à faire, gagner Tiflis par le train le plus tôt possible.

Ces gouverneurs charmants et qui nous reçoivent si bien n’ont qu’une

idée: nous passer à leur collègue du gouvernement voisin et n’avoir pas

la responsabilité de ce qui peut nous arriver.

_Vendredi 28 avril._--Ce matin, en compagnie du capitaine de la garde

qui est venu de Batoum nous rejoindre, nous faisons une promenade en

auto. Nous avons, sur le marchepied, un gros et blond cosaque.

[Illustration: Rencontre d’une caravane sur une route au Caucase.]

Nous suivons le long du fleuve une route assez bonne où nous

rencontrons des villageois, des montagnards, à pied, à âne, à mulet,

à cheval, ou en carriole. Elle est plus animée qu’une grande route de

France. Le Rion à notre droite roule des eaux torrentueuses et grises:

à gauche, ce sont des collines escarpées, des rochers auprès desquels

poussent des rhododendrons et des azalées.

Après une quarantaine de kilomètres, la route cesse d’être entretenue,

nous tombons dans des fondrières et des lacs de boue. Nous nous

arrêtons.

Le pays est désert. Au-dessus du fleuve, à cent mètres de nous, planent

deux aigles lents et magnifiques. Le cosaque tire sur l’un d’eux à

balle, et le manque. Ils s’élèvent de cent mètres encore et continuent

à tourner sur nos têtes.

L’après-midi, il pleut... Je vois que je me répète. Qu’y faire? Il

a plu, tandis que nous étions au Caucase, chaque jour. Les lettres

que nous recevions de Paris nous disaient qu’en France et en Europe

le temps était exécrable. Cela ne nous consolait pas. Nous trouvions

naturel que ceux qui étaient restés subissent le mauvais temps. Mais

nous qui étions venus si loin, il semblait que les dieux nous dussent,

comme des paysages nouveaux, un ciel que ne connaissent pas les

habitants de Paris et de Londres.

Il pleut: je m’en excuse auprès de mon lecteur. Je suis obligé de le

dire, car, comme on le verra, cette persistance de la pluie a eu une

influence marquée sur notre voyage et sur les décisions que nous avons

eu à prendre pendant la semaine de Tiflis.

Aujourd’hui donc, sous la pluie, nous accomplissons consciencieusement

notre métier de touristes. Nous montons aux ruines de la citadelle que

les Génois (on les retrouve partout dans ce voyage et à Téhéran même

j’achèterai un admirable morceau de brocart de Gênes monté, voilà deux

siècles, à la persane) construisirent au XVe siècle.

Dans une éclaircie, nous avons une jolie vue sur Koutaïs, ses

terrasses, ses peupliers et la verdure fraîche de ses jardins.

_Samedi 29 avril._--Aujourd’hui départ pour Tiflis. Le train quitte

Koutaïs à 9 h. 15 du matin. Le départ de l’hôtel est très laborieux;

les malles ne sont pas fermées, les valises ne sont pas faites; dans

la galerie sur laquelle donnent nos chambres, c’est une confusion

inexprimable.

A huit heures et demie, je suis seul à être prêt et je m’impatiente.

Emmanuel Bibesco erre nonchalamment dans sa chambre et fait demander un

barbier. A neuf heures moins vingt, je l’arrache des mains du Figaro et

l’entraîne. Léonida, accompagné du fidèle Giorgi, monte dans une autre

voiture. Les deux ménages suivront.

Nous arrivons à la gare et, à notre grande surprise, entendons sonner

deux coups sur le quai. Cela veut dire, dans toute la Russie, que dans

trois minutes le train partira. Nous voilà affolés. Que faire?

Nous nous précipitons sur le chef de gare qu’Emmanuel Bibesco supplie

en vain d’attendre nos infortunés compagnons. Mais le train de Koutaïs

trouve à Rion, à douze kilomètres de là, l’express de Batoum pour

Tiflis; s’il se met en retard, il manque la correspondance.

Une minute encore. Il faut prendre une décision.

Nous nous rappelons que nos compagnons n’ont pas d’argent. Cela, c’est

une maladie chronique de notre bande pendant le voyage; non pas que

nous n’ayons de confortables lettres de crédit, mais les uns ne peuvent

toucher d’argent que dans certaines villes et non dans d’autres; et

puis le calendrier russe est abondant en saints dont on célèbre les

fêtes en fermant les banques; enfin nous n’estimons jamais assez haut

ce que nous coûteront nos déplacements futurs et le séjour dans des

hôtels dont les domestiques sont en grève. Aussi sommes-nous toujours à

court d’argent.

Nous faisons un compte rapide, prenons trois billets pour Tiflis,

faisons descendre sur le quai Giorgi déjà installé dans un wagon et lui

remettons tout ce qui nous reste de roubles en lui rappelant qu’aucun

des bagages n’a été enregistré (chose qu’il oubliera du reste sitôt

nous partis).

Cependant les porteurs emménagent sans cesse les petits colis à main

dans notre compartiment. Mais nos compagnons s’obstinent à ne pas

arriver.

Le dernier coup de cloche. Le train s’ébranle et, au même moment,

apparaît calme sur le quai Georges Bibesco qui n’en croit pas ses

yeux lorsqu’il nous voit agiter nos mouchoirs à la portière en signe

d’adieu...

Et nous, dans le wagon, faisons le dénombrement des colis à main. Nous

avons la plupart des valises de nos compagnons de route et la fourrure

de Phérékide. Comme le temps est froid et que nous ne pouvons la rendre

à son propriétaire, nous l’étalons sur nos jambes.

Nous nous divertissons assez mélancoliquement à penser à ce que doit

être l’état d’esprit des deux ménages, condamnés à passer une journée

encore sous la pluie dans ce Koutaïs dont nous avons épuisé l’intérêt.

Nous supputons les invectives qu’ils ont dû nous adresser pour nous

punir de leur retard. Et la préoccupation des bagages à main disparus

les poursuit sans doute.

Enfin ils seront demain matin à Tiflis où nous arrivons ce soir.

Trajet dans les montagnes d’abord; nous avançons très lentement; il

pleut et un peu de neige à moitié fondue se mêle à la pluie.

Vers le milieu de la journée, nous avons passé le col qui sépare le

gouvernement de Koutaïs du district de Gori. Nous voici dans ce fameux

district dont depuis trois mois on parle presque quotidiennement dans

la presse européenne. Les paysans se sont révoltés; ils veulent une

république fraternelle, et, pour l’obtenir, tirent sur les patrouilles

de cosaques qui occupent le pays.

Nous arrivons à la gare de Gori. Elle est occupée militairement; nous

nous précipitons au buffet. O surprise! ce sont des soldats qui font le

service et, sans doute, à en juger par ce que nous mangeons, la cuisine

aussi. La foule dans cette gare est turbulente... Sur le quai, avant de

repartir, je photographie quelques groupes.

Trop heureux paysans de Gori s’ils savaient

Leur bonheur.

Vers la fin de l’après-midi nous approchons de Tiflis; nous passons

à Mzet, capitale très ancienne du royaume de Géorgie. On voit la

cathédrale qui a été bâtie, suivant la légende, au quatrième siècle, à

l’endroit où un Juif apporta la robe de Jésus-Christ.

A Mzet, nous apercevons la route militaire géorgienne qui relie Tiflis

à Vladicaucase à travers la passe célèbre du Darial. Il est dans nos

projets de faire cette route en automobile.

Sur le quai de la gare de Tiflis, nous reçoit le maître de l’hôtel où

nous comptons descendre.

Il nous donne les pires nouvelles, la moitié de la ville est en grève,

les hôtels sont fermés, les domestiques refusent de travailler, les

tramways ne circulent plus. Tiflis est dans la désolation.

Tout cela ne nous trouble pas, mais nous sommes sérieusement alarmés

lorsqu’il nous apprend que les employés de chemin de fer viennent

de déclarer la grève pour demain et que notre train est le dernier qui

arrivera de longtemps à Tiflis.

Et nos compagnons restés à Koutaïs? Ah! non, nous voyageons ensemble,

nous avons juré d’arriver avec eux à Ispahan et nous venons de

découvrir après cette première séparation que nous ne pouvons nous

passer les uns des autres.

Ruminant ces pensées noires, nous traversons Tiflis, la Koura aux eaux

rapides, et descendons enfin à l’hôtel de Londres où des soldats font

de leur mieux pour nous recevoir.

Là, l’hôtelier qui nous a accompagnés nous demande la permission

d’aller ôter sa redingote. Il revient une minute après, tout de blanc

vêtu, en marmiton.

--C’est au chef que ces messieurs parlent maintenant, dit-il en

soupirant. Je suis obligé de cuisiner moi-même, et ma mère, qui est une

dame, fait les chambres avec mes sœurs.

J’ignore ce que vaut le chef ordinaire de l’hôtel de Londres, mais je

sais par expérience que le propriétaire est un excellent cuisinier;

pendant nos huit jours de Tiflis, il nous a vraiment bien nourris

malgré la difficulté qu’il y avait à s’approvisionner.

Tous trois, nous allons nous coucher ce soir-là de bonne heure bien

que ce soit aujourd’hui la veille de la Pâque russe, qu’il y ait messe

de minuit à la vieille cathédrale et que nous nous soyons promis d’y

assister. Mais nous sommes seuls et pensons mélancoliquement à nos amis

restés à Koutaïs; nous n’avons pas envie de nous distraire et rentrons

chacun dans notre chambre.

Le lendemain matin, nous sommes réveillés par des voix connues dans le

couloir. Ce sont les deux ménages qui arrivent: les trains ont donc

marché. Les hommes entrent dans nos chambres et se vengent sur nous du

dépit qu’ils ont eu de manquer le train hier matin.

Les roses d'Ispahan: La Perse en automobile à travers la Russie et le Caucase · 第 11 / 35 题