CHAPITRE XI.

Ce fut heureux pour moi d'avoir à prendre des précautions pour assurer

(autant que possible) la sécurité de mon terrible visiteur; car cette

pensée, en occupant mon esprit dès mon réveil, écarta toutes les autres

et les tint confusément à distance.

L'impossibilité de le tenir caché dans l'appartement était évidente: et

en essayant de le faire, on aurait évidemment pro-voqué les soupçons. Il

est vrai que je n'avais plus mon groom à mon service; mais j'étais

espionné par une vieille femelle, assistée d'un sac à haillons vivant,

qu'elle appelait sa nièce; et vouloir les tenir éloignées d'une des

chambres c'eût été donner naissance à leur curiosité et à leurs

soupçons. Elles avaient toutes les deux la vue faible, ce que j'avais

longtemps attribué à leur manière de regarder par le trou des serrures,

et elles étaient toujours sur mon dos, quand je ne le demandais pas;

c'était même, en outre de l'habitude de voler, l'unique qualité qu'elles

possédaient. Pour ne pas avoir l'air de faire de mystère avec ces

gens-là, je résolus d'annoncer dans la matinée que mon oncle était

arrivé inopinément de la province.

Je pris cette résolution, tout en cherchant dans l'obscurité les moyens

de me procurer de la lumière. N'en finissant pas, je fus obligé de

descendre à la loge pour prier le concierge de venir avec sa lanterne.

En descendant à tâtons l'escalier obscur, je tombai sur quelque chose,

et ce quelque chose était un homme accroupi dans un coin.

L'homme ne répondit pas quand je lui demandai ce qu'il faisait là; il se

déroba au contact de ma main, sans prononcer une parole: je courus à la

loge du concierge du Temple et criai au portier d'accourir promptement,

lui disant ce qui venait de m'arriver. Le vent soufflant avec plus de

force que jamais, nous n'osâmes pas risquer la lumière de la lanterne

pour allumer les lampes de l'escalier, mais nous examinâmes l'escalier

du bas en haut, sans trouver personne. Il me vint alors à l'idée que cet

homme avait pu se glisser dans mon appartement. J'allumai ma chandelle à

celle du portier, et, le laissant à la porte, je visitai avec soin

toutes nos chambres, sans oublier celle où dormait mon terrible

visiteur. Tout était tranquille, et, assurément, il n'y avait personne

que lui dans l'appartement.

Je craignais qu'il n'y eût quelque guet-apens sur l'escalier dans cette

nuit terrible, et je demandai au portier, dans l'espoir d'en tirer

quelque explication, tout en lui versant à la porte un verre

d'eau-de-vie, s'il n'avait pas ouvert à plusieurs individus ayant

visiblement bien dîné.

«Oui, dit-il, à trois reprises différentes: l'un demeure dans la Cour de

la Fontaine, les deux autres dans la rue Basse, et je les ai vus tous

sortir.»

Le seul homme qui habitât la maison dont mon appartement faisait partie

était à la campagne depuis plusieurs semaines, et il n'était

certainement pas rentré pendant la nuit, car nous avions vu son cadenas

à sa porte en montant.

«La nuit est si mauvaise, monsieur, dit le portier en me rendant le

verre, qu'il est venu peu de monde à ma porte; en outre des trois

individus dont je vous ai parlé je ne me souviens pas qu'il soit entré

personne depuis environ onze heures; un étranger vous a demandé à cette

heure-là.

--Oui, mon oncle, murmurai-je.

--Vous l'avez vu, monsieur?

--Oui!... oh! oui....

--Ainsi que la personne qui était avec lui?

--La personne qui était avec lui? répétai-je.

--J'ai jugé que la personne était avec lui, repartit le portier, car

elle s'est arrêtée en même temps que lui quand il m'a parlé, et l'a

suivi lorsqu'il a continué son chemin.

--Quel genre d'homme était-ce?»

Le portier ne l'avait pas particulièrement remarqué; il pensait que

c'était un ouvrier, autant qu'il pouvait se le rappeler: il avait une

sorte de vêtement couleur poussière et par-dessus un habit noir. Le

portier faisait moins d'attention à cette circonstance que je n'en

faisais moi-même, et cela tout naturellement, car il n'avait pas les

mêmes raisons que moi pour y attacher de l'importance.

Quand je me fus débarrassé de lui, ce que je crus bon de faire sans

prolonger davantage ces explications, j'eus l'esprit fort troublé par

ces deux circonstances coïncidant ensemble, bien qu'on pût leur donner

séparément une innocente solution: l'inconnu de l'escalier pouvait être

quelque dîneur en ville attardé, qui s'était trompé de maison et qui

pouvait être monté jusque sur mon escalier et là s'être assoupi;

peut-être aussi mon visiteur sans nom avait-il amené quelqu'un avec lui

pour lui montrer le chemin. Cependant tout cela avait un vilain air pour

moi, porté à la méfiance et à la crainte comme je l'étais depuis les

événements survenus pendant ces dernières heures.

J'activai mon feu, qui brûlait avec un faible éclat à cette heure

matinale, et je m'assoupis devant la cheminée. Il me semblait avoir

sommeillé toute une nuit, quand les horloges sonnèrent six heures. Comme

l'aurore ne devait paraître que dans une grande heure et demie, je

m'assoupis de nouveau, tantôt m'éveillant accablé, entendant des

conversations diffuses sur des riens, tantôt prenant pour le tonnerre le

vent qui grondait dans la cheminée, et finissant enfin par tomber dans

un profond sommeil, dont je fus réveillé en sursaut par le grand jour.

Pendant tout ce temps, il m'avait été impossible de bien considérer ma

situation, et je ne pouvais encore le faire. Je n'avais pas encore la

faculté de fixer mon attention, ou je ne le faisais que d'une façon tout

à fait incohérente. Quant à former un plan pour l'avenir, j'aurais

plutôt formé un éléphant. En ouvrant les volets, en voyant la triste et

humide matinée, le ciel gris de plomb, en passant d'une chambre à

l'autre, en me rasseyant ensuite en grelottant devant le feu pour

attendre ma servante, je songeais bien combien j'étais malheureux, mais

je me rendais à peine compte pourquoi, ni depuis combien de temps je

l'étais, ni à quel jour de la semaine je faisais cette réflexion, ni

même qui j'étais, moi qui la faisais.

À la fin, la vieille femme et sa nièce arrivèrent. Cette dernière avait

une tête assez difficile à distinguer du plumeau qu'elle tenait à la

main. Elles parurent surprises de me voir déjà levé et auprès du feu. Je

leur dis que mon oncle était arrivé pendant la nuit, qu'il dormait

encore, et que le menu du déjeuner devait être modifié en conséquence.

Puis je me lavai et m'habillai pendant qu'elles roulaient les meubles çà

et là en faisant de la poussière, et c'est ainsi que, dans une sorte de

rêve ou de demi-sommeil, je me retrouvai assis devant le feu,

l'attendant, lui, pour déjeuner.

Bientôt sa porte s'ouvrit et il parut. Je ne pouvais prendre sur moi de

le regarder, et je trouvais qu'il avait encore plus mauvais air au grand

jour.

«Je ne sais même pas, dis-je à voix basse pendant qu'il prenait place à

table, de quel nom vous appeler. J'ai dit que vous étiez mon oncle.

--C'est cela, mon cher enfant, appelez-moi votre oncle.

--Vous aviez sans doute pris un nom à bord du vaisseau?

--Oui, mon cher ami, j'avais pris le nom de Provis.

--Avez-vous l'intention de conserver ce nom?

--Mais, oui, mon cher enfant, il est aussi bon qu'un autre, à moins que

vous n'en préfériez un plus convenable.

--Quel est votre vrai nom? lui demandai-je à voix basse.

--Magwitch, me répondit-il sur le même ton, et Abel est mon nom de

baptême.

--Pour quel état avez-vous été élevé?

--Pour l'état de vermine, mon cher enfant.»

Il répondait tout à fait sérieusement en se servant de ce mot comme s'il

indiquait une profession.

«En venant dans le Temple, hier soir... dis-je m'arrêtant soudain pour

me demander intérieurement si c'était bien la soirée précédente, car

cela me semblait bien éloigné.

--Oui, mon cher enfant....

--Quand vous vous êtes arrêté à la porte pour demander au portier où je

restais, y avait-il quelqu'un avec vous?

--Avec moi?... Non, mon cher ami.

--Mais y avait-il quelqu'un à la porte?... dis-je.

--Je ne l'ai pas remarqué, répliqua-t-il d'un air équivoque, ne

connaissant pas les êtres de la maison; mais je pense qu'il est entré

quelqu'un en même temps que moi.

--Êtes-vous connu dans Londres?

--J'espère que non,» dit-il en traçant sur son cou une ligne avec son

doigt.

--Ce geste me fit éprouver une chaleur et un malaise indicibles.

--Étiez-vous connu dans Londres autrefois?

--Pas énormément, mon cher ami, j'étais presque toujours en province.

--Avez-vous été... jugé... à Londres?

--Quelle fois? dit-il avec un regard rusé.

--La dernière fois?»

Il fit un signe de tête affirmatif et ajouta:

«C'est comme cela que j'ai fait connaissance avec Jaggers: Jaggers était

pour moi.»

J'allais lui demander pour quel crime il avait été condamné; mais il

prit un couteau, lui fit faire le moulinet en disant:

«Mais peu importe ce que j'ai pu faire; c'est réglé et payé.»

Il se mit à déjeuner.

Il mangeait avec une avidité tout à fait désagréable, et, dans toutes

ses actions, il se montrait grossier, bruyant et insatiable. Il avait

perdu quelques-unes de ses dents depuis que je l'avais vu manger dans

les marais; et en retournant ses aliments dans sa bouche et mettant sa

tête de côté pour les faire passer sous les dents les plus fortes, il

ressemblait terriblement en ce moment à un vieux chien affamé. Si

j'avais eu de l'appétit en me mettant à table, il me l'aurait

certainement enlevé, et je serais resté loin de lui comme je l'étais

alors, retenu par une aversion insurmontable et les yeux tristement

fixés sur la nappe.

«Je suis un fort mangeur, mon cher ami, dit-il en manière d'excuse

polie, quand il eut fini son repas, mais je l'ai toujours été; s'il eût

été dans ma constitution d'être moins fort mangeur j'aurais éprouvé

moins d'embarras. Pareillement, il me faut ma pipe. Quand je me suis mis

à garder les moutons de l'autre côté du monde, je crois que je serais

devenu moi-même un mouton fou de tristesse si je n'avais pas eu ma

pipe.»

En disant cela, il se leva de table, et, mettant sa main dans la poche

de côté de son vêtement, il en tira une pipe courte et noire, et une

poignée de ce tabac appelé _tête de nègre_. Ayant bourré sa pipe, il

remit le surplus du tabac dans sa poche, comme si c'eût été un tiroir.

Alors il prit avec les pincettes un charbon ardent et y alluma sa pipe,

puis il tourna le dos à la cheminée, en renouvelant son mouvement favori

de tendre ses deux mains en avant pour prendre les miennes.

«Et voilà, dit-il, en levant et abaissant alternativement mes mains

prises dans les siennes, tout en fumant sa pipe, et voilà le gentleman

que j'ai fait! C'est bien lui-même! Cela me fait du bien de vous

regarder, Pip. Tout ce que je demande, c'est d'être près de vous et de

vous regarder, mon cher enfant!»

Je dégageai mes mains dès que cela me fut possible, et je découvris que

je commençais tout doucement à me familiariser avec l'idée de ma

situation. Je compris à qui j'étais enchaîné, et combien fortement je

l'étais, en entendant sa voix rude, et en voyant sa tête chauve et

ridée, avec ses touffes de cheveux gris fer de chaque côté.

«Je ne veux pas voir mon gentleman à pied dans la boue des rues, il ne

faut pas qu'il y ait de boue à ses souliers. Mon gentleman doit avoir

des chevaux, Pip, des chevaux de selle et des chevaux d'attelage, des

chevaux de tout genre pour que son domestique monte et conduise tour à

tour! Bon Dieu! des colons auraient des chevaux, et des chevaux

pur-sang, s'il vous plaît, et mon gentleman, à Londres, n'en aurait pas!

Non, non; nous leur montrerons ce que nous savons faire!... N'est-ce

pas, Pip?»

Il sortit de sa poche un grand et épais portefeuille tout gonflé de

papiers et le jeta sur la table.

«Il y a dans ce portefeuille quelque chose qui vaut la peine d'être

dépensé, mon cher enfant; c'est à vous; tout ce que j'ai n'est pas à

moi, mais bien à vous, usez-en sans crainte: il y en a encore au lieu

d'où vient celui-ci. Je suis venu du pays là-bas pour voir mon gentleman

dépenser son argent en véritable gentleman; ce sera mon seul plaisir;

mais il sera grand, et malheur à vous tous! continua-t-il en faisant

claquer ses doigts avec bruit. Malheur à vous tous, depuis le juge avec

sa grande perruque, jusqu'au colon faisant voler la poussière au nez des

passants; je vous ferai voir un plus parfait gentleman que vous tous

ensemble!

--Arrêtez, dis-je, presque dans un accès de crainte et de dégoût. J'ai

besoin de vous parler; j'ai besoin de savoir ce qu'il faut faire; j'ai

besoin de savoir comment vous éviterez le danger, combien de temps vous

allez rester, et quels sont vos projets.

--Tenez, Pip, dit-il en mettant tout à coup sa main sur mon bras d'une

manière attristée et soumise; d'abord, tenez, je me suis oublié il y a

une demi-minute. Ce que j'ai dit était petit, oui, c'était petit, très

petit. Tenez, Pip, voyez, je ne veux plus être si petit.

--D'abord, repris-je en soupirant, quelles précautions peut-on prendre

pour vous empêcher d'être reconnu et arrêté?

--Non, mon cher enfant, dit-il du même ton que précédemment, cela ne

peut pas passer; c'est de la petitesse; je n'ai pas mis tant d'années à

faire un gentleman sans savoir ce qui lui est dû. Tenez, Pip, j'ai été

petit; voilà ce que j'ai été, très petit, voyez-vous, mon cher enfant.»

J'étais sur le point de céder à un rire nerveux et irrité, en

répliquant:

«J'ai tout vu. Au nom du ciel, ne vous arrêtez pas à cela.

--Oui; mais, tenez, continua-t-il; mon cher enfant, je ne suis pas venu

de si loin pour me montrer petit. Voyons, continuez, mon cher ami: vous

disiez....

--Comment vous préserver du danger qui vous menace?

--Mais, mon cher enfant, le danger n'est pas si grand que vous le

croyez. Si l'on ne m'a pas encore reconnu, le danger est insignifiant.

Il y a Jaggers, il y a Wemmick, il y a vous: quel autre pourrait me

dénoncer?

--Ne risquez-vous pas qu'on vous reconnaisse dans la rue? dis-je.

--Mais, répondit-il, ce n'est pas trop à craindre. Je n'ai pas

l'intention de me faire mettre dans les journaux sous le nom de A. M...,

revenu de Botany Bay. Les années ont passé, et quel est celui qui y

gagne? Cependant, voyez-vous, Pip, quand même le danger aurait été

cinquante fois plus grand, je serais venu vous voir tout de même,

voyez-vous, Pip.

--Et combien de temps comptez-vous rester?

--Combien de temps? fit-il en ôtant sa pipe noire de sa bouche et en

laissant retomber sa mâchoire pendant qu'il me regardait; je ne m'en

retournerai pas, je suis venu pour toujours.

--Où allez-vous demeurer? dis-je. Que faut-il faire de vous?... Où

serez-vous en sûreté?

--Mon cher ami, répondit-il, il y a des perruques qu'on peut se procurer

pour de l'argent, et qui vous changent totalement; il y a la poudre, les

lunettes et les habits noirs, et mille autres choses. D'autres l'ont

fait déjà avec succès, et ce que d'autres ont fait, d'autres peuvent le

faire encore. Quant à mon logement et à ma manière de vivre, mon cher

enfant, donnez-moi votre opinion.

--Vous voyez les choses d'une manière plus calme, aujourd'hui, dis-je;

mais vous étiez plus sérieux hier, en jurant qu'il y allait de votre

mort.

--Et je le jure encore, dit-il en remettant sa pipe dans sa bouche; et

la mort par la corde, en pleine rue, pas bien loin d'ici, et il est

nécessaire que vous compreniez parfaitement qu'il en est ainsi. Eh!

quoi? quand on en est où j'en suis, retourner serait aussi mauvais que

de rester, pire même; sans compter, Pip, que je suis ici, parce que

depuis des années, je désire être près de vous. Quant à ce que je

risque, je suis un vieil oiseau maintenant, qui a vu en face toutes

sortes de pièges, depuis qu'il a des plumes, et qui ne craint pas de

percher sur un épouvantail. Si la mort se cache dedans, qu'elle se

montre, et je la regarderai en face, et alors seulement j'y croirai,

mais pas avant. Et maintenant, laissez-moi regarder encore une fois mon

gentleman!»

Il me prit de nouveau par les deux mains, et m'examina de l'air

admirateur d'un propriétaire, en fumant tout le temps avec complaisance.

Il me sembla que je n'avais rien de mieux à faire que de lui retenir

dans les environs un logement tranquille, dont il pourrait prendre

possession au retour d'Herbert, que j'attendais sous deux ou trois

jours. Je jugeai que, de toute nécessité, je devais confier ce secret à

Herbert. En laissant même de côté l'immense consolation que je devais

éprouver en le partageant avec lui, cela me paraissait tout simple. Mais

cela ne paraissait pas simple à M. Provis (j'avais résolu de lui donner

ce nom) et il ne voulut consentir à ce que j'avertisse Herbert qu'après

l'avoir vu et avoir jugé favorablement de sa physionomie.

«Et encore, alors, mon cher enfant, dit-il en tirant de sa poche une

graisseuse petite Bible noire à fermoir, nous lui ferons prêter

serment.»

Déclarer que mon terrible protecteur portait ce petit livre noir partout

avec lui dans le seul but de faire jurer les gens dans les circonstances

importantes, ce serait déclarer ce dont je n'ai jamais été parfaitement

sûr; mais ce que je puis dire, c'est que je ne l'en ai jamais vu en

faire un autre usage. Le livre lui-même semblait avoir été dérobé à

quelque cour de justice, et peut-être la connaissance de cette origine,

combinée avec la propre expérience de Provis en cette matière, le

faisait-il compter sur le pouvoir de sa Bible, comme sur une sorte de

charme ou de sortilège légal. En le voyant tirer ce livre de sa poche,

je me souvins comment il m'avait fait jurer fidélité dans le cimetière,

il y avait longtemps, et comment il s'était représenté lui-même, la

veille au soir, jurant sans cesse, dans sa solitude, qu'il accomplirait

ses résolutions.

Comme il portait pour le moment une espèce de vareuse de marin, qui lui

donnait l'air d'un marchand de perroquets ou de cigares, je discutai

ensuite avec lui le vêtement qu'il pourrait mettre le plus

convenablement. Il avait une foi extraordinaire dans la vertu des

culottes courtes comme déguisement, et il avait, dans son idée, esquissé

un costume qui devait faire de lui quelque chose tenant le milieu entre

un doyen et un dentiste. Ce fut après des difficultés extrêmes que je

l'amenai à prendre des habits qui lui donnèrent l'air d'un fermier aisé;

et il fut convenu qu'il se ferait couper les cheveux courts, et qu'il se

mettrait un peu de poudre. Enfin, comme il n'avait encore été vu, ni de

ma femme de ménage ni de sa nièce, nous conclûmes qu'il devait se

dérober à leurs regards, jusqu'à ce que son changement de costume fût

complet.

Il semblait qu'il était bien simple de prendre une décision sur ces

précautions; mais dans l'état d'éblouissement, pour ne pas dire de folie

où je me trouvais, je n'en vins à bout que vers deux ou trois heures de

l'après-midi. Il devait rester enfermé dans l'appartement pendant que je

serais sorti, et n'ouvrir la porte sous aucun prétexte.

Il y avait à ma connaissance, dans Essex Street, une maison meublée

convenable, dont les derrières donnaient sur le Temple, et étaient

presque à portée de voix de ma fenêtre. C'est à cette maison que je me

rendis tout d'abord, et je fus assez heureux pour retenir le second

étage pour mon oncle, M. Provis. Je fus ensuite de boutique en boutique

pour les achats nécessaires à son déguisement. La chose faite, je me

rendis pour mon propre compte à la Petite Bretagne. M. Jaggers était à

son bureau; mais, en me voyant entrer, il se leva immédiatement et se

fut mettre auprès du feu.

«Maintenant, Pip, dit-il, soyez circonspect.

--Je le serai, monsieur, répondis-je, car j'avais bien songé pendant la

route à ce que j'allais dire.

--Ne vous compromettez pas, dit M. Jaggers, et ne compromettez

personne.... Vous entendez... personne.... Ne me dites rien... je n'ai

besoin de rien savoir... je ne suis pas curieux...»

Tout de suite, je m'aperçus qu'il savait que l'homme était venu.

«J'ai simplement besoin, monsieur Jaggers, dis-je, de m'assurer que ce

qu'on m'a dit est vrai. Je n'ai pas le moindre espoir que ce ne soit pas

vrai, mais je puis au moins tâcher de le vérifier.»

Les grandes espérances · 第 60 / 87 题