Alors, le carré de miss Skiffins se ferma et celui de John s'ouvrit.
Ensuite, miss Skiffins et John s'ouvrirent ensemble, et finalement ils
se fermèrent ensemble. Lorsque Wemmick revint de faire manoeuvrer ces
petites mécaniques, j'exprimai toute l'admiration qu'elles
m'inspiraient, et il me dit:
«Vous savez, elles sont toutes deux agréables et utiles au père, et par
saint Georges, monsieur, c'est une chose digne de remarque, que de tous
les gens qui viennent à cette porte, le secret de ces ressorts n'est
connu que du vieux, de miss Skiffins et de moi!
--Et c'est M. Wemmick qui les a faits, ajouta miss Skiffins, de son
imagination et de sa propre main.»
Miss Skiffins ôta son chapeau, mais elle garda ses gants verts pendant
toute la soirée, comme un signe visible et extérieur qu'il y avait
compagnie. Wemmick m'invita à aller faire un tour dans la propriété pour
jouir de l'effet de l'île pendant l'hiver. Pensant qu'il agissait ainsi
pour me fournir l'occasion de prendre ses sentiments de Walworth, j'en
profitai aussitôt que nous fûmes sortis du château.
Ayant bien réfléchi à ce sujet, je l'abordai, comme s'il n'en avait
jamais été question auparavant. J'appris à Wemmick que j'étais inquiet
sur le compte d'Herbert Pocket, et je lui dis comment nous nous étions
d'abord rencontrés, et comment nous nous étions battus. Je dis quelques
mots en passant de la famille d'Herbert, de son caractère, de son peu de
ressources personnelles, et de la pension inexacte et insuffisante qu'il
recevait de son père. Je fis allusion aux avantages que j'avais tirés de
sa société dans mon ignorance primitive et mon peu d'usage du monde, et
j'avouai que je craignais de ne l'avoir que fort mal payé de retour, et
qu'il aurait mieux réussi sans moi et mes espérances. Tenant miss
Havisham à un plan très éloigné, je laissai entrevoir que j'aurais
désiré prendre des arrangements avec lui pour son avenir, ayant la
certitude qu'il possédait une âme généreuse, et qu'il était au-dessus de
tout soupçon d'ingratitude ou de mauvais desseins.
«Pour toutes ces raisons, dis-je à Wemmick, et parce qu'il est mon
compagnon et mon ami, et parce que j'ai une grande affection pour lui,
je souhaiterais de faire refléter sur lui quelques rayons de ma bonne
fortune, et, en conséquence, je viens demander conseil à votre
expérience et à votre connaissance des hommes et des affaires, et savoir
de vous comment, avec mes ressources, je pourrais assurer à Herbert un
revenu réel, une centaine de livres par an, par exemple, pour le tenir
en bon espoir et bon courage, et graduellement lui acheter une petite
part dans quelque association.»
En concluant, je priai Wemmick de bien comprendre que je désirais tenir
ce service secret, sans qu'Herbert en eût connaissance ou soupçon, et
qu'il n'y avait personne autre au monde à qui je pusse demander conseil.
Je terminai en posant ma main sur son épaule, et en disant:
«Je ne puis m'empêcher de me fier à vous, bien que je sache que cela
vous embarrasse; mais c'est votre faute, puisque vous m'avez vous-même
amené ici.»
Wemmick garda le silence pendant un moment, puis il dit avec une sorte
d'élan:
«Sachez-le, monsieur Pip, je dois vous dire une chose, c'est que cela
est diablement bien à vous!
--Dites que vous m'aiderez à faire le bien alors.
--Diable! répliqua Wemmick en secouant la tête, ça n'est pas mon
affaire.
--Ce n'est pas non plus ici votre maison d'affaires, dis-je.
--Vous avez raison, répondit-il; vous frappez le clou sur la tête,
monsieur Pip; je vais y réfléchir, si vous le voulez bien, et je pense
que tout ce que vous voulez faire peut être fait petit à petit. Skiffins
(c'est le frère de mademoiselle) est un comptable; je le verrai et lui
dirai votre projet.
--Je vous remercie dix mille fois.
--Au contraire, dit-il, c'est à moi de vous remercier; car, bien que
nous agissions strictement sous notre responsabilité privée et
personnelle, on peut dire cependant qu'il reste toujours autour de nous
quelques toiles d'araignée de Newgate, et cela les enlève.»
Après avoir causé quelques moments de plus, nous rentrâmes au château,
où nous trouvâmes miss Skiffins en train de préparer le thé. La
responsabilité du pain rôti était laissée au vieux, et cet excellent
homme y mettait une telle ardeur, que ses yeux me semblaient être en
danger de fondre.
Le repas que nous allions faire n'était pas seulement nominal, c'était
une vigoureuse réalité. Le vieillard avait préparé une telle pyramide de
rôties bourrées, que c'est à peine si je pouvais le voir par-dessus,
tandis qu'il accrochait le gril au sommet de la barre supérieure de la
grille à charbon de terre après les avoir enlevées et les avoir
remplacées par d'autres qui commençaient à fumer. De son côté miss
Skiffins brassait une telle quantité de thé que le cochon relégué dans
un endroit retiré en fut fortement excité et qu'il manifesta à plusieurs
reprises son désir de prendre part à la fête.
Le pavillon avait été baissé, le canon tiré à l'heure dite et je me
sentais aussi séparé du reste du monde, qui n'était pas Walworth, que si
le fossé avait eu trente pieds de largeur et autant de profondeur. Rien
ne troublait la tranquillité du château, si ce n'est le bruit que
faisaient en s'ouvrant de temps à autre _John_ et _miss Skiffins_, ces
petites portes semblaient en proie à quelque infirmité spasmodique et
sympathique, et je me sentis mal à l'aise jusqu'à ce que j'y fusse
habitué. D'après la nature méthodique des arrangements de miss Skiffins,
je conclus qu'elle faisait le thé tous les dimanches soir, et je
soupçonnai certaine broche classique qu'elle portait, représentant le
profil d'une femme peu séduisante, avec un nez aussi mince que le
premier quartier de la lune, d'être un cadeau de Wemmick.
Nous mangeâmes toutes les rôties et bûmes du thé en proportion, et il
était réjouissant de voir combien après le repas nous étions tous chauds
et graisseux. Le vieux surtout aurait pu passer pour un vieux chef de
tribu sauvage nouvellement huilé; après un moment de repos, miss
Skiffins, en l'absence de la petite servante, qui, à ce qu'il paraît, se
retirait dans le sein de sa famille les après-midi du dimanche, lava les
tasses à thé, comme une dame qui le fait pour s'amuser, et de manière à
ne pas se compromettre vis-à-vis d'aucun de nous; puis elle remit ses
gants verts, et nous nous groupâmes autour du feu. Alors Wemmick dit:
«Maintenant, vieux père, lisez-nous le journal.»
Wemmick m'expliqua, pendant que le vieux tirait ses lunettes, que
c'était une vieille habitude, et que le vieillard éprouvait une
satisfaction infinie à lire le journal à haute voix.
«Je ne chercherai pas de prétexte pour l'en empêcher, dit Wemmick; car
il a si peu de plaisir.... Y êtes-vous, vieux père?
--J'y suis, John, j'y suis! répondit le vieillard, en voyant qu'on lui
parlait.
--Faites-lui seulement un signe de tête de temps en temps, quand il
quittera le journal des yeux, dit Wemmick, et il sera heureux comme un
roi. Nous écoutons, vieux père.
--Très bien, John, très bien! repartit le joyeux vieillard, si content
et si affairé, que c'était vraiment charmant de le voir.
Le vieillard, en lisant, me rappela la classe de la grand'tante de M.
Wopsle, avec cette plaisante particularité, que sa voix semblait sortir
par le trou de la serrure. Comme il avait besoin que les chandelles
fussent près de lui, et comme il était toujours sur le point de brûler,
soit sa tête, soit le journal, il demandait autant de surveillance qu'un
moulin à poudre. Mais Wemmick était également infatigable dans sa
douceur et dans sa vigilance, et le vieux continuait à lire, sans se
douter des nombreux dangers dont on le sauvait à tout moment. Toutes les
fois qu'il levait les yeux sur nous, nous exprimions tous le plus grand
intérêt et la plus grande attention, et nous lui faisions des signes de
tête jusqu'à ce qu'il continuât.
Comme Wemmick et miss Skiffins étaient assis l'un à côté de l'autre, et
comme j'étais, moi, dans un coin obscur, j'observai une extension longue
et graduelle de la bouche de M. Wemmick, en même temps que son bras se
glissait lentement et graduellement autour de la taille de miss
Skiffins. Avec le temps, je vis paraître sa main de l'autre côté de miss
Skiffins; mais, à ce moment, miss Skiffins l'arrêta doucement avec son
gant vert, ôta son bras, comme si c'eût été une partie de son propre
vêtement, et, avec le plus grand sang-froid, le déposa sur la table
devant elle. Le calme de miss Skiffins, pendant cette opération, était
un des spectacles les plus remarquables que j'eusse encore vus, et on
aurait presque pu croire qu'elle le faisait machinalement.
Bientôt je vis le bras de Wemmick qui recommençait à disparaître, et
graduellement je le perdis de vue. Un peu après, sa bouche commença à
s'élargir de nouveau. Après un intervalle d'incertitude qui, pour moi du
moins, fut tout à fait fatigant et presque pénible, je vis sa main
paraître de l'autre côté de miss Skiffins. Aussitôt miss Skiffins
l'arrêta avec le calme d'un placide boxeur, ôta cette ceinture ou ceste,
comme la première fois, et la posa sur la table. Supposant que la table
était l'image du sentier de la vertu, je dois déclarer que, pendant tout
le temps que dura la lecture du vieux, le bras de Wemmick s'éloigna
continuellement de ce sentier, et y fut non moins continuellement ramené
par miss Skiffins.
À la fin, le vieillard tomba dans un léger assoupissement. Ce fut le
moment pour Wemmick de produire une petite bouilloire, un plateau et des
verres, ainsi qu'une bouteille noire à bouchon de porcelaine,
représentant quelque dignitaire clérical, à l'aspect rubicond et
gaillard. À l'aide de tous ces ustensiles, nous eûmes tous quelque chose
de chaud à boire, sans excepter le vieux, qui ne tarda pas à se
réveiller. Miss Skiffins composait le mélange, et je remarquai qu'elle
et Wemmick burent dans le même verre. J'étais sans doute trop bien élevé
pour offrir de reconduire miss Skiffins jusque chez elle; et dans ces
circonstances, je pensai que je ferais mieux de partir le premier. C'est
ce que je fis, après avoir pris cordialement congé du vieillard, et
passé une soirée extrêmement agréable.
Avant qu'une semaine fût écoulée, je reçus un mot de Wemmick, daté de
Walworth, et m'informant qu'il espérait avoir avancé l'affaire dont nous
nous étions occupés, et qu'il serait bien aise de me voir à ce sujet. Je
me rendis donc de nouveau plusieurs fois à Walworth, et cependant je
l'avais souvent vu et revu dans la Cité; mais nous n'ouvrions jamais la
bouche sur ce sujet dans la Petite Bretagne ou ses environs. Le fait est
que nous trouvâmes un jeune et honorable négociant ou courtier maritime,
établi depuis peu, et qui demandait un aide intelligent, en même temps
qu'un capital, et qui, dans un temps déterminé, aurait besoin d'un
associé. Un traité secret fut signé entre lui et moi au sujet d'Herbert;
je lui versai comptant la moitié de mes cinq cents livres, et je pris
l'engagement de lui faire divers autres versements, les uns à certaines
échéances sur mon revenu, les autres à l'époque où j'entrerais en
possession de ma fortune. Le frère de miss Skiffins dirigea la
négociation; Wemmick s'en occupa tout le temps, mais ne parut jamais.
Toute cette affaire fut si habilement conduite, que Herbert ne soupçonna
pas un instant que j'y fusse pour quelque chose. Jamais je n'oublierai
le visage radieux avec lequel il rentra à la maison, une certaine
après-midi, et me dit comme une grande nouvelle qu'il s'était abouché
avec un certain Claricker, c'était le nom du jeune marchand, et que
Claricker lui avait témoigné à première vue une sympathie
extraordinaire, et qu'il croyait que la chance de réussir était enfin
venue. À mesure que ses espérances prenaient plus de consistance et que
son visage devenait plus radieux, il dut voir en moi un ami de plus en
plus affectueux; car j'eus là la plus grande difficulté à retenir des
larmes de bonheur et de triomphe en le voyant si heureux. À la fin, la
chose se fit, et le jour qu'il entra dans la maison Claricker, il me
parla pendant toute la soirée avec l'animation du plaisir et du succès.
Je pleurai alors réellement et abondamment, en allant me coucher, et en
pensant que mes espérances avaient fait au moins un peu de bien à
quelqu'un.
Maintenant commence à poindre un grand événement dans ma vie, et qui la
fit dévier de sa route. Mais avant que je raconte, et que je passe à
tous les changements qui s'ensuivirent, je dois consacrer un chapitre à
Estelle. C'est bien peu accorder au sujet qui, depuis si longtemps,
remplissait mon coeur.