CHAPITRE V.

En m'habituant à mes espérances, j'étais arrivé insensiblement à

observer l'effet qu'elles produisaient sur moi et sur ceux qui

m'entouraient; et tout en me dissimulant autant que possible leur action

sur mon caractère, je savais très bien que cette action n'était pas

bonne de tout point. Je vivais dans un état de malaise chronique en

songeant à ma conduite envers Joe, et ma conscience n'était pas plus à

l'aise à l'égard de Biddy. Souvent, quand je m'éveillais la nuit, je

pensais avec un grand abattement d'esprit que j'aurais été plus heureux

et meilleur si je n'avais jamais vu la figure de miss Havisham et si

j'étais arrivé à l'âge d'homme, content d'être le compagnon de Joe, dans

la vieille et honnête forge. Bien souvent aussi, le soir, quand j'étais

seul, assis devant le feu, je pensais qu'après tout il n'y avait pas de

feu comme celui de la forge et celui de notre cuisine.

Cependant Estelle était si inséparable de mes insomnies et de mes

agitations d'esprit, que j'étais réellement confus en m'apercevant de

l'effet prodigieux qu'elle produisait sur moi, c'est-à-dire qu'en

supposant que je n'eusse pas eu d'autres préoccupations et d'autres

espérances, et que j'eusse simplement continué de penser à elle, je ne

pouvais parvenir à me persuader que mon état eût été beaucoup meilleur.

Quant à l'influence de ma position sur les autres, je n'étais pas dans

le même embarras, et je vis, bien qu'un peu obscurément peut-être,

qu'elle ne profitait à personne, et surtout qu'elle ne profitait pas à

Herbert. Mes habitudes coûteuses entraînaient sa nature facile à des

dépenses qu'il n'était pas en état de supporter, corrompaient la

simplicité de sa vie et mêlaient à sa tranquillité des inquiétudes et

des regrets. Je n'avais pas le moindre remords d'avoir amené sans le

savoir les autres membres de la famille Pocket aux pauvres ruses qu'ils

pratiquaient, parce que ces petitesses étaient dans leur nature et

auraient été provoquées par n'importe qui si je les avais laissés

sommeiller. Mais avec Herbert c'était bien différent. Je me reprochais

souvent de lui avoir rendu le mauvais service d'encombrer ses chambres,

modestement garnies, de meubles plus luxueux et aussi inutiles les uns

que les autres, et d'avoir mis à sa disposition le Vengeur à gilet jaune

serin.

De sorte que, pour augmenter de plus en plus notre petit confortable, je

commençai dès ce moment à contracter une quantité de dettes. Il m'était

presque impossible de commencer sans qu'Herbert en fît autant; il suivit

donc bientôt mon exemple. D'après l'idée que nous suggéra Startop, nous

nous fîmes présenter à un club appelé les _Pinsons du Bocage_,

institution dont je n'ai jamais bien deviné le but, si ce n'est que les

membres devaient dîner à grands frais une fois tous les quinze jours

pour se quereller entre eux le plus possible après dîner et s'amuser à

griser les six garçons de service, de façon à leur faire descendre les

escaliers sur la tête. Je sais que ces remarquables fins sociales

s'accomplissaient si invariablement qu'Herbert et moi nous ne trouvâmes

rien de mieux à dire dans le premier toast de la réunion que la

magnifique phrase suivante: «Messieurs, puisse ce premier accord de bons

sentiments régner toujours parmi les _Pinsons du Bocage._» Les Pinsons

dépensaient follement leur argent. L'hôtel où nous dînions était situé

dans Covent Garden, et le premier Pinson que je vis quand j'eus

l'honneur de faire partie du Bocage fut Bentley Drummle, qui, à cette

époque, se promenait par la ville dans un cabriolet à lui, et causait un

dommage considérable aux bornes des coins de rues. Quelquefois il

s'élançait de son équipage par-dessus le tablier, la tête la première,

et je le vis dans une occasion descendre à la porte du Bocage de cette

manière imprévue exactement comme du charbon de terre. Mais ici

j'anticipe un peu, car je n'étais pas encore Pinson et ne pouvais

l'être, selon les lois jurées par la société, avant ma majorité.

Confiant dans mes propres ressources, j'aurais volontiers pris sur moi

les dépenses d'Herbert, mais Herbert était fier, et je ne pouvais lui

faire une semblable proposition. Ainsi, il se mettait de tous côtés dans

l'embarras, et continuait à se préoccuper vivement des moyens qu'il

pourrait trouver pour tâcher d'en sortir. Quand, petit à petit, nous

arrivâmes à passer ensemble de longues heures, je remarquai qu'il

considérait sa position présente et future d'un oeil désespéré au

déjeuner; puis qu'il commençait à la considérer avec un peu plus

d'espoir vers midi, qu'il retombait dans ses inquiétudes vers l'heure du

dîner; qu'il semblait apercevoir le capital indispensable assez

nettement dans le lointain après le dîner, qu'il le réalisait vers

minuit, et que, vers dix heures du matin, le désespoir le reprenait au

point qu'il parlait d'acheter une carabine et de partir pour l'Amérique

avec l'intention bien arrêtée de forcer les buffles à faire sa fortune.

J'étais ordinairement à Hammersmith la moitié de la semaine environ, et

quand j'étais à Hammersmith j'allais à Richmond. Herbert venait souvent

à Hammersmith quand j'y étais, et je pense que ces jours-là son père

entrevoyait vaguement que l'occasion qu'il cherchait n'avait pas encore

paru; mais que, eu égard à la manie générale de tomber, remarquable dans

cette famille, il devait nécessairement finir par tomber sur quelque

chose d'avantageux. Pendant ce temps-là, M. Pocket grisonnait et

essayait plus souvent que jamais de se tirer les cheveux pour sortir de

ses perplexités, tandis que Mrs Pocket donnait des crocs-en-jambe à

toute la famille à l'aide de son tabouret, lisait son livre de blason,

perdait son mouchoir de poche, nous parlait de son grand-papa et

enseignait au Baby à se conduire, en le faisant mettre au lit toutes les

fois qu'il attirait son attention.

Comme je suis maintenant en train de résumer toute une époque de ma vie

dans le but de déblayer la route devant moi, je ne puis mieux faire que

de compléter la description de nos habitudes et de notre manière de

vivre à l'Hôtel Barnard.

Nous dépensions le plus d'argent que nous pouvions, et nous obtenions en

échange aussi peu que les gens auxquels nous avions affaire se mettaient

dans la tête de nous donner. Nous étions toujours plus ou moins gênés,

et la plupart de nos connaissances se trouvaient dans la même condition.

Une heureuse fiction nous faisait croire que nous nous amusions

constamment, et une ombre de vérité nous faisait voir que nous n'y

arrivions jamais, et j'avais une entière certitude que notre cas, sous

ce dernier rapport, était assez commun.

Chaque matin Herbert se rendait dans la Cité pour regarder autour de lui

s'il ne voyait pas quelque moyen de sortir d'embarras. Je lui rendais

souvent visite dans la sombre chambre du fond dans laquelle il vivait

avec une bouteille d'encre, une patère à chapeau, une boite à charbon,

une boite à ficelle, un almanach, un pupitre, un tabouret et une règle,

et je ne me rappelle pas l'avoir vu faire autre chose que d'attendre

l'occasion de faire la fortune si patiemment espérée. Si nous avions

fait tout ce que nous entreprenions aussi fidèlement qu'Herbert, nous

aurions pu former une république de toutes les vertus. Il n'avait rien

autre chose à faire, le pauvre garçon, si ce n'est de se rendre à une

certaine heure de l'après-midi au Lloyd pour voir son patron, je pense.

Il ne faisait jamais autre chose au Lloyd, à ma connaissance du moins,

que d'en revenir. Quand il voyait les choses très sérieusement et qu'il

fallait positivement trouver quelque expédient, il allait à la Bourse à

l'heure des affaires, il entrait, il sortait et exécutait une sorte de

contredanse lugubre au milieu des magnats de la finance.

«Car, me disait Herbert en rentrant dîner, un jour qu'il sortait de

cette réunion, je trouve que l'occasion ne vient pas toute seule,

Haendel, et qu'il faut aller la trouver... et c'est ce que je fais.»

Si nous avions eu moins d'attachement l'un pour l'autre, je crois que,

par mauvaise humeur, nous nous serions querellés régulièrement tous les

matins. Je détestais au-delà de toute expression cet appartement qui

m'avait fait faire tant de folies, et, dans ces moments de repentir, je

ne pouvais supporter la vue de la livrée du Vengeur, qui me paraissait

plus coûteuse alors et moins rémunératrice qu'à tout autre moment de la

journée. À mesure que mes dettes s'accumulaient, le déjeuner prenait une

forme de plus en plus creuse, et dans une certaine occasion, menacé par

lettres de poursuites légales qui n'étaient pas tout à fait étrangères à

la bijouterie, comme le disait certain papier griffonné que j'avais sous

les yeux, j'allai jusqu'à saisir le Vengeur par le collet et à l'enlever

de terre, de sorte qu'il se trouvait en l'air comme un Cupidon botté,

sous prétexte qu'il nous manquait un petit pain.

À certains jours, ou plutôt à des jours incertains, car ils dépendaient

de notre humeur, je disais à Herbert, comme si je venais de faire une

découverte remarquable:

«Mon cher Herbert, nous nous enfonçons.

--Mon cher Haendel, me répondait Herbert, en toute sincérité, croyez-le

si vous le voulez, mais ces mêmes mots, par une étrange coïncidence,

étaient sur mes lèvres.

--Alors, Herbert, répliquais-je, voyons à voir clair dans nos affaires.»

Nous éprouvions toujours une profonde satisfaction en prenant jour dans

cette intention; je m'imaginais toujours que c'était là traiter les

affaires; que c'était le moyen de prendre l'ennemi à la gorge, et je

sais qu'Herbert pensait comme moi.

Nous commandions quelque chose de délicat et de rare, pour dîner, avec

une bouteille de quelque chose sortant aussi de l'ordinaire, afin de

fortifier nos esprits et d'être en état de bien examiner les choses. Le

dîner fini, nous mettions sur la table un paquet de plumes, de l'encre

en abondance et une quantité raisonnable de papier blanc et de papier

buvard, car il nous avait paru convenable d'avoir une papeterie bien

montée.

Je prenais alors une feuille de papier et j'écrivais en haut de la page,

et d'une belle main:

Les grandes espérances · 第 49 / 87 题