CHAPITRE IV.

Dans ses fourrures de voyage, Estelle semblait plus délicatement belle

qu'elle n'avait encore paru, même à mes yeux. Ses manières aussi étaient

plus séduisantes qu'elle ne leur avait permis d'être jusqu'alors

vis-à-vis de moi, et je crus voir dans ce changement l'influence de miss

Havisham.

Nous étions dans la cour de l'hôtel: elle m'indiquait ses bagages. Quand

nous les eûmes tous assemblés, je me souvins, n'ayant pensé qu'à elle

pendant tout le temps, que je ne savais pas où elle allait.

«Je vais à Richmond, me dit-elle. Nous avons appris qu'il y a deux

Richmond: l'un dans le comté de Surrey, l'autre dans le comté d'York. Le

mien est le Richmond de Surrey. C'est à dix milles d'ici. Je dois

prendre une voiture et vous devez me conduire. Voici ma bourse, et vous

devez y puiser pour toutes mes dépenses. Oh! il faut la prendre! Nous

n'avons le choix ni vous ni moi, il faut obéir à nos instructions. Ni

vous ni moi ne sommes libres de suivre notre propre impulsion.»

À son regard en me donnant la bourse, j'espérai qu'il y avait dans ses

paroles une intention plus intime. Elle les dit avec une nuance de

hauteur, mais cependant sans déplaisir.

«Il va falloir envoyer chercher une voiture, Estelle. Voulez-vous vous

reposer un peu ici?

--Oui, je dois me reposer un peu ici. Je dois prendre un peu de thé et

vous devez veiller sur moi pendant tout ce temps.»

Elle passa son bras sous le mien, comme si on lui eût dit qu'elle devait

le faire, et je priai un garçon qui regardait la voiture de l'air d'un

homme qui n'avait jamais vu pareille chose de sa vie, de nous conduire à

une chambre particulière. Là-dessus, il tira une serviette, comme si

c'était un talisman magique sans lequel il ne trouverait jamais son

chemin dans l'escalier, et nous conduisit dans le trou le plus noir de

l'établissement, meublé d'un diminutif de miroir, article tout à fait

superflu, vu l'exiguïté du lieu, d'un ravier à anchois, d'un huilier à

sauces et des socques de quelqu'un. Sur les objections que je fis, il

nous mena dans une autre pièce, où se trouvait une table pour trente

couverts, et dans la cheminée de cette même chambre, on voyait une

feuille de papier arrachée à un cahier de copie sous un boisseau de

charbon de terre. Le garçon prit mes ordres qui ne consistaient qu'à

demander un peu de thé pour ma compagnie, et nous quitta.

J'ai cru et je crois que l'air de cette chambre, avec sa forte

combinaison d'odeur d'étable et d'odeur de soupe, aurait pu induire à

penser que le département des transports n'allait pas très bien et que

le propriétaire de l'entreprise faisait bouillir les chevaux pour le

département des vivres; cependant cette chambre était tout pour moi,

puisque Estelle y était; je pensais qu'avec elle j'aurais pu y être

heureux pour la vie. Remarquez que je n'y étais pas du tout heureux, à

ce moment-là, et que je le savais bien.

«Où allez-vous, à Richmond? demandai-je à Estelle.

--Je vais demeurer, dit-elle, à grand frais, chez une dame du pays qui a

le pouvoir, ou du moins elle le dit, de me mener partout, de me

présenter, de me montrer le monde, et de me montrer au monde.

--Je suppose que vous serez enchantée du changement et de l'admiration

qui vous sera témoignée.

--Oui, je le suppose aussi.»

Elle répondit avec tant d'insouciance, que je lui dis:

«Vous parlez de vous-même comme si vous étiez une autre.

--Où avez-vous appris comment je parle des autres? Allons! allons! dit

Estelle, avec un charmant sourire, vous ne vous attendez pas à me voir

aller à votre école; je parle à ma manière. Comment vous trouvez-vous

chez M. Pocket?

--J'y suis tout à fait bien. Du moins...»

Il me sembla alors que je venais de baisser dans son esprit.

«Du moins? répéta Estelle.

--Aussi bien que je puis être partout où vous n'êtes pas.

--Quel niais vous faites! dit Estelle avec beaucoup de calme; comment

pouvez-vous dire de pareilles absurdités? P. Pocket est, je crois, bien

supérieur au reste de la famille?

--Très supérieur, en vérité. Il n'est l'ennemi de personne.

--N'ajoutez pas: que de lui-même, interrompit Estelle, car je hais ces

sortes de gens; mais il est réellement désintéressé et au-dessus des

petitesses de la jalousie et du dépit, du moins à ce que j'ai entendu

dire?

--J'ai tout lieu de le dire, je vous assure.

--Vous n'avez pas lieu de le dire de tous les siens, dit Estelle en me

faisant signe de la tête, avec une expression tout à la fois grave et

railleuse, car ils assomment miss Havisham de rapports et d'insinuations

qui vous sont peu favorables. Ils vous espionnent, dénaturent tout ce

que vous faites, et écrivent contre vous des lettres quelquefois

anonymes. Vous êtes enfin le tourment de leur vie. Vous pouvez à peine

vous faire une idée de la haine que ces gens-là ont pour vous.

--J'espère qu'ils ne parviennent pas à me nuire?» dis-je.

Au lieu de répondre, Estelle se mit à rire. Ceci me parut très singulier

et je fixai les yeux sur elle dans une grande perplexité. Quand elle

cessa, et elle n'avait pas ri du bout des lèvres, mais avec une gaieté

réelle, je dis d'un ton défiant dont je me servais avec elle:

«J'espère que cela ne vous amuserait pas, s'ils me faisaient du mal?

--Non, non, soyez-en sûr? dit Estelle; vous pouvez être certain que je

ris parce qu'ils échouent. Oh! quelles tortures ces gens-là éprouvent

avec miss Havisham!»

Elle se mit à rire de nouveau, et maintenant qu'elle m'avait dit

pourquoi, son rire continuait à me paraître singulier; je ne pouvais

m'empêcher de douter qu'il fût naturel, et il me semblait trop fort pour

la circonstance. Je pensai qu'il devait y avoir là-dessous plus de

choses que je n'en savais. Elle comprit ma pensée et y répondit.

«Il n'est pas facile, même pour vous, dit-elle, de comprendre la

satisfaction que j'éprouve à voir contrecarrer ces gens-là, et quel

sentiment délicieux je ressens quand ils se rendent ridicules. Vous

n'avez pas été élevé dans cette étrange maison depuis l'enfance; moi, je

l'ai été. Votre jeune esprit n'a pas été aigri par leurs intrigues

contre vous, on ne l'a pas étouffé sans défense, sous le masque de la

sympathie et de la compassion: moi, j'ai éprouvé cela. Vous n'avez pas,

petit à petit, ouvert vos grands yeux d'enfant sur toutes ces

impostures: moi, je l'ai fait!»

Estelle ne riait plus; elle n'allait pas non plus chercher ses souvenirs

dans des endroits sans profondeur. Je n'aurais pas voulu être la cause

de son regard en ce moment pour toutes mes belles espérances.

«Je puis vous dire deux choses, continua Estelle: d'abord, malgré le

proverbe qui dit: pierre qui roule finit par s'user, vous pouvez être

certain que ces gens-là ne pourront jamais, même dans cent ans, vous

pardonner sous aucun prétexte le pied sur lequel vous êtes avec miss

Havisham. Ensuite, c'est à vous que je dois de les voir si occupés et si

lâches sans nul résultat, et là-dessus, je vous tends la main.»

Comme elle me l'offrait franchement, car son air sombre n'avait été que

momentané, je la pris et la portai à mes lèvres.

«Que vous êtes un garçon ridicule! dit Estelle; ne voudrez-vous donc

jamais recevoir un avis? ou embrassez-vous ma main avec les pensées que

j'avais le jour où je vous laissai autrefois embrasser ma joue?

--Quelles pensées? dis-je.

--Il faut que je réfléchisse un moment. Des pensées de mépris pour les

vils flatteurs et les intrigants.

--Si je dis oui, pourrai-je encore embrasser votre joue?

--Vous auriez dû le demander avant de toucher ma main. Mais oui, si vous

voulez.»

Je me penchai, et son visage resta calme, comme celui d'une statue.

«Maintenant, dit Estelle en s'échappant à l'instant même où je touchai

sa joue, vous devez vous occuper de me faire donner du thé et de me

conduire à Richmond.»

Son retour à ce ton, comme si notre réunion nous était imposée et que

nous fussions de simples marionnettes, me fit de la peine; mais tout me

fit de la peine dans cette rencontre. Quelque pût être son ton avec moi,

c'eût été folie de prendre confiance et d'y mettre toutes mes

espérances, et pourtant je continuai à me leurrer contre toute raison et

tout espoir. Pourquoi le répéter mille fois? C'est ainsi qu'il en fut

toujours.

Je sonnai pour le thé et le garçon revint avec son fil magique; il

apporta peu à peu une cinquantaine d'accessoires à ce breuvage, mais de

thé, pas une goutte: un plateau, des tasses et des soucoupes, des

assiettes, des couteaux et des fourchettes, y compris le couteau à

découper, des cuillers de différentes dimensions, des salières, un

modeste petit muffin enfermé avec une extrême précaution sous une forte

cloche en fer: Moïse dans les roseaux, représenté par un appétissant

morceau de beurre dans une quantité de persil, un pain pâle avec une

tête poudrée, puis des tartines triangulaires recouvertes par deux

épreuves d'impression et reposant sur les barres du foyer de la cuisine,

et enfin une grosse fontaine de famille, avec laquelle le garçon entra

en chancelant, son visage exprimant la fatigue et la souffrance. Après

une absence assez prolongée à ce moment du repas, il revint enfin avec

une cassette de belle apparence, contenant des petites brindilles et des

petites feuilles. Je les plongeai dans l'eau chaude, et de tous ces

préparatifs, je parvins à extraire une tasse de je ne sais quoi pour

Estelle.

La note payée, après avoir laissé quelque souvenir au garçon, sans

oublier le valet d'écurie et la femme de chambre; en un mot, ayant semé

des pourboires partout sans avoir contenté personne, et la bourse

d'Estelle considérablement allégée, nous montâmes dans notre voiture de

poste et nous partîmes. Tournant dans Cheapside, et montant la rue de

Newgate, nous nous trouvâmes bientôt sous les murs dont j'avais tant de

honte.

«Quel est cet endroit?» demanda Estelle.

D'abord, je voulais faire semblant de ne pas le connaître; ensuite, je

le lui dis. Elle regarda par la portière, puis rentra aussitôt sa tête

en murmurant:

«Les misérables!»

Pour rien au monde, je n'aurais pas alors avoué ma visite.

«M. Jaggers, dis-je, pour changer la conversation, et mettre adroitement

Estelle sur une autre voie, passe pour être plus que toute autre

personne de Londres dans les secrets de cet affreux endroit.

--Il est plus que personne dans les secrets de tous les endroits, je

pense, dit Estelle à voix basse.

--Vous avez été habituée à le voir souvent, je suppose?

--J'ai été habituée à le voir à des intervalles très irréguliers,

d'aussi longtemps que je m'en souvienne; mais je ne le connais pas mieux

maintenant que je ne le connaissais avant de pouvoir parler. Où en

êtes-vous avec lui? avancez-vous dans son intimité?

--Une fois accoutumé à ses manières méfiantes, dis-je, je m'y suis assez

bien fait.

--Êtes-vous intimes?

--J'ai dîné avec lui, à sa maison particulière.

--J'imagine, dit Estelle en frissonnant, que ce doit être une maison

curieuse.

--Oui, c'est une maison très curieuse.»

Je m'étais promis d'être circonspect et de ne pas parler trop librement

de mon tuteur avec elle; mais étant sur ce sujet, je me serais laissé

aller à décrire le dîner de Gerrard Street, si nous n'étions pas arrivés

tout à coup devant la lumière d'un bec de gaz. Il parut, tout le temps

que nous le vîmes, jeter une flamme très vive, avivée encore par cet

inexplicable sentiment que j'avais déjà éprouvé, et lorsque nous l'eûmes

dépassé, je restai pendant quelques moments tout ébloui, comme si un

éclair venait de passer devant mes yeux.

La conversation tomba sur autre chose, et principalement sur la route

que nous suivions en voyageant, et sur les endroits remarquables de

Londres de ce côté de la ville, et ainsi de suite. La grande ville lui

était presque inconnue, me dit-elle, car elle n'avait jamais quitté les

environs de miss Havisham jusqu'à son départ pour la France, et elle

n'avait fait qu'y passer en allant et en revenant. Je lui demandai si

mon tuteur devait beaucoup s'occuper d'elle pendant qu'elle resterait à

Richmond; ce à quoi elle répondit avec feu:

«Dieu m'en préserve!»

Et rien de plus.

Cependant, il m'était impossible de ne pas voir qu'elle mettait tous ses

soins à m'attirer, qu'elle se rendait très séduisante: elle n'avait pas

besoin de prendre tant de peine. Mais cela ne me rendait pas plus

heureux. Elle tenait mon coeur dans sa main, parce qu'elle avait la

volonté de s'en emparer, de le briser et de le jeter au vent, et non

parce qu'elle avait pour moi la moindre tendresse. Voilà ce que je

sentais.

En traversant Hammersmith, je lui montrai la demeure de M. Mathieu

Pocket, en lui disant que ce n'était pas bien éloigné de Richmond, et

que j'espérais bien la voir quelquefois.

«Oh! oui, vous me verrez.... Vous viendrez quand vous le jugerez

convenable.... On doit vous annoncer à la famille.... On vous a même

déjà annoncé.»

Je lui demandai si c'était une famille nombreuse que celle dont elle

allait faire partie.

«Non, il n'y a que deux personnes: la mère et la fille; la mère est une

dame d'un certain rang, je crois, mais qui ne dédaigne pas d'augmenter

son revenu.

--Je m'étonne que miss Havisham ait pu se séparer de vous encore une

fois et si tôt.

--Cela fait partie de ses projets sur moi, Pip, dit Estelle avec un

soupir comme si elle était fatiguée. Je dois lui écrire constamment et

la voir régulièrement, et lui dire comment je vais, moi et mes bijoux,

car ils sont presque tous à moi maintenant.»

C'était la première fois qu'elle m'eût encore appelé par mon nom; sans

doute elle le fit avec intention, et sachant bien que je ne le

laisserais pas tomber à terre.

Nous arrivâmes à Richmond, hélas! bien trop vite. Le lieu de notre

destination était une maison près de la prairie, une vieille et grave

maison où les paniers, la poudre et les mouches, les habits brodés, les

bas rembourrés, les manchettes et les épées avaient eu leurs beaux

jours, mais il y avait longtemps. Quelques vieux arbres devant la maison

étaient encore coupés d'une façon aussi surannée et aussi peu naturelle

que les paniers, les perruques et les anciens habits à pans roides; mais

le moment n'était pas loin où leurs places dans la grande procession des

morts allaient être désignées, et ils ne devaient pas tarder à s'y mêler

pour suivre la route silencieuse qui mène à l'oubli et au repos.

Une sonnette à vieux timbre, qui, j'ose le dire, avait souvent dit dans

son temps à la maison:»Voici le panier vert, voici l'épée à poignée de

diamant, voici les souliers à talons rouges, et le bleu solitaire,»

résonna gravement dans le clair de lune, et deux servantes, rouges comme

des cerises, vinrent en voltigeant recevoir Estelle.

Les malles ne tardèrent pas à disparaître sous la porte d'entrée; elle

me donna la main et un sourire, et disparut également après m'avoir dit

bonsoir. Et cependant je ne quittai pas des yeux la maison, pensant quel

bonheur ce serait de vivre près d'elle, tout en sachant que je ne serais

jamais heureux avec elle, mais toujours misérable.

Je remontai en voiture pour retourner à Hammersmith; j'y montai avec un

coeur malade et j'en sortis avec un coeur plus malade encore. À notre

porte, je trouvai la petite Jane Pocket qui revenait d'une petite

soirée, escortée par son petit amoureux, malgré qu'il fût sujet de

Flopson.

M. Pocket n'était pas encore rentré; il faisait une lecture au dehors,

car c'était un excellent professeur d'économie domestique, et ses

traités sur la manière d'élever les enfants et de diriger les

domestiques étaient considérés comme les meilleurs ouvrages écrits sur

ces matières. Mais Mrs Pocket était à la maison et se trouvait dans un

léger embarras, parce qu'on avait donné à son petit Baby un étui rempli

d'aiguilles pour le faire tenir tranquille pendant l'inexplicable

absence de Millers avec un de ses parents, soldat dans l'infanterie de

la garde, et il mangeait plus d'aiguilles qu'il n'était facile d'en

retrouver, soit en faisant une petite opération, soit en administrant

quelque tonique, à un enfant d'un âge aussi tendre.

M. Pocket était aussi justement renommé pour donner d'excellents avis

pratiques et pour avoir une perception saine et nette des choses,

beaucoup de jugement; j'avais quelque idée, sentant mon coeur si malade,

de le prier de vouloir bien recevoir mes confidences; mais ayant par

hasard aperçu Mrs Pocket qui lisait son livre sur les titres et les

dignités, après avoir prescrit le lit comme remède souverain pour le

Baby, je pensai que je ferais tout aussi bien de m'abstenir.

Les grandes espérances · 第 48 / 87 题