À notre arrivée en Danemark[11], nous trouvâmes le roi et la reine de ce
pays dans deux fauteuils élevés sur une table de cuisine, et tenant leur
cour. Toute la noblesse danoise était là; elle se composait d'un jeune
gentilhomme enfoui dans des bottes en peau de chamois, qu'il avait
probablement héritées d'un ancêtre géant; d'un vénérable pair à figure
sale, qui paraissait n'être sorti des rangs du peuple que dans un âge
très avancé; et d'une personne avec un peigne dans les cheveux, les deux
jambes recouvertes de soie blanche, et présentant une apparence toute
féminine. Mon éminent compatriote, M. Wopsle, chargé du rôle d'Hamlet,
se tenait sournoisement à part, les bras croisés, et j'aurais pu désirer
que ses boucles de cheveux et son front eussent été plus vraisemblables.
[Note 10: Ce chapitre est, comme on le verra, consacré au récit
d'une représentation d'_Hamlet_ sur un théâtre de trente-sixième ordre.
Le chef-d'oeuvre de Shakespeare est trop généralement connu en France
pour que les excentricités de cette représentation aient besoin de
commentaires. Nous dirons seulement que les représentations de
Shakespeare sur des théâtres borgnes son en effet un des côtés
caractéristiques de la liberté des théâtres en Angleterre, et ce sont
justement elles qui donnent la mesure de l'immense popularité de cette
grande illustration nationale.]
[Note 11: C'est-à-dire au théâtre, la scène se passant en Danemark.]
Plusieurs petites circonstances curieuses transpiraient à mesure que
l'action se déroulait. Le défunt roi paraissait non seulement avoir été
atteint d'un rhume au moment de sa mort, mais l'avoir emporté avec lui
dans la tombe, et l'avoir rapporté en sortant. Le royal fantôme portait
aussi un fantôme de manuscrit autour de son bâton de commandement, qu'il
avait l'air de consulter de temps en temps, et cela avec une tendance
évidente à perdre l'endroit où il en était resté, ce qui résultait sans
doute de son état de mortalité. C'est ce qui, je pense, amena la galerie
à conseiller à l'ombre de tourner la page, recommandation qu'elle prit
extrêmement mal. Il faut aussi faire remarquer que cet esprit
majestueux, qui avait l'air, en faisant son apparition, d'avoir marché
longtemps et d'avoir parcouru une distance énorme, sortait d'un mur,
immédiatement contigu. Cela fut cause que les terreurs qu'il inspirait
furent reçues avec dérision. La reine de Danemark, dame très gaillarde,
fut considérée par le public comme ayant trop de cuivre sur sa personne.
Son menton se réunissait à son diadème par une large bande de ce métal,
comme si elle eût eu un mal de dents formidable. Sa taille était ceinte
d'une autre bande, et chacun de ses bras également, de sorte qu'on lui
donnait tout haut le nom de grosse caisse. Le jeune gentilhomme, dans
les bottes de son ancêtre, était très insuffisant pour représenter tout
d'une baleine à lui seul, un marin habile, un acteur ambulant, un
fossoyeur, un prêtre et un personnage de la plus haute importance,
assistant à l'assaut d'armes devant la cour, et qui par son oeil habile
et son jugement sain, était appelé à juger les plus beaux coups. Cela
amena graduellement le public à manquer graduellement d'indulgence pour
lui, et lorsque enfin on le reconnut dans les saints ordres, se refusant
à célébrer le service funèbre, l'indignation générale ne connut plus de
bornes et le poursuivit sous la forme de coquilles de noix. En dernier
lieu, Ophélia fut en proie à une folie si lente et si musicale, que,
lorsque au moment voulu, elle eut ôté son écharpe de mousseline blanche,
qu'elle l'eut pliée et entourée, un mauvais plaisant du parterre, qui
depuis longtemps rafraîchissait son nez impatient contre une barre de
fer du premier rang, s'écria:
«Maintenant que le moutard est couché, qu'on nous donne à souper.»
Ce qui, pour ne pas dire davantage, était tout à fait hors de propos.
Tous ces incidents s'accumulaient d'une manière folâtre sur mon
infortuné compatriote. Toutes les fois que le prince indécis avait à
faire une question ou à éclairer un doute, le public l'y aidait. Comme
par exemple, à la question: s'il était plus noble à l'esprit de
souffrir, quelques uns crièrent:
«Oui!»
Quelques uns:
«Non»
Et d'autres, penchant pour les deux opinions, dirent:
«Voyons, à pile ou face!»
C'était tout à fait une conférence d'avocats. Quand il demanda pourquoi
un être comme lui ramperait entre le ciel et la terre, il fut encouragé
par les cris:
«Écoutez! Écoutez!»
Lorsqu'il parut avec son bas en désordre (ce désordre exprimé, selon
l'usage, par un pli très propre à la partie supérieure, pli que l'on
obtient, je crois, à l'aide d'un fer à repasser), une discussion s'éleva
dans la galerie, à propos de la pâleur de sa jambe, et le public demanda
si elle était occasionnée par la peur que lui avait faite le fantôme.
Lorsqu'il saisit le flageolet qui ressemblait énormément à une petite
flûte dont on avait joué dans l'orchestre, et qu'on venait de mettre
dehors, on lui demanda, à l'unanimité, le _Rule Britannia._ Quand il
recommanda à l'accompagnateur de ne pas massacrer l'air, le mauvais
plaisant dit:
«Et vous non plus, vous êtes bien plus mauvais que lui.»
Et j'éprouve de la peine à ajouter que des éclats de rire accueillirent
M. Wopsle dans chacune de ces occasions.
Mais ses plus rudes épreuves furent dans le cimetière, qui avait
l'apparence d'une forêt vierge, avec une sorte de petit vestiaire d'un
côté, et une porte à tourniquet de l'autre. Quand M. Wopsle, en manteau
noir, fut aperçu passant au tourniquet, on avertit amicalement le
fossoyeur, en criant:
«Attention! voilà l'entrepreneur des pompes funèbres qui vient voir
comment vous travaillez!»
Je crois qu'il est bien connu, que dans un pays constitutionnel, M.
Wopsle ne pouvait décemment pas rendre le crâne après avoir moralisé
dessus, sans s'essuyer les doigts avec une serviette blanche, qu'il tira
de son sein; mais même cette action, innocente et indispensable, ne
passa pas sans le commentaire:
«Garçon!...»
L'arrivée du corps pour l'enterrement, dans une grande boite noire,
vide, avec le couvercle ouvert et retombant en dehors, fut le signal
d'une joie générale, qui s'accrut encore par la découverte, parmi les
porteurs, d'un individu, sujet à l'identification. La joie suivit M.
Wopsle, dans sa lutte avec Laërte sur le bord de la tombe de l'orchestre
et ne se ralentit pas jusqu'au moment où il renversa le Roi de dessus la
table de cuisine et qu'il fut mort à force de se tenir les pieds en
l'air.
Nous avions fait au commencement quelques timides efforts pour applaudir
M. Wopsle, mais avec trop d'insuccès pour persister. Nous étions donc
restés tranquilles, tout en souffrant pour lui, mais riant tout bas,
néanmoins, de l'un à l'autre. Je riais tout le temps, malgré moi, tant
cela était comique, et pourtant j'avais une espèce d'impression qu'il y
avait quelque chose de positivement beau dans l'élocution de M. Wopsle:
non pas que j'en aie peur à cause de mes anciennes relations, mais parce
qu'elle était très lente, terrible, montante et descendante, et qu'elle
ne ressemblait en aucune manière à la façon dont un homme, dans les
circonstances naturelles de la vie ou de la mort, s'est jamais exprimé
sur quoi que ce soit. Quand la tragédie fut finie, et qu'on eût rappelé
et hué notre ami, je dis à Herbert:
«Partons sur-le-champ de peur de le rencontrer.»
Nous descendîmes en toute hâte, mais pas assez vite cependant. À la
porte se trouvait une espèce de juif, avec des sourcils extrêmement
épais et crasseux. Il m'aperçut comme nous avancions, et me dit quand
nous passâmes à côté de lui:
«M. Pip et son ami?
L'identité de M. Pip et de son ami ayant été avouée, il continua:
«M. Waldengarver, serait bien aise d'avoir l'honneur....
--Waldengarver?» répétai-je.
Immédiatement Herbert me dit à l'oreille:
«C'est Wopsle, sans doute.
--Oh! bien, dis-je, faut-il vous suivre?
--Quelques pas, s'il vous plaît.»
Quand nous fûmes dans un couloir retiré, il se retourna pour me
demander:
«Quel air lui avez-vous trouvé? c'est moi qui l'ai habillé.»
Je ne savais pas de quoi il avait l'air, si ce n'est d'un conducteur
d'enterrement avec l'addition d'un grand soleil ou d'une étoile danoise
pendue à son cou, par un ruban bleu--ce qui lui avait donné l'air d'être
assuré par quelque compagnie extraordinaire d'assurance contre
l'incendie. Mais je répondis qu'il m'avait paru très convenable.
«Quand il arrive à la tombe, il fait admirablement valoir son manteau;
mais, de la coulisse, il m'a semblé que quand il voit le fantôme dans
l'appartement de la reine, il aurait pu tirer meilleur parti de ses
bas.»
Je fis un signe d'assentiment, et nous tombâmes, en passant par une sale
petite porte volante, dans une sorte de caisse d'emballage où il faisait
très chaud et où M. Wopsle se débarrassait de ses vêtements danois. Il y
avait juste assez de place pour nous permettre de regarder par-dessus
nos épaules, en tenant ouverte la porte ou le couvercle de la caisse.
«Messieurs, dit M. Wopsle, je suis fier de vous voir. J'espère, monsieur
Pip, que vous m'excuserez de vous avoir fait prier de venir. J'ai eu le
bonheur de vous connaître autrefois, et le drame a toujours eu des
droits particuliers à l'estime des nobles et des riches.»
En même temps, M. Waldengarver, dans une effroyable transpiration,
cherchait à se débarrasser de son deuil princier.
«Retournez les bas! monsieur Waldengarver, dit le possesseur de cette
partie du costume, ou vous les crèverez, vous les crèverez, et vous
crèverez trente-cinq shillings. Shakespeare n'a jamais été interprété
avec une plus belle paire de bas. Tenez-vous tranquille sur votre
chaise, et laissez-moi faire.»
Sur ce, il se mit à genoux et commença à dépouiller sa victime qui, le
premier bas ôté, serait infailliblement tombée à la renverse avec sa
chaise, s'il y avait eu de la place pour tomber n'importe comment.
Je n'avais pas osé dire jusqu'alors un seul mot sur la représentation;
mais en ce moment M. Waldengarver nous regarda avec satisfaction, et
dit:
«Messieurs, comment vous a-t-il semblé que cela marchait, vu de face?»
Herbert répondit derrière moi, me poussant en même temps:
«Supérieurement!»
Comment avez-vous trouvé que j'ai rendu le personnage, messieurs?» dit
M. Waldengarver, presque avec un ton de protection, si ce n'est tout à
fait.
Herbert répondit de derrière, en me poussant de nouveau:
«Merveilleux! complet!»
Et je répétai hardiment, comme si je l'avais inventé et comme si je
devais appuyer sur ces mots:
«Merveilleux! complet!
--Je suis aise d'avoir votre approbation, messieurs, dit M.
Waldengarver, avec un air de dignité, tout en se cognant en même temps
contre la muraille et en se retenant au siège du fauteuil.
--Mais je vais vous dire une chose, monsieur Waldengarver, dit l'homme
qui lui retirait ses bas, que vous ne comprenez pas, maintenant faites
attention, je ne crains pas qu'on dise le contraire, je vous dis donc
que vous vous trompez quand vous placez vos jambes de profil. Le dernier
Hamlet que j'ai habillé faisait la même faute aux répétitions, jusqu'au
jour où je lui fis mettre un grand pain à cacheter rouge sur chaque
genou; puis, à la dernière répétition, j'allai me mettre de face,
monsieur, au fond du parterre, et toutes les fois que son rôle le
plaçait de profil, je criais: «Je ne «vois pas les pains à cacheter!» À
la représentation, tout marcha le mieux du monde.»