M. Wopsle commençait:

«Tout ce que je puis dire, c'est que...»

Quand l'étranger l'arrêta.

«Comment, vous ne pouvez pas répondre: oui ou non!... Je vais vous

éprouver encore une fois.»

Il étendit son doigt vers lui.

«Attention! Savez-vous ou ne savez-vous pas qu'aucun des témoins n'a

encore subi de contre-interrogatoire?... Allons, je ne vous demande

qu'un mot: Oui ou non?»

M. Wopsle hésita, et nous commencions à avoir de lui une assez pauvre

opinion.

«Allons, dit l'étranger, je viens à votre secours; vous ne le méritez

pas, mais j'y viens. Jetez un coup d'oeil sur ce papier que vous tenez à

la main. Qu'est-ce que c'est?

--Qu'est-ce que c'est? répéta M. Wopsle interloqué.

--Est-ce, continua l'étranger, d'un ton sarcastique et soupçonneux,

est-ce le papier imprimé dans lequel vous venez de lire?

--Sans doute.

--Sans doute. Maintenant, revenons à ce journal, et dites-moi s'il

constate que le prisonnier a dit positivement que ses conseils légaux

lui avaient conseillé de réserver sa défense?

--J'ai lu cela tout à l'heure, commença M. Wopsle.

--Qu'importe ce que vous avez lu? Vous pouvez lire le _Pater_ à rebours

si cela vous fait plaisir, et cela a dû vous arriver plus d'une fois.

Cherchez dans le journal.... Non, non, non mon ami, pas en haut de la

colonne, vous devez bien le savoir; en bas, en bas.»

Nous commencions tous à voir en M. Wopsle un homme rempli de

subterfuges.

«Eh bien! y êtes-vous?

--Voici, di M. Wopsle.

--Bien. Suivez maintenant le passage et dites-moi s'il annonce

positivement que le prisonnier a dit que ses conseils légaux lui ont

conseillé de réserver sa défense. Allons! y a-t-il de cela?

--Ce ne sont pas là les mots exacts, répondit M. Wopsle.

--Pas les mots exacts, soit, répéta l'inconnu avec amertume, mais est-ce

bien la même substance?

--Oui, dit M. Wopsle.

--Oui! répéta l'étranger en promenant son regard sur la compagnie et

tenant sa main étendue vers le témoin Wopsle; et maintenant je vous

demande ce que vous pensez d'un homme qui, ayant ce passage sous les

yeux, peut s'endormir tranquillement après avoir déclaré coupable un de

ses semblables, sans même l'avoir entendu?»

Nous nous mîmes tous à soupçonner que M. Wopsle n'était pas du tout

l'homme que nous avions pensé jusque-là, et que la vérité sur son compte

commençait à se faire jour.

«Et souvenez-vous que ce même homme, continua l'étranger en dirigeant

lourdement son doigt vers M. Wopsle, que ce même homme pourrait être

appelé à siéger comme juré dans ce même procès, après s'être ainsi

prononcé d'avance, et qu'il retournerait au sein de sa famille et

mettrait tranquillement sa tête sur son oreiller, après avoir juré

d'écouter avec impartialité, et de juger de même, entre le roi, notre

souverain maître, et le prisonnier amené à la barre, et de rendre un

verdict basé sur l'entière évidence.... Que Dieu lui vienne en aide!»

Nous étions tous persuadés maintenant que l'infortuné M. Wopsle avait

été trop loin, et qu'il ferait mieux d'abandonner cette voie dangereuse

pendant qu'il en était encore temps. L'étrange individu, avec un air

d'autorité incontestable et une manière de nous faire comprendre qu'il

savait sur chacun de nous quelque chose de secret, qu'il ne tenait qu'à

lui de dévoiler, quitta sa place et vint se placer dans l'espace laissé

libre entre les bancs, où il resta debout devant le feu, sa main gauche

dans sa poche et l'index de sa main droite dans sa bouche.

«D'après les informations que j'ai reçues, dit-il, en nous passant en

revue, j'ai quelque raison de croire qu'il y a parmi vous un forgeron du

nom de Joseph ou Joe Gargery. Qui est-ce?

--Le voici,» fit Joe.

L'étrange individu lui fit signe de quitter sa place, ce que Joe fit

aussitôt.

«Vous avez un apprenti, continua l'étranger, vulgairement connu sous le

nom de Pip. Est-il ici?

--Me voici,» m'écriai-je.

L'étranger ne me reconnut pas, mais moi je le reconnus pour être le même

monsieur que j'avais rencontré sur l'escalier, lors de ma seconde visite

à miss Havisham. Il était trop reconnaissable pour que j'eusse pu

l'oublier. Je l'avais reconnu dès que je l'avais aperçu sur le banc,

occupé à nous regarder, et maintenant qu'il avait la main sur mon

épaule, je pouvais l'examiner tout à mon aise. C'était bien la même tête

large, le même teint brun, les mêmes yeux, les mêmes sourcils épais, la

même grosse chaîne de montre, les mêmes gros points noirs à la place de

la barbe et des favoris, et jusqu'à l'odeur de savon que j'avais sentie

sur sa grande main.

«Je désire avoir un entretien particulier avec vous deux, dit-il, après

m'avoir examiné à loisir. Cela demandera quelque temps; peut-être

ferions-nous mieux de nous rendre chez vous. Je préfère ne pas commencer

ici la communication que j'ai à vous faire. Après, vous en raconterez à

vos amis, peu ou beaucoup, comme il vous plaira, cela ne me regarde

pas.»

Au milieu d'un imposant silence, nous sortîmes tous les trois des _Trois

jolis Bateliers_. Tout en marchant, l'étranger jetait de temps à autre

un regard de mon côté; et il lui arrivait aussi parfois de mordre son

doigt. En approchant de la maison, Joe, ayant un vague pressentiment que

la circonstance devait être importante et demandait une certaine

cérémonie, courut en avant pour ouvrir la grande porte. Notre conférence

eut lieu dans le salon de gala, que rehaussait fort peu l'éclat d'une

seule chandelle.

L'étrange personnage commença par s'asseoir devant la table, tira à lui

la chandelle et parcourut quelques paperasses contenues dans son

portefeuille, puis il déposa ce portefeuille sur la table, mit la

chandelle un peu de côté, et après avoir cherché à découvrir dans

l'obscurité l'endroit où Joe et moi nous étions placés:

«Je me nomme Jaggers, dit-il, et je suis homme de loi à Londres, où mon

nom est assez connu. J'ai une affaire singulière à traiter avec vous, et

je commence par vous dire que ce n'est pas moi personnellement qui l'ai

conçue; si l'on m'avait demandé mon avis, je ne serais pas ici.... On ne

me l'a pas demandé, c'est pourquoi vous me voyez. Je fais ce que j'ai à

faire comme agent confidentiel d'un autre, rien de plus, rien de moins.»

Trouvant sans doute qu'il ne nous distinguait pas assez bien de sa

place, il se leva, jeta une de ses jambes sur le dos d'une chaise, et

resta ainsi, un pied sur la chaise et l'autre à terre.

«Maintenant, Joseph Gargery, je suis porteur d'une offre pour vous

débarrasser de ce jeune homme, votre apprenti. Refuseriez-vous d'annuler

son contrat, s'il vous le demandait dans son intérêt et ne

demanderiez-vous pas de dédommagement?

--Que Dieu me garde de demander quoi que ce soit, pour aider mon petit

Pip à parvenir! dit Joe tout étonné, en ouvrant de grands yeux.

--Que Dieu me garde est très pieux, mais n'a absolument rien à faire

ici, répondit Jaggers. La question est: Voulez-vous quelque chose pour

cela? Demandez-vous quelque chose?

--La réponse, riposta sévèrement Joe est: Non!»

Il me semble qu'à ce moment M. Jaggers regarda Joe comme s'il découvrait

un fameux niais, à cause de son désintéressement; mais j'étais trop

surpris et ma curiosité trop éveillée pour en être bien certain.

«Très bien, dit M. Jaggers; rappelez-vous ce que vous venez d'admettre,

et n'essayez pas de revenir là-dessus tout à l'heure.

--Qui est-ce qui essaye de revenir sur quoi que ce soit? repartit Joe.

--Je ne dis pas qu'on essaye. Connaissez-vous certain proverbe?

--Oui, je connais les proverbes, dit Joe.

--Mettez-vous alors dans la tête qu'un tiens vaut mieux que deux tu

l'auras, et que quand on peut tenir, il ne faut pas lâcher. Mettez-vous

bien cela dans la tête, n'est-ce pas? répéta M. Jaggers, en fermant les

yeux et en faisant un signe de tête à Joe, comme s'il cherchait à se

rappeler quelque chose qu'il oubliait. Maintenant, revenons à ce jeune

homme et à la communication que j'ai à vous faire. Il a de grandes

espérances.»

Joe et moi nous ouvrîmes la bouche et nous nous regardâmes l'un l'autre.

«Je suis chargé de lui apprendre, dit M. Jaggers en jetant son doigt de

mon côté, qu'il doit prendre immédiatement possession d'une fort belle

propriété; de plus, que c'est le désir du possesseur actuel de cette

belle propriété qu'il sorte sans retard de ses habitudes actuelles et

soit élevé en jeune homme comme il faut; en jeune homme qui a de grandes

espérances.»

Mon rêve était éclos, les folles fantaisies de mon imagination étaient

dépassées par la réalité, miss Havisham se chargeait de ma fortune sur

une grande échelle.

«Maintenant, monsieur Pip, poursuivit l'homme de loi, c'est à vous que

j'adresse ce qui me reste à dire. _Primo_, vous saurez que la personne

qui m'a donné mes instructions exige que vous portiez toujours le nom de

Pip. Vous n'avez nulle objection, je pense, à faire ce petit sacrifice à

vos grandes espérances. Mais si vous voyez quelques objections, c'est

maintenant qu'il faut les faire.»

Mon coeur battait si vite et les oreilles me tintaient si fort, que

c'est à peine si je pus bégayer:

«Je n'ai aucune objection à faire à toujours porter le nom de Pip.

--Je pense bien! _Secundo_, monsieur Pip, vous saurez que le nom de la

personne... de votre généreux bienfaiteur doit rester un profond secret

pour tous et même pour vous jusqu'à ce qu'il plaise à cette personne de

le révéler. Je suis à même de vous dire que cette personne se réserve de

vous dévoiler ce mystère de sa propre bouche, à la première occasion.

Cette envie lui prendra-t-elle? je ne saurais le dire, ni personne non

plus.... Maintenant, vous devez bien comprendre qu'il vous est très

positivement défendu de faire aucune recherche sur ce sujet, ou même

aucune allusion, quelque éloignée qu'elle soit, sur la personne que vous

pourriez soupçonner. Dans toutes les communications que vous devez avoir

avec moi, si vous avez des soupçons au fond de votre coeur, gardez-les.

Il est inutile de chercher dans quel but on vous fait ces défenses;

qu'elles proviennent d'un simple caprice ou des raisons les plus graves

et les plus fortes, ce n'est pas à vous de vous en occuper. Voilà les

conditions que vous devez accepter dès à présent, et vous engager à

remplir. C'est la seule chose qui me reste à faire des instructions que

j'ai reçues de la personne qui m'envoie, et pour laquelle je ne suis pas

autrement responsable.... Cette personne est la personne sur laquelle

reposent toutes vos espérances. Ce secret est connu seulement de cette

personne et de moi. Encore une fois ces conditions ne sont pas

difficiles à observer; mais si vous avez quelques objections à faire,

c'est le moment de les produire.»

Je balbutiai de nouveau avec la même difficulté:

«Je n'ai aucune objection à faire à ce que vous me dites.

--Je pense bien! Maintenant, monsieur Pip, j'ai fini d'énumérer mes

stipulations.»

Bien qu'il m'appelât M. Pip et commençât à me traiter en homme, il ne

pouvait se débarrasser d'un certain air important et soupçonneux; il

fermait même de temps en temps les yeux et jetait son doigt de mon côté

tout en parlant, comme pour me faire comprendre qu'il savait sur mon

compte bien des choses dont il ne tenait qu'à lui de parler.

«Nous arrivons, maintenant, dit-il, aux détails de l'arrangement. Vous

devez savoir que, quoique je me sois servi plus d'une fois du mot:

espérances, on ne vous donnera pas que des espérances seulement. J'ai

entre les mains une somme d'argent qui suffira amplement à votre

éducation et à votre entretien. Vous voudrez bien me considérer comme

votre tuteur. Oh! ajouta-t-il, comme j'allais le remercier, sachez une

fois pour toutes qu'on me paye mes services et que sans cela je ne les

rendrais pas. Il faut donc que vous receviez une éducation en rapport

avec votre nouvelle position, et j'espère que vous comprendrez la

nécessité de commencer dès à présent à acquérir ce qui vous manque.»

Je répondis que j'en avais toujours eu grande envie.

«Il importe peu que vous en ayez toujours eu l'envie, monsieur Pip,

répliqua M. Jaggers, pourvu que vous l'ayez maintenant. Me

promettez-vous que vous êtes prêt à entrer de suite sous la direction

d'un précepteur? Est-ce convenu?

--Oui, répondis-je, c'est convenu.

--Très bien. Maintenant, il faut consulter vos inclinations. Je ne

trouve pas que ce soit agir sagement; mais je fais ce qu'on m'a dit de

faire. Avez-vous entendu parler d'un maître que vous préfériez à un

autre?»

Je n'avais jamais entendu parler d'aucun maître que de Biddy et de la

grand'tante de M. Wopsle, je répondis donc négativement.

«Je connais un certain maître, qui, je crois, remplirait parfaitement le

but que l'on se propose, dit M. Jaggers, je ne vous le recommande pas,

remarquez-le bien, parce que je ne recommande jamais personne; le maître

dont je parle est un certain M. Mathieu Pocket.

--Ah! fis-je tout saisi, en entendant le nom du parent de miss Havisham,

le Mathieu dont Mrs et M. Camille avaient parlé, le Mathieu qui devait

être placé à la tête de miss Havisham, quand elle serait étendue morte

sur la table.

--Vous connaissez ce nom?» dit M. Jaggers, en me regardant d'un air rusé

et en clignant des yeux, en attendant ma réponse.

Je répondis que j'avais déjà entendu prononcer ce nom.

«Oh! dit-il, vous l'avez entendu prononcer; mais qu'en pensez-vous?»

Je dis, ou plutôt j'essayai de dire, que je lui étais on ne peut plus

reconnaissant de cette recommandation.

«Non, mon jeune ami! interrompit-il en secouant tout doucement sa large

tête. Recueillez-vous... cherchez...»

Tout en me recueillant, mais ne trouvant rien, je répétai que je lui

étais très reconnaissant de sa recommandation.

«Non, mon jeune ami, fit-il en m'interrompant de nouveau; puis, fronçant

les sourcils et souriant tout à la fois: Non... non... non... c'est très

bien, mais ce n'est pas cela. Vous êtes trop jeune pour que je me

contente de cette réponse: recommandation n'est pas le mot, monsieur

Pip; trouvez-en un autre.»

Me reprenant, je lui dis alors que je lui étais fort obligé de m'avoir

indiqué M. Mathieu Pocket.

«C'est mieux ainsi!» s'écria M. Jaggers.

Et j'ajoutai:

«Je serais bien aise d'essayer de M. Mathieu Pocket.

--Bien! Vous ferez mieux de l'essayer chez lui. On le préviendra. Vous

pourrez d'abord voir son fils qui est à Londres. Quand viendrez-vous à

Londres?»

Je répondis en jetant un coup d'oeil du côté de Joe, qui restait

immobile et silencieux:

«Je suis prêt à m'y rendre de suite.

--D'abord, dit M. Jaggers, il vous faut des habits neufs, au lieu de ces

vêtements de travail. Disons donc d'aujourd'hui en huit jours.... Vous

avez besoin d'un peu d'argent... faut-il vous laisser une vingtaine de

guinées?»

Il tira de sa poche une longue bourse, compta avec un grand calme vingt

guinées, qu'il mit sur la table et les poussa devant moi. C'était la

première fois qu'il retirait sa jambe de dessus la chaise. Il se rassit

les jambes écartées, et se mit à balancer sa longue bourse en lorgnant

Joe de côté.

«Eh bien! Joseph Gargery, vous paraissez confondu?

--Je le suis, dit Joe d'un ton très décidé.

--Il a été convenu que vous ne demanderiez rien pour vous, souvenez-vous

en.

--Ça a été convenu, répondit Joe, c'est bien entendu et ça ne changera

pas, et je ne vous demanderai jamais rien de semblable.

--Mais, dit M. Jaggers en balançant sa bourse, si j'avais reçu les

instructions nécessaires pour vous faire un cadeau comme compensation?

--Comme compensation de quoi? demanda Joe.

--De la perte de ses services.»

Joe appuya sa main sur mon épaule, aussi délicatement qu'une femme. J'ai

souvent pensé depuis qu'il ressemblait, avec son mélange de force et de

douceur, à un marteau à vapeur, qui peut aussi bien broyer un homme que

frapper légèrement une coquille d'oeuf.

«C'est avec une joie que rien ne peut exprimer, dit-il, et de tout mon

coeur, que j'accueille le bonheur de mon petit Pip. Il est libre d'aller

aux honneurs et à la fortune, et je le tiens quitte de ses services.

Mais ne croyez pas que l'argent puisse compenser pour moi la perte de

l'enfant que j'ai vu grandir dans la forge, et qui a toujours été mon

meilleur ami!...»

Ô! bon et cher Joe, que j'étais si près de quitter avec tant

d'indifférence, je te vois encore passer ton robuste bras de forgeron

sur tes yeux! Je vois encore ta large poitrine se gonfler, et j'entends

ta voix expirer dans des sanglots étouffés! Ô! cher, bon, fidèle et

tendre Joe! Je sens le tremblement affectueux de ta grosse main sur mon

bras aussi solennellement aujourd'hui que si c'était le frôlement de

l'aile d'un ange.

Mais, à ce moment, j'encourageais Joe. J'étais ébloui par ma fortune à

venir, et il me semblait impossible de revenir sur mes pas par les

sentiers que nous avions parcourus ensemble. Je suppliai Joe de se

consoler, puisque, comme il le disait, nous avions toujours été les

meilleurs amis du monde, et, comme je le disais, moi, que nous le

serions toujours. Joe s'essuya les yeux avec celle de ses mains qui

restait libre, et il n'ajouta pas un seul mot.

M. Jaggers avait vu et entendu tout cela, comme un homme prévenu que Joe

était l'idiot du village, et moi son gardien. Quand ce fut fini, il pesa

dans sa main la bourse qu'il avait cessé de faire balancer.

«Maintenant, Joseph Gargery, je vous avertis que ceci est votre dernier

recours. Je ne connais pas de demi-mesures: si vous voulez le cadeau que

je suis chargé de vous faire, parlez et vous l'aurez; si, au contraire,

comme vous le prétendez...»

Ici, à mon grand étonnement, il fut interrompu par les brusques

mouvements de Joe, qui tournait autour de lui, ayant grande envie de

tomber sur lui et de lui administrer quelques vigoureux coups de poing.

«Je prétends, cria Joe, que si vous venez dans ma maison pour me

harceler et m'insulter, vous allez sortir! Oui, je le dis et je vous le

répète, si vous êtes un homme, sortez! Je sais ce que je dis, ce que

j'ai dit une fois, je n'en démords jamais!»

Je pris Joe à part, il se calma aussitôt, et se contenta simplement de

me répéter d'une manière fort obligeante et comme un avertissement poli

pour ceux que cela pouvait concerner, qu'il ne se laisserait ni harceler

ni insulter chez lui. M. Jaggers s'était levé pendant les démonstrations

peu pacifiques de Joe, et il avait gagné la porte sans bruit, il est

vrai, mais aussi sans témoigner la moindre disposition à rentrer. Il

m'adressa de loin les dernières recommandations que voici:

«Eh bien, monsieur Pip, je pense que plus tôt vous quitterez cette

maison et mieux vous ferez, puisque vous êtes destiné à devenir un

monsieur comme il faut: que ce soit donc dans huit jours. Vous recevrez

d'ici là mon adresse; vous pourrez prendre un fiacre en arrivant à

Londres, et vous vous ferez conduire directement chez moi. Comprenez que

je n'exprime aucune opinion quelconque sur la mission toute de confiance

dont je suis chargé; je suis payé pour la remplir, et je la remplis.

Surtout, comprenez bien cela, comprenez-le bien.»

En disant cela, il jetait son doigt tour à tour dans la direction de

chacun de nous; je crois même qu'il aurait continué à parler longtemps

s'il n'avait pas vu que Joe pouvait devenir dangereux; mais il partit.

Il me vint dans l'idée de courir après lui, comme il regagnait les

_Trois jolis Bateliers_, où il avait laissé une voiture de louage.

«Pardon, monsieur Jaggers, m'écriai-je.

--Eh bien! dit-il en se retournant, qu'est-ce qu'il y a encore?

--Je désire faire tout ce qui est convenable, monsieur Jaggers, et

suivre vos conseils. J'ai donc pensé qu'il fallait vous les demander. Y

aurait-il quelque inconvénient à ce que je prisse congé de tous ceux que

je connais dans ce pays avant de partir?

--Non, dit-il en me regardant comme s'il avait peine à me comprendre.

--Je ne veux pas dire dans le village seulement, mais aussi dans la

ville.

--Non, dit-il, il n'y a aucun inconvénient à cela.»

Je le remerciai et retournai en courant à la maison. Joe avait déjà eu

le temps de fermer la grande porte, de mettre un peu d'ordre au salon de

réception, et il était assis devant le feu de la cuisine, avec une main

sur chacun de ses genoux, regardant fixement les charbons enflammés. Je

m'assis comme lui devant le feu, et, comme lui, je me mis à regarder les

charbons, et nous gardâmes ainsi le silence pendant assez longtemps.

Ma soeur était dans son coin, enfoncée dans son fauteuil à coussins, et

Biddy cousait, assise près du feu. Joe était placé près de Biddy et moi

près de Joe, dans le coin qui faisait face à ma soeur. Plus je regardais

les charbons brûler, plus je devenais incapable de lever les yeux sur

Joe. Plus le silence durait, plus je me sentais incapable de parler.

Enfin je parvins à articuler:

«Joe, as-tu dit à Biddy?...

--Non, mon petit Pip, répondit Joe sans cesser de regarder le feu et

tenant ses genoux serrés comme s'il avait été prévenu qu'ils avaient

l'intention de se séparer. J'ai voulu te laisser le plaisir de le lui

dire toi-même, mon petit Pip.

--J'aime mieux que cela vienne de toi, Joe.

--Alors, dit Joe, mon petit Pip devient un richard, Biddy, que la

bénédiction de Dieu l'accompagne!»

Biddy laissa tomber son ouvrage et leva les yeux sur moi. Joe leva ses

deux genoux et me regarda. Quant à moi, je les regardai tous les deux.

Après un moment de silence, ils me félicitèrent de tout leur coeur, mais

je sentais qu'il y avait une certaine nuance de tristesse dans leurs

félicitations. Je pris sur moi de bien faire comprendre à Biddy, et à

Joe par Biddy, que je considérais que c'était une grave obligation pour

mes amis de ne rien savoir et de ne rien dire sur la personne qui me

protégeait et qui faisait ma fortune. Je fis observer que tout cela

viendrait en temps et lieu; mais que, jusque-là, il ne fallait rien

dire, si ce n'est que j'avais de grandes espérances, et que ces grandes

espérances venaient d'un protecteur inconnu. Biddy secoua la tête d'un

air rêveur en reprenant son ouvrage, et dit qu'en ce qui la regardait

particulièrement elle serait discrète. Joe, sans ôter ses mains de

dessus ses genoux, dit:

«Et moi aussi, mon petit Pip, je serai particulièrement discret.»

Ensuite, ils recommencèrent à me féliciter, et ils s'étonnèrent même à

un tel point de me voir devenir un monsieur, que cela finit par ne me

plaire qu'à moitié.

Biddy prit alors toutes les peines imaginables pour donner à ma soeur

une idée de ce qui était arrivé. Mais, comme je l'avais prévu, tous ses

efforts furent inutiles. Elle rit et agita la tête à plusieurs reprises,

puis elle répéta après Biddy ces mots:

«Pip... fortune.... Pip... fortune...»

Mais je doute qu'ils aient eu plus de signification pour elle qu'un cri

d'élection, et je ne puis rien trouver de plus triste pour peindre

l'état de son esprit.

Je ne l'aurais jamais pu croire si je ne l'eusse éprouvé, mais à mesure

que Joe et Biddy reprenaient leur gaieté habituelle je devenais plus

triste. Je ne pouvais être, bien entendu, mécontent de ma fortune, mais

il se peut cependant que, sans bien m'en rendre compte, j'aie été

mécontent de moi-même.

Quoi qu'il en soit, je m'assis, les coudes sur mes genoux et ma tête

dans mes mains, regardant le feu, pendant que Biddy et Joe parlaient de

mon départ et de ce qu'ils feraient sans moi, et de toutes sortes de

choses analogues. Toutes les fois que je surprenais l'un d'eux me

regardant (ce qui leur arrivait souvent, surtout à Biddy), je me sentais

offensé comme s'ils m'eussent exprimé une sorte de méfiance, quoique,

Dieu le sait, tel ne fût jamais leur sentiment, soit qu'ils exprimassent

leur pensée par parole ou par action.

À ce moment je me levai pour aller voir à la porte, car pour aérer la

pièce, la porte de notre cuisine restait ouverte pendant les nuits

d'été. Je regardai les étoiles et je les considérais comme de très

pauvres, très malheureuses et très humbles étoiles d'être réduites à

briller sur les objets rustiques, au milieu desquels j'avais vécu.

«Samedi soir, dis-je, lorsque nous nous assîmes pour souper, de pain de

fromage et de bière, dans cinq jours nous serons à la veille de mon

départ: ce sera bientôt venu.

Oui, mon petit Pip, observa Joe dont la voix résonna creux dans son

gobelet de bière, ce sera bientôt venu!

--Oh! oui, bientôt, bientôt venu! fit Biddy.

--J'ai pensé, Joe, qu'en allant à la ville lundi pour commander mes

nouveaux habits, je ferais bien de dire au tailleur que j'irais les

essayer chez lui, ou plutôt qu'il doit les porter chez M. Pumblechook;

il me serait on ne peut plus désagréable d'être toisé par tous les

habitants du village.

--M. et Mrs Hubble seraient sans doute bien aise de te voir dans ton

nouveau joli costume, mon petit Pip, dit Joe, en coupant ingénieusement

son pain et son fromage sur la paume de sa main gauche et en lorgnant

mon souper intact, comme s'il se fût souvenu du temps où nous avions

coutume de comparer nos tartines. Et Wopsle aussi, et je ne doute pas

que les _Trois jolis Bateliers_ ne regardassent ta visite comme un grand

honneur que tu leur ferais.

--C'est justement ce que je ne veux pas, Joe. Ils en feraient une

affaire d'État, et ça ne m'irait guère.

--Ah! alors, mon petit Pip, si ça ne te va pas...»

Alors Biddy me dit tout bas, en tenant l'assiette de ma soeur:

«As-tu pensé à te montrer à M. Gargery, à ta soeur et à moi? Tu nous

laisseras te voir, n'est-ce pas?

--Biddy, répondis-je avec un peu de ressentiment, tu es si vive, qu'il

est bien difficile de te suivre.

--Elle a toujours été vive, observa Joe.

--Si tu avais attendu un moment de plus, Biddy, tu m'aurais entendu dire

que j'apporterai mes habits ici dans un paquet la veille de mon départ.»

Biddy ne dit plus rien. Lui pardonnant généreusement, j'échangeai avec

elle et Joe un bonsoir affectueux, et je montai me coucher. En arrivant

dans mon réduit, je m'assis et promenai un long regard sur cette

misérable petite chambre, que j'allais bientôt quitter à jamais pour

parvenir à une position plus élevée. Elle contenait, elle aussi, des

souvenirs de fraîche date, et en ce moment je ne pus m'empêcher de la

comparer avec les chambres plus confortables que j'allais habiter, et je

sentis dans mon esprit la même incertitude que j'avais si souvent

éprouvée en comparant la forge à la maison de miss Havisham, et Biddy à

Estelle.

Le soleil avait dardé gaiement tout le jour sur le toit de ma mansarde,

et la chambre était chaude. J'ouvris la fenêtre et je regardai au

dehors. Je vis Joe sortir doucement par la sombre porte d'en bas pour

aller faire un tour ou deux en plein air. Puis je vis Biddy aller le

retrouver et lui apporter une pipe qu'elle lui alluma. Jamais il ne

fumait si tard, et il me sembla qu'en ce moment il devait avoir besoin

d'être consolé d'une manière ou d'une autre.

Bientôt il vint se placer à la porte située immédiatement au-dessous de

ma fenêtre. Biddy y vint aussi. Ils causaient tranquillement ensemble,

et je sus bien vite qu'ils parlaient de moi, car je les entendis

prononcer mon nom à plusieurs reprises. Je n'aurais pas voulu en

entendre davantage quand même je l'aurais pu. Je quittai donc la petite

fenêtre et je m'assis sur mon unique chaise, à côté de mon lit, pensant

combien il était étrange que cette première nuit de ma brillante fortune

fût la plus triste que j'eusse encore passée.

En regardant par la fenêtre ouverte, je vis les petites ondulations

lumineuses qui s'élevaient de la pipe de Joe. Je m'imaginai que

c'étaient autant de bénédictions de sa part, non pas offertes avec

importunité ou étalées devant moi, mais se répandant dans l'air que nous

partagions. J'éteignis ma lumière et me mis au lit. Ce n'était plus mon

lit calme et tranquille d'autrefois; et je n'y devais plus dormir de mon

ancien sommeil, si doux et si profond!

Les grandes espérances · 第 27 / 87 题