CHAPITRE XVIII.

C'était un samedi soir de la quatrième année de mon apprentissage chez

Joe. Un groupe entourait le feu des _Trois jolis Bateliers_ et prêtait

une oreille attentive à M. Wopsle, qui lisait le journal à haute voix.

Je faisais partie de ce groupe.

Un crime qui causait grande rumeur dans le public venait d'être commis,

et M. Wopsle, en le racontant, avait l'air d'être plongé dans le sang

jusqu'aux sourcils. Il appuyait sur chaque adjectif exprimant l'horreur,

et s'identifiait avec chacun des témoins de l'enquête. Nous l'entendions

gémir comme la victime: «C'en est fait de moi!» et comme l'assassin,

mugir d'un ton féroce: «Je vais régler votre compte!» Il nous fit la

déposition médicale, en imitant sans s'y tromper le praticien de notre

endroit. Il bégaya en tremblant comme le vieux gardien de la barrière

qui avait entendu les coups, avec une imitation si parfaite de cet

invalide à moitié paralysé, qu'il était permis de douter de la

compétence morale de ce témoin. Entre les mains de M. Wopsle, le coroner

devint Timon d'Athènes, et le bedeau, Coriolan. M. Wopsle était enchanté

de lui-même et nous en étions tous enchantés aussi. Dans cet agréable

état d'esprit, nous rendîmes un verdict de meurtre avec préméditation.

Alors, et seulement alors, je m'aperçus de la présence d'un individu

étranger au pays qui était assis sur le banc en face de moi, et qui

regardait de mon côté. Un certain air de mépris régnait sur son visage,

et il mordait le bout de son énorme index, tout en examinant les figures

des spectateurs qui entouraient M. Wopsle.

«Eh bien! dit-il à ce dernier, dès que celui-ci eut terminé sa lecture,

vous avez arrangé tout cela à votre satisfaction, je n'en doute pas?»

Chacun leva les yeux et tressaillit, comme si c'eût été l'assassin. Il

nous regarda d'un air froid et tout à fait sarcastique.

«Coupable, c'est évident, fit-il. Allons, voyons, dites!

--Monsieur, répondit M. Wopsle, sans avoir l'air de vous connaître, je

n'hésite pas à vous répondre: coupable, en effet!»

Là-dessus, nous reprîmes tous assez de courage pour faire entendre un

léger murmure d'approbation.

«Je le savais, dit l'étranger, je savais ce que vous pensiez et ce que

vous disiez; mais je vais vous faire une question. Savez-vous, ou ne

savez-vous pas que la loi anglaise suppose tout homme innocent, jusqu'à

ce qu'on ait prouvé... prouvé... et encore prouvé qu'il est coupable.

--Monsieur, commença M. Wopsle, en ma qualité d'Anglais, je....

--Allons! dit l'étranger à M. Wopsle, en mordant son index, n'éludez pas

la question. Ou vous le savez, ou vous ne le savez pas. Lequel des

deux?»

Il tenait sa tête en avant, son corps en arrière, d'une façon

interrogative, et il étendait son index vers M. Wopsle.

«Allons, dit-il, le savez-vous ou ne le savez-vous pas?

--Certainement, je le sais, répondit M. Wopsle.

--Alors, pourquoi ne l'avez-vous pas dit tout de suite? Je vais vous

faire une autre question, continua l'étranger, en s'emparant de M.

Wopsle, comme s'il avait des droits sur lui: Savez-vous qu'aucun des

témoins n'a encore subi de contre-interrogatoire?»

Les grandes espérances · 第 26 / 87 题