Le jour indiqué, je me rendis chez miss Havisham; je sonnai avec
beaucoup d'hésitation, et Estelle parut. Elle ferma la porte après
m'avoir fait entrer, et, comme la première fois, elle me précéda dans le
sombre corridor où brûlait la chandelle. Elle ne parut faire attention à
moi que lorsqu'elle eut la lumière dans la main, alors elle me dit avec
hauteur:
«Tu vas passer par ici aujourd'hui.»
Et elle me conduisit dans une partie de la maison qui m'était
complètement inconnue.
Le corridor était très long, et semblait faire tout le tour de Manor
House. Arrivée à une des extrémités, elle s'arrêta, déposa à terre sa
chandelle et ouvrit une porte. Ici le jour reparut, et je me trouvai
dans une petite cour pavée, dont la partie opposée était occupée par une
maison séparée, qui avait dû appartenir au directeur ou au premier
employé de la défunte brasserie. Il y avait une horloge au mur extérieur
de cette maison. Comme la pendule de la chambre de miss Havisham et
comme la montre de miss Havisham, cette horloge était arrêtée à neuf
heures moins vingt minutes.
Nous entrâmes par une porte qui se trouvait ouverte dans une chambre
sombre et très basse de plafond. Il y avait quelques personnes dans
cette chambre; Estelle se joignit à elles en me disant:
«Tu vas rester là, mon garçon, jusqu'à ce qu'on ait besoin de toi.»
«Là,» était la fenêtre, je m'y accoudai, et je restai «là,» dans un état
d'esprit très désagréable, et regardant au dehors.
La fenêtre donnait sur un coin du jardin fort misérable et très négligé,
où il y avait une rangée de vieilles tiges de choux et un grand buis
qui, autrefois, avait été taillé et arrondi comme un pudding; il avait à
son sommet de nouvelles pousses de couleur différente, qui avaient
altéré un peu sa forme, comme si cette partie du jardin avait touché à
la casserole et s'était roussie. Telle fut, du moins, ma première
impression, en contemplant cet arbre. Il était tombé un peu de neige
pendant la nuit; partout ailleurs elle avait disparu, mais là elle
n'était pas encore entièrement fondue, et, à l'ombre froide de ce bout
de jardin, le vent la soufflait en petits flocons qui venaient fouetter
contre la fenêtre, comme s'ils eussent voulu entrer pour me lapider.
Je m'aperçus que mon arrivée avait arrêté la conversation, et que les
personnes qui se trouvaient réunies dans cette pièce avaient les yeux
fixés sur moi. Je ne pouvais rien voir, excepté la réverbération du feu
sur les vitres, mais je sentais dans les articulations une gêne et une
roideur qui me disaient que j'étais examiné avec une scrupuleuse
attention.
Il y avait dans cette chambre trois dames et un monsieur. Je n'avais pas
été cinq minutes à la croisée, que, d'une manière ou d'une autre, ils
m'avaient tous laissé voir qu'ils n'étaient que des flatteurs et des
hâbleurs; mais chacun prétendait ne pas s'apercevoir que les autres
étaient des flatteurs et des hâbleurs, parce que celui ou celle qui
aurait admis ce soupçon aurait pu être accusé d'avoir les mêmes défauts.
Tous avaient cet air inquiet et triste, de gens qui attendent le bon
plaisir de quelqu'un, et la plus bavarde des dames avait bien de la
peine à réprimer un bâillement, tout en parlant. Cette dame, qui avait
nom Camille, me rappelait ma soeur, avec cette différence qu'elle était
plus âgée, et que son visage, au premier coup d'oeil, m'avait paru avoir
des traits plus grossiers. Je commençais à penser que c'était une grâce
du ciel si elle avait des traits quelconques, tant était haute et pâle
la muraille inanimée que présentait sa face.
«Pauvre chère âme! dit la dame avec une vivacité de manières tout à fait
semblable à celle de ma soeur. Il n'a d'autre ennemi que lui-même.
--Il serait bien plus raisonnable d'être l'ennemie de quelqu'un, dit le
monsieur; bien plus naturel!
--Mon cousin John, observa une autre dame, nous devons aimer notre
prochain.
--Sarah Pocket, repartit le cousin John, si un homme n'est pas son
propre prochain, qui donc l'est?»
Mis Pocket se mit à rire; Camille rit aussi, et elle dit en réprimant un
bâillement:
«Quelle idée!»
Mais ils pensèrent, à ce que je crois, que cela était aussi une bien
bonne idée. L'autre dame, qui n'avait pas encore parlé, dit avec emphase
et gravité:
«C'est vrai!... c'est bien vrai!
--Pauvre âme! continua bientôt Camille (je savais qu'en même temps tout
ce monde-là me regardait). Il est si singulier! croirait-on que quand la
femme de Tom est morte, il ne pouvait pas comprendre l'importance du
deuil que doivent porter les enfants? «Bon Dieu!» disait-il, «Camille, à
quoi sert de mettre en noir les pauvres petits orphelins?... Comme
Mathew! Quelle idée!...
--Il y a du bon chez lui, dit le cousin John, il y a du bon chez lui; je
ne nie pas qu'il n'y ait du bon chez lui, mais il n'a jamais eu, et
n'aura jamais le moindre sentiment des convenances.
--Vous savez combien j'ai été obligée d'être ferme, dit Camille. Je lui
ai dit: «Il faut que cela soit, pour «l'honneur de la famille!» Et je
lui ai répété que si l'on ne portait pas le deuil, la famille était
déshonorée. Je discourai là-dessus, depuis le déjeuner jusqu'au dîner,
au point d'en troubler ma digestion. Alors il se mit en colère et, en
jurant, il me dit: «Eh bien! faites «comme vous voudrez!» Dieu merci, ce
sera toujours une consolation pour moi de pouvoir me rappeler que je
sortis aussitôt, malgré la pluie qui tombait à torrents, pour acheter
les objets de deuil.
--C'est lui qui les a payés, n'est-ce pas? demanda Estelle.
--On ne demande pas, ma chère enfant, qui les a payés, reprit Camille;
la vérité, c'est que je les ai achetées, et j'y penserai souvent avec
joie quand je serai forcée de me lever la nuit.»
Le bruit d'une sonnette lointaine, mêlé à l'écho d'un bruit ou d'un
appel venant du couloir par lequel j'étais arrivé, interrompit la
conversation et fit dire à Estelle:
«Allons, mon garçon!»
Quand je me retournai, ils me regardèrent tous avec le plus souverain
mépris, et, en sortant, j'entendis Sarah Pocket qui disait:
«J'en suis certaine. Et puis après?»
Et Camille ajouta avec indignation:
«A-t-on jamais vu pareille chose! Quelle i... dé... e...»
Comme nous avancions dans le passage obscur, Estelle s'arrêta tout à
coup en me regardant en face, elle me dit d'un ton railleur en mettant
son visage tout près du mien:
«Eh bien?
--Eh bien, mademoiselle?» fis-je en me reculant.
Elle me regardait et moi je la regardais aussi, bien entendu.
«Suis-je jolie?
--Oui, je vous trouve très jolie.
--Suis-je fière?
--Pas autant que la dernière fois, dis-je.
--Pas autant?
--Non.»
Elle s'animait en me faisant cette dernière question, et elle me frappa
au visage de toutes ses forces.
«Maintenant, dit-elle, vilain petit monstre, que penses-tu de moi?
--Je ne vous le dirai pas.
--Parce que tu vas le dire là-haut.... Est-ce cela?
--Non! répondis-je, ce n'est pas cela.
--Pourquoi ne pleures-tu plus, petit misérable?
--Parce que je ne pleurerai plus jamais pour vous,» dis-je.
Ce qui était la déclaration la plus fausse qui ait jamais été faite, car
je pleurais intérieurement, et Dieu sait la peine qu'elle me fit plus
tard.
Nous continuâmes notre chemin, et, en montant, nous rencontrâmes un
monsieur qui descendait à tâtons.
«Qui est-là? demanda le monsieur, en s'arrêtant et en me regardant.
--Un enfant, dit Estelle.
C'était un gros homme, au teint excessivement brun, avec une très grosse
tête et avec de très grosses mains. Il me prit le menton et me souleva
la tête pour me voir à la lumière. Il était prématurément chauve, et
possédait une paire de sourcils noirs qui se tenaient tout droits; ses
yeux étaient enfoncés dans sa tête, et leur expression était perçante et
désagréablement soupçonneuse; il avait une grande chaîne de montre, et
sur la figure de gros points noirs où sa barbe et ses favoris eussent
été, s'il les eût laissé pousser. Il n'était rien pour moi, mais par
hasard j'eus l'occasion de le bien observer.
«Tu es des environs? dit-il.
--Oui, monsieur, répondis-je.
--Pourquoi viens-tu ici?
--C'est miss Havisham qui m'a envoyé chercher, monsieur.
--Bien. Conduis-toi convenablement. J'ai quelque expérience des jeunes
gens, ils ne valent pas grand'chose à eux tous. Fais attention,
ajouta-t-il, en mordant son gros index et en fronçant ses gros sourcils,
fais attention à te bien conduire.»
Là-dessus, il me lâcha, ce dont je fus bien aise, car sa main avait une
forte odeur de savon, et il continua à monter l'escalier. Je me
demandais à moi-même si ce n'était pas un docteur; mais non, pensai-je,
ce ne peut être un docteur, il aurait des manières plus douces et plus
avenantes. Du reste, je n'eus pas grand temps pour réfléchir à ce sujet,
car nous nous trouvâmes bientôt dans la chambre de miss Havisham, où
elle et tous les objets qui l'entouraient étaient exactement dans le
même état où je les avais laissés. Estelle me laissa debout près de la
porte, et j'y restai jusqu'à ce que miss Havisham jetât les yeux sur
moi.
«Ainsi donc, dit-elle sans la moindre surprise, les jours convenus sont
écoulés?
--Oui, madame, c'est aujourd'hui....
--Là!... là!... là!... fit-elle avec son impatient mouvement de doigts,
je n'ai pas besoin de le savoir. Es-tu prêt à jouer?»
Je fus obligé de répondre avec un peu de confusion.
«Je ne pense pas, madame.
--Pas même aux cartes? demanda-t-elle avec un regard pénétrant.
--Si, madame, je puis faire cela, si c'est nécessaire.
--Puisque cette maison te semble vieille et triste, dit miss Havisham
avec impatience, et puisque tu ne veux pas jouer, veux-tu travailler?»
Je répondis à cette demande de meilleur coeur qu'à la première, et je
dis que je ne demandais pas mieux.
«Alors, entre dans cette chambre, dit-elle en me montrant avec sa main
ridée une porte qui était derrière moi, et attends-moi là jusqu'à ce que
je vienne.»
Je traversai le palier, et j'entrai dans la chambre qu'elle m'avait
indiquée. Le jour ne pénétrait pas plus dans cette chambre que dans
l'autre, et il y régnait une odeur de renfermé qui oppressait. On venait
tout récemment d'allumer du feu dans la vieille cheminée, mais il était
plus disposé à s'éteindre qu'à brûler, et la fumée qui persistait à
séjourner dans cette chambre, semblait encore plus froide que l'air, et
ressemblait au brouillard de nos marais. Quelques bouts de chandelles
placés sur la tablette de la grande cheminée éclairaient faiblement la
chambre: ou, pour mieux dire, elles n'en troublaient que faiblement
l'obscurité. Elle était vaste, et j'ose affirmer qu'elle avait été
belle; mais tous les objets qu'on pouvait apercevoir étaient couverts de
poussière, dans un état complet de vétusté, et tombaient en ruine. Ce
qui attirait d'abord l'attention, c'était une longue table couverte
d'une nappe, comme si la fête qu'on était en train de préparer dans la
maison s'était arrêtée en même temps que les pendules. Un surtout, un
plat du milieu, de je ne sais quelle espèce, occupait le centre de la
table; mais il était tellement couvert de toiles d'araignées, qu'on n'en
pouvait distinguer la forme. En regardant cette grande étendue jaunâtre,
il me sembla y voir pousser un immense champignon noir, duquel je voyais
entrer et sortir d'énormes araignées aux corps mouchetés et aux pattes
cagneuses. On eût dit que quelque événement de la plus grande
importance venait de se passer dans la communauté arachnéenne.
J'entendais aussi les souris qui couraient derrière les panneaux des
boiseries, comme si elles eussent été sous le coup de quelque grand
événement; mais les perce-oreilles n'y faisaient aucune attention, et
s'avançaient en tâtonnant sur le plancher et en cherchant leur chemin,
comme des personnes âgées et réfléchies, à la vue courte et à l'oreille
dure, qui ne sont pas en bons termes les unes avec les autres.
Ces créatures rampantes avaient captivé toute mon attention, et je les
examinais à distance, quand miss Havisham posa une de ses mains sur mon
épaule; de l'autre main elle tenait une canne à bec de corbin sur
laquelle elle s'appuyait, et elle me faisait l'effet de la sorcière du
logis.
«C'est ici, dit-elle en indiquant la table du bout de sa canne; c'est
ici que je serai exposée après ma mort.... C'est ici qu'on viendra me
voir.»
J'éprouvais une crainte vague de la voir s'étendre sur la table et y
mourir de suite, c'eût été la complète réalisation du cadavre en cire de
la foire. Je tremblai à son contact.
«Que penses-tu de l'objet qui est au milieu de cette grande table... me
demanda-t-elle en l'indiquant encore avec sa canne; là, où tu vois des
toiles d'araignées?
--Je ne devine pas, madame.
--C'est un grand gâteau... un gâteau de noces... le mien!»
Elle regarda autour de la chambre, puis se penchant sur moi, sans ôter
sa main de mon épaule:
«Viens!... viens!... viens! Promène-moi... promène-moi.»
Je jugeai d'après cela que l'ouvrage que j'avais à faire était de
promener miss Havisham tout autour de la chambre. En conséquence, nous
nous mîmes en mouvement d'un pas qui, certes, aurait pu passer pour une
imitation de celui de la voiture de mon oncle Pumblechook.
Elle n'était pas physiquement très forte; et après un moment elle me
dit:
«Plus doucement!»
Cependant nous continuions à marcher d'un pas fort raisonnable; elle
avait toujours sa main appuyée sur mon épaule, et elle ouvrit la bouche
pour me dire que nous n'irions pas plus loin, parce qu'elle ne le
pourrait pas. Après un moment, elle me dit:
«Appelle Estelle!»
J'allai sur le palier et je criai ce nom comme j'avais fait la première
fois. Quand sa lumière parut, je revins auprès de miss Havisham, et nous
nous remîmes en marche.
Si Estelle eût été la seule spectatrice de notre manière d'agir, je me
serais senti déjà suffisamment humilié; mais comme elle amena avec elle
les trois dames et le monsieur que j'avais vus en bas, je ne savais que
faire. La politesse me faisait un devoir de m'arrêter; mais miss
Havisham persistait à me tenir l'épaule, et nous continuions avec la
même ardeur notre promenade insensée. Pour ma part, j'étais navré à
l'idée qu'ils allaient croire que c'était moi qui faisais tout cela.
«Chère miss Havisham, dit miss Sarah Pocket, comme vous avez bonne mine!
--Ça n'est pas vrai! dit miss Havisham, je suis jaune et n'ai que la
peau sur les os.»
Camille rayonna en voyant miss Pocket recevoir cette rebuffade, et elle
murmura en contemplant miss Havisham d'une manière tout à fait triste et
compatissante:
«Pauvre chère âme! certainement, elle ne doit pas s'attendre à ce qu'on
lui trouve bonne mine... la pauvre créature. Quelle idée!...
--Et vous, comment vous portez-vous, vous?» demanda miss Havisham à
Camille.
Nous étions alors tout près de cette dernière, et j'allais en profiter
pour m'arrêter; mais miss Havisham ne le voulait pas; nous poursuivîmes
donc, et je sentis que je déplaisais considérablement à Camille.
«Merci, miss Havisham, continua-t-elle, je vais aussi bien que je puis
l'espérer.
--Comment cela?... qu'avez-vous?... demanda miss Havisham, avec une
vivacité surprenante.
--Rien qui vaille la peine d'être dit, répliqua Camille; je ne veux pas
faire parade de mes sentiments. Mais j'ai pensé à vous toute la nuit, et
cela plus que je ne l'aurais voulu.
--Alors, ne pensez pas à moi.
--C'est plus facile à dire qu'à faire, répondit tendrement Camille, en
réprimant un soupir, tandis que sa lèvre supérieure tremblait et que ses
larmes coulaient en abondance. Raymond sait de combien de gingembre et
de sels j'ai été obligée de faire usage toute la nuit, et combien de
mouvements nerveux j'ai éprouvés dans ma jambe. Mais tout cela n'est
rien quand je pense à ceux que j'aime.... Si je pouvais être moins
affectueuse et moins sensible, j'aurais une digestion plus facile et des
nerfs de fer. Je voudrais bien qu'il en fût ainsi; mais, quant à ne plus
penser à vous pendant la nuit... ô quelle idée!»
Ici, elle éclata en sanglots.
Je compris que le Raymond en question n'était autre que le monsieur
présent, et qu'il était en même temps M. Camille. Il vint au secours de
sa femme, et lui dit en manière de consolation:
«Camille... ma chère... c'est un fait avéré que vos sentiments de
famille vous minent, au point de rendre une de vos jambes plus courte
que l'autre.
--Je ne savais pas, dit la digne dame, dont je n'avais encore entendu
la voix qu'une seule fois, que penser à une personne vous donnât des
droits sur cette même personne, ma chère.»
Miss Sarah Pocket, que je contemplais alors, était une petite femme,
vieille, sèche, à la peau brune et ridée; elle avait une petite tête qui
semblait faite en coquille de noix et une grande bouche, comme celle
d'un chat sans les moustaches. Elle répétait sans cesse:
«Non, en vérité, ma chère.... Hem!... hem!...
--Penser, ou ne pas penser, est chose assez facile, dit la grave dame.
--Quoi de plus facile? appuya miss Sarah Pocket.
--Oh! oui! oui! s'écria Camille, dont les sentiments en fermentation
semblaient monter de ses jambes jusqu'à son coeur. Tout cela est bien
vrai. L'affection poussée à ce point est une faiblesse, mais je n'y puis
rien.... Sans doute, ma santé serait bien meilleure s'il en était
autrement; et cependant, si je le pouvais, je ne voudrais pas changer
cette disposition de mon caractère. Elle est la cause de bien des
peines, il est vrai; mais c'est aussi une consolation de sentir qu'on la
possède.»
Ici, nouvel éclat de sentiments.
Miss Havisham et moi ne nous étions pas arrêtés une seule minute pendant
tout ce temps: tantôt faisant le tour de la chambre, tantôt frôlant les
vêtements des visiteurs, et tantôt encore mettant entre eux et nous
toute la longueur de la lugubre pièce.
«Voyez, Mathew! dit Camille. Il ne fraye jamais avec mes parents et
s'inquiète fort peu de mes liens naturels; il ne vient jamais ici savoir
des nouvelles de miss Havisham! J'en ai été si choquée, que je me suis
accrochée au sofa avec le lacet de mon corset, et que je suis restée
étendue pendant des heures, insensible, la tête renversée, les cheveux
épars et les jambes je ne sais pas comment....
--Bien plus hautes que votre tête, mon amour, dit M. Camille.
--Je suis resté dans cet état des heures entières, à cause de la
conduite étrange et inexpliquable de Mathew, et personne ne m'a
remerciée.
--En vérité! je dois dire que cela ne m'étonne pas, interposa la grave
dame.
--Vous voyez, ma chère, ajouta miss Sarah Pocket, une doucereuse et
charmante personne, on serait tenté de vous demander de qui vous
attendiez des remercîments, mon amour.
--Sans attendre ni remercîments ni autre chose, reprit Camille, je suis
restée dans cet état, pendant des heures, et Raymond est témoin de la
manière dont je suffoquais, et de l'inefficacité du gingembre, à tel
point qu'on m'entendait de chez l'accordeur d'en face, et que ses
pauvres enfants, trompés, croyaient entendre roucouler des pigeons à
distance... et, après tout cela, s'entendre dire...»
Ici Camille porta la main à sa gorge comme si les nouvelles combinaisons
chimiques qui s'y formaient l'eussent suffoquée.
Au moment où le nom de Mathew fut prononcé, miss Havisham m'arrêta et
s'arrêta aussi en levant les yeux sur l'interlocutrice. Ce changement
eut quelque influence sur les mouvements nerveux de Camille et les fit
cesser.
«Mathew viendra me voir à la fin, dit miss Havisham avec tristesse,
quand je serai étendue sur cette table. Ici... dit-elle en frappant la
table avec sa béquille, ici sera sa place! là, à ma tête! La vôtre et
celle de votre mari, là! et celle de Sarah Pocket, là! et celle de
Georgiana, là! À présent, vous savez tous où vous vous mettrez quand
vous viendrez me voir pour la dernière fois. Et maintenant, allez!»
À chaque nom, elle avait frappé la table à un nouvel endroit avec sa
canne, après quoi elle me dit:
«Promène-moi!... promène-moi!...»
Et nous recommençâmes notre course.
«Je suppose, dit Camille, qu'il ne nous reste plus qu'à nous retirer.
C'est quelque chose d'avoir vu, même pendant si peu de temps, l'objet de
mon affection. J'y penserai, en m'éveillant la nuit, avec tendresse et
satisfaction. Je voudrais voir à Mathew cette consolation. Je suis
résolue à ne plus faire parade de mes sensations; mais il est très dur
de s'entendre dire qu'on souhaite la mort d'une de ses parentes, qu'on
s'en réjouit, comme si elle était un phénix et de se voir congédiée....
Quelle étrange idée!»
M. Camille allait intervenir au moment où Mrs Camille mettait sa main
sur son coeur oppressé et affectait une force de caractère qui n'était
pas naturelle et devait renfermer, je le prévoyais, l'intention de
tomber en pâmoison, quand elle serait dehors. Elle envoya de la main un
baiser à miss Havisham et disparut.
Sarah Pocket et Georgiana se disputaient à qui sortirait la dernière;
mais Sarah était trop polie pour ne pas céder le pas; elle se glissa
avec tant d'adresse derrière Georgiana, que celle-ci fut obligée de
sortir la première. Sarah Pocket fit donc son effet séparé en disant ces
mots:
«Soyez bénie, chère miss Havisham!»
Et en ayant, sur sa petite figure de coquille de noix, un sourire de
pitié pour la faiblesse des autres.
Pendant qu'Estelle les éclairait pour descendre, miss Havisham
continuait de marcher, en tenant toujours sa main sur mon épaule; mais
elle se ralentissait de plus en plus. À la fin, elle s'arrêta devant le
feu, et dit, après l'avoir regardé pendant quelques secondes:
«C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance, Pip.»
J'allais lui en souhaiter encore un grand nombre, quand elle leva sa
canne.
«Je ne souffre pas qu'on en parle jamais, pas plus ceux qui étaient ici
tout à l'heure que les autres. Ils viennent me voir ce jour-là, mais ils
n'osent pas y faire allusion.»
Bien entendu, je n'essayai pas, moi non plus, d'y faire allusion
davantage.
«À pareil jour, bien longtemps avant ta naissance, ce monceau de ruines,
qui était alors un gâteau, dit-elle en montrant du bout de sa canne,
mais sans y toucher, l'amas de toiles d'araignées qui était sur la
table, fut apporté ici. Lui et moi, nous nous sommes usés ensemble; les
souris l'ont rongé, et moi-même j'ai été rongée par des dents plus
aiguës que celles des souris.»
Elle porta la tête de sa canne à son coeur, en s'arrêtant pour regarder
la table, et contempla ses habits autrefois blancs, aujourd'hui flétris
et jaunis comme elle, la nappe autrefois blanche et aujourd'hui jaunie
et flétrie comme elle, et tous les objets qui l'entouraient et qui
semblaient devoir tomber en poussière au moindre contact.
«Quand la ruine sera complète, dit-elle, avec un regard de spectre, et
lorsqu'on me déposera morte dans ma parure nuptiale, sur cette table de
repas de noces, tout sera fini... et la malédiction tombera sur lui...
et le plus tôt sera le mieux: pourquoi n'est-ce pas aujourd'hui!»
Elle continuait à regarder la table comme si son propre cadavre y eût
été étendu. Je gardai le silence. Estelle revint, et elle aussi se tint
tranquille. Il me sembla que cette situation dura longtemps, et je
m'imaginai qu'au milieu de cette profonde obscurité, de cette lourde
atmosphère, Estelle et moi allions aussi commencer à nous flétrir.
À la fin, sortant tout à coup et sans aucune transition de sa
contemplation, miss Havisham dit:
«Allons! jouez tous deux aux cartes devant moi; pourquoi n'avez-vous pas
encore commencé?»
Là-dessus nous rentrâmes dans la chambre et nous nous assîmes en face
l'un de l'autre, comme la première fois: comme la première fois je fus
battu, et comme la première fois encore, miss Havisham ne nous quitta
pas des yeux; elle appelait mon attention sur la beauté d'Estelle, et me
forçait de la remarquer en lui essayant des bijoux sur la poitrine et
dans les cheveux.
Estelle, de son côté, me traita comme la première fois, à l'exception
qu'elle ne daigna pas me parler. Quand nous eûmes joué une demi-douzaine
de parties, on m'indiqua le jour où je devais revenir, et l'on me fit
descendre dans la cour, comme précédemment, pour me jeter ma nourriture
comme à un chien. Puis on me laissa seul, aller et venir, comme je le
voudrais.
Il n'est pas très utile de rechercher s'il y avait une porte dans le mur
du jardin la première fois que j'y avais grimpé pour regarder dans ce
même jardin, et si elle était ouverte ou fermée. C'est assez de dire
que je n'en avais pas vu alors, et que j'en voyais une maintenant. Elle
était ouverte, et je savais qu'Estelle avait reconduit les visiteurs,
car je l'avais vue s'en revenir la clef dans la main; j'entrai dans le
jardin et je le parcourus dans tous les sens. C'était un lieu solitaire
et tranquille; il y avait des tranches de melons et de concombres, qui,
mêlées à des restes de vieux chapeaux et de vieux souliers, avaient
produit, en se décomposant, une végétation spontanée, et par-ci, par-là,
un fouillis de mauvaises herbes ressemblant à un poêlon cassé.
Quand j'eus fini d'examiner le jardin et une serre, dans laquelle il n'y
avait rien qu'une vigne détachée et quelques tessons de bouteilles, je
me retrouvai dans le coin que j'avais vu par la fenêtre. Ne doutant pas
un seul instant que la maison ne fût vide, j'y jetai un coup d'oeil par
une autre fenêtre, et je me trouvai, à ma grande surprise, devant un
grand jeune homme pâle, avec des cils roux et des cheveux clairs.
Ce jeune homme pâle disparut pour reparaître presque aussitôt à côté de
moi. Il était occupé devant des livres au moment où je l'avais aperçu,
et alors je vis qu'il était tout tâché d'encre.
«Holà! dit-il, mon garçon!»
Holà! est une interpellation à laquelle, je l'ai remarqué souvent, on ne
peut mieux répondre que par elle-même. Donc, je lui dis:
«Holà! en omettant, avec politesse, d'ajouter: mon garçon!
--Qui t'a dit de venir ici?
--Miss Estelle.
--Qui t'a permis de t'y promener?
--Miss Estelle.
--Viens et battons-nous,» dit le jeune homme pâle.
Pouvais-je faire autrement que de le suivre? Je me suis souvent fait
cette question depuis: mais pouvais-je faire autrement? Ses manières
étaient si décidées, et j'étais si surpris que je le suivis comme sous
l'influence d'un charme.
«Attends une minute, dit-il, avant d'aller plus loin, il est bon que je
te donne un motif pour combattre; le voici!»
Prenant aussitôt un air fort irrité, il se frotta les mains l'une contre
l'autre, jeta délicatement un coup de pied derrière lui, me tira par les
cheveux, se frotta les mains encore une fois, courba sa tête et s'élança
dans cette position sur mon estomac.
Ce procédé de taureau, outre qu'il n'était pas soutenable, au point de
vue de la liberté individuelle, était manifestement désagréable pour
quelqu'un qui venait de manger. En conséquence, je me jetai sur lui une
première fois, puis j'allais me précipiter une seconde, quand il dit:
«Ah!... ah!... vraiment!»
Et il commença à sauter en avant et en arrière, d'une façon tout à fait
extraordinaire et sans exemple pour ma faible expérience.
«Ce sont les règles du jeu, dit-il en sautant de sa jambe gauche sur sa
jambe droite; ce sont les règles reçues!»
Il retomba alors sur sa jambe gauche.
«Viens sur le terrain, et commençons les préliminaires!»
Il sautait à droite, à gauche, en avant, en arrière, et se livrait à
toutes sortes de gambades, pendant que je le regardais dans le plus
grand étonnement.
J'étais secrètement effrayé, en le voyant si adroit et si alerte; mais
je sentais, moralement et physiquement, qu'il n'avait aucun droit à
enfoncer sa tête dans mon estomac, aussi irrévérencieusement qu'il
venait de le faire. Je le suivis donc, sans mot dire, dans un
enfoncement retiré du jardin, formé par la jonction de deux murs, et
protégé par quelques broussailles. Après m'avoir demandé si le terrain
me convenait, et avoir obtenu un: Oui! fort crânement articulé par moi,
il me demanda la permission de s'absenter un moment, et revint
promptement avec une bouteille d'eau et une éponge imbibée de vinaigre.
«C'est pour nous deux,» dit-il en plaçant ces objets contre le mur.
Alors, il retira non seulement sa veste et son gilet, mais aussi sa
chemise, d'une façon qui prouvait tout à la fois sa légèreté de
conscience, son empressement et une certaine soif sanguinaire.
Bien qu'il ne parût pas fort bien portant, et qu'il eût le visage
couvert de boutons et une échancrure à la bouche, ces effrayants
préparatifs ne laissèrent pas que de m'épouvanter. Je jugeai qu'il
devait avoir à peu près mon âge, mais il était bien plus grand et il
avait une manière de se redresser qui m'en imposait beaucoup. Du reste,
c'était un jeune homme; il était habillé tout en gris, quand il n'était
pas déshabillé pour se battre, bien entendu, et il avait des coudes, et
des genoux et des poings, et des pieds considérablement développés,
comparativement au reste de sa personne.
Je sentis mon coeur faiblir en le voyant me toiser avec une certaine
affectation de plaisir, et examiner ma charpente ana-tomique comme pour
choisir un os à sa convenance. Jamais je n'ai été aussi surpris de ma
vie, que lorsqu'après lui avoir assené mon premier coup, je le vis
couché sur le dos, me regardant avec son nez tout sanglant et me
présentant son visage en raccourci.
Il se releva immédiatement, et après s'être épongé avec une dextérité
vraiment remarquable, il recommença à me toiser. La seconde surprise
manifeste que j'éprouvai dans ma vie, ce fut de le voir sur le dos une
deuxième fois, me regardant avec un oeil tout noir.
Son courage m'inspirait un grand respect: il n'avait pas de force, ne
tapait pas bien dur, et de plus, je renversais à chaque coup; mais il se
relevait en un moment, s'épongeait ou buvait à même la bouteille, en se
soignant lui-même avec une satisfaction apparente et un air triomphant
qui me faisaient croire qu'il allait enfin me donner quelque bon coup.
Il fut bientôt tout meurtri; car, j'ai regret à le dire, plus je
frappais, et plus je frappais fort; mais il se releva, et revint sans
cesse à la charge, jusqu'au moment où il reçut un mauvais coup qui
l'envoya rouler la tête contre le mur: encore après cela, se
releva-t-il en tournant rapidement sur lui-même, sans savoir où j'étais;
puis enfin, il alla chercher à genoux son éponge et la jeta en l'air en
poussant un grand soupir et en disant:
«Cela signifie que tu as gagné!»
Il paraissait si brave et si loyal que, bien que je n'eusse pas cherché
la querelle, ma victoire ne me donnait qu'une médiocre satisfaction. Je
crois même me rappeler que je me regardais moi-même comme une espèce
d'ours ou quelque autre bête sauvage. Cependant, je m'habillai en
essuyant par intervalle mon visage sanglant, et je lui dis:
«Puis-je vous aider?»
Et il me répondit:
«Non, merci!»
Ensuite, je lui dis:
«Je vous souhaite une bonne après-midi.»
Et il me répondit:
«Moi de même.»
En arrivant dans la cour, je trouvai Estelle, attendant avec ses clefs;
mais elle ne me demanda ni où j'avais été, ni pourquoi je l'avais fait
attendre. Son visage rayonnait comme s'il lui était arrivé quelque chose
d'heureux. Au lieu d'aller droit à la porte, elle s'arrêta dans le
passage pour m'attendre.
«Viens ici!... tu peux m'embrasser si tu veux.»
Je l'embrassai sur la joue qu'elle me tendait. Je crois que je serais
passé dans le feu pour l'embrasser; mais je sentais que ce baiser
n'était accordé à un pauvre diable tel que moi que comme une menue pièce
de monnaie, et qu'il ne valait pas grand'chose.
Les visiteurs, les cartes et le combat m'avaient retenu si longtemps
que, lorsque j'approchai de la maison, les dernières lueurs du soleil
disparaissaient derrière les marais, et le fourneau de Joe faisait
flamboyer une longue trace de feu au travers de la route.