CHAPITRE X.

Un ou deux jours après, un matin en m'éveillant, il me vint l'heureuse

idée que le meilleur moyen pour n'être plus commun était de tirer de

Biddy tout ce qu'elle pouvait savoir sur ce point important. En

conséquence, je déclarai à Biddy, un soir que j'étais allé chez la

grand'tante de M. Wopsle, que j'avais des raisons particulières pour

désirer faire mon chemin en ce monde, et que je lui serais très obligé

si elle voulait bien m'enseigner tout ce qu'elle savait. Biddy, qui

était la fille la plus obligeante du monde, me répondit immédiatement

qu'elle ne demandait pas mieux, et elle mit aussitôt sa promesse à

exécution.

Le système d'éducation adopté par la grand'tante de M. Wopsle, pouvait

se résoudre ainsi qu'il suit: Les élèves mangeaient des pommes et se

mettaient des brins de paille sur le dos les uns des autres, jusqu'à ce

que la grand'tante de M. Wopsle, rassemblant toute son énergie, se

précipitât indistinctement sur eux, armée d'une baguette de bouleau, en

faisant une course effrénée. Après avoir reçu le choc avec toutes les

marques de dérision possibles, les élèves se formaient en ligne, et

faisaient circuler rapidement, de main en main, un livre tout déchiré.

Le livre contenait, ou plutôt avait contenu; un alphabet, quelques

chiffres, une table de multiplication et un syllabaire. Dès que ce livre

se mettait en mouvement, la grand'tante de M. Wopsle tombait dans une

espèce de pâmoison, provenant de la fatigue ou d'un accès de rhumatisme.

Les élèves se livraient alors entre eux à l'examen de leurs souliers,

pour savoir celui qui pourrait frapper le plus fort avec son pied. Cet

examen durait jusqu'au moment où Biddy arrivait avec trois Bibles, tout

abîmées et toutes déchiquetées, comme si elles avaient été coupées avec

le manche de quelque chose de rude et d'inégal, et plus illisibles et

plus mal imprimées qu'aucune des curiosités littéraires que j'aie jamais

rencontrées depuis, elles étaient mouchetées partout, avec des taches de

rouille et avaient, écrasés entre leurs feuillets, des spécimens variés

de tous les insectes du monde. Cette partie du cours était généralement

égayée par quelques combats singuliers entre Biddy et les élèves

récalcitrants. Lorsque la bataille était terminée, Biddy nous indiquait

un certain nombre de pages, et alors nous lui lisions tous à haute voix

ce que nous pouvions, ou plutôt ce que nous ne pouvions pas. C'était un

bruit effroyable; Biddy conduisait cet orchestre infernal, en lisant

elle-même d'une voix lente et monotone. Aucun de nous n'avait la moindre

notion de ce qu'il lisait. Quand ce terrible charivari avait duré un

certain temps, il finissait généralement par réveiller la grand'tante de

M. Wopsle, et elle attrapait un des gens par les oreilles et les lui

tirait d'importance. Ceci terminait la leçon du soir, et nous nous

élancions en plein air en poussant des cris de triomphe. Je dois à la

vérité de faire observer qu'il n'était pas défendu aux élèves de

s'exercer à écrire sur l'ardoise, ou même sur du papier, quand il y en

avait; mais il n'était pas facile de se livrer à cette étude pendant

l'hiver, car la petite boutique où l'on faisait la classe, et qui

servait en même temps de chambre à coucher et de salon à la grand'tante

de M. Wopsle, n'était que faiblement éclairée, au moyen d'une chandelle

sans mouchettes.

Il me sembla qu'il me faudrait bien du temps pour me dégrossir dans de

pareilles conditions. Néanmoins, je résolus d'essayer, et, ce soir-là,

Biddy commença à remplir l'engagement qu'elle avait pris envers moi, en

me faisant faire une lecture de son petit catalogue, et en me prêtant,

pour le copier à la main, un grand vieux D, qu'elle avait copié

elle-même du titre de quelque journal, et que, jusqu'à présent, j'avais

toujours pris pour une boucle.

Il va sans dire qu'il y avait un cabaret dans le village, et que Joe

aimait à y aller, de temps en temps, fumer sa pipe. J'avais reçu l'ordre

le plus formel de passer le prendre aux _Trois jolis bateliers,_ en

revenant de l'école, et de le ramener à la maison, à mes risques et

périls. Ce fut donc vers les _Trois jolis bateliers_ que je dirigeai mes

pas.

À côté du comptoir, il y avait aux _Trois jolis bateliers_ une suite de

comptes d'une longueur alarmante, inscrits à la craie sur le mur près de

la porte. Ces comptes semblaient n'avoir jamais été réglés; je me

souvenais de les avoir toujours vus là, ils avaient même toujours grandi

en même temps que moi, mais il y avait une grande quantité de craie dans

notre pays, et sans doute les habitants ne voulaient négliger aucune

occasion d'en tirer parti.

Comme c'était un samedi soir, je trouvai le chef de l'établissement

regardant ces comptes d'un air passablement renfrogné; mais comme

j'avais affaire à Joe et non à lui, je lui souhaitai tout simplement le

bonsoir et passai dans la salle commune, au fond du couloir, où il y

avait un bon feu, et où Joe fumait sa pipe en compagnie de M. Wopsle et

d'un étranger. Joe me reçut comme de coutume, en s'écriant:

«Holà! mon petit Pip, te voilà mon garçon!»

Aussitôt l'étranger tourna la tête pour me regarder. C'était un homme

que je n'avais jamais vu, et il avait l'air fort mystérieux. Sa tête

était penchée d'un côté, et l'un de ses yeux était constamment à demi

fermé, comme s'il visait quelque chose avec un fusil invisible. Il avait

une pipe à la bouche, il l'ôta; et après en avoir expulsé la fumée, sans

cesser de me regarder fixement, il me fit un signe de tête. Je répondis

par un signe semblable. Alors il continua le même jeu et me fit place à

côté de lui.

Mais comme j'avais l'habitude de m'asseoir à côté de Joe toutes les fois

que je venais dans cet endroit, je dis:

«Non, merci, monsieur.»

Et je me laissai tomber à la place que Joe m'avait faite sur l'autre

banc. L'étranger, après avoir jeté un regard sur Joe et vu que son

attention était occupée ailleurs, me fit de nouveaux signes; puis il se

frotta la jambe d'une façon vraiment singulière, du moins ça me fit cet

effet-là.

«Vous disiez, dit l'étranger en s'adressant à Joe, que vous êtes

forgeron.

--Oui, répondit Joe.

--Que voulez-vous boire, monsieur?... À propos, vous ne m'avez pas dit

votre nom.»

Joe le lui dit, et l'étranger l'appela alors par son nom.

«Que voulez-vous boire, monsieur Gargery, c'est moi qui paye pour

trinquer avec vous?

--À vous dire vrai, répondit Joe, je n'ai pas l'habitude de trinquer

avec personne, et surtout de boire aux frais des autres, mais aux miens.

--L'habitude, non, reprit l'étranger; mais une fois par hasard n'est pas

coutume, et un samedi soir encore! Allons! dites ce que vous voulez,

monsieur Gargery.

--Je ne voudrais pas vous refuser plus longtemps, dit Joe; du rhum.

--Soit, du rhum, répéta l'étranger. Mais monsieur voudra-t-il bien, à

son tour, témoigner son désir?

--Du rhum, dit M. Wopsle.

--Trois rhums! cria l'étranger au propriétaire du cabaret, et trois

verres pleins!

--Monsieur, observa Joe, en manière de présentation, est un homme qui

vous ferait plaisir à entendre, c'est le chantre de notre église.

--Ah! ah! dit l'étranger vivement, en me regardant de côté, l'église

isolée, à droite des marais, tout entourée de tombeaux?

--C'est cela même,» dit Joe.

L'étranger, avec une sorte de murmure de satisfaction à travers sa pipe,

mit sa jambe sur le banc qu'il occupait à lui seul. Il portait un

chapeau de voyage à larges bords, et par-dessous un mouchoir roulé

autour de sa tête, en manière de calotte, de sorte qu'on ne voyait pas

ses cheveux. Il me sembla que sa figure prenait en ce moment une

expression rusée, suivie d'un éclat de rire étouffé.

«Je ne connais pas très bien ce pays, messieurs, mais il me semble bien

désert du côté de la rivière.

--Les marais ne sont pas habités ordinairement, dit Joe.

--Sans doute!... sans doute!... mais ne pensez-vous pas qu'il peut y

venir quelquefois des Bohémiens, des vagabonds, ou quelque voyageur

égaré?

--Non, dit Joe; seulement par-ci, par-là, un forçat évadé, et ils ne

sont pas faciles à prendre, n'est-ce pas, monsieur Wopsle?»

M. Wopsle, se souvenant de sa déconvenue, fit un signe d'assentiment

dépourvu de tout enthousiasme.

«Il paraît que vous en avez poursuivi? demanda l'étranger.

--Une fois, répondit Joe, non pas que nous tenions beaucoup à les

prendre, comme vous pensez bien; nous y allions comme curieux, n'est-ce

pas, mon petit Pip?

--Oui, Joe.»

L'étranger continuait à me lancer des regards de côté, comme si c'eût

été particulièrement moi qu'il visât avec son fusil invisible, et dit:

«C'est un gentil camarade que vous avez là; comment l'appelez-vous?

--Pip, dit Joe.

--Son nom de baptême est Pip?

--Non, pas son nom de baptême.

--Son surnom, alors?

--Non, dit Joe, c'est une espèce de nom de famille qu'il s'est donné à

lui-même, quand il était tout enfant.

--C'est votre fils?

--Oh! non, dit Joe en méditant, non qu'il fût nécessaire de réfléchir

là-dessus; mais parce que c'était l'habitude, aux _Trois jolis

bateliers,_ de réfléchir profondément sur tout ce qu'on disait, pendant

que l'on fumait; oh!... non. Non, il n'est pas mon fils.

--Votre neveu? dit l'étranger.

--Pas davantage, dit Joe, avec la même apparence de réflexion profonde.

Non... je ne veux pas vous tromper... il n'est pas mon neveu.

--Que diable vous est-il donc alors?» demanda l'étranger, qui me parut

pousser bien vigoureusement ses investigations.

M. Wopsle prit alors la parole, comme quelqu'un qui connaissait tout ce

qui a rapport aux parentés, sa profession lui faisant un devoir de

savoir par coeur jusqu'à quel degré de parenté il était interdit à un

homme d'épouser une femme, et il expliqua les liens qui existaient entre

Joe et moi. M. Wopsle ne termina pas sans citer avec un air terrible un

passage de _Richard III_, et il s'imagina avoir dit tout ce qu'il y

avait à dire sur ce sujet, quand il eut ajouté:

«Comme dit le poète!»

Ici, je dois remarquer qu'en parlant de moi, M. Wopsle trouvait

nécessaire de me caresser les cheveux et de me les ramener jusque dans

les yeux. Je ne pouvais concevoir pourquoi tous ceux qui venaient à la

maison me soumettaient toujours au même traitement désagréable, dans les

mêmes circonstances. Cependant, je ne me souviens pas d'avoir jamais

été, dans ma première enfance, le sujet des conversations de notre

cercle de famille; mais quelques personnes à large main me favorisaient

de temps en temps de cette caresse ophtalmique pour avoir l'air de me

protéger.

Pendant tout ce temps, l'étranger n'avait regardé personne que moi; et;

cette fois, il me regardait comme s'il se déterminait à faire feu sur

l'objet qu'il visait depuis si longtemps. Mais il ne dit plus rien,

jusqu'au moment où l'on apporta les verres de rhum; alors son coup

partit, mais de la façon la plus singulière.

Il se fit comprendre par une pantomime muette, qui s'adressait

spécialement à moi. Il mêlait son grog au rhum, et il le goûtait tout en

me regardant, non pas avec la cuiller qu'on lui avait donnée, mais avec

une lime.

Il me fit cela de manière à ce que personne autre que moi ne le vît, et

quand il eût fini, il essuya la lime et la mit dans sa poche de côté.

Dès que j'aperçus l'instrument, je reconnus mon forçat et la lime de

Joe. Je le regardai sans pouvoir faire un mouvement; j'étais tout à fait

fasciné; mais il s'appuyait alors sur son banc, sans s'inquiéter

davantage de moi, et il se mit à parler de navets.

Il y avait en Joe un tel besoin de se purifier et de se reposer

tranquillement avant de rentrer à la maison, qu'il osait rester une

demi-heure de plus dans la vie active le samedi que les autres jours.

C'était une délicieuse demi-heure qui venait de se passer à boire

ensemble du grog au rhum. Alors Joe se leva pour partir et me prit par

la main.

«Attendez un moment, monsieur Gargery, dit l'étranger, je crois avoir

quelque part dans ma poche un beau shilling tout neuf, et, si je le

trouve, ce sera pour ce petit.»

Il le dénicha au milieu d'une poignée d'autres pièces de peu de valeur,

l'enveloppa dans du papier chiffonné et me le donna.

«C'est pour toi, dit-il, pour toi seul, tu entends?»

Je le remerciai, en écarquillant sur lui mes yeux plus qu'il ne

convenait à un enfant bien élevé, et en me cramponnant à la main de Joe.

Il dit bonsoir à celui-ci, ainsi qu'à M. Wopsle, qui sortit en même

temps que nous, et il me fit un dernier signe de son bon oeil, non pas

en me regardant, car il le ferma; mais quelles merveilles ne peut-on pas

opérer avec un clignement d'oeil!

En rentrant à la maison, j'aurais pu parler tout à mon aise, si j'en

avais eu l'envie, car M. Wopsle nous quitta à la porte des _Trois jolis

bateliers_, et Joe marcha tout le temps, la bouche toute grande ouverte,

pour se la rincer et faire passer l'odeur du rhum, en absorbant le plus

d'air possible. J'étais comme stupéfié par le changement qui s'était

opéré chez mon ancienne et coupable connaissance, et je ne pouvais

penser à autre chose.

Ma soeur n'était pas de trop mauvaise humeur quand nous entrâmes dans la

cuisine, et Joe profita de cette circonstance extraordinaire pour lui

parler de mon shilling tout neuf.

«C'est une pièce fausse, j'en mettrais ma main au feu, dit Mrs Joe d'un

air de triomphe; sans cela, il ne l'aurait pas donnée à cet enfant.

Voyons cela.»

Je sortis le shilling du papier, et il se trouva qu'il était

parfaitement bon.

«Mais qu'est-ce que cela? dit Mrs Joe, en rejetant le shilling et en

saisissant le papier, deux banknotes d'une livre chacune!»

Ce n'était en effet rien moins que deux grasses banknotes d'une livre,

qui semblaient avoir vécu dans la plus étroite intimité avec tous les

marchands de bestiaux du comté. Joe reprit son chapeau et courut aux

_Trois jolis bateliers_, pour les restituer à leur propriétaire. Pendant

son absence, je m'assis sur mon banc ordinaire, et je regardai ma soeur

d'une manière significative, car j'étais à peu près certain que l'homme

n'y serait plus.

Bientôt Joe revint dire que l'homme était parti, mais que lui Joe avait

laissé un mot à l'hôtelier des _Trois jolis bateliers_, relativement aux

banknotes. Alors ma soeur les enveloppa avec soin dans un papier, et les

mit dans une théière purement ornementale qui était placée sur une

cheminée du salon de gala. Elles restèrent là bien des nuits, bien des

jours, et ce fut un cauchemar incessant pour mon jeune esprit.

Quand je fus couché, je revis l'étranger me visant toujours avec son

arme invisible, et je pensais combien il était commun, grossier et

criminel de conspirer secrètement avec des condamnés, chose à laquelle

jusque là je n'avais pas pensé. La lime aussi me tourmentait, je

craignais à tout moment de la voir reparaître. J'essayai bien de

m'endormir en pensant que je reverrais miss Havisham le mercredi

suivant; j'y réussis, mais dans mon sommeil, je vis la lime sortir d'une

porte et se diriger vers moi, sans pourtant voir celui qui la tenait, et

je m'éveillai en criant.

Les grandes espérances · 第 18 / 87 题