Un ou deux jours après, un matin en m'éveillant, il me vint l'heureuse
idée que le meilleur moyen pour n'être plus commun était de tirer de
Biddy tout ce qu'elle pouvait savoir sur ce point important. En
conséquence, je déclarai à Biddy, un soir que j'étais allé chez la
grand'tante de M. Wopsle, que j'avais des raisons particulières pour
désirer faire mon chemin en ce monde, et que je lui serais très obligé
si elle voulait bien m'enseigner tout ce qu'elle savait. Biddy, qui
était la fille la plus obligeante du monde, me répondit immédiatement
qu'elle ne demandait pas mieux, et elle mit aussitôt sa promesse à
exécution.
Le système d'éducation adopté par la grand'tante de M. Wopsle, pouvait
se résoudre ainsi qu'il suit: Les élèves mangeaient des pommes et se
mettaient des brins de paille sur le dos les uns des autres, jusqu'à ce
que la grand'tante de M. Wopsle, rassemblant toute son énergie, se
précipitât indistinctement sur eux, armée d'une baguette de bouleau, en
faisant une course effrénée. Après avoir reçu le choc avec toutes les
marques de dérision possibles, les élèves se formaient en ligne, et
faisaient circuler rapidement, de main en main, un livre tout déchiré.
Le livre contenait, ou plutôt avait contenu; un alphabet, quelques
chiffres, une table de multiplication et un syllabaire. Dès que ce livre
se mettait en mouvement, la grand'tante de M. Wopsle tombait dans une
espèce de pâmoison, provenant de la fatigue ou d'un accès de rhumatisme.
Les élèves se livraient alors entre eux à l'examen de leurs souliers,
pour savoir celui qui pourrait frapper le plus fort avec son pied. Cet
examen durait jusqu'au moment où Biddy arrivait avec trois Bibles, tout
abîmées et toutes déchiquetées, comme si elles avaient été coupées avec
le manche de quelque chose de rude et d'inégal, et plus illisibles et
plus mal imprimées qu'aucune des curiosités littéraires que j'aie jamais
rencontrées depuis, elles étaient mouchetées partout, avec des taches de
rouille et avaient, écrasés entre leurs feuillets, des spécimens variés
de tous les insectes du monde. Cette partie du cours était généralement
égayée par quelques combats singuliers entre Biddy et les élèves
récalcitrants. Lorsque la bataille était terminée, Biddy nous indiquait
un certain nombre de pages, et alors nous lui lisions tous à haute voix
ce que nous pouvions, ou plutôt ce que nous ne pouvions pas. C'était un
bruit effroyable; Biddy conduisait cet orchestre infernal, en lisant
elle-même d'une voix lente et monotone. Aucun de nous n'avait la moindre
notion de ce qu'il lisait. Quand ce terrible charivari avait duré un
certain temps, il finissait généralement par réveiller la grand'tante de
M. Wopsle, et elle attrapait un des gens par les oreilles et les lui
tirait d'importance. Ceci terminait la leçon du soir, et nous nous
élancions en plein air en poussant des cris de triomphe. Je dois à la
vérité de faire observer qu'il n'était pas défendu aux élèves de
s'exercer à écrire sur l'ardoise, ou même sur du papier, quand il y en
avait; mais il n'était pas facile de se livrer à cette étude pendant
l'hiver, car la petite boutique où l'on faisait la classe, et qui
servait en même temps de chambre à coucher et de salon à la grand'tante
de M. Wopsle, n'était que faiblement éclairée, au moyen d'une chandelle
sans mouchettes.
Il me sembla qu'il me faudrait bien du temps pour me dégrossir dans de
pareilles conditions. Néanmoins, je résolus d'essayer, et, ce soir-là,
Biddy commença à remplir l'engagement qu'elle avait pris envers moi, en
me faisant faire une lecture de son petit catalogue, et en me prêtant,
pour le copier à la main, un grand vieux D, qu'elle avait copié
elle-même du titre de quelque journal, et que, jusqu'à présent, j'avais
toujours pris pour une boucle.
Il va sans dire qu'il y avait un cabaret dans le village, et que Joe
aimait à y aller, de temps en temps, fumer sa pipe. J'avais reçu l'ordre
le plus formel de passer le prendre aux _Trois jolis bateliers,_ en
revenant de l'école, et de le ramener à la maison, à mes risques et
périls. Ce fut donc vers les _Trois jolis bateliers_ que je dirigeai mes
pas.
À côté du comptoir, il y avait aux _Trois jolis bateliers_ une suite de
comptes d'une longueur alarmante, inscrits à la craie sur le mur près de
la porte. Ces comptes semblaient n'avoir jamais été réglés; je me
souvenais de les avoir toujours vus là, ils avaient même toujours grandi
en même temps que moi, mais il y avait une grande quantité de craie dans
notre pays, et sans doute les habitants ne voulaient négliger aucune
occasion d'en tirer parti.
Comme c'était un samedi soir, je trouvai le chef de l'établissement
regardant ces comptes d'un air passablement renfrogné; mais comme
j'avais affaire à Joe et non à lui, je lui souhaitai tout simplement le
bonsoir et passai dans la salle commune, au fond du couloir, où il y
avait un bon feu, et où Joe fumait sa pipe en compagnie de M. Wopsle et
d'un étranger. Joe me reçut comme de coutume, en s'écriant:
«Holà! mon petit Pip, te voilà mon garçon!»
Aussitôt l'étranger tourna la tête pour me regarder. C'était un homme
que je n'avais jamais vu, et il avait l'air fort mystérieux. Sa tête
était penchée d'un côté, et l'un de ses yeux était constamment à demi
fermé, comme s'il visait quelque chose avec un fusil invisible. Il avait
une pipe à la bouche, il l'ôta; et après en avoir expulsé la fumée, sans
cesser de me regarder fixement, il me fit un signe de tête. Je répondis
par un signe semblable. Alors il continua le même jeu et me fit place à
côté de lui.
Mais comme j'avais l'habitude de m'asseoir à côté de Joe toutes les fois
que je venais dans cet endroit, je dis:
«Non, merci, monsieur.»
Et je me laissai tomber à la place que Joe m'avait faite sur l'autre
banc. L'étranger, après avoir jeté un regard sur Joe et vu que son
attention était occupée ailleurs, me fit de nouveaux signes; puis il se
frotta la jambe d'une façon vraiment singulière, du moins ça me fit cet
effet-là.
«Vous disiez, dit l'étranger en s'adressant à Joe, que vous êtes
forgeron.
--Oui, répondit Joe.
--Que voulez-vous boire, monsieur?... À propos, vous ne m'avez pas dit
votre nom.»
Joe le lui dit, et l'étranger l'appela alors par son nom.
«Que voulez-vous boire, monsieur Gargery, c'est moi qui paye pour
trinquer avec vous?
--À vous dire vrai, répondit Joe, je n'ai pas l'habitude de trinquer
avec personne, et surtout de boire aux frais des autres, mais aux miens.
--L'habitude, non, reprit l'étranger; mais une fois par hasard n'est pas
coutume, et un samedi soir encore! Allons! dites ce que vous voulez,
monsieur Gargery.
--Je ne voudrais pas vous refuser plus longtemps, dit Joe; du rhum.
--Soit, du rhum, répéta l'étranger. Mais monsieur voudra-t-il bien, à
son tour, témoigner son désir?
--Du rhum, dit M. Wopsle.
--Trois rhums! cria l'étranger au propriétaire du cabaret, et trois
verres pleins!
--Monsieur, observa Joe, en manière de présentation, est un homme qui
vous ferait plaisir à entendre, c'est le chantre de notre église.
--Ah! ah! dit l'étranger vivement, en me regardant de côté, l'église
isolée, à droite des marais, tout entourée de tombeaux?
--C'est cela même,» dit Joe.
L'étranger, avec une sorte de murmure de satisfaction à travers sa pipe,
mit sa jambe sur le banc qu'il occupait à lui seul. Il portait un
chapeau de voyage à larges bords, et par-dessous un mouchoir roulé
autour de sa tête, en manière de calotte, de sorte qu'on ne voyait pas
ses cheveux. Il me sembla que sa figure prenait en ce moment une
expression rusée, suivie d'un éclat de rire étouffé.
«Je ne connais pas très bien ce pays, messieurs, mais il me semble bien
désert du côté de la rivière.
--Les marais ne sont pas habités ordinairement, dit Joe.
--Sans doute!... sans doute!... mais ne pensez-vous pas qu'il peut y
venir quelquefois des Bohémiens, des vagabonds, ou quelque voyageur
égaré?
--Non, dit Joe; seulement par-ci, par-là, un forçat évadé, et ils ne
sont pas faciles à prendre, n'est-ce pas, monsieur Wopsle?»
M. Wopsle, se souvenant de sa déconvenue, fit un signe d'assentiment
dépourvu de tout enthousiasme.
«Il paraît que vous en avez poursuivi? demanda l'étranger.
--Une fois, répondit Joe, non pas que nous tenions beaucoup à les
prendre, comme vous pensez bien; nous y allions comme curieux, n'est-ce
pas, mon petit Pip?
--Oui, Joe.»
L'étranger continuait à me lancer des regards de côté, comme si c'eût
été particulièrement moi qu'il visât avec son fusil invisible, et dit:
«C'est un gentil camarade que vous avez là; comment l'appelez-vous?
--Pip, dit Joe.
--Son nom de baptême est Pip?
--Non, pas son nom de baptême.
--Son surnom, alors?
--Non, dit Joe, c'est une espèce de nom de famille qu'il s'est donné à
lui-même, quand il était tout enfant.
--C'est votre fils?
--Oh! non, dit Joe en méditant, non qu'il fût nécessaire de réfléchir
là-dessus; mais parce que c'était l'habitude, aux _Trois jolis
bateliers,_ de réfléchir profondément sur tout ce qu'on disait, pendant
que l'on fumait; oh!... non. Non, il n'est pas mon fils.
--Votre neveu? dit l'étranger.
--Pas davantage, dit Joe, avec la même apparence de réflexion profonde.
Non... je ne veux pas vous tromper... il n'est pas mon neveu.
--Que diable vous est-il donc alors?» demanda l'étranger, qui me parut
pousser bien vigoureusement ses investigations.
M. Wopsle prit alors la parole, comme quelqu'un qui connaissait tout ce
qui a rapport aux parentés, sa profession lui faisant un devoir de
savoir par coeur jusqu'à quel degré de parenté il était interdit à un
homme d'épouser une femme, et il expliqua les liens qui existaient entre
Joe et moi. M. Wopsle ne termina pas sans citer avec un air terrible un
passage de _Richard III_, et il s'imagina avoir dit tout ce qu'il y
avait à dire sur ce sujet, quand il eut ajouté:
«Comme dit le poète!»
Ici, je dois remarquer qu'en parlant de moi, M. Wopsle trouvait
nécessaire de me caresser les cheveux et de me les ramener jusque dans
les yeux. Je ne pouvais concevoir pourquoi tous ceux qui venaient à la
maison me soumettaient toujours au même traitement désagréable, dans les
mêmes circonstances. Cependant, je ne me souviens pas d'avoir jamais
été, dans ma première enfance, le sujet des conversations de notre
cercle de famille; mais quelques personnes à large main me favorisaient
de temps en temps de cette caresse ophtalmique pour avoir l'air de me
protéger.
Pendant tout ce temps, l'étranger n'avait regardé personne que moi; et;
cette fois, il me regardait comme s'il se déterminait à faire feu sur
l'objet qu'il visait depuis si longtemps. Mais il ne dit plus rien,
jusqu'au moment où l'on apporta les verres de rhum; alors son coup
partit, mais de la façon la plus singulière.
Il se fit comprendre par une pantomime muette, qui s'adressait
spécialement à moi. Il mêlait son grog au rhum, et il le goûtait tout en
me regardant, non pas avec la cuiller qu'on lui avait donnée, mais avec
une lime.
Il me fit cela de manière à ce que personne autre que moi ne le vît, et
quand il eût fini, il essuya la lime et la mit dans sa poche de côté.
Dès que j'aperçus l'instrument, je reconnus mon forçat et la lime de
Joe. Je le regardai sans pouvoir faire un mouvement; j'étais tout à fait
fasciné; mais il s'appuyait alors sur son banc, sans s'inquiéter
davantage de moi, et il se mit à parler de navets.
Il y avait en Joe un tel besoin de se purifier et de se reposer
tranquillement avant de rentrer à la maison, qu'il osait rester une
demi-heure de plus dans la vie active le samedi que les autres jours.
C'était une délicieuse demi-heure qui venait de se passer à boire
ensemble du grog au rhum. Alors Joe se leva pour partir et me prit par
la main.
«Attendez un moment, monsieur Gargery, dit l'étranger, je crois avoir
quelque part dans ma poche un beau shilling tout neuf, et, si je le
trouve, ce sera pour ce petit.»
Il le dénicha au milieu d'une poignée d'autres pièces de peu de valeur,
l'enveloppa dans du papier chiffonné et me le donna.
«C'est pour toi, dit-il, pour toi seul, tu entends?»
Je le remerciai, en écarquillant sur lui mes yeux plus qu'il ne
convenait à un enfant bien élevé, et en me cramponnant à la main de Joe.
Il dit bonsoir à celui-ci, ainsi qu'à M. Wopsle, qui sortit en même
temps que nous, et il me fit un dernier signe de son bon oeil, non pas
en me regardant, car il le ferma; mais quelles merveilles ne peut-on pas
opérer avec un clignement d'oeil!
En rentrant à la maison, j'aurais pu parler tout à mon aise, si j'en
avais eu l'envie, car M. Wopsle nous quitta à la porte des _Trois jolis
bateliers_, et Joe marcha tout le temps, la bouche toute grande ouverte,
pour se la rincer et faire passer l'odeur du rhum, en absorbant le plus
d'air possible. J'étais comme stupéfié par le changement qui s'était
opéré chez mon ancienne et coupable connaissance, et je ne pouvais
penser à autre chose.
Ma soeur n'était pas de trop mauvaise humeur quand nous entrâmes dans la
cuisine, et Joe profita de cette circonstance extraordinaire pour lui
parler de mon shilling tout neuf.
«C'est une pièce fausse, j'en mettrais ma main au feu, dit Mrs Joe d'un
air de triomphe; sans cela, il ne l'aurait pas donnée à cet enfant.
Voyons cela.»
Je sortis le shilling du papier, et il se trouva qu'il était
parfaitement bon.
«Mais qu'est-ce que cela? dit Mrs Joe, en rejetant le shilling et en
saisissant le papier, deux banknotes d'une livre chacune!»
Ce n'était en effet rien moins que deux grasses banknotes d'une livre,
qui semblaient avoir vécu dans la plus étroite intimité avec tous les
marchands de bestiaux du comté. Joe reprit son chapeau et courut aux
_Trois jolis bateliers_, pour les restituer à leur propriétaire. Pendant
son absence, je m'assis sur mon banc ordinaire, et je regardai ma soeur
d'une manière significative, car j'étais à peu près certain que l'homme
n'y serait plus.
Bientôt Joe revint dire que l'homme était parti, mais que lui Joe avait
laissé un mot à l'hôtelier des _Trois jolis bateliers_, relativement aux
banknotes. Alors ma soeur les enveloppa avec soin dans un papier, et les
mit dans une théière purement ornementale qui était placée sur une
cheminée du salon de gala. Elles restèrent là bien des nuits, bien des
jours, et ce fut un cauchemar incessant pour mon jeune esprit.
Quand je fus couché, je revis l'étranger me visant toujours avec son
arme invisible, et je pensais combien il était commun, grossier et
criminel de conspirer secrètement avec des condamnés, chose à laquelle
jusque là je n'avais pas pensé. La lime aussi me tourmentait, je
craignais à tout moment de la voir reparaître. J'essayai bien de
m'endormir en pensant que je reverrais miss Havisham le mercredi
suivant; j'y réussis, mais dans mon sommeil, je vis la lime sortir d'une
porte et se diriger vers moi, sans pourtant voir celui qui la tenait, et
je m'éveillai en criant.