A la fin du mois de mai, une recrue se pendit à la compagnie du
capitaine Ossadtchiï. Par une coïncidence bizarre, le même fait s’était
produit l’année précédente à la même date. Le jour où l’on découvrit le
suicide, Romachov était adjoint au capitaine adjudant-major et il fut
obligé d’assister à l’autopsie: le soldat n’était pas encore décomposé.
Romachov sentit s’élever de ce corps disséqué une émanation de viande
fraîche semblable à celles qui sortent des boucheries. Il vit les
intestins bleuis, visqueux et luisants, le contenu de l’estomac, la
cervelle d’un gris jaunâtre, toute en circonvolutions, et qui, déposée
sur la table, tremblotait comme une gelée qu’on vient de sortir du
moule. Ce spectacle nouveau, effroyable et répugnant lui inspirait une
dédaigneuse irrévérence envers l’être humain.
De temps à autre, il y avait au régiment des périodes de débauche,
d’orgie générale. Cela se produisait sans doute à ces moments étranges
où ces hommes, réunis ensemble par le hasard, mais tous condamnés à
croupir dans une même inactivité fastidieuse, à exercer une même cruauté
stupide, discernaient mutuellement dans leurs yeux une mystérieuse
étincelle d’horreur, de désespoir et de démence. Alors leur existence
calme de bœufs à l’engrais leur pesait.
Pareil phénomène survint après le suicide de la recrue. Ce fut
Ossadtchiï qui donna le branle. Plusieurs jours fériés s’étant succédé,
il les passa tous au mess, jouant un jeu d’enfer et se soûlant
royalement. La volonté extraordinaire de ce solide gaillard, de cette
robuste bête fauve, entraîna tout le régiment comme dans un tourbillon.
Et pendant toute la durée de cet accès quasi organique de débauche,
Ossadtchiï ne cessa d’insulter par des obscénités la mémoire du suicidé,
cyniquement, d’un ton provocateur, comme s’il cherchait un
contradicteur.
Il était six heures du soir. Romachov était assis dans sa chambre, les
pieds sur la barre d’appui de la fenêtre et sifflait la valse de
_Faust_. Dans le jardin, des moineaux piaillaient et des pies
jacassaient. Le soir tombait: des ombres légères flottaient déjà,
pensives, entre les arbres. Tout à coup, il entendit près de la maison
une voix fausse chanter avec entrain:
Les chevaux piaffent, écument, s’emportent,
Hennissent, s’ébrouent et rongent leurs mors...
La porte d’entrée s’ouvrit avec fracas et Vietkine se précipita dans la
pièce. Gardant difficilement l’équilibre, il acheva son couplet:
Mainte demoiselle, au pas de sa porte,
Suit d’un œil d’envie les sonneurs de cors.
Il était ivre d’une ivresse lourde et aveugle qui datait de la veille.
Il n’avait pas dormi et ses paupières étaient rouges et gonflées. Il
portait sa casquette rejetée en arrière. Ses moustaches humides
pendaient comme celles d’un phoque.
--R...romuald! Anachorète de Syrie!... Viens... Viens que je t’embrasse!
hurla-t-il de toutes ses forces. Qu’as-tu à moisir ici? Allons, frère,
allons! On s’amuse là-bas: on joue, on chante. Allons!
Il embrassa longuement et fortement Romachov sur les lèvres, lui
mouillant le visage avec ses moustaches.
--Eh bien! assez! assez! Pavel Pavlytch,--résistait faiblement
Romachov.--A quoi bon cet emballement?
--Ami! ta main! Petite pensionnaire. J’aime en toi les souffrances de
jadis et ma jeunesse envolée. Ossadtchiï vient de nous chanter un
_Requiem_ à faire trembler les vitres. Romachovitch, mon ami, mon frère,
je t’adore. Viens que je t’embrasse d’un vrai baiser, à la russe, sur
les lèvres!
Le visage bouffi et les yeux vitreux de Vietkine, la mauvaise odeur qui
se dégageait de sa bouche, le contact de ses lèvres et de ses moustaches
humides n’inspiraient à Romachov que de la répulsion. Mais, comme
toujours en pareils cas, il se défendait mollement et se contentait d’un
vague sourire contraint.
--Mais, attends! Pourquoi suis-je donc venu te voir?... criait Vietkine
à travers des hoquets, en se balançant sur ses jambes... J’avais quelque
chose de très important à te communiquer... Ah! voilà, j’y suis.
Apprends, frère, que j’ai complètement nettoyé Bobétinskiï.
Comprends-tu... jusqu’au dernier kopek. Finalement, il voulait jouer sur
parole. Mais je lui ai dit: «Non, mon petit, non, non, pour cela,
_attendez_; choisissez autre chose...» Alors il a joué son revolver. Le
voici, Romachov, le voici.
Vietkine sortit de la poche du pantalon dont il oublia de rentrer la
doublure un élégant petit revolver dans un étui en peau de chamois.
--Frère, c’est un Merwin. Je lui ai demandé: «Pour combien le
joues-tu?--Vingt-cinq roubles.--Dix.--Quinze.--Soit, que le diable
t’emporte!»--Il misa sur dame et couleur. Dès le cinquième coup son
compte était réglé. Il me doit même encore quelque chose, je crois... Un
superbe revolver... avec des cartouches. Prends-le, Romachevitch. Je te
l’offre en souvenir et signe d’amitié; rappelle-toi toujours en le
regardant la bravoure de Vietkine...
--Pourquoi cela, Pavel Pavlytch? Cachez-le.
--Alors, tu crois que ce revolver ne vaut rien? On peut avec lui tuer un
éléphant. Attends, nous allons l’essayer tout de suite. Où perche ton
esclave? J’irai lui demander une planche. Eh, esssclave!... écuyer!
Il se dirigea en titubant vers le vestibule où se tenait habituellement
Gaïnane, y fourragea quelques instants et reparut bientôt portant sur
son bras droit le buste de Pouchkine.
--Inutile! Pavel Pavlytch. Laissez cela, objecta timidement Romachov.
--Des blagues! C’est un pékin! Attends! Nous allons le poser sur ce
tabouret! Ne bouge pas, canaille!--et il menaçait le buste du
doigt.--Entends-tu? sans cela, je...
Il s’éloigna un peu, s’appuya contre la fenêtre à côté de Romachov et
arma le revolver. Il le fit si maladroitement en agitant l’arme avec des
gestes si peu assurés que Romachov, craignant un malheur, clignotait et
faisait la grimace.
La distance qui les séparait du buste ne dépassait pas huit pas.
Vietkine visa longuement, décrivant de grands cercles avec son revolver.
Enfin le coup partit et un grand trou noir irrégulier apparut sur la
joue droite du buste.
--Tu as vu! s’écria Vietkine. Eh bien alors, tiens, prends-le.
Conserve-le en souvenir de mon amour pour toi. Et maintenant, hop! hop!
mets ta capote et filons au mess. Nous boirons un verre à la gloire des
armées russes.
--Pavel Pavlytch! vraiment cela ne vaut pas la peine; vraiment je
préférerais rester--suppliait Romachov.
Mais il ne sut pas refuser: il ne trouvait ni paroles assez décisives,
ni d’intonations suffisamment énergiques. Tout en se reprochant sa
lâcheté, il suivit mollement Vietkine qui, d’un pas mal assuré,
zigzaguait à travers les potagers, foulait aux pieds choux et
concombres.
Ce fut une soirée bruyante, folle et désordonnée. On but d’abord au
mess; puis on alla en voiture avaler un punch au buffet de la gare, pour
retourner ensuite au mess. Au début, Romachov se surveillait. Il s’en
voulait d’avoir cédé et ressentait cette impression de dégoût et de
malaise qu’éprouve tout homme sensé au milieu d’ivrognes. Les rires lui
paraissaient peu naturels, les chants faux, les plaisanteries triviales.
Mais le vin chaud qu’il but à la gare lui tourna subitement la tête et
le remplit d’une joie bruyante, convulsive. Une nuée grise, faite de
millions de paillettes scintillantes, lui couvrit le regard et tout lui
parut amusant et parfait.
Les heures passaient comme des secondes: en voyant allumer les lampes,
Romachov se rendit vaguement compte que la nuit était venue.
--Messieurs, si nous rendions une visite à ces demoiselles? proposa
quelqu’un. Si nous allions tous chez la Schleifer?
--C’est cela, chez la Schleifer, chez la Schleifer! Hourra!
Tout le monde s’agita, dans un bruit de gros rires et de chaises
renversées. Tout marchait à souhait ce soir-là. Des phaétons à deux
chevaux étaient déjà à la porte, sans que personne sût qui les avait
commandés. Depuis un certain temps déjà la raison de Romachov
s’effondrait par moments en des gouffres d’ombre d’où elle remontait
plus lucide que jamais. Il se vit subitement assis en voiture à côté de
Vietkine. Sur la banquette de devant avait pris place un troisième
individu dont Romachov dans l’ombre de la nuit n’arrivait pas à
distinguer le visage, bien qu’il se penchât vers lui en chancelant. Ce
visage sombre tantôt s’allongeait, tantôt devenait de la grosseur d’un
poing; mais toujours il lui paraissait très familier. Soudain Romachov
partit d’un rire d’automate dont il perçut les éclats comme si quelqu’un
d’autre eût ri à ses côtés.
--Tu mens, Vietkine; je sais, frère, où nous allons, dit-il de l’air
malin d’un ivrogne. Toi, mon vieux, tu me conduis chez les femmes. Je le
sais, mon vieux.
Un autre équipage les dépassa dans un bruit assourdissant. Romachov
aperçut vaguement, à la lueur des lanternes, les chevaux bais qui
galopaient sans ensemble, le cocher qui faisait tournoyer son fouet
au-dessus de sa tête, et quatre officiers qui, cahotés sur leurs sièges,
criaient et sifflaient à l’envi.
Romachov eut un éclair de raison, d’une intense lucidité. Ainsi donc il
se rendait dans un endroit où des femmes donnent au premier venu leur
corps, leurs caresses, le grand mystère de leur amour. «Pour de
l’argent, pour un instant! Oh! qu’est-ce que cela fait! Les femmes! les
femmes!» criait au fond de son être une voix impatiente, douce et
sauvage à la fois. Tel un son lointain à peine perceptible, la pensée de
Chourotchka venait se mélanger à cette voix; dans cette coïncidence, il
n’y avait rien de bas, d’offensant, mais au contraire quelque chose de
réconfortant, de désiré, d’émouvant, qui lui caressait doucement,
agréablement, le cœur.
Il allait arriver chez ces êtres inconnus, bizarres, mystérieux et
attirants, chez les femmes! Et le rêve secret deviendrait une réalité,
et il les regarderait, les prendrait dans ses bras, écouterait leur
chant et leur rire tendre, et ce lui serait un incompréhensible, mais
délicieux soulagement à cette passion délirante qui l’attirait vers une
seule femme au monde, vers elle, vers Chourotchka! Mais il ne se fixait
encore aucun but bien défini. Repoussé par une femme, il se sentait
irrésistiblement entraîné vers l’amour simple, franc, sans voiles, comme
dans les nuits froides les oiseaux de passage sont attirés par les feux
d’un phare. Rien de plus.
Les chevaux tournèrent à droite. Le heurt des roues sur le pavé et le
grincement des essieux cessèrent subitement. La voiture était fortement
cahotée dans les ornières d’un chemin en pente. Romachov ouvrit les
yeux. Une profonde vallée s’ouvrait à ses pieds, dans laquelle errait
une multitude de petits feux: ils s’évanouissaient derrière les arbres
et les maisons invisibles pour réapparaître bientôt: on eût dit une
fantastique procession aux flambeaux. Un moment, souffla une brise
chaude parfumée d’absinthe; puis une grosse branche noire frôla les
têtes et aussitôt les voyageurs sentirent tomber sur eux un froid
humide, semblable à l’émanation d’une vieille cave.
--Où allons-nous? interrogea de nouveau Romachov.
--A Zavalié! cria l’officier assis sur la banquette de devant, et
Romachov se dit tout étonné:
«Ah! mais, c’est le lieutenant Épifanov. Nous allons chez la Schleifer.»
--N’y êtes-vous donc jamais allé? s’enquit Vietkine.
--Que le diable vous emporte tous deux! cria Romachov.
Mais Épifanov dit en riant:
--Écoutez, Iouriï Alexéievitch, voulez-vous que nous leur disions que
vous y venez pour la première fois? «Ah! pas possible! mon chéri! mon
petit cœur!» Elles aiment ça. Qu’est-ce que cela peut vous faire?
D’impénétrables ténèbres enveloppèrent de nouveau la raison de Romachov.
Et, subitement, sans interruption aucune, il se vit dans une grande
salle parquetée, avec des chaises viennoises le long des murs, et deux
grands trumeaux dorés. De longues portières d’indienne rouge avec des
bouquets jaunes masquaient la porte d’entrée et trois autres
conduisaient dans de petites chambres sombres. Des rideaux du même genre
flottaient aux fenêtres ouvertes sur l’obscurité d’une cour. Des lampes
étaient accrochées aux murs; la pièce était claire, mais enfumée et
remplie d’une odeur âcre de cuisine juive, à laquelle se mêlait par
instants une fraîche senteur d’herbe mouillée et d’acacia, qui pénétrait
par les fenêtres avec des bouffées d’air printanier.
Il y avait là une dizaine d’officiers. Chacun d’eux paraissait chanter,
crier, et rire en même temps. Romachov, un sourire de naïve félicité aux
lèvres, errait de l’un à l’autre, reconnaissant avec une joyeuse
surprise, comme s’il les voyait pour la première fois de la journée:
Bek-Agamalov, Lbov, Vietkine, Épifanov, Artchakovskiï, Olizar, d’autres
encore. Le capitaine Lechtchenko était présent; il se tenait près de la
fenêtre avec son air éternellement humble et triste. Sur la table,
apparurent comme par enchantement--tout dans cette soirée ne
s’opérait-il pas par magie?--des bouteilles de bière et des flacons
d’une épaisse liqueur de cerises. Romachov but, trinqua, embrassa son
voisin et sentit que ses mains et ses lèvres étaient devenues visqueuses
et sucrées.
Cinq ou six femmes se trouvaient au milieu des officiers. L’une d’elles
paraissait avoir quatorze ans: habillée en page, sanglée dans un maillot
rose, elle était assise sur les genoux de Bek-Agamalov et jouait avec
ses aiguillettes. Une autre grosse blonde, en corsage de soie rouge et
jupe foncée, dont le beau visage poudré s’ornait d’épais sourcils noirs,
s’approcha de Romachov.
--Mon petit homme, pourquoi êtes-vous si triste? Venez dans ma chambre,
dit-elle à voix basse.
Elle s’assit avec désinvolture sur le coin de la table, entrecroisant
les jambes. Romachov discerna sous sa jupe les contours d’une puissante
cuisse ronde. Ses mains tremblèrent et une sensation de froid lui vint à
la gorge. Il demanda timidement:
--Comment vous appelez-vous?
--Moi? Malvina... Indifférente, elle se détourna de l’officier en
balançant les jambes.--Offrez-moi une cigarette!
Deux musiciens juifs surgirent on ne sait d’où; l’un avec un violon,
l’autre avec un tambourin. Aux accents fastidieux d’une polka mal jouée,
Olizar et Artchakovskiï se mirent à danser le cancan. Ils sautaient l’un
devant l’autre, tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, claquaient des
doigts, puis reculaient en écartant les genoux et en se mettant les
pouces sous les bras. Avec de grossiers gestes cyniques, ils
tortillaient les reins et penchaient indécemment le corps en avant et en
arrière. Tout à coup, Bek-Agamalov sauta de sa chaise et cria d’une voix
forte, cassante, exaltée:
--Au diable les civelots! Dehors, immédiatement! Filez... filez!
Deux civils se tenaient dans l’encadrement de la porte d’entrée: tous
les officiers du régiment les connaissaient, car ils venaient souvent
aux soirées du mess. C’étaient des jeunes gens bien élevés, l’un
fonctionnaire des finances, l’autre frère de l’huissier du tribunal,
petit propriétaire des environs.
Le fonctionnaire eut sur son visage pâle un sourire forcé et insinua
poliment en s’efforçant de prendre un ton dégagé:
--Permettez-nous, messieurs, de rester en votre compagnie. Vous me
connaissez, messieurs... Je suis Doubetskiï... messieurs... Nous ne vous
gênerons pas, messieurs!
--Plus on est de fous, plus on rit! ajouta le frère de l’huissier en
riant gauchement.
--A la porte! cria Bek-Agamalov. Marche!...
--Messieurs, débarrassez-nous des civelots! ricana Artchakovskiï.
Un brouhaha s’éleva. Dans la pièce, ce fut un hurlement, un
trépignement, un remue-ménage général. Des nuages de poussière
tournoyaient. Les lampes lancèrent en fumant de petites langues de feu
vers le plafond. L’air frais du dehors entrait à flots et fouettait les
visages. Les civils étaient déjà dans la cour, d’où s’élevaient leurs
voix apeurées, pleurnichardes, tremblant de rage impuissante:
--Nous n’en resterons pas là! Nous irons nous plaindre au colonel du
régiment. Nous écrirons au gouverneur...
--Hou... hou... hou... taïaut, taïaut, taïaut! beuglait Vietkine à la
fenêtre.
Il semblait à Romachov que les incidents de la journée se succédaient
sans interruption et sans aucun lien; il croyait voir dérouler sous ses
yeux une bande bigarrée sur laquelle on aurait collé des images
stupides, monstrueuses, cauchemaresques. Le violon reprit son grincement
monotone, et le tambourin son tremblement sourd. Un officier, tunique
bas, en chemise, dansait au milieu de la pièce; il tombait à chaque
instant sur ses talons et se retenait de la main au plancher. Une belle
petite femme maigre, que Romachov n’avait pas encore remarquée, aux
cheveux dénoués et aux clavicules saillantes, enlaçait de ses deux bras
nus le cou du sombre Lechtchenko et s’efforçait de dominer la musique et
les cris en lui chantant dans l’oreille d’une voix criarde:
Si jamais un jour tu meurs de langueur,
Effroyable alors sera ta pâleur,
Ta chambre sera remplie de docteurs...
Bobétinskiï s’amusait à jeter la bière de son verre par-dessus la
cloison basse d’une des petites chambres sombres, et la voix mécontente
d’un homme à moitié endormi disait en grognant:
--Mais... messieurs... cessez... cessez donc! Qui fait cela?... Quelle
cochonnerie!...
--Y a-t-il longtemps que vous êtes ici? demanda Romachov à la femme au
corsage rouge et, à la dérobée, d’un geste craintif, il lui posa la main
sur sa jambe tiède et ferme. Elle lui répondit quelque chose qu’il
n’entendit pas. Son attention fut attirée par une scène sauvage. Le
sous-enseigne Lbov poursuivait à travers la salle un des musiciens qu’il
frappait sur la tête à coups de tambourin. Le Juif poussait de petits
gémissements plaintifs et, lançant derrière lui des regards terrifiés,
se jetait d’un coin dans un autre, en ramassant les longs pans de sa
redingote. Tout le monde riait. Artchakovskiï, à force de pouffer, tomba
à terre et, les larmes aux yeux, il se roulait en tous sens. Puis, on
entendit les cris perçants de l’autre musicien. Quelqu’un venait de lui
arracher des mains son violon et de le jeter violemment contre le
parquet. La table de l’instrument se brisa en miettes avec un fracas
sonore, dont les sons se mêlèrent bizarrement aux cris désespérés du
Juif. Puis ce fut pour Romachov une nouvelle période d’oubli. Et soudain
il eut une vision de délire: toutes les personnes présentes couraient,
gesticulaient, vociféraient. Un cercle étroit pressait Bek-Agamalov,
puis s’ouvrait précipitamment.
--Tout le monde à la porte! Je ne veux personne! hurlait rageusement
Bek-Agamalov.
Il grinçait des dents, secouait les poings et tapait des pieds. Son
visage était cramoisi: deux veines, grosses comme des lacets, se
gonflaient sur son front. Il baissait la tête d’un air menaçant et ses
yeux ronds sortis de l’orbite brillaient d’un éclat terrifiant. Il
semblait avoir perdu l’usage de la parole et rugissait comme une bête
furieuse d’une voix féroce et vibrante:
--A-a-a-a-a!...
Tout à coup, d’un geste rapide et inattendu, penchant adroitement le
corps à gauche, il sortit son sabre du fourreau et, dans un sifflement
aigu, le fit tournoyer au-dessus de sa tête. Les assistants s’enfuirent
par les portes et les fenêtres. Les femmes poussaient des glapissements
hystériques. Les hommes se bousculaient les uns les autres. Romachov fut
entraîné rapidement vers la porte, où quelqu’un, en fuyant, lui écorcha
la joue jusqu’au sang avec un bouton ou l’extrémité d’une patte
d’épaule. Aussitôt retentirent dans la cour des voix inquiètes et
précipitées qui s’interrompaient mutuellement. Romachov resta seul près
de la porte.
--Je vais sabrer!... criait Bek-Agamalov entre ses dents.
La vue de la terreur générale augmentait son ivresse. Dans sa frénésie
il mit, en quelques coups de sabre, une table en miettes, puis, se
jetant sur la glace, la fit voler en éclats qui s’éparpillèrent, pluie
scintillante irisée, dans tous les coins. D’un seul coup il abattit les
bouteilles et les verres qui se trouvaient sur une autre table.
Mais, tout à coup, s’éleva une voix perçante, effrontée:
--Imbécile! goujat!...
C’était la petite femme aux cheveux défaits qui, tout à l’heure encore,
enlaçait Lechtchenko de ses bras nus. Romachov ne l’avait pas encore
aperçue. Elle se tenait dans le coin, derrière le poêle, les poings sur
les hanches, penchée en avant et criait sans s’arrêter, d’une voix de
poissarde:
--Imbécile! goujat! mufle! A qui fais-tu peur? Imbécile! imbécile!
imbécile!...
Bek-Agamalov fronça les sourcils et, tout décontenancé, baissa son
sabre. Romachov vit son visage blêmir peu à peu, et, dans ses yeux, une
sinistre lueur jaune s’allumer. Cependant il fléchissait de plus en plus
les jambes, rentrait le cou et se repliait sur lui-même, comme une bête
fauve, prête à bondir.
--Tais-toi! cracha-t-il d’une voix enrouée.
--Imbécile! Butor! Sale Arménien! Je ne me tairai pas! Imbécile!
Imbécile!... criait la femme, frissonnant de tout le corps à chaque
exclamation.
Romachov se sentait lui-même pâlir de plus en plus à chaque minute. Il
éprouva dans la tête son habituelle sensation de vide et
d’impondérabilité. Un étrange mélange de frayeur et d’allégresse souleva
son âme, telle une vague écumante. Il voyait que Bek-Agamalov ne
quittait pas la femme du regard et relevait lentement son sabre. Un élan
subit de hardiesse entraîna Romachov. Il se jeta résolument en avant; il
entendit Bek-Agamalov prononcer furieusement:
--Tu ne te tairas pas? Pour la dernière fois, je te...
Romachov saisit Bek-Agamalov par le poignet avec une force qu’il ne
soupçonnait pas. Durant quelques secondes, les deux officiers se
regardèrent sans broncher, les yeux dans les yeux. Romachov entendait la
respiration bruyante de Bek-Agamalov semblable à l’ébrouement d’un
cheval; il voyait ses terribles prunelles étincelantes, ses mâchoires
blanches qui se heurtaient en grinçant, mais il sentait que la flamme de
démence s’éteignait peu à peu sur ce visage déformé. Et il éprouvait une
délicieuse angoisse à se sentir entre la vie et la mort et à savoir
qu’il sortirait victorieux de la lutte. Tous ceux qui, de l’extérieur,
assistaient à cette scène, se rendirent compte du danger qu’il courait.
Dans la cour, derrière les fenêtres, le silence tomba, et soudain, tout
à côté, dans l’ombre proche, un rossignol modula ses trilles insouciants
et sonores.
--Lâche-moi! laissa enfin échapper Bek-Agamalov d’une voix sourde.
--Bek, tu ne vas pas frapper une femme! dit tranquillement Romachov.
Bek, tu le regretterais toute ta vie. Tu ne frapperas pas!...
Les dernières lueurs de la folie s’éteignirent dans les yeux de
Bek-Agamalov. Romachov eut un rapide battement de paupières et soupira
longuement comme après une syncope. Son cœur se mit à battre à coups
rapides et irréguliers comme pendant une frayeur et sa tête s’alourdit.
--Lâche-moi!--cria encore une fois Bek-Agamalov en retirant violemment
son bras.
Romachov sentait qu’il n’avait plus la force de résister à Bek, mais il
ne le craignait plus: il dit d’une voix pleine de douceur et de
compassion, en touchant à peine l’épaule de son camarade:
--Pardonnez-moi... mais, plus tard, vous me remercierez.
Bek-Agamalov remit brusquement son sabre au fourreau.
--Bien! Que le diable l’emporte! cria-t-il toujours avec colère, mais
aussi avec un peu d’affectation et de confusion. Nous règlerons cela
ensemble. Vous n’avez pas le droit!...
Tous les spectateurs de cette scène comprirent que le danger était
passé. Avec des éclats de rire forcés, ils rentrèrent en foule dans la
salle et avec une amicale familiarité entreprirent d’apaiser
Bek-Agamalov. Mais le beau feu de celui-ci était tombé; son visage
assombri prenait une expression de fatigue et de dédain.
La Schleifer apparut: une grosse dame, aux énormes seins, aux yeux durs,
sans cils, cernés de poches sombres. Elle courait de l’un à l’autre,
tirant chaque officier par la manche ou par les boutons de sa tunique,
et disait d’une voix pleurarde:
--Mais, messieurs, qui va me payer tout cela: la glace, la table, les
boissons et les demoiselles?
Et de nouveau, il se trouva, comme par enchantement, quelqu’un pour
discuter avec elle. Tous les autres officiers partirent ensemble. L’air
pur et frais de cette nuit de mai entrait doucement dans la poitrine de
Romachov, emplissait tout son être d’un frais et joyeux frémissement. Il
lui sembla que toutes traces d’ivresse disparaissaient de son cerveau
comme effacées par une éponge humide.
Bek-Agamalov s’approcha et le prit par le bras.
--Romachov, proposa-t-il, vous montez avec moi?
Et, pendant qu’assis à ses côtés, Romachov regardait les chevaux qui,
leurs larges croupes rejetées en arrière, enlevaient, dans un galop
irrégulier, la voiture le long de la côte, Bek-Agamalov trouvait à
tâtons la main de son camarade et la lui serrait fortement, longuement,
jusqu’à lui faire mal. Il n’y eut pas entre eux d’autre explication.