A dater de cette nuit, il se fit dans l’âme de Romachov un profond
changement. Il évitait la société des officiers, dînait le plus souvent
chez lui, n’allait plus aux soirées dansantes du mess et avait
complètement cessé de boire. Il paraissait plus mûr, plus âgé, plus
sérieux, et s’en apercevait lui-même à l’humeur égale et triste avec
laquelle il considérait maintenant les hommes et les choses.
Il se rappelait souvent, à ce propos, avoir naguère lu ou entendu dire
que la vie humaine se divisait en périodes de sept années pendant
lesquelles l’homme renouvelait complètement ses tissus, son sang, ses
pensées, ses sentiments, son caractère. Et justement il venait
d’accomplir sa vingt et unième année.
Le soldat Khliebnikov était bien venu le soir, mais seulement après une
deuxième invitation. Puis, insensiblement, il avait rapproché ses
visites.
Les premiers temps, son visage rappelait celui d’un chien affamé,
galeux, battu, fuyant même avec crainte le bras tendu pour le caresser.
Mais les attentions et la bonté de l’officier réchauffèrent et
amollirent peu à peu le cœur du soldat. Avec une douloureuse pitié,
Romachov apprit les détails de son existence. Khliebnikov avait laissé
au village sa mère avec un père ivrogne, un frère à moitié idiot et
quatre sœurs en bas âge; la terre que la famille cultivait leur avait
été injustement enlevée par le _mir_[34] qui consentait à les laisser
s’abriter dans une izba tombée en déshérence; les aînés travaillaient
chez les étrangers, les autres mendiaient par les chemins. Khliebnikov
ne recevait pas d’argent de chez lui, et, comme il n’était pas bien
fort, on ne voulait pas de lui pour les travaux supplémentaires. Sans
argent, la vie du soldat est dure: on n’a pas de thé, pas de sucre, on
ne peut même pas acheter de savon et, comme il est indispensable de
régaler de temps à autre le sergent et le caporal à la cantine, la solde
mensuelle--vingt-deux kopeks et demi--est tout entière employée à faire
des politesses à ces «autorités». Tous les jours, il était battu, on se
moquait de lui, on lui faisait des niches, on le commandait hors tour
aux corvées les plus dures et les plus désagréables.
[34] Commune rurale, qui répartit périodiquement entre ses membres les
terres possédées en commun.--H. M.
Avec une surprise angoissée, Romachov commençait à comprendre que le
destin le mettait journellement en contact étroit avec des centaines
d’humbles dont chacun avait ses douleurs et ses joies particulières,
mais qui tous avaient perdu leur personnalité et succombaient sous le
poids de leur ignorance native, d’un commun esclavage, de
l’indifférence, l’arbitraire et l’abus d’autorité des chefs. «Et le plus
effrayant, songeait Romachov, c’est que pas un officier--pas plus que
moi jusqu’à présent--ne se rend compte que tous ces humbles Khliebnikov,
avec leurs visages mornes, fermés et dociles, sont en réalité des hommes
vivants et non des unités mécaniques appelées: compagnie, bataillon,
régiment...»
Romachov obtint pour Khliebnikov un petit travail qui lui rapportait
quelque argent. On s’aperçut à la compagnie de cette protection
extraordinaire d’un soldat par un officier. Romachov constata souvent
qu’en sa présence les sous-officiers traitaient Khliebnikov avec une
politesse exagérée et moqueuse, et lui parlaient à dessein d’un ton
doucereux. Le capitaine Sliva paraissait également renseigné à ce sujet;
du moins, il grommelait parfois entre ses dents:
--Voyez!... des li-libéraux qui dé-débauchent maintenant la compagnie.
Il fau-faudrait rosser nos gre-gredins! et ces mes-messieurs leur font
des ma-mamours!
Maintenant que Romachov avait plus de liberté et pouvait s’isoler
davantage, il se sentait de plus en plus envahi par des idées
inaccoutumées, bizarres et compliquées, semblables à celles qui
l’avaient tant bouleversé pendant ses arrêts le mois précédent. Elles
l’accaparaient surtout après le service, quand au crépuscule il errait
silencieusement dans son jardin sous les arbres touffus, et que, triste
et solitaire, il prêtait l’oreille au bourdonnement des scarabées et
contemplait le ciel rose et serein qui, lentement, s’assombrissait.
Cette nouvelle vie intérieure l’étonnait par sa richesse de sensations.
Autrefois il n’eût jamais soupçonné quelles joies, quelle puissance,
quel profond intérêt recèle cette chose si simple et si ordinaire qu’est
la pensée humaine.
Il était maintenant décidé à ne plus rester dans l’armée et à donner sa
démission, dès qu’il aurait terminé les trois années de service qu’il
devait à l’État en échange de l’instruction gratuite reçue dans une
école militaire. Mais il n’avait aucune idée de ce qu’il allait faire
dans la vie civile. Il songeait successivement à l’accise, aux chemins
de fer, au commerce, se demandait s’il pourrait remplir les fonctions de
gérant de propriétés, ou bien entrer dans un ministère. Il se rendit
ainsi compte pour la première fois de la diversité d’occupations et de
professions auxquelles se livrent les hommes. «D’où nous viennent donc,
pensait-il, toutes ces spécialités ridicules, stupides, dégoûtantes ou
monstrueuses? Par exemple, comment a-t-on fait pour découvrir les
métiers de geôlier, d’acrobate, de pédicure, de bourreau, de vidangeur,
de tondeur de chiens, de gendarme, de prestidigitateur, de prostituée,
d’étuviste, de vétérinaire, de fossoyeur, d’appariteur? N’y a-t-il donc
aucun caprice humain,--si futile, si fortuit, si vicieux, si arbitraire
qu’il puisse être--qui ne trouve tout de suite un servile exécuteur?
Ce qui le frappait encore, au cours de ses méditations, c’était que la
plupart des professions libérales se fondaient uniquement sur le manque
de confiance en l’honnêteté de l’homme et par conséquent servaient ses
défauts et ses vices. A quoi bon des employés de bureau, des comptables,
des fonctionnaires, des agents de police, des douaniers, des
contrôleurs, des inspecteurs, des surveillants, si l’humanité était
parfaite?
Il pensait aux prêtres, aux médecins, aux professeurs, aux avocats, aux
juges, à tous ces hommes que leurs occupations obligent à entrer en
communion intime avec les âmes, les idées, les douleurs de leurs
semblables. Et Romachov arrivait à constater avec stupéfaction que les
hommes de cette catégorie étaient justement les premiers à endurcir leur
cœur, à se laisser aller, à se raidir dans un glacial formalisme, à
s’engourdir dans une honteuse et routinière insouciance. Il songeait à
l’autre catégorie: celle qui se charge de l’organisation du bien-être
extérieur terrestre: ingénieurs, architectes, inventeurs, industriels.
Mais ceux-là, dont la communauté d’efforts aurait pu rendre la vie
humaine si facile et si merveilleuse, ne sacrifiaient qu’au veau d’or.
Tous, ils tremblaient pour leur peau, tous se laissaient dominer par
l’amour bestial de leurs enfants, de leur tanière; tous avaient peur de
vivre, d’où leur pusillanime attachement à l’argent. Qui donc enfin
prendrait en pitié la détresse des Khliebnikov, qui les nourrirait, les
instruirait et leur dirait: «Donne-moi ta main, frère?»
Ainsi, à pas encore indécis, Romachov avançait progressivement sur le
chemin de ses méditations. Il approfondissait de plus en plus les
problèmes de l’existence. Autrefois, tout lui semblait si simple. Il
divisait le monde en deux parties inégales: dans la première, il
rangeait les officiers, caste peu nombreuse, à qui le prestige magique
de l’uniforme semblait conférer le monopole de l’honneur, de l’autorité,
de la bravoure, de la force physique et de la fierté arrogante; la
deuxième, la plus nombreuse, comprenait la foule impersonnelle des
civils, des _pékins_, des _civelots_. On les méprisait, on considérait
comme très crâne de les injurier ou de les battre à propos de rien; de
les insulter en leur éteignant, par exemple, une cigarette contre le
nez, ou bien en leur enfonçant le haut-de-forme jusqu’aux oreilles, et
dès l’école pareils exploits excitaient l’enthousiasme de ces
blancs-becs de _iounkers_. Et maintenant qu’il s’éloignait un peu de la
réalité, et l’observait comme à travers quelque secret judas, Romachov
commençait à se rendre compte que la vie militaire et sa gloire
illusoire reposaient sur un cruel et honteux malentendu.
«Comment, se demandait Romachov, peut-il exister une classe d’individus
qui, sans être d’aucune utilité en temps de paix, mange le pain et la
viande d’autrui, se sert des vêtements d’autrui, habite les demeures
d’autrui, et qui, en temps de guerre, s’en va stupidement tuer ou
estropier ses semblables?»
Et il constatait de plus en plus nettement que l’homme n’a que trois
grandes et fières vocations: la science, les arts et le travail physique
libre. Il eut de nouveau des velléités de se tourner vers la
littérature. Parfois, quand il lui arrivait de lire un livre où se
manifestait une réelle inspiration, il s’écriait: «Mon Dieu, que c’est
simple: c’est justement ce que je pense, ce que j’éprouve, je pourrais
en faire autant!» Il méditait d’écrire une nouvelle ou un grand roman
qui aurait eu pour sujet l’horreur et l’ennui de la vie militaire. Dans
sa tête, tout s’arrangeait le mieux du monde: les peintures étaient
colorées, les types vivants, le récit se développait suivant une trame
capricieusement harmonieuse; nul travail n’était plus gai ni plus
captivant. Mais sur le papier, son œuvre ressortait pâle, enfantine,
maladroite, ampoulée, banale. Dans le feu de la composition, il ne
remarquait pas ces défauts, mais dès qu’il comparait ce qu’il écrivait à
la moindre page d’un grand auteur russe, il se sentait envahi par le
découragement, la honte et le dégoût de son art.
Hanté de ces idées, il errait souvent à travers la ville pendant les
tièdes nuits de la fin mai. Sans qu’il s’en rendît compte, il
choisissait toujours la même route, qui le conduisait du cimetière juif
à la digue, puis au remblai du chemin de fer. Parfois, absorbé par ce
passionnant travail de tête si nouveau pour lui, il ne s’apercevait pas
du chemin parcouru, puis, revenant subitement à lui, et comme
s’éveillant, il était très étonné de se voir à l’autre bout de la ville.
Chaque nuit, il passait sous les fenêtres de Chourotchka. Il glissait
furtivement le long du trottoir d’en face, retenant sa respiration, et
sentant battre son cœur, comme s’il commettait quelque secret et honteux
délit. Quand la lumière s’éteignait au salon des Nicolaiev et que les
vitres noires des fenêtres réverbéraient les rayons de lune, il
s’approchait contre la palissade, les mains serrées sur la poitrine, et
murmurait cette invocation:
--Dors, ma beauté; dors, mon amour. Je suis tout près. Je veille sur
toi!
A ces instants, il sentait des larmes sourdre à ses paupières, mais des
profondeurs de son être, une aveugle et bestiale jalousie de mâle
surgissait, mêlée à des flots de tendresse, d’abnégation et de
dévouement.
Un soir, Nicolaiev fut invité à jouer au _vinte_ chez le colonel.
Romachov était au courant de cette invitation. En faisant sa promenade
habituelle, il sentit monter d’un jardin voisin une odeur épicée,
voluptueuse, l’odeur des narcisses. Il sauta la palissade et, dans
l’ombre, cueillit dans une plate-bande en se salissant les mains une
grosse poignée de ces fleurs blanches, délicates et humides. La fenêtre
de la chambre à coucher de Chourotchka était ouverte; elle donnait sur
la cour et n’était pas éclairée. Avec une hardiesse qu’il ne se
connaissait pas, Romachov entr’ouvrit la petite porte grinçante, se
glissa dans la cour, s’approcha du mur et jeta les fleurs dans la pièce.
Rien ne bougea. Durant trois minutes, Romachov attendit: le battement de
son cœur eût pu s’entendre de la rue. Puis, se rapetissant, rouge de
honte, il sortit dans la rue sur la pointe des pieds.
Le lendemain, il reçut de Chourotchka un petit mot bref et mécontent:
«Ne recommencez plus jamais. Les tendresses dans le goût de Roméo et
Juliette sont ridicules surtout dans un régiment de ligne.»
Pendant le jour Romachov faisait son possible pour l’apercevoir, ne
fût-ce qu’à distance; mais il n’y réussissait jamais. Souvent, lorsqu’il
voyait de loin une femme dont la silhouette, la démarche, le chapeau lui
rappelaient Chourotchka, il accourait vers elle, le cœur serré, la
respiration entrecoupée, sentant ses mains froides et moites d’émotion.
Et, chaque fois, après avoir constaté son erreur, il éprouvait en son
âme une sensation de désespoir, de solitude, de vide mortel.