On venait de commencer la construction de casernes pour le régiment à
l’extrémité de la petite ville, derrière le chemin de fer, en un endroit
appelé le _pacage_ et, en attendant qu’elles fussent achevées, les
soldats, ainsi que tous les services, étaient répartis un peu partout
dans le pays. Le mess des officiers était installé dans une petite
maison à un seul étage en forme de potence: le plus long pavillon, qui
faisait face à la rue, comprenait la salle de danse et le salon; le plus
petit, s’enfonçant dans une cour boueuse, renfermait la salle à manger,
la cuisine et des chambres pour des officiers de passage. Ces deux
pavillons étaient reliés entre eux par une sorte de corridor, ou plutôt
de boyau tortueux et étroit, divisé en un certain nombre de minuscules
petites pièces servant d’office, de salle de billard, de salle de jeux,
d’antichambre et de boudoir pour les dames. Comme tous ces locaux, sauf
la salle à manger, étaient habituellement inhabités et jamais aérés, ils
sentaient l’aigre, le moisi, le renfermé, ainsi que l’odeur spéciale aux
vieilles garnitures de meubles.
Romachov arriva au mess à neuf heures. Cinq ou six officiers
célibataires y étaient déjà réunis pour la soirée, mais il n’y avait pas
encore de dames. Depuis longtemps, il existait entre elles une
singulière rivalité en matière de savoir-vivre; elles estimaient qu’il
était de mauvais ton pour une dame d’arriver une des premières au bal.
Les musiciens étaient assis à leurs places dans une galerie vitrée qui
communiquait par une grande baie avec la salle de danse. Celle-ci était
éclairée par des bras à trois branches appendus entre les fenêtres et
par un grand lustre à pendeloques de cristal. Le brillant éclairage
faisait paraître encore plus vide cette grande pièce aux murs nus,
tapissés de papier blanc, aux fenêtres garnies de rideaux en tulle, et
uniquement meublée de quelques chaises viennoises le long des murs.
Dans la salle de billard, deux adjudants-majors de bataillon jouaient
une bouteille de bière en cinq billes; c’étaient le lieutenant
Bek-Agamalov et le lieutenant Olizar, ou plutôt le _comte Olizar_, comme
tout le monde l’appelait au régiment. Olizar, un vieillot long, élancé,
léché, pommadé, la tête chauve et le visage rasé, ridé, ne cessait de
lancer des plaisanteries, tandis que Bek-Agamalov perdait et se fâchait.
Ils avaient pour spectateur le capitaine en second Lechtchenko, assis
sur le rebord d’une fenêtre; c’était un morose personnage de
quarante-cinq ans environ dont l’aspect seul pouvait porter à la
tristesse. Tout en lui pendait lamentablement: son long nez rouge,
flasque et charnu, pendillait comme un poivron; ses moustaches
retombaient sur le menton en deux filets brunâtres; les sourcils
descendaient jusqu’aux paupières et donnaient à ses yeux une éternelle
expression pleurnicharde; sa vieille tunique elle-même paraissait
suspendue à ses épaules tombantes et à sa poitrine creuse comme à un
porte-manteau. Lechtchenko ne buvait pas, ne jouait pas aux cartes et ne
fumait pas. Il se plaisait--chose incompréhensible pour les autres--à
rester planté dans la salle de jeux, derrière les joueurs, ou dans la
salle à manger quand on y faisait bombance. Il demeurait là, des heures
entières, silencieux et lugubre, sans laisser tomber un seul mot. On
était tellement habitué à ce taciturne original que l’on ne jouait ou ne
buvait vraiment bien qu’en sa présence.
Après avoir souhaité le bonjour aux trois officiers, Romachov s’assit à
côté de Lechtchenko qui se recula avec prévenance pour faire place au
nouveau venu, soupira et regarda le jeune officier de ses yeux tristes
de fidèle caniche.
--Comment se porte Maria Victorovna? lui demanda Romachov sur ce ton
dégagé et très haut que l’on prend à dessein pour parler à des gens
sourds ou obtus, ton que tout le monde au régiment, y compris les
enseignes, employait en s’adressant à Lechtchenko.
--Merci, mon cher, répondit Lechtchenko dans un profond soupir. Ah! elle
a ses nerfs... que voulez-vous, c’est l’époque.
--Mais pourquoi n’êtes-vous pas avec votre femme? Maria Victorovna ne
viendra peut-être pas aujourd’hui?
--Si, elle viendra, elle viendra, mon cher. Seulement, il n’y avait plus
de place pour moi dans le phaéton. Elle a loué un équipage, de compagnie
avec Raïssa Alexandrovna, alors, vous comprenez, mon cher, on m’a dit:
«Tes bottes sont remplies de boue, tu salirais nos robes.»
--Croisé au centre. Je la prends fine. Enlève la bille de la blouse,
Bek!... cria Olizar.
--Commence par l’envoyer; ensuite, on verra!--le rembarra Bek-Agamalov.
Lechtchenko agrippa des lèvres les extrémités de ses moustaches brunes
et se mit à les mâchonner fébrilement:
--J’ai une demande à vous faire, mon cher Iouriï Alexéitch, implora-t-il
en bégayant, vous êtes aujourd’hui, je crois, commissaire des danses?
--Oui. Que le diable les emporte de m’avoir désigné pour cette corvée!
J’ai eu beau protester auprès de l’adjudant-major du régiment et lui
dire que j’étais souffrant, je n’ai pas réussi. Mais, allez donc lui
faire entendre raison! «Présentez-moi un certificat du médecin»,
m’a-t-il objecté.
--Eh bien, mon cher, puisqu’il en est ainsi, reprit Lechtchenko d’un ton
insinuant, je vous prie de faire en sorte qu’elle ne reste pas trop
souvent assise. Vous savez, c’est en camarade que je vous fais cette
demande.
--Qui, _elle_? Maria Victorovna?
--Mais oui. C’est entendu, n’est-ce pas?
--Doublé de la blanche dans l’angle--annonça Bek-Agamalov. C’est fait
d’avance.
Gêné pour jouer à cause de sa petite taille, il fut obligé de s’allonger
à plat ventre sur le billard. Par suite des efforts qu’il faisait, son
visage s’empourpra et deux veines de son front se gonflèrent en un
accent circonflexe dont la base s’appuyait sur la racine du nez.
--J-a-m-a-i-s, nargua Olizar, moi-même, je ne le ferais pas.
La queue d’Agamalov glissa avec un bruit sec sur la bille, mais celle-ci
ne bougea pas.
--Manque de touche! s’écria joyeusement Olizar qui se mit à danser le
cancan autour du billard. Agamalov frappa le plancher avec le gros bout
de la queue.
--Pourquoi parles-tu sur mon coup! hurla-t-il, tandis que ses yeux noirs
étincelaient. J’abandonne la partie.
--Ne t’emporte pas, mon cher, tu te troublerais le sang.
Un des plantons commandés de service dans l’antichambre pour aider les
dames à enlever leurs manteaux, vint trouver précipitamment Romachov.
--Votre Noblesse, une dame vous prie de venir dans la salle de danse.
Trois dames qui venaient d’arriver se promenaient lentement dans cette
salle; toutes trois étaient d’un âge avancé. La plus vieille, la femme
de l’officier gestionnaire, Anna Ivanovna Migounov, interpella Romachov
sur un ton sévère et maniéré, en allongeant capricieusement les
dernières syllabes des mots et en hochant la tête avec une importance
affectée...
--Sous-lieutenant Romacho-ov, donnez l’ordre qu’on nous joue quelque
cho-ose, s’il vous pla-aît...
--Parfaitement.
Romachov s’inclina et s’approcha de la fenêtre des musiciens.
--Zissermann, cria-t-il au chef d’orchestre, jouez quelque chose!
Par la fenêtre ouverte de la galerie retentirent les premières mesures
de l’ouverture de _la Vie pour le Tsar_, et les flammes des bougies
commencèrent à s’agiter, suivant le rythme du morceau.
Les dames commençaient à se grouper. Un an auparavant, Romachov aimait
beaucoup ces minutes qui précèdent le bal, alors que, remplissant ses
devoirs d’organisateur, il recevait les dames à leur arrivée dans
l’antichambre. Comme elles lui semblaient mystérieusement ravissantes,
tandis qu’excitées par la lumière, la musique et l’attente du bal, elles
se débarrassaient, joyeusement affairées, de leurs capelines, de leurs
boas et de leurs pelisses! En même temps que de rires insouciants et de
caquets sonores, l’étroite antichambre s’emplissait soudain d’une odeur
de froidure, de parfums, de poudre et de gants glacés--l’odeur
surexcitante des femmes belles et parées avant le bal. Comme leurs yeux
se reflétaient brillants et amoureux dans les miroirs devant lesquels
elles arrangeaient à la hâte leurs coiffures! Combien harmonieux lui
semblait le frou-frou de leurs jupes; combien caressant le frôlement de
leurs mains, de leurs écharpes et de leurs éventails!
Cet enchantement était désormais passé--pour toujours. Romachov
comprenait maintenant, non sans quelque honte, que cette fascination
devait, en grande partie, être attribuée à la lecture de mauvais
feuilletons français, où Gustave et Armand, invités à une soirée à
l’Ambassade de Russie, dépeignent invariablement leurs sensations de
vestibule. Il savait également que les femmes d’officier portaient
toujours la même robe «habillée» qu’elles essayaient tant bien que mal
de modifier en vue de soirées particulièrement brillantes, et qu’elles
nettoyaient leurs gants à la benzine. Il trouvait ridicule et
prétentieuse leur manie de s’affubler d’aigrettes, d’écharpes, d’énormes
pierres fausses, de plumes et de rubans à n’en plus finir: toute cette
friperie sentait le luxe criard et bon marché. Elles employaient des
crèmes et des fards, mais ignoraient l’art de s’en servir, et donnaient
à leurs visages une sinistre teinte bleuâtre. Ce qui déplaisait surtout
à Romachov, c’est qu’il connaissait, comme tout le monde au régiment
d’ailleurs, les histoires de derrière les coulisses de chaque bal, de
chaque robe, de chaque phrase de flirt pour ainsi dire. Il savait que
derrière cette façade se cachaient une pitoyable gêne, des ruses, des
commérages, une jalousie réciproque, des efforts infructueux de
provinciales pour jouer aux belles manières du grand monde et, enfin, de
banales et fastidieuses liaisons.
Le capitaine Talmann arriva avec sa femme; ils étaient tous deux grands
et robustes: elle, une tendre blonde évaporée; lui, une tête basanée de
brigand, toussant sans cesse et parlant d’une voix enrouée. Romachov
savait, par avance, que Talmann allait sur-le-champ lui poser sa
question habituelle, et, effectivement, le capitaine, roulant ses yeux
de Bohémien, lui demanda:
--Eh bien, sous-lieutenant, joue-t-on déjà aux cartes?
--Pas encore, tout le monde est dans la salle à manger.
--Pas encore? Tu sais, Sonetchka...[21], je vais aller dans la salle à
manger... parcourir _l’Invalide_. Vous, mon cher Romachov, je compte sur
vous pour... vous occuper de ma femme... pour lui faire danser quelque
petit quadrille.
[21] Diminutif caressant de Sophie.--H. M.
Soudain la famille Lykatchev s’abattit dans l’antichambre: toute une
couvée de jolies filles rieuses, grasseyantes, la mère en tête, une
petite femme alerte qui, à quarante ans, dansait sans se lasser et
faisait constamment des enfants, «entre le second et le troisième
quadrille», comme disait d’elle Artchakovskiï, le bel esprit du
régiment.
Ces demoiselles, grasseyant de façons différentes, riant et se coupant
la parole les unes aux autres, se précipitèrent sur Romachov.
--Pourquoi ne venez-vous pas nous voir?
--_Mézant, mézant, mézant!_
--Vilain, vilain, vilain!...
--_Mézant, mézant..._
--Je vous invite pour le _pemié quadille_.
--_Mesdames!... mesdames!..._ dit Romachov, se montrant, malgré lui,
aimable, et tirant des révérences de tous côtés.
A ce moment, il porta par hasard son regard sur la porte d’entrée et
aperçut, derrière les vitres, le visage maigre et aux lèvres charnues de
Raïssa Alexandrovna Peterson, un foulard blanc recouvrant la partie
supérieure de son chapeau. Romachov s’empressa, comme un véritable
gamin, de s’esquiver dans le salon. Mais bien que cet instant eût été
très court et que le sous-lieutenant s’efforçât de se convaincre que
Raïssa n’avait pu l’apercevoir, il n’en était pas moins inquiet: dans
les petits yeux de sa maîtresse, il avait eu le temps de discerner une
expression nouvelle, inquiète, une cruelle et redoutable menace.
Il passa dans la salle à manger, où déjà beaucoup de personnes étaient
réunies; presque toutes les places de la longue table recouverte d’une
toile cirée étaient occupées. Une fumée bleue de tabac s’élevait vers le
plafond. Des relents d’huile brûlée montaient de la cuisine. Deux ou
trois groupes d’officiers étaient déjà en train de souper. Quelques-uns
lisaient les journaux. Le brouhaha des voix se mêlait au cliquetis des
couteaux, au choc des billes de billard et au claquement de la porte de
la cuisine. Le froid s’engouffrait de l’antichambre et montait aux
jambes.
Romachov chercha le lieutenant Bobétinskiï, et l’ayant découvert,
s’approcha de lui. Bobétinskiï était debout près de la table, les mains
dans les poches de son pantalon, se dandinant sur la pointe des pieds et
sur les talons, et clignant des yeux à cause de la fumée de sa
cigarette. Romachov lui toucha le bras.
--Quoi? dit-il en se retournant et, sortant une main de sa poche, sans
cesser de clignoter. D’un geste suprêmement élégant, il tortilla sa
longue moustache rousse, regarda Romachov de côté, et, le coude toujours
en l’air, ajouta: Ah! ah! c’est vous? Enchanté...
Il parlait toujours sur ce ton précieux et recherché, imitant, à ce
qu’il croyait du moins, la jeunesse dorée de la garde. Il avait de sa
personne une haute opinion, se considérant comme un connaisseur en
chevaux et en femmes, comme un excellent danseur, et, de plus, comme un
aristocrate raffiné, mais blasé et désillusionné, en dépit de ses
vingt-quatre ans. Il tenait sans cesse les épaules pittoresquement
relevées, écorchait le français, affectait une démarche mourante et
faisait, en parlant, des gestes las et nonchalants.
--Pierre Thaddéitch, mon cher, vous seriez bien aimable de diriger la
soirée à ma place, lui demanda Romachov.
--_Mais, mon ami_[22]! Bobétinskiï haussa les épaules et les sourcils et
ouvrit des grands yeux stupides. Mais, mon ami, à quoi bon? _Pourquoi?_
En vérité, vous me... comment dit-on? vous me surprenez!
[22] Les mots soulignés dans les phrases de Bobétinskiï sont en
français dans le texte russe.--H. M.
--Mon cher, je vous en prie...
--Attendez... D’abord, pas de _fé-mi-lia-rités_. Qu’est-ce que c’est que
ces expressions: _mon cher, un tel, etc._
--Je vous en supplie, Pierre Thaddéitch... j’ai mal à la tête... et à la
gorge... positivement, je ne puis pas...
Romachov implora longtemps et instamment son camarade. A la fin, il se
décida même à avoir recours à la flatterie. Personne au régiment ne
savait conduire les danses d’une manière aussi distinguée et aussi
variée que Pierre Thaddéitch, et, de plus, une dame le priait de s’en
charger...
--Une dame?...--Bobétinskiï prit un air distrait et mélancolique.--Une
dame? A mon âge... Il sourit avec une amertume et un désenchantement
simulés. Qu’est-ce que la femme? Ha! ha! ha!... _une énigme_! Allons,
c’est bien, s’il en est ainsi, j’y consens... j’y consens...
Et soudain, il ajouta sur le même ton désenchanté:
--_Mon cher ami_, n’avez-vous pas... comment dit-on... trois roubles?
--Non, malheureusement!... soupira Romachov.
--Et un rouble?
--Hum!...
--_Désagréable..._ Il n’y a rien à faire alors. S’il en est ainsi,
allons prendre un verre de vodka.
--Hélas! on ne me fait plus crédit, Pierre Thaddéitch.
--Oui-i? Oh! _pauvre enfant_! Ça ne fait rien, allons.--Bobétinskiï eut
un large geste de condescendante magnanimité.--Je vous fais mes
compliments.
Cependant, dans la salle à manger, la conversation était devenue plus
bruyante, et à ce moment même plus intéressante pour tout le monde. On
parlait des duels d’officiers, qui venaient seulement d’être autorisés,
et les avis étaient partagés.
Celui qui parlait le plus était le lieutenant Artchakovskiï, un individu
assez douteux, un grec, prétendait-on. On disait de lui, à la dérobée,
qu’avant son arrivée au régiment, alors qu’il se trouvait dans la
réserve, il était surveillant dans un relais de poste et qu’il avait été
mis en jugement pour avoir tué un postillon d’un coup de poing.
--Les duels, dit grossièrement Artchakovskiï, c’est bon pour les
faiseurs et les butors de la garde, mais chez nous... Voyons, je suis
célibataire... Supposons que j’aie bu au mess avec Vassiliï Vassilitch
Lipskiï, et qu’étant ivre je lui aie flanqué une gifle. Que nous
reste-t-il à faire? S’il ne veut pas se battre avec moi, on l’exclut du
régiment; alors, de quoi vivront ses enfants? S’il consent à se battre,
je lui colle une balle dans le ventre, et, dans ce cas encore, ses
enfants n’ont plus rien à bouffer... C’est absolument idiot.
--Attends... Attends... interrompit le vieux lieutenant-colonel Lekh
qui, en état d’ivresse, tenait d’une main un petit verre, et, de
l’autre, faisait de faibles mouvements en l’air.--Comprends-tu ce qu’est
l’honneur de l’uniforme? Eh, eh! frère... l’honneur... Tiens, je me
rappelle un incident qui s’est passé chez nous au régiment de Temriouk,
en 1862.
--Ah! vous savez, l’interrompit sans se gêner Artchakovskiï, on les
connaît, vos incidents. Vous allez encore nous raconter quelque chose du
temps du roi Dagobert.
--Ah! frère... ah! comme tu es impertinent... Tu es encore un gamin,
mais moi... Il s’est passé, dis-je, un incident...
--Seul le sang peut laver un outrage, affirma emphatiquement le
lieutenant Bobétinskiï, en haussant les épaules, comme un coq ses ailes.
--Il y avait dans notre régiment, un enseigne appelé Soloukha, essaya de
continuer Lekh.
Le capitaine Ossadtchiï, commandant la première compagnie, qui sortait
du buffet, s’approcha de la table.
--Je vous entends parler des duels, c’est un sujet très intéressant,
mugit-il d’une voix de basse-taille qui couvrit toutes les autres. Je
vous souhaite le bonjour, monsieur le colonel. Bonjour, messieurs!
--Tiens, le colosse de Rhodes! l’accueillit aimablement Lekh. Eh!
Assieds-toi à côté de moi..., espèce de monument. Tu vas vider un verre
avec moi, n’est-ce pas?
--Et même plus d’un, répondit Ossadtchiï.
Cet officier produisait toujours sur Romachov une impression étrange et
exaspérante; il éveillait en lui un sentiment qui tenait à la fois de la
crainte et de la curiosité. Tout comme le colonel Choulgovitch,
Ossadtchiï était renommé, non seulement au régiment, mais dans toute la
division, pour la beauté et la portée de sa voix extraordinaire, ainsi
que pour sa taille de colosse et sa vigueur physique peu commune. Il
passait aussi pour connaître d’une façon remarquable le service de
troupe. Parfois, dans l’intérêt du service, on le faisait passer d’une
compagnie dans une autre, et, en l’espace de six mois, il savait
transformer l’unité la plus mauvaise et la plus déréglée en une machine
fonctionnant à merveille, et lui inspirer une sainte frayeur à l’égard
de son chef. Les officiers comprenaient d’autant moins le respect qu’il
inspirait à ses hommes, qu’il ne se livrait jamais à des voies de fait
et ne s’emportait même que très rarement, dans des cas tout à fait
exceptionnels. Sur son beau visage sombre, dont la pâleur était
rehaussée par des cheveux d’un noir bleuâtre, Romachov lisait toujours
une raideur, une retenue, une rudesse qui relevaient moins d’un être
humain que d’un puissant animal. Souvent, en l’observant de loin,
Romachov se représentait Ossadtchiï en proie à un accès de colère et,
rien que d’y penser, pâlissait et contractait ses doigts glacés
d’effroi. Cette fois encore, il ne pouvait détacher ses yeux de cet
homme fort, tandis que celui-ci s’asseyait tranquillement le long du mur
sur la chaise que lui avançaient des mains prévenantes.
Ossadtchiï vida un verre d’eau-de-vie, grignota un radis, et demanda
avec indifférence:
--Eh bien, quel est le résumé de la conversation de cette honorable
réunion?
--Frère, j’étais en train de raconter quelque chose. Lorsque je servais
au régiment de Temriouk, il s’est passé un incident. Le lieutenant von
Zoon, un jour, au mess...
Il eut la parole coupée par le capitaine en second Lipskiï, gros
rougeaud d’une quarantaine d’années qui, malgré son âge, faisait
toujours le pitre et avait adopté les allures bizarres et comiques d’un
enfant gâté et aimé de tous.
--Permettez-moi, monsieur le capitaine, je serai bref. Le lieutenant
Artchakovskiï a dit que le duel était une idiotie. «Si quelqu’un te
frappe sur la joue gauche, tends-lui la droite», nous enseignait-on au
petit séminaire. Puis, le lieutenant Bobétinskiï a déclaré que seul le
sang pouvait laver un outrage. Ensuite, Monsieur le Colonel s’est
efforcé, mais jusqu’à présent sans succès, de raconter une anecdote de
sa vie passée. Enfin, au début même de la discussion, le sous-lieutenant
Mikhine a donné au milieu du brouhaha son opinion personnelle, mais, par
suite de l’insuffisance de sonorité de ses cordes vocales et de la
chaste pudeur qui lui est propre, il n’a pas été entendu.
Le sous-lieutenant Mikhine, un tout petit jeune homme à la poitrine
faible, au visage bistre picoté de petite vérole et de taches de
rousseur, et dont les yeux doux et foncés lançaient des regards timides,
presque effarouchés, rougit comme une pivoine.
--Moi, messieurs... moi, messieurs, je me trompe peut-être, dit-il en
bégayant et en pétrissant, tout confus, son visage imberbe dans ses
mains; mais, à mon avis..., chaque cas particulier doit être examiné
avec soin. Le duel est parfois utile, c’est incontestable, et chacun de
nous, certes, est prêt à aller sur le terrain. C’est indiscutable. Mais,
parfois aussi, peut-être, le plus grand honneur consiste-t-il à... à
pardonner... purement et simplement... Maintenant, j’ignore quels cas
peuvent encore se présenter... ainsi...
--Hé, jeune décadent, le rabroua grossièrement Artchakovskiï, allez donc
sucer le biberon!
--Eh! frères, laissez-moi donc exposer mon avis!...
--Le duel, Messieurs, interrompit Ossadtchiï en couvrant toutes les voix
de son puissant organe, le duel doit nécessairement avoir une issue
grave; autrement, on tombe dans la sensiblerie, la condescendance, le
ridicule, ce n’est plus qu’une absurde comédie. A cinquante pas de
distance échange d’une seule balle! Je vous le dis franchement, un duel
fait dans ces conditions est vraiment banal, dans le genre de ces duels
français, par exemple, dont nous lisons les comptes rendus dans les
journaux. On va sur le terrain, on échange une ou deux balles au
pistolet, puis les journaux reproduisent un procès-verbal ainsi rédigé:
«Le duel s’est heureusement terminé sans effusion de sang. Les
adversaires ont échangé deux balles sans résultat, mais ont fait preuve
du plus grand courage. Pendant le déjeuner, les anciens ennemis se sont
réconciliés et se sont amicalement serré la main.» Un tel duel,
messieurs, est une stupidité, et n’apportera aucune amélioration dans
notre société.
Plusieurs voix répondirent ensemble à Ossadtchiï; Lekh, qui pendant son
discours avait plus d’une fois tenté de placer son anecdote, reprit de
nouveau:
--Eh, frères... écoutez-moi donc, tas de poulains!
Mais on ne l’écoutait pas et il portait alternativement ses yeux d’un
officier sur un autre, cherchant un regard sympathique. Dans le feu de
la conversation, personne ne faisait attention à lui, et il hochait
tristement sa tête alourdie. Enfin, il parvint à attirer sur lui le
regard de Romachov; le jeune officier savait par expérience combien il
est pénible de vivre de pareilles minutes, lorsque vos phrases,
plusieurs fois commencées, semblent suspendues dans le vide et qu’une
honte vous contraint à y revenir désespérément. Aussi ne se
détourna-t-il pas du colonel qui, enchanté de ce résultat, le fit
approcher de la table en le tirant par la manche:
--Écoute-moi, au moins, toi, _prapor_[23], dit Lekh avec amertume.
Assieds-toi et bois de la vodka... Frère, ce sont tous des polissons.
Lekh montra d’un geste méprisant les officiers qui discutaient. Ils sont
là à aboyer et n’ont pourtant aucune expérience. Je voulais raconter
l’incident qui se passa chez nous...
[23] Abréviation de _praporchtchik_ (enseigne), sobriquet donné aux
officiers subalternes.--H. M.
Tenant d’une main un petit verre, agitant l’autre comme s’il dirigeait
un chœur, et secouant sa tête inclinée, Lekh se mit à raconter une des
multiples anecdotes dont sa mémoire était farcie, telle une saucisse de
fressure, et qu’il ne parvenait jamais à narrer jusqu’au bout, parce
qu’il coupait à chaque instant son récit de digressions, d’incidentes,
d’énigmes et de comparaisons. Il s’agissait dans celle-ci, qui
remontait, bien entendu, à des temps antédiluviens, d’un duel à
l’américaine entre deux officiers: ils devaient jouer leur vie à pile ou
face avec un billet d’un rouble. Or, l’un d’eux--on ne parvenait pas à
comprendre lequel au juste: von Zoon ou Soloukha--eut recours à une
filouterie. «Eh, eh! frère, il colla deux billets ensemble si bien que
les deux côtés étaient identiques. Et voilà, frère, qu’ils se mettent à
tirer au sort; alors, celui-ci dit à l’autre...» Mais, cette fois
encore, le colonel ne parvint pas à terminer son histoire, parce que
Raïssa Alexandrovna Peterson se glissa tout enjouée dans l’office. Se
tenant à la porte de la salle à manger, mais sans y entrer (ce qui, en
principe, n’était pas admis), elle cria de cette petite voix gaie et
capricieuse, particulière aux petites filles gâtées, mais chéries de
tout le monde:
--Messieurs, qu’est-ce que cela signifie? Les dames sont depuis
longtemps arrivées, et vous restez là à vous régaler! Nous voulons
danser!
Deux ou trois jeunes officiers se levèrent pour se rendre dans la salle
de danse; d’autres continuèrent à fumer et à causer sans prêter la
moindre attention à cette coquette. Par contre, le vieux Lekh s’approcha
d’elle à petits pas mal assurés; puis, croisant les bras et renversant
sur sa poitrine le contenu de son petit verre, il s’écria avec un
attendrissement d’ivrogne:
--Oh! ma divine! Comment les autorités tolèrent-elles l’existence d’une
pareille beauté! Votre mignonne main, que je la baise!
--Iouriï Alexéitch, continua à gazouiller la Peterson, je croyais que
vous étiez désigné comme commissaire du bal pour aujourd’hui? Vous êtes
un joli commissaire, parlons-en!
--_Mille pardons, madame, c’est ma faute..._ c’est ma faute, s’écria
Bobétinskiï en se précipitant vers elle. Tout en marchant, il frappait
du pied, plongeait, balançait son torse et branlait les bras comme s’il
se préparait aux premiers pas d’un joyeux ballet.
--_Votre main. Votre main, madame._ Messieurs, dans la salle de danse,
dans la salle de danse!
Relevant fièrement la tête, il partit comme un trait avec la Peterson à
son bras, et on l’entendit glapir dans l’autre pièce, d’une voix de
conducteur de danses mondain,--à ce qu’il croyait:
--Messieurs, invitez les dames pour la valse! Messieurs les musiciens,
une valse!
--Excusez-moi, monsieur le colonel, j’ai des devoirs à remplir, dit
Romachov.
--Hé, frère, soupira Lekh en baissant la tête avec affliction, tu es
bien, toi aussi, comme eux tous!... Attends un peu, _prapor_... As-tu
entendu parler de Moltke? Du grand taciturne, du grand maréchal, du
grand stratège Moltke?
--Monsieur le colonel, vraiment je...
--Ne t’impatiente pas. Je serai bref. Le grand taciturne fréquentait les
mess d’officiers et en dînant, frère, il posait toujours devant lui, sur
la table, une bourse remplie de pièces d’or. Son intention était
d’offrir cette bourse au premier officier auquel il entendrait prononcer
une parole raisonnable. Eh bien! le vieux a vécu quatre-vingt-dix ans et
est mort, en laissant sa bourse intacte. As-tu compris? Et maintenant,
frère, tu peux filer. Va, mon moineau, va sautiller...!