VII

A trois heures et demie, le lieutenant Fédorovski, adjudant major du

régiment, entra chez Romachov. C’était un jeune homme de taille élevée

et, comme disaient les femmes d’officiers, de belle prestance. Il avait

le regard glacial et ses moustaches retombaient sur ses épaules. Il

affectait une courtoisie exagérée, mais strictement officielle, à

l’égard des officiers subalternes, ne se liait avec aucun d’eux et avait

une haute opinion de son emploi. Les commandants de compagnie

recherchaient ses bonnes grâces.

A son entrée dans la chambre, il jeta en clignant des yeux un regard

rapide sur la misérable installation de Romachov. Le sous-lieutenant

qui, en ce moment, était étendu sur son lit, se leva vivement et

s’empressa de boutonner, en rougissant, les boutons de sa vareuse.

--Je suis venu vous chercher par ordre du colonel, dit Fédorovski d’un

ton sec, veuillez vous habiller et me suivre.

--Pardon... tout de suite... dois-je prendre la tenue de jour?

Excusez-moi d’être en costume négligé.

--Ne vous gênez pas, je vous prie. Mettez une tunique. Si vous le

permettez, je vais m’asseoir.

--Oh! pardon! Je vous en prie. Vous offrirai-je du thé? s’empressa

Romachov.

--Non, je vous remercie, faites au plus vite.

L’adjudant-major s’assit sur une chaise, conservant son manteau et ses

gants, tandis que Romachov s’habillait, agité, se démenant sans

nécessité et honteux de sa chemise qui n’était pas d’une blancheur

irréprochable. Le lieutenant Fédorovski demeurait immobile, le visage

impassible, les mains appuyées sur la poignée de son sabre.

--Vous ne savez pas pour quel motif le colonel me fait appeler?

L’adjudant-major haussa les épaules.

--Vous me posez une étrange question. Comment voulez-vous que je le

sache? Il me semble que vous devez le savoir mieux que moi... Vous êtes

prêt?... Je vous conseille de passer votre baudrier sous l’épaulette et

non par-dessus. Vous savez que le colonel n’aime pas cela. Bien...

allons, partons.

Devant la porte était arrêtée une calèche attelée d’une paire de chevaux

du régiment, de haute taille et très gras. Les officiers s’assirent et

la voiture partit. Romachov s’efforça, par politesse, de se tenir sur le

côté, pour ne pas gêner l’adjudant-major, mais celui-ci parut ne pas

s’apercevoir de cette attention. En route, les deux officiers

rencontrèrent Viétkine. Celui-ci échangea le salut avec l’adjudant-major

et, quand la voiture fut passée, il fit à Romachov, qui s’était

retourné, un intraduisible geste humoristique qui semblait dire: «Eh

bien, frère, tu vas te faire laver la tête?» Ils rencontrèrent encore

des officiers qui regardaient, les uns avec attention, les autres avec

étonnement, et quelques-uns avec un air railleur, Romachov qui se

crispait malgré lui sous leurs regards.

Le colonel Choulgovitch ne reçut pas immédiatement Romachov; il avait

quelqu’un dans son bureau. Le jeune sous-lieutenant dut attendre dans

une antichambre à demi obscure, sentant les pommes, la naphtaline, les

meubles fraîchement vernis, et cette odeur spéciale et point désagréable

qu’exhalent les vêtements et les objets dans les familles allemandes

aisées et soigneuses. Se promenant avec impatience dans la pièce,

Romachov se regarda plusieurs fois dans un trumeau enchâssé dans un

cadre de frêne, et chaque fois son visage lui paraissait blafard, laid

et peu naturel, sa tunique par trop usée et ses pattes d’épaule

excessivement fripées.

Du bureau ne parvenait tout d’abord dans l’antichambre que le son

monotone et sourd de la voix de basse-taille du colonel. On n’entendait

pas les paroles, mais les intonations courroucées et grondantes comme

des roulements de tonnerre laissaient deviner que le colonel donnait

libre cours à une violente et implacable colère. Il en fut ainsi pendant

environ cinq minutes, puis Choulgovitch se tut subitement; une voix

tremblante, suppliante s’éleva, puis après un instant de silence,

Romachov perçut très distinctement--sans en perdre la moindre nuance,

ces mots, prononcés avec une expression terrible d’arrogance,

d’indignation et de mépris:

--Qu’est-ce que vous me chantez? Vos enfants? Votre femme? Je me moque

de vos enfants! Avant d’en faire, vous auriez dû vous demander avec quoi

vous pourriez les nourrir... Hein? Et maintenant, n’est-ce pas,

«excusez-moi, Monsieur le colonel»? Le colonel n’est pas responsable de

ce qui vous arrive. Sachez, capitaine, que si, moi, colonel, je ne vous

traduis pas devant le conseil de guerre, je commets, en agissant ainsi,

un crime contre le service. Quoi? Veuillez vous taire! Je dis bien: un

crime et non pas une faute. Votre place n’est pas au régiment, mais où

vous le savez vous-même. Hein?

De nouveau retentit la voix timide et suppliante, si plaintive qu’elle

semblait n’avoir rien d’humain. «Seigneur, de quoi s’agit-il?» pensa

Romachov, collé au trumeau, considérant sans le voir son visage blême,

et se sentant prêt à défaillir.

La voix plaintive parla assez longtemps. Quand elle se tut, la voix du

colonel gronda de nouveau, mais, cette fois, plus calme, plus adoucie,

comme si Choulgovitch avait apaisé sa colère en criant, et étanché sa

soif d’autorité en voyant l’humiliation de son subordonné.

--Soit, dit-il, par saccades, mais c’est la dernière fois. N’oubliez pas

que c’est la dernière fois. Vous entendez? Marquez-vous bien cela sur

votre nez rouge d’ivrogne. Si j’apprends encore une fois que vous vous

êtes enivré... Hein?... Vos promesses... je les connais. Préparez-moi

votre compagnie pour la revue. Ce n’est pas une compagnie, mais un

b...l! J’irai l’inspecter moi-même dans huit jours... Et maintenant,

voici un conseil que je vous donne: restituez l’argent que vous avez

pris sur la solde de la troupe et mettez votre comptabilité en ordre.

Vous entendez? Que cela soit fait demain! Hein? Vous ne savez pas où

prendre l’argent? Que m’importe! Faites-en si vous voulez... Et

maintenant, capitaine, je ne vous retiens plus. J’ai l’honneur de vous

saluer.

On entendit le bruit de quelqu’un qui se dirigeait, d’un pas indécis,

vers la porte du bureau en marchant sur la pointe des pieds et faisant

crier ses chaussures. Mais, au même instant, la voix du colonel l’arrêta

sur un ton qui était devenu instantanément trop rude pour qu’il fût

naturel.

--Attends, arrive ici, poivrot du diable... Tu vas probablement courir

chez les Juifs? Hein? Tu vas signer des billets? Imbécile, triple

imbécile... Allons, prends cela... Un, deux... deux, trois, quatre...

non, trois cents. Je ne puis donner davantage. Tu me rendras ça quand tu

pourras... Fi donc, que faites-vous là, capitaine! hurla tout à coup le

colonel sur une gamme ascendante. Ne vous avisez plus jamais de faire

cela! C’est une bassesse!... Allons, en avant, marche! Décampez! diable!

allez au diable! Je vous salue.

Dans l’antichambre apparut le petit capitaine Sviétovidov, tout

cramoisi, la mine défaite, des gouttes de sueur perlant sur le nez et

sur les tempes. Sa main droite froissait convulsivement dans sa poche

des billets de banque tout neufs. En apercevant Romachov, il piétina sur

place, partit d’un rire contraint de pitre, et mit sa main droite,

chaude et tremblante, dans celle du sous-lieutenant. Ses yeux erraient

hagards et semblaient en même temps sonder Romachov pour savoir s’il

avait entendu ou non...

--Il est féroce comme un tigre! marmotta-t-il sur un ton humble et

dégagé en montrant d’un signe de tête la porte du bureau. Mais je me

suis tiré d’affaire! Gloire à toi, Seigneur! Grâces te soient rendues!

Et il se signa deux fois d’un geste rapide et nerveux.

--Bon-da-ren-ko!--cria le colonel de l’autre côté de la paroi, et le son

de sa grosse voix remplit tous les coins et recoins de la maison,

semblant ébranler les minces cloisons de l’antichambre. Il ne se servait

jamais de sonnette, se fiant à la puissance de son peu ordinaire

gosier.--Bondarenko! qu’est-ce qui est encore là? fais entrer.

--Un véritable lion! chuchota Sviétovidov avec un sourire forcé. Adieu,

lieutenant, je vous souhaite un doux tête-à-tête.

D’une porte surgit un soldat, le véritable type de l’ordonnance de

colonel, à la mine noblement insolente, avec une raie de côté, des

cheveux huilés et des gants blancs de filoselle aux mains. Il se permit

un léger clignement d’yeux en fixant le sous-lieutenant, et dit sur un

ton de respectueuse impertinence:

--Sa Haute Noblesse prie Votre Noblesse d’entrer.

Il ouvrit la porte du bureau en s’effaçant pour laisser passer

l’officier. Romachov entra.

Le colonel Choulgovitch était assis à une table, à l’angle gauche de

l’entrée. Il était vêtu d’une vareuse grise, laissant voir du linge

d’une blancheur éclatante. Ses mains rouges et charnues s’appuyaient sur

les bras d’un fauteuil en bois. Son gros visage de vieillard, avec les

cheveux gris coupés en brosse et la barbe blanche en forme de coin,

était rude et froid. Ses yeux clairs, incolores, lançaient des regards

hostiles. Il répondit au salut du sous-lieutenant par un imperceptible

hochement de tête. Romachov remarqua soudain à son oreille une boucle

d’argent en forme de croissant surmonté d’une croix, et pensa: «Tiens,

je ne lui ai pas encore vu ce bijou.»

--C’est mal, commença le colonel de sa rugissante voix de basse-taille,

qui semblait s’élever des profondeurs de son estomac, et il fit une

longue pause. C’est une honte! reprit-il en élevant la voix. Vous n’êtes

que depuis très peu de temps au régiment et vous en faites déjà de

belles. J’ai beaucoup de raisons d’être mécontent de vous. On n’a pas

idée de choses pareilles! Comment, un misérable enseigne, un _fendrik_

se permet de répliquer je ne sais quelle stupidité quand son colonel lui

fait une observation! C’est d’une inconvenance sans nom! glapit soudain

le colonel sur un ton tellement assourdissant que Romachov en trembla.

C’est incroyable! C’est du libertinage!

Romachov regardait de côté d’un air morne et il lui semblait qu’aucune

force au monde ne pourrait l’obliger à porter ses yeux sur le visage du

colonel. «Où est donc ton _moi_?--lui insuffla soudain une ironique voix

intérieure, te voilà obligé de rester planté au garde à vous et de te

taire.»

--Je ne vous dirai pas comment j’ai appris cela, mais je sais de source

sûre que vous buvez. C’est dégoûtant. Un gamin, un blanc-bec à peine

sorti de l’école qui se grise au mess comme le dernier des apprentis

savetiers! Moi, mon cher, je sais tout; rien ne m’échappe. Je sais même

beaucoup de choses que vous ne soupçonnez pas. Si vous voulez rouler

jusqu’au bas de la pente, libre à vous de le faire. C’est le dernier

avertissement que je vous donne; méditez bien mes paroles. C’est

toujours ainsi que ça se passe, mon ami; on commence par un petit verre,

puis on en prend deux, trois, et finalement on devient un ivrogne

invétéré. Mettez-vous bien cela dans la tête. En outre, sachez que nous

sommes patients, mais que même une patience d’ange finit par se

lasser... Prenez garde, ne nous poussez pas à bout. Vous êtes seul,

tandis que le corps d’officiers représente une véritable famille. Et une

famille a bien le droit, n’est-ce pas? de chasser de son sein un membre

indigne.

«Je reste immobile et silencieux», pensait Romachov avec tristesse en

regardant constamment la boucle d’oreille du colonel, alors que je

devrais lui dire que je n’estime pas cette famille, que je suis prêt à

en sortir et à passer dans la réserve. Oserai-je parler?» Romachov

sentit son cœur battre à tout rompre; il esquissa même un faible

mouvement des lèvres, mais ravala sa salive et demeura immobile comme

précédemment.

--Et d’une façon générale, votre conduite... reprit Choulgovitch sur un

ton très dur. Ainsi, l’an dernier, avant même d’avoir achevé votre

première année de service, vous avez demandé une permission. Vous avez

prétendu que votre mère était malade, vous avez présenté une lettre

d’elle... Je n’ose pas, vous comprenez, je n’ose pas ne pas croire ce

que me dit un officier. Vous me dites que c’est votre mère, soit, je le

veux bien, je n’insiste pas... Tout arrive, mais, vous savez, tout cela

pris l’un dans l’autre, vous comprenez...

Depuis longtemps déjà Romachov sentait que son genou droit tremblait,

d’abord presque imperceptiblement et ensuite de plus en plus fort. A la

fin cet involontaire mouvement nerveux devint si sensible que tout le

corps en frissonna. Romachov, très ennuyé et tout honteux, craignait que

Choulgovitch n’attribuât ce tremblement à l’effroi qu’il inspirait à son

inférieur. Mais quand le colonel se mit à parler de sa mère, un flot de

sang chaud et enivrant afflua soudain à la tête du sous-lieutenant, et

son tremblement cessa instantanément. Pour la première fois il leva les

yeux et regarda Choulgovitch en face avec haine et avec une expression

de défi, il le sentait lui-même, qui semblait détruire la distance

hiérarchique qui sépare un infime officier subalterne d’un chef redouté.

La pièce lui parut plongée dans l’obscurité comme si les rideaux avaient

été soudain tirés. La grosse voix du colonel disparut dans un abîme

muet. Il se fit en sa conscience un intervalle de silence et de

ténèbres, sans pensées, sans volonté, sans impressions extérieures, sauf

la terrible conviction qu’à l’instant même allait se produire quelque

chose de stupide, d’irrémédiable et d’atroce. Une voix étrange lui

chuchotait à l’oreille: «Je vais le frapper.» Et Romachov promena

lentement ses yeux sur la large joue charnue du vieillard et sur la

boucle d’oreille où une croix d’argent terrassait le croissant.

Puis il s’aperçut confusément et comme en songe que les yeux de

Choulgovitch exprimaient tour à tour l’étonnement, l’effroi, l’anxiété,

la pitié... L’irrésistible vague de démence qui avait si sauvagement

déferlé dans l’âme de Romachov s’effondra subitement et se retira au

loin. Il sembla se réveiller et poussa un profond soupir. Toutes choses

lui parurent soudain simples et familières. Choulgovitch s’empressait,

lui montrait une chaise et parlait sur un ton inattendu de bienveillante

rudesse:

--Fi donc, diantre, que vous êtes susceptible!... Allons, asseyez-vous,

que le diable vous emporte! Ah oui... vous êtes bien tous les mêmes.

Vous me regardez comme un animal sauvage. Il crie, n’est-ce pas, à tort

et à travers, sans rime ni raison, que le diable l’écorche! Mais oui,

mon cher,--et des notes chaudes et émues tremblèrent dans sa grosse

voix,--je vous aime tous comme mes propres enfants. Vous croyez que je

ne souffre pas, que je ne me chagrine pas pour vous? Ah! messieurs,

messieurs, vous ne me comprenez pas. Oui, c’est vrai, je me suis emporté

un peu, j’ai dépassé les limites, mais peut-on en vouloir à un

vieillard? Ah! la jeunesse! Allons, la paix est faite, votre main, et

vous allez dîner avec nous.

Romachov s’inclina sans dire mot et serra la main large, bouffie et

froide que lui tendait le colonel. Il ne se sentait plus offensé, mais

il ne s’en trouvait pas mieux. Après les graves et fières pensées qu’il

avait eues le matin même, il se considérait maintenant comme un

misérable petit écolier, comme un gamin timide et abandonné, et ce

changement d’état d’âme lui faisait honte. Tout en suivant le colonel

dans la salle à manger, il s’appliqua mentalement cette phrase, en

employant comme de coutume la troisième personne: «Une sombre

irrésolution ridait son front.»

Choulgovitch n’avait pas d’enfants. Sa femme, grande, forte, imposante

et taciturne matrone, dénuée de cou, mais dotée de plusieurs mentons,

vint se mettre à table. Malgré son pince-nez et son regard arrogant, son

visage était niais et semblait avoir été pétri à la hâte d’une pâte dans

laquelle on aurait piqué, en guise d’yeux, des raisins de Corinthe. Dans

son sillage glissait en traînant les pieds, la mère du colonel, petite

vieille sourde, mais encore alerte, mordante et autoritaire. Elle toisa

sans façon Romachov des pieds à la tête en le dévisageant par-dessus ses

lunettes, puis lui tendit ou plutôt lui planta directement sur les

lèvres, une petite main minuscule, ridée, froncée, ressemblant à une

vieille relique. Elle se tourna ensuite vers le colonel et lui demanda

comme s’il n’y avait eu personne qu’eux deux dans la salle à manger:

--Qui est-ce? Je ne me rappelle pas cette figure.

Choulgovitch, se faisant un porte-voix de ses mains, cria à l’oreille de

la vieille:

--Le sous-lieutenant Romachov, maman, un excellent officier... un bon

officier de troupe, un gaillard... qui est sorti du Corps des Cadets.

Ah, oui! se rappela-t-il soudain, vous êtes comme nous du gouvernement

de Penza, n’est-ce pas, sous-lieutenant?

--Parfaitement, monsieur le colonel, je suis du gouvernement de Penza.

--Ah oui, ah oui... je m’en souviens maintenant. Alors, vous êtes mon

compatriote. Du district de Narovtchate, il me semble?

--Parfaitement, du district de Narovtchate.

--Ah oui... Comment l’avais-je oublié? _Narovtchate, kolychki

tortchate_[20]. Nous, nous sommes du district d’Insar. Maman! corna de

nouveau le colonel à l’oreille de sa mère, le sous-lieutenant Romachov

est des nôtres, il est du gouvernement de Penza!... De Narovtchate!...

un compatriote!...

[20] «Je suis né en 1870 à Narovtchat, ville entièrement construite en

bois et qui brûle régulièrement tous les dix ans, d’où le dicton

populaire: _Narovtchate, kolychki tortchate_--Narovtchate, il n’en

reste que les pieux.» (Extrait d’une lettre de l’auteur).--H. M.

--Ah! ah! dit la vieille dame en remuant les sourcils d’une façon très

expressive... oui, oui... c’est bien ce que je pensais. Mais alors vous

êtes le fils de Serge Pétrovitch Chichkine?

--Maman, vous vous trompez! Le sous-lieutenant a nom Romachov et non

Chichkine!

--C’est cela, c’est cela... c’est bien ce que je dis, je ne connaissais

Serge Pétrovitch... que par ouï-dire. Mais Pierre Pétrovitch, je l’ai vu

très souvent. Nos domaines se touchaient presque. Enchantée, très

enchantée, jeune homme... C’est fort bien de votre part.

--Allons, voilà la vieille crécelle qui grince, dit le colonel à mi-voix

avec une bonhomie bourrue, asseyez-vous, sous-lieutenant... Lieutenant

Fédorovski! cria-t-il à la porte. Laissez votre travail et venez prendre

la vodka!...

L’adjudant-major qui, selon un usage établi dans beaucoup de régiments,

dînait toujours chez le colonel, entra rapidement dans la salle à

manger. D’un air dégagé et faisant sonner doucement ses éperons, il

s’approcha d’une petite table en majolique chargée de hors d’œuvre, se

versa un verre de vodka, et sans se hâter, commença à boire et à manger.

Romachov ressentait à son égard un sentiment confus d’envie et de

considération méprisante.

--Eh bien, lieutenant, un petit verre? demanda Choulgovitch. Vous en

usez, n’est-ce pas?

--Non, je vous remercie bien; je n’en désire pas, répondit d’une voix

enrouée Romachov qui se mit à toussoter.

--C’est très bien, on ne peut mieux. Je souhaite qu’il en soit de même à

l’avenir.

Le repas était copieux et excellent. On voyait que le colonel et la

colonelle, n’ayant pas d’enfants, se passionnaient pour la bonne chère.

On servit un excellent potage jardinière qui embaumait les légumes

nouveaux, une brême grillée farcie au sarrasin, un canard engraissé à

point et des asperges. Il y avait sur la table trois bouteilles, déjà

entamées, il est vrai, et bouchées avec des bouchons à figurines

d’argent, mais contenant des vins fins étrangers de bonnes marques: vin

blanc, vin rouge et vin de Madère. Le colonel, dont la récente colère

semblait avoir excité l’appétit, se régalait avec une telle ardeur que

cela faisait plaisir à voir. Il ne cessait de se livrer à des

plaisanteries spirituellement grossières. Quand on servit les asperges,

il dit gaiement en enfonçant plus profondément derrière le collet de sa

vareuse sa serviette d’une blancheur éclatante:

--Si j’étais tsar, je mangerais toujours des asperges!

Mais, pendant qu’on mangeait le poisson, il n’avait pu s’empêcher de

crier à Romachov sur un ton de commandement:

--Sous-lieutenant! veuillez mettre votre couteau de côté. Le poisson et

les côtelettes hachées se mangent exclusivement avec une fourchette. Ce

n’est pas correct! Un officier doit savoir manger. Tout officier peut

être invité à la table de Sa Majesté. Souvenez-vous-en.

Romachov, depuis le commencement du repas, était gauche et gêné; ne

sachant pas où placer ses mains, il les conservait, la plupart du temps,

sous la table, faisant de petites tresses avec les franges de la nappe.

Depuis longtemps déjà, il avait perdu l’habitude de la vie de famille,

de la bonne tenue à table, des convenances et du confort des maisons

bourgeoises. Il était continuellement tourmenté par une seule et

lancinante pensée: «C’est révoltant! Faut-il que je sois faible et

poltron pour n’avoir pas eu le courage de refuser cette humiliante

invitation à dîner. Je vais me lever sur-le-champ, je tirerai ma

révérence à tout le monde et je filerai. On pensera de moi ce qu’on

voudra. Il ne m’avalera pas! Il ne m’enlèvera pas mon âme, mes pensées,

ma conscience! Si je m’en allais?» Puis, le cœur de nouveau glacé de

crainte, pâlissant sous l’influence de son émotion intérieure, irrité

contre lui-même, il se sentait incapable de mettre son projet à

exécution.

Le soir tombait lorsqu’on servit le café. Les rayons rouges du soleil

tombaient obliquement des fenêtres et mettaient des taches bronzées sur

les sombres tentures, sur la nappe, sur les cristaux et sur les visages

des dîneurs. Tous se taisaient, pris au charme mélancolique de l’heure

vespérale.

--Quand j’étais encore enseigne, dit soudain Choulgovitch, nous avions

pour commandant de brigade un certain général Fofanov. C’était un

aimable vieillard, un officier expérimenté, mais il sortait, paraît-il,

des enfants de troupe. Je me rappelle qu’il avait l’habitude, dans les

revues, de s’approcher des tambours--il adorait le tambour--et il leur

disait: «Allons, frères, jouez-moi une marche _mélancolique_.» Quand

nous étions invités chez le général, il allait toujours se coucher à

onze heures précises. Il s’adressait alors à ses hôtes en ces termes:

«Allons, messieurs, mangez, buvez, amusez-vous; quant à moi, je vais me

jeter dans les bras de Neptune.» On lui disait: «de Morphée, Votre

Excellence?...--Eh qu’importe, Neptune ou Morphée, c’est toujours de la

_minéralogie_.» Moi aussi, messieurs, je vais faire comme mon vieux

général, ajouta Choulgovitch, se levant et mettant sa serviette sur le

dos de sa chaise, je vais aller dans les bras de Neptune. Vous êtes

libres, messieurs les officiers.

Les officiers se levèrent et prirent la position.

«Un ironique et amer sourire flotta sur ses lèvres fines», pensa

Romachov, mais ce ne fut qu’une pensée, car en ce moment, son visage

pâle et lamentable n’exprimait qu’une piteuse obséquiosité.

De nouveau Romachov s’en retournait chez lui, se sentant isolé,

angoissé, perdu dans quelque pays inconnu, sombre et hostile. De

nouveau, le crépuscule, d’un rouge ambré, flamboyait à l’occident dans

un amoncellement de lourds nuages gris, et de nouveau Romachov crut

apercevoir loin sur l’horizon, derrière les moissons et les champs, la

ville fantastique, où la vie s’écoule dans la beauté, l’élégance et la

félicité.

Dans les rues, la nuit tombait rapidement et, sur la chaussée, des

enfants juifs couraient en glapissant. Par-ci, par-là, sur les bancs,

devant les portes, dans les jardins, résonnaient des rires de femmes,

incessants, nerveux, où frissonnaient des notes bestialement joyeuses,

des rires chauds comme on n’en entend qu’au commencement du printemps.

Dans l’âme doucement mélancolique de Romachov, surgissaient, confus et

étranges, des souvenirs et des regrets de bonheurs qu’il n’avait jamais

connus, de printemps d’autrefois encore plus beaux, et, dans son cœur,

s’agitait, vague et doux, le pressentiment d’un amour prochain...

En rentrant chez lui, il trouva Gaïnane dans son réduit obscur, en

contemplation devant le buste de Pouchkine, tout enduit d’huile. Une

bougie allumée mettait des taches luisantes sur le nez, les lèvres

épaisses et le cou musculeux du grand poète. Gaïnane, assis à la turque

sur les trois planches qui lui servaient de lit, se dodelinait en

marmottant une lente et monotone mélodie.

--Gaïnane, appela Romachov.

L’ordonnance tressaillit et, sautant à bas du lit, prit la position. Son

visage décelait l’effroi et la confusion.

--Allah?--demanda amicalement Romachov.

Les lèvres imberbes et enfantines du Tchérémisse se détendirent en un

large sourire qui découvrit ses admirables dents blanches, étincelantes

à la lueur de la bougie.

--Allah! Votre Noblesse!

--C’est bien, c’est bien... Ne te dérange pas. Romachov caressa

légèrement l’épaule de l’ordonnance. Peu importe, Gaïnane, tu as ton

Allah comme moi j’ai le mien. Vois-tu, frère, il n’y a qu’un seul et

même Allah pour tous les hommes.

«Brave Gaïnane! songea le sous-lieutenant en gagnant sa chambre. Et dire

que j’ai honte de lui tendre la main. Oui, oui, je n’ose pas, je ne peux

pas. Ah diable! Il faudra dorénavant que je m’habille et me déshabille

moi-même. C’est une cochonnerie d’exiger de son prochain pareil

service.»

Ce soir-là, il n’alla pas au mess, mais tira du tiroir de son bureau un

gros cahier réglé, aux pages couvertes d’une écriture fine et

irrégulière, et écrivit jusqu’à une heure très avancée. C’était son

troisième roman, intitulé «_Fatal Début_». Le sous-lieutenant rougissait

de ses occupations littéraires et pour rien au monde n’en eût fait

l’aveu à qui que ce fût.

Le duel · 第 12 / 36 题