A trois heures et demie, le lieutenant Fédorovski, adjudant major du
régiment, entra chez Romachov. C’était un jeune homme de taille élevée
et, comme disaient les femmes d’officiers, de belle prestance. Il avait
le regard glacial et ses moustaches retombaient sur ses épaules. Il
affectait une courtoisie exagérée, mais strictement officielle, à
l’égard des officiers subalternes, ne se liait avec aucun d’eux et avait
une haute opinion de son emploi. Les commandants de compagnie
recherchaient ses bonnes grâces.
A son entrée dans la chambre, il jeta en clignant des yeux un regard
rapide sur la misérable installation de Romachov. Le sous-lieutenant
qui, en ce moment, était étendu sur son lit, se leva vivement et
s’empressa de boutonner, en rougissant, les boutons de sa vareuse.
--Je suis venu vous chercher par ordre du colonel, dit Fédorovski d’un
ton sec, veuillez vous habiller et me suivre.
--Pardon... tout de suite... dois-je prendre la tenue de jour?
Excusez-moi d’être en costume négligé.
--Ne vous gênez pas, je vous prie. Mettez une tunique. Si vous le
permettez, je vais m’asseoir.
--Oh! pardon! Je vous en prie. Vous offrirai-je du thé? s’empressa
Romachov.
--Non, je vous remercie, faites au plus vite.
L’adjudant-major s’assit sur une chaise, conservant son manteau et ses
gants, tandis que Romachov s’habillait, agité, se démenant sans
nécessité et honteux de sa chemise qui n’était pas d’une blancheur
irréprochable. Le lieutenant Fédorovski demeurait immobile, le visage
impassible, les mains appuyées sur la poignée de son sabre.
--Vous ne savez pas pour quel motif le colonel me fait appeler?
L’adjudant-major haussa les épaules.
--Vous me posez une étrange question. Comment voulez-vous que je le
sache? Il me semble que vous devez le savoir mieux que moi... Vous êtes
prêt?... Je vous conseille de passer votre baudrier sous l’épaulette et
non par-dessus. Vous savez que le colonel n’aime pas cela. Bien...
allons, partons.
Devant la porte était arrêtée une calèche attelée d’une paire de chevaux
du régiment, de haute taille et très gras. Les officiers s’assirent et
la voiture partit. Romachov s’efforça, par politesse, de se tenir sur le
côté, pour ne pas gêner l’adjudant-major, mais celui-ci parut ne pas
s’apercevoir de cette attention. En route, les deux officiers
rencontrèrent Viétkine. Celui-ci échangea le salut avec l’adjudant-major
et, quand la voiture fut passée, il fit à Romachov, qui s’était
retourné, un intraduisible geste humoristique qui semblait dire: «Eh
bien, frère, tu vas te faire laver la tête?» Ils rencontrèrent encore
des officiers qui regardaient, les uns avec attention, les autres avec
étonnement, et quelques-uns avec un air railleur, Romachov qui se
crispait malgré lui sous leurs regards.
Le colonel Choulgovitch ne reçut pas immédiatement Romachov; il avait
quelqu’un dans son bureau. Le jeune sous-lieutenant dut attendre dans
une antichambre à demi obscure, sentant les pommes, la naphtaline, les
meubles fraîchement vernis, et cette odeur spéciale et point désagréable
qu’exhalent les vêtements et les objets dans les familles allemandes
aisées et soigneuses. Se promenant avec impatience dans la pièce,
Romachov se regarda plusieurs fois dans un trumeau enchâssé dans un
cadre de frêne, et chaque fois son visage lui paraissait blafard, laid
et peu naturel, sa tunique par trop usée et ses pattes d’épaule
excessivement fripées.
Du bureau ne parvenait tout d’abord dans l’antichambre que le son
monotone et sourd de la voix de basse-taille du colonel. On n’entendait
pas les paroles, mais les intonations courroucées et grondantes comme
des roulements de tonnerre laissaient deviner que le colonel donnait
libre cours à une violente et implacable colère. Il en fut ainsi pendant
environ cinq minutes, puis Choulgovitch se tut subitement; une voix
tremblante, suppliante s’éleva, puis après un instant de silence,
Romachov perçut très distinctement--sans en perdre la moindre nuance,
ces mots, prononcés avec une expression terrible d’arrogance,
d’indignation et de mépris:
--Qu’est-ce que vous me chantez? Vos enfants? Votre femme? Je me moque
de vos enfants! Avant d’en faire, vous auriez dû vous demander avec quoi
vous pourriez les nourrir... Hein? Et maintenant, n’est-ce pas,
«excusez-moi, Monsieur le colonel»? Le colonel n’est pas responsable de
ce qui vous arrive. Sachez, capitaine, que si, moi, colonel, je ne vous
traduis pas devant le conseil de guerre, je commets, en agissant ainsi,
un crime contre le service. Quoi? Veuillez vous taire! Je dis bien: un
crime et non pas une faute. Votre place n’est pas au régiment, mais où
vous le savez vous-même. Hein?
De nouveau retentit la voix timide et suppliante, si plaintive qu’elle
semblait n’avoir rien d’humain. «Seigneur, de quoi s’agit-il?» pensa
Romachov, collé au trumeau, considérant sans le voir son visage blême,
et se sentant prêt à défaillir.
La voix plaintive parla assez longtemps. Quand elle se tut, la voix du
colonel gronda de nouveau, mais, cette fois, plus calme, plus adoucie,
comme si Choulgovitch avait apaisé sa colère en criant, et étanché sa
soif d’autorité en voyant l’humiliation de son subordonné.
--Soit, dit-il, par saccades, mais c’est la dernière fois. N’oubliez pas
que c’est la dernière fois. Vous entendez? Marquez-vous bien cela sur
votre nez rouge d’ivrogne. Si j’apprends encore une fois que vous vous
êtes enivré... Hein?... Vos promesses... je les connais. Préparez-moi
votre compagnie pour la revue. Ce n’est pas une compagnie, mais un
b...l! J’irai l’inspecter moi-même dans huit jours... Et maintenant,
voici un conseil que je vous donne: restituez l’argent que vous avez
pris sur la solde de la troupe et mettez votre comptabilité en ordre.
Vous entendez? Que cela soit fait demain! Hein? Vous ne savez pas où
prendre l’argent? Que m’importe! Faites-en si vous voulez... Et
maintenant, capitaine, je ne vous retiens plus. J’ai l’honneur de vous
saluer.
On entendit le bruit de quelqu’un qui se dirigeait, d’un pas indécis,
vers la porte du bureau en marchant sur la pointe des pieds et faisant
crier ses chaussures. Mais, au même instant, la voix du colonel l’arrêta
sur un ton qui était devenu instantanément trop rude pour qu’il fût
naturel.
--Attends, arrive ici, poivrot du diable... Tu vas probablement courir
chez les Juifs? Hein? Tu vas signer des billets? Imbécile, triple
imbécile... Allons, prends cela... Un, deux... deux, trois, quatre...
non, trois cents. Je ne puis donner davantage. Tu me rendras ça quand tu
pourras... Fi donc, que faites-vous là, capitaine! hurla tout à coup le
colonel sur une gamme ascendante. Ne vous avisez plus jamais de faire
cela! C’est une bassesse!... Allons, en avant, marche! Décampez! diable!
allez au diable! Je vous salue.
Dans l’antichambre apparut le petit capitaine Sviétovidov, tout
cramoisi, la mine défaite, des gouttes de sueur perlant sur le nez et
sur les tempes. Sa main droite froissait convulsivement dans sa poche
des billets de banque tout neufs. En apercevant Romachov, il piétina sur
place, partit d’un rire contraint de pitre, et mit sa main droite,
chaude et tremblante, dans celle du sous-lieutenant. Ses yeux erraient
hagards et semblaient en même temps sonder Romachov pour savoir s’il
avait entendu ou non...
--Il est féroce comme un tigre! marmotta-t-il sur un ton humble et
dégagé en montrant d’un signe de tête la porte du bureau. Mais je me
suis tiré d’affaire! Gloire à toi, Seigneur! Grâces te soient rendues!
Et il se signa deux fois d’un geste rapide et nerveux.
--Bon-da-ren-ko!--cria le colonel de l’autre côté de la paroi, et le son
de sa grosse voix remplit tous les coins et recoins de la maison,
semblant ébranler les minces cloisons de l’antichambre. Il ne se servait
jamais de sonnette, se fiant à la puissance de son peu ordinaire
gosier.--Bondarenko! qu’est-ce qui est encore là? fais entrer.
--Un véritable lion! chuchota Sviétovidov avec un sourire forcé. Adieu,
lieutenant, je vous souhaite un doux tête-à-tête.
D’une porte surgit un soldat, le véritable type de l’ordonnance de
colonel, à la mine noblement insolente, avec une raie de côté, des
cheveux huilés et des gants blancs de filoselle aux mains. Il se permit
un léger clignement d’yeux en fixant le sous-lieutenant, et dit sur un
ton de respectueuse impertinence:
--Sa Haute Noblesse prie Votre Noblesse d’entrer.
Il ouvrit la porte du bureau en s’effaçant pour laisser passer
l’officier. Romachov entra.
Le colonel Choulgovitch était assis à une table, à l’angle gauche de
l’entrée. Il était vêtu d’une vareuse grise, laissant voir du linge
d’une blancheur éclatante. Ses mains rouges et charnues s’appuyaient sur
les bras d’un fauteuil en bois. Son gros visage de vieillard, avec les
cheveux gris coupés en brosse et la barbe blanche en forme de coin,
était rude et froid. Ses yeux clairs, incolores, lançaient des regards
hostiles. Il répondit au salut du sous-lieutenant par un imperceptible
hochement de tête. Romachov remarqua soudain à son oreille une boucle
d’argent en forme de croissant surmonté d’une croix, et pensa: «Tiens,
je ne lui ai pas encore vu ce bijou.»
--C’est mal, commença le colonel de sa rugissante voix de basse-taille,
qui semblait s’élever des profondeurs de son estomac, et il fit une
longue pause. C’est une honte! reprit-il en élevant la voix. Vous n’êtes
que depuis très peu de temps au régiment et vous en faites déjà de
belles. J’ai beaucoup de raisons d’être mécontent de vous. On n’a pas
idée de choses pareilles! Comment, un misérable enseigne, un _fendrik_
se permet de répliquer je ne sais quelle stupidité quand son colonel lui
fait une observation! C’est d’une inconvenance sans nom! glapit soudain
le colonel sur un ton tellement assourdissant que Romachov en trembla.
C’est incroyable! C’est du libertinage!
Romachov regardait de côté d’un air morne et il lui semblait qu’aucune
force au monde ne pourrait l’obliger à porter ses yeux sur le visage du
colonel. «Où est donc ton _moi_?--lui insuffla soudain une ironique voix
intérieure, te voilà obligé de rester planté au garde à vous et de te
taire.»
--Je ne vous dirai pas comment j’ai appris cela, mais je sais de source
sûre que vous buvez. C’est dégoûtant. Un gamin, un blanc-bec à peine
sorti de l’école qui se grise au mess comme le dernier des apprentis
savetiers! Moi, mon cher, je sais tout; rien ne m’échappe. Je sais même
beaucoup de choses que vous ne soupçonnez pas. Si vous voulez rouler
jusqu’au bas de la pente, libre à vous de le faire. C’est le dernier
avertissement que je vous donne; méditez bien mes paroles. C’est
toujours ainsi que ça se passe, mon ami; on commence par un petit verre,
puis on en prend deux, trois, et finalement on devient un ivrogne
invétéré. Mettez-vous bien cela dans la tête. En outre, sachez que nous
sommes patients, mais que même une patience d’ange finit par se
lasser... Prenez garde, ne nous poussez pas à bout. Vous êtes seul,
tandis que le corps d’officiers représente une véritable famille. Et une
famille a bien le droit, n’est-ce pas? de chasser de son sein un membre
indigne.
«Je reste immobile et silencieux», pensait Romachov avec tristesse en
regardant constamment la boucle d’oreille du colonel, alors que je
devrais lui dire que je n’estime pas cette famille, que je suis prêt à
en sortir et à passer dans la réserve. Oserai-je parler?» Romachov
sentit son cœur battre à tout rompre; il esquissa même un faible
mouvement des lèvres, mais ravala sa salive et demeura immobile comme
précédemment.
--Et d’une façon générale, votre conduite... reprit Choulgovitch sur un
ton très dur. Ainsi, l’an dernier, avant même d’avoir achevé votre
première année de service, vous avez demandé une permission. Vous avez
prétendu que votre mère était malade, vous avez présenté une lettre
d’elle... Je n’ose pas, vous comprenez, je n’ose pas ne pas croire ce
que me dit un officier. Vous me dites que c’est votre mère, soit, je le
veux bien, je n’insiste pas... Tout arrive, mais, vous savez, tout cela
pris l’un dans l’autre, vous comprenez...
Depuis longtemps déjà Romachov sentait que son genou droit tremblait,
d’abord presque imperceptiblement et ensuite de plus en plus fort. A la
fin cet involontaire mouvement nerveux devint si sensible que tout le
corps en frissonna. Romachov, très ennuyé et tout honteux, craignait que
Choulgovitch n’attribuât ce tremblement à l’effroi qu’il inspirait à son
inférieur. Mais quand le colonel se mit à parler de sa mère, un flot de
sang chaud et enivrant afflua soudain à la tête du sous-lieutenant, et
son tremblement cessa instantanément. Pour la première fois il leva les
yeux et regarda Choulgovitch en face avec haine et avec une expression
de défi, il le sentait lui-même, qui semblait détruire la distance
hiérarchique qui sépare un infime officier subalterne d’un chef redouté.
La pièce lui parut plongée dans l’obscurité comme si les rideaux avaient
été soudain tirés. La grosse voix du colonel disparut dans un abîme
muet. Il se fit en sa conscience un intervalle de silence et de
ténèbres, sans pensées, sans volonté, sans impressions extérieures, sauf
la terrible conviction qu’à l’instant même allait se produire quelque
chose de stupide, d’irrémédiable et d’atroce. Une voix étrange lui
chuchotait à l’oreille: «Je vais le frapper.» Et Romachov promena
lentement ses yeux sur la large joue charnue du vieillard et sur la
boucle d’oreille où une croix d’argent terrassait le croissant.
Puis il s’aperçut confusément et comme en songe que les yeux de
Choulgovitch exprimaient tour à tour l’étonnement, l’effroi, l’anxiété,
la pitié... L’irrésistible vague de démence qui avait si sauvagement
déferlé dans l’âme de Romachov s’effondra subitement et se retira au
loin. Il sembla se réveiller et poussa un profond soupir. Toutes choses
lui parurent soudain simples et familières. Choulgovitch s’empressait,
lui montrait une chaise et parlait sur un ton inattendu de bienveillante
rudesse:
--Fi donc, diantre, que vous êtes susceptible!... Allons, asseyez-vous,
que le diable vous emporte! Ah oui... vous êtes bien tous les mêmes.
Vous me regardez comme un animal sauvage. Il crie, n’est-ce pas, à tort
et à travers, sans rime ni raison, que le diable l’écorche! Mais oui,
mon cher,--et des notes chaudes et émues tremblèrent dans sa grosse
voix,--je vous aime tous comme mes propres enfants. Vous croyez que je
ne souffre pas, que je ne me chagrine pas pour vous? Ah! messieurs,
messieurs, vous ne me comprenez pas. Oui, c’est vrai, je me suis emporté
un peu, j’ai dépassé les limites, mais peut-on en vouloir à un
vieillard? Ah! la jeunesse! Allons, la paix est faite, votre main, et
vous allez dîner avec nous.
Romachov s’inclina sans dire mot et serra la main large, bouffie et
froide que lui tendait le colonel. Il ne se sentait plus offensé, mais
il ne s’en trouvait pas mieux. Après les graves et fières pensées qu’il
avait eues le matin même, il se considérait maintenant comme un
misérable petit écolier, comme un gamin timide et abandonné, et ce
changement d’état d’âme lui faisait honte. Tout en suivant le colonel
dans la salle à manger, il s’appliqua mentalement cette phrase, en
employant comme de coutume la troisième personne: «Une sombre
irrésolution ridait son front.»
Choulgovitch n’avait pas d’enfants. Sa femme, grande, forte, imposante
et taciturne matrone, dénuée de cou, mais dotée de plusieurs mentons,
vint se mettre à table. Malgré son pince-nez et son regard arrogant, son
visage était niais et semblait avoir été pétri à la hâte d’une pâte dans
laquelle on aurait piqué, en guise d’yeux, des raisins de Corinthe. Dans
son sillage glissait en traînant les pieds, la mère du colonel, petite
vieille sourde, mais encore alerte, mordante et autoritaire. Elle toisa
sans façon Romachov des pieds à la tête en le dévisageant par-dessus ses
lunettes, puis lui tendit ou plutôt lui planta directement sur les
lèvres, une petite main minuscule, ridée, froncée, ressemblant à une
vieille relique. Elle se tourna ensuite vers le colonel et lui demanda
comme s’il n’y avait eu personne qu’eux deux dans la salle à manger:
--Qui est-ce? Je ne me rappelle pas cette figure.
Choulgovitch, se faisant un porte-voix de ses mains, cria à l’oreille de
la vieille:
--Le sous-lieutenant Romachov, maman, un excellent officier... un bon
officier de troupe, un gaillard... qui est sorti du Corps des Cadets.
Ah, oui! se rappela-t-il soudain, vous êtes comme nous du gouvernement
de Penza, n’est-ce pas, sous-lieutenant?
--Parfaitement, monsieur le colonel, je suis du gouvernement de Penza.
--Ah oui, ah oui... je m’en souviens maintenant. Alors, vous êtes mon
compatriote. Du district de Narovtchate, il me semble?
--Parfaitement, du district de Narovtchate.
--Ah oui... Comment l’avais-je oublié? _Narovtchate, kolychki
tortchate_[20]. Nous, nous sommes du district d’Insar. Maman! corna de
nouveau le colonel à l’oreille de sa mère, le sous-lieutenant Romachov
est des nôtres, il est du gouvernement de Penza!... De Narovtchate!...
un compatriote!...
[20] «Je suis né en 1870 à Narovtchat, ville entièrement construite en
bois et qui brûle régulièrement tous les dix ans, d’où le dicton
populaire: _Narovtchate, kolychki tortchate_--Narovtchate, il n’en
reste que les pieux.» (Extrait d’une lettre de l’auteur).--H. M.
--Ah! ah! dit la vieille dame en remuant les sourcils d’une façon très
expressive... oui, oui... c’est bien ce que je pensais. Mais alors vous
êtes le fils de Serge Pétrovitch Chichkine?
--Maman, vous vous trompez! Le sous-lieutenant a nom Romachov et non
Chichkine!
--C’est cela, c’est cela... c’est bien ce que je dis, je ne connaissais
Serge Pétrovitch... que par ouï-dire. Mais Pierre Pétrovitch, je l’ai vu
très souvent. Nos domaines se touchaient presque. Enchantée, très
enchantée, jeune homme... C’est fort bien de votre part.
--Allons, voilà la vieille crécelle qui grince, dit le colonel à mi-voix
avec une bonhomie bourrue, asseyez-vous, sous-lieutenant... Lieutenant
Fédorovski! cria-t-il à la porte. Laissez votre travail et venez prendre
la vodka!...
L’adjudant-major qui, selon un usage établi dans beaucoup de régiments,
dînait toujours chez le colonel, entra rapidement dans la salle à
manger. D’un air dégagé et faisant sonner doucement ses éperons, il
s’approcha d’une petite table en majolique chargée de hors d’œuvre, se
versa un verre de vodka, et sans se hâter, commença à boire et à manger.
Romachov ressentait à son égard un sentiment confus d’envie et de
considération méprisante.
--Eh bien, lieutenant, un petit verre? demanda Choulgovitch. Vous en
usez, n’est-ce pas?
--Non, je vous remercie bien; je n’en désire pas, répondit d’une voix
enrouée Romachov qui se mit à toussoter.
--C’est très bien, on ne peut mieux. Je souhaite qu’il en soit de même à
l’avenir.
Le repas était copieux et excellent. On voyait que le colonel et la
colonelle, n’ayant pas d’enfants, se passionnaient pour la bonne chère.
On servit un excellent potage jardinière qui embaumait les légumes
nouveaux, une brême grillée farcie au sarrasin, un canard engraissé à
point et des asperges. Il y avait sur la table trois bouteilles, déjà
entamées, il est vrai, et bouchées avec des bouchons à figurines
d’argent, mais contenant des vins fins étrangers de bonnes marques: vin
blanc, vin rouge et vin de Madère. Le colonel, dont la récente colère
semblait avoir excité l’appétit, se régalait avec une telle ardeur que
cela faisait plaisir à voir. Il ne cessait de se livrer à des
plaisanteries spirituellement grossières. Quand on servit les asperges,
il dit gaiement en enfonçant plus profondément derrière le collet de sa
vareuse sa serviette d’une blancheur éclatante:
--Si j’étais tsar, je mangerais toujours des asperges!
Mais, pendant qu’on mangeait le poisson, il n’avait pu s’empêcher de
crier à Romachov sur un ton de commandement:
--Sous-lieutenant! veuillez mettre votre couteau de côté. Le poisson et
les côtelettes hachées se mangent exclusivement avec une fourchette. Ce
n’est pas correct! Un officier doit savoir manger. Tout officier peut
être invité à la table de Sa Majesté. Souvenez-vous-en.
Romachov, depuis le commencement du repas, était gauche et gêné; ne
sachant pas où placer ses mains, il les conservait, la plupart du temps,
sous la table, faisant de petites tresses avec les franges de la nappe.
Depuis longtemps déjà, il avait perdu l’habitude de la vie de famille,
de la bonne tenue à table, des convenances et du confort des maisons
bourgeoises. Il était continuellement tourmenté par une seule et
lancinante pensée: «C’est révoltant! Faut-il que je sois faible et
poltron pour n’avoir pas eu le courage de refuser cette humiliante
invitation à dîner. Je vais me lever sur-le-champ, je tirerai ma
révérence à tout le monde et je filerai. On pensera de moi ce qu’on
voudra. Il ne m’avalera pas! Il ne m’enlèvera pas mon âme, mes pensées,
ma conscience! Si je m’en allais?» Puis, le cœur de nouveau glacé de
crainte, pâlissant sous l’influence de son émotion intérieure, irrité
contre lui-même, il se sentait incapable de mettre son projet à
exécution.
Le soir tombait lorsqu’on servit le café. Les rayons rouges du soleil
tombaient obliquement des fenêtres et mettaient des taches bronzées sur
les sombres tentures, sur la nappe, sur les cristaux et sur les visages
des dîneurs. Tous se taisaient, pris au charme mélancolique de l’heure
vespérale.
--Quand j’étais encore enseigne, dit soudain Choulgovitch, nous avions
pour commandant de brigade un certain général Fofanov. C’était un
aimable vieillard, un officier expérimenté, mais il sortait, paraît-il,
des enfants de troupe. Je me rappelle qu’il avait l’habitude, dans les
revues, de s’approcher des tambours--il adorait le tambour--et il leur
disait: «Allons, frères, jouez-moi une marche _mélancolique_.» Quand
nous étions invités chez le général, il allait toujours se coucher à
onze heures précises. Il s’adressait alors à ses hôtes en ces termes:
«Allons, messieurs, mangez, buvez, amusez-vous; quant à moi, je vais me
jeter dans les bras de Neptune.» On lui disait: «de Morphée, Votre
Excellence?...--Eh qu’importe, Neptune ou Morphée, c’est toujours de la
_minéralogie_.» Moi aussi, messieurs, je vais faire comme mon vieux
général, ajouta Choulgovitch, se levant et mettant sa serviette sur le
dos de sa chaise, je vais aller dans les bras de Neptune. Vous êtes
libres, messieurs les officiers.
Les officiers se levèrent et prirent la position.
«Un ironique et amer sourire flotta sur ses lèvres fines», pensa
Romachov, mais ce ne fut qu’une pensée, car en ce moment, son visage
pâle et lamentable n’exprimait qu’une piteuse obséquiosité.
De nouveau Romachov s’en retournait chez lui, se sentant isolé,
angoissé, perdu dans quelque pays inconnu, sombre et hostile. De
nouveau, le crépuscule, d’un rouge ambré, flamboyait à l’occident dans
un amoncellement de lourds nuages gris, et de nouveau Romachov crut
apercevoir loin sur l’horizon, derrière les moissons et les champs, la
ville fantastique, où la vie s’écoule dans la beauté, l’élégance et la
félicité.
Dans les rues, la nuit tombait rapidement et, sur la chaussée, des
enfants juifs couraient en glapissant. Par-ci, par-là, sur les bancs,
devant les portes, dans les jardins, résonnaient des rires de femmes,
incessants, nerveux, où frissonnaient des notes bestialement joyeuses,
des rires chauds comme on n’en entend qu’au commencement du printemps.
Dans l’âme doucement mélancolique de Romachov, surgissaient, confus et
étranges, des souvenirs et des regrets de bonheurs qu’il n’avait jamais
connus, de printemps d’autrefois encore plus beaux, et, dans son cœur,
s’agitait, vague et doux, le pressentiment d’un amour prochain...
En rentrant chez lui, il trouva Gaïnane dans son réduit obscur, en
contemplation devant le buste de Pouchkine, tout enduit d’huile. Une
bougie allumée mettait des taches luisantes sur le nez, les lèvres
épaisses et le cou musculeux du grand poète. Gaïnane, assis à la turque
sur les trois planches qui lui servaient de lit, se dodelinait en
marmottant une lente et monotone mélodie.
--Gaïnane, appela Romachov.
L’ordonnance tressaillit et, sautant à bas du lit, prit la position. Son
visage décelait l’effroi et la confusion.
--Allah?--demanda amicalement Romachov.
Les lèvres imberbes et enfantines du Tchérémisse se détendirent en un
large sourire qui découvrit ses admirables dents blanches, étincelantes
à la lueur de la bougie.
--Allah! Votre Noblesse!
--C’est bien, c’est bien... Ne te dérange pas. Romachov caressa
légèrement l’épaule de l’ordonnance. Peu importe, Gaïnane, tu as ton
Allah comme moi j’ai le mien. Vois-tu, frère, il n’y a qu’un seul et
même Allah pour tous les hommes.
«Brave Gaïnane! songea le sous-lieutenant en gagnant sa chambre. Et dire
que j’ai honte de lui tendre la main. Oui, oui, je n’ose pas, je ne peux
pas. Ah diable! Il faudra dorénavant que je m’habille et me déshabille
moi-même. C’est une cochonnerie d’exiger de son prochain pareil
service.»
Ce soir-là, il n’alla pas au mess, mais tira du tiroir de son bureau un
gros cahier réglé, aux pages couvertes d’une écriture fine et
irrégulière, et écrivit jusqu’à une heure très avancée. C’était son
troisième roman, intitulé «_Fatal Début_». Le sous-lieutenant rougissait
de ses occupations littéraires et pour rien au monde n’en eût fait
l’aveu à qui que ce fût.