--Petit traumatisme?
On appelle cela, je crois, «jeter une sonde».
Et moi, surprise par cette interpellation, au lieu de feindre de ne pas
comprendre son mot grec, j'ai répliqué comme une étourdie:
--Ce n'est pas une plaie, une simple ecchymose.
J'ai senti, d'un choc, son regard et ma bêtise tout à la fois, comme
un inculpé saisit, à l'avidité du juge d'instruction, qu'il a parlé
imprudemment.
M. Libois a tourné les talons trop vite, tel un visiteur indélicat qui
emporte un objet chipé.
Après tout, je m'en moque de sa curiosité.
Le fait grave, c'est que mon beau programme de suivre les améliorations
quotidiennes jusqu'au bilan total ne m'inspire plus le même
enthousiasme.
Et pourtant le drame est bien plus poignant que je n'avais cru tout
d'abord: Adam, Louise Cloutet, Irma Guépin, Bonvalot, Gillon, Virginie
Popelin, Julia Kasen, Léon Chéron, Léon Ducret, ces enfants types et
leurs dérivés, vivent leur dernière année d'école maternelle, avant
l'école primaire, c'est la fin de la petite enfance. J'assiste
à l'année décisive: à la clôture, du définitif sera acquis, de
l'irréparable sera consommé!
16 janvier.--Ce matin, la rue et la façade de l'école m'ont semblé
toutes changées; il gelait au moins à dix degrés; la rue déserte et
sonore dormait comme la cour triste d'un vieil et sale immeuble. Devant
ma porte, un gros pavage extraordinairement bossué et défoncé résume le
délabrement du quartier; plus loin, le bout de pavage en bois paraît
emprunté à une partie riche de Paris; la façade de l'école cubique, en
pierres de taille, d'une estompe de monument, avec son drapeau, ses
affiches au rez-de-chaussée, tranche sans pouvoir s'accorder avec le
gris jaune des maisons en plâtre, ni avec les devantures de boutique en
bois peint de rouges variés.
J'ai attendu dans l'entrée que la concierge eût tourné le compteur et
allumé le gaz. La lumière a jailli tout d'un coup, et j'ai regardé,
comme si je ne les avais jamais vus, la vieille femme toujours muette,
la loge, le cabinet et l'escalier de la directrice, les murs peints
couleur vert d'eau et les trois tableaux d'honneur.
J'ai vite fermé les vasistas du préau, des classes et commencé
l'allumage des poêles. Les bouts de cordes se balancent longtemps,
comme, dans ma chambre, fait le cordon de rideau au-dessus de ma
fenêtre: bonjour, bonjour. Un petit béret de fille oublié, coiffant
une seule des deux cents patères du préau, évoquait une idée d'enfance
et aurait suffi à indiquer à un étranger l'usage de la vaste salle,
meublée, tout autour, de bancs très bas. L'odeur de crayon, de chien
mouillé et de pommes de terre frites, que je ne remarquais plus les
jours précédents, m'a causé une espèce de crainte administrative; le
bruit de mes pas m'a fait sentir le vide et la grandeur des classes.
J'étais dépaysée comme après des vacances.
Mme Paulin est arrivée, bonne femme, indulgente, charitable; elle m'a
dit:
--Vous avez des yeux comme des entonnoirs à baisers... Alors, c'était
son jour à votre ami?
Elle approuvait que sa jeune collègue se fût payé un peu de bon temps.
J'ai souri, les bras tirés par mes seaux de charbon.
Mme Paulin m'a porté plusieurs seaux, d'un poêle à l'autre, par
complaisance et elle emmanchait de grands coups de tisonnier, en
maugréant:
--Vous avez bien raison de profiter de votre jeunesse; seulement je
voudrais vous voir manger davantage... y a rien dans c'te poitrine-là,
ma petite... M. Libois m'a demandé si nous étions bien nourries...
Y a rien!... Il est de fait que je me rétrécissais, tout incomplète.
L'arrivée des enfants m'a beaucoup secourue; d'autant plus que le
premier entré a été un petit boiteux qui fait toujours le chien après
moi: il enfonce sa tête dans mon tablier, frotte ses cheveux, relève
son museau qui voudrait lécher et, plusieurs fois, avant d'atteindre
sa place, il se retourne, s'arrête sur une patte et me contemple,
souriant de bonté espiègle.
Par ce froid terrible, les enfants apportent des têtes violacées et
pochées d'ivrognes pleurards. Des petites filles clopinent raidies,
cassées en deux comme des vieilles, les mains ramenées au creux de
l'estomac, un panier au coude, au lieu de cabas. Je dénoue les grands
fichus de laine attachés derrière le dos; des avortons allongent leurs
mains tuméfiées devant mon tablier bleu, comme ils les approcheraient
d'un poêle brûlant.
Dans le bruit grandissant des galoches et des nez mouchés, j'étais
dolente, le cerveau usé, le cœur fondant, sans aucune envie
de critiquer. J'avais froid aussi; le préau et les classes ne
s'attiédissent à dix degrés que vers neuf heures et les seize degrés
réglementaires, on ne les obtient que le soir, parce qu'il faut aérer à
chaque sortie des classes, quelle que soit la température.
Bonvalot «_radine_» sans hâte, le visage plus coupant que d'habitude,
l'air d'un condamné qui ne veut pas trembler. Des bambins mal éclos
n'ont que leur tablier et une robe au ras du derrière; quand ils se
baissent, quand ils s'asseyent, on voit bleuir des coins de chair et
leur mine piteuse, étonnée, dit qu'ils ne savent pas au juste d'où ils
souffrent, ni pourquoi ils souffrent.
Les voix gelées sont affaiblies, les toux sont grossies. Lorsque je
fourgonne le feu, une trentaine de tout petits me surveillent avec
avidité: ils attendent que je leur procure la chaleur, comme ils
attendent que je distribue les gamelles.
L'inspection de propreté. Le froid a mangé la crasse des mains comme il
a supprimé la boue de la rue.
La conduite aux cabinets. Pénible nécessité; un vent griffeur souffle
dans la cour. La misère des accoutrements se révèle: des loques
innommables servent de chemises, de jupons, de caleçons. Pitié! des
innocents n'ont même pas chaud à leur pauvre ventre! Mes pauvres
petits! les garçons... on ne leur trouve plus rien; des poupées, dont
le dessous n'est pas assez protégé, tournent un regard désespérant,
comme lointain et anxieux.
La directrice m'a laissé sa classe.
--Faites-leur exécuter des mouvements de bras pour les réchauffer; j'ai
mes écritures de décembre à terminer.
J'entends la normalienne:
--Puisque vous avez trop froid pour écrire, si vous êtes raisonnables,
je vous raconterai encore «la Mésange»... Adam!
Je me suis ensoleillée de contentement et de désir, comme les élèves de
Mademoiselle. «La Mésange!» c'est une vraie récompense d'écouter cette
histoire d'oiseaux qui ont des petits.
Instantanément, j'ai été ranimée; toutes mes mauvaises idées sur
l'école ont été bannies. Je n'avais plus pensé à «la Mésange!» Dieu
merci, je me trompais: dans le rôle des parents domine la beauté, un
sublime fulgure qui annule toutes les ombres, et l'on ne peut décemment
enseigner aux enfants à critiquer la famille; il faut bien leur donner
un aperçu, si disproportionné soit-il, de cette immensité: l'amour
maternel. Et ce sentiment suprême existe dans sa pureté chez les femmes
les plus déchues... on dirait parfois qu'il est en moi, comme une
perversion.
Dimanche dernier, au retour de ma promenade habituelle aux
Buttes-Chaumont, rue des Pyrénées, j'ai rencontré Louis Clairon qui
tenait, par le jupon, sa mère, une phtisique de mise indigente. Rue
des Pyrénées, il passe du beau monde. Louis a croisé un regard sans
affinité avec un jeune monsieur de sept à huit ans (pardessus, gants,
chapeau melon), accompagné de parents à vêtements cossus; il a alors
reporté sur sa mère ses yeux de loup, aussitôt contents, rassurés,
vaillants. J'ai bien vu: après ce jupon lamentable, mal pendu, après
ce corps étique, ce dos rond, cette face terreuse, il recueillait la
totale sécurité, il trouvait plus de protection que dans tout le reste
de l'univers, que dans les formes les plus opulentes, les plus belles,
les plus solides. Et mentalement j'ai approuvé: Tu as bien raison de
te sentir riche, comblé; tant qu'il restera un tressaillement dans ce
corps, fût-il aux griffes de la mort, ce tressaillement sera pour te
sustenter et pour te défendre.
Dire que je suis condamnée au célibat! Mes fibres stériles frémissent!
Quelle terrifiante compréhension est en moi: la puissance maternelle
n'a pas de limites, c'est la bonté à l'infini, c'est l'audace enragée
capable de briser les lois humaines et de s'insurger contre la nature
même. Tiens! Louis, si tu voyais qu'il faut mourir et que Dieu
lui-même n'y peut rien, il faudrait appeler: «Maman!» et tu aurais
raison d'espérer encore!
Et vous, jeune monsieur, vous exposerai-je, avec ménagement, que
cette mère en haillons vaut mieux pour Clairon que votre maman tout
en soie?... Je m'égarerais volontiers dans le domaine illimité du
Relatif... Périodiquement, le père de Berthe Hochard vient chercher
la petite idiote dans l'après-midi, pour aller faire une démarche au
Dépôt. C'est un misérable garçon de salle qui s'acharne à réclamer «sa
femme», une ex-fille galante devenue folle inoffensive.
Avoir comme joie, comme adoration, comme espoir une réprouvée démente!
Ce déshérité ne sentira jamais le grotesque ni l'indécent de son
attachement. On n'a pas un bonheur aussi misérable! Il est si simple
d'aimer la saine beauté!... Et je comprends très bien que, dans les
bureaux, on refuse de lui rendre «la créature». Qu'est-ce qu'on refuse,
en somme? Rien, moins que rien.
Je lui amène sa fille Berthe jusqu'à la balustrade du préau. Il ramasse
sa vie dans ses grands yeux vitreux qui remercient vaguement, qui
fouillent d'avance le Dépôt, là-bas. Il me dit dans un transport: «Nous
y allons!» Et, _forcément_, avant de se sauver, il me serre la main...
l'élan de son sang me prend...
J'ai connu une seule fois dans ma vie cette secousse franche et directe
des doigts au cœur,--ce fut comme la transmission matérielle d'un
serment,--et je ne revis plus jamais mon fiancé...
Faut-il noter aussi que, dans ma promenade, j'ai rencontré M. Libois,
accompagné d'une dame élégante et jolie?
Elle a dû poser des questions et entendre des réponses bien risibles!
Je n'étais pas précisément «chic», quoique je ne sorte pas, le
dimanche, sans voilette, ni sans gants. Il est certain que mon modeste
chapeau noir n'avantage pas ma figure de brune.
Soyons juste: M. Libois a bien salué. D'autant mieux que, dans cette
rue des Pyrénées, large, et encombrée, il pouvait parfaitement, sans
impolitesse, se dispenser de me reconnaître.
Il a probablement voulu faire le généreux, l'homme libéral, avec son
geste «de haute considération».
Et justement, moi, je ne pouvais pas encaisser son salut comme une
générosité, en y répondant par un petit hochement de tête et un
sourire de connaissance: «Bonjour, bonjour!» à la façon de Mme Paulin,
par exemple. La compagne de M. Libois me regardait. Il y a telles
circonstances où la comédie de l'humilité n'est pas possible.
Alors, ma foi, j'ai sans doute un peu exagéré la perfection de ce salut
au passage qui n'appartient, dit-on, qu'aux femmes du monde initiées à
l'art des réceptions en grande cérémonie.
[Illustration: A NOS AGES.]
Avant la délectation de «la Mésange», j'inventorie avec réconciliation
les deux classes: les pancartes d'animaux et de plantes, les armoires,
les tables et les rangées d'enfants. Un mélange de chaleur, d'odeur
et de bruit me pénètre, je soupire longuement et me regonfle. Je sens,
comme au toucher, l'existence multiple, la respiration de l'école.
Et j'aime les enfants-types qui ressortent dans le peuple des bancs;
j'aime la Souris et j'aime Bonvalot. J'aime le bruit des galoches
au-dessus de ma tête, dans la classe de Mme Galant; il ne cesse jamais
nettement: dans le plus de silence que l'on puisse obtenir, il y a
toujours, par-ci, par-là, des galoches qui râclent; on pense à un
locataire faisant son ménage et qui n'aurait jamais complètement fini.
Comment dire?... Un bien-être fondant imprègne ma chair... je voudrais
être sûre qu'il n'y a pas d'aspiration défendue dans mon enthousiasme
pour le conte de maternité intitulé «la Mésange».
Mademoiselle va commencer. Droite, sculpturale, le visage blanc et
doux, au-dessus de son costume noir, elle a bien l'âme institutrice;
quelque chose d'unique, de professionnel s'émane d'elle et les enfants
apprivoisés perçoivent bien qu'elle est d'une race à part.
Comme sa voix claire et prenante porte jusqu'à moi, au travers de la
cloison, j'interromps les mouvements de bras et je dis à mes tout
petits, d'un air de malice mystérieuse:
--Vous ne savez pas? Nous allons écouter une belle histoire de
Mademoiselle, _comme si nous étions des grands_!
Et nous voilà tous enchantés de cette espèce de larcin, de cette
audition chipée aux grands.
Je sais que Mademoiselle illustrera son récit de dessins au tableau
noir, merveilleux instantanés, faits de simples lignes; je profiterai
des pauses pour répéter les données principales à mes mioches. Ils
placent les mains sur les genoux et lèvent le nez; les uns bayent
d'attention, d'autres rentrent leur lèvre inférieure et avancent leurs
dents du haut à la moitié de leur menton; des filles pincent un petit
bec pointu.
«La Mésange,» je veux l'écrire d'un souvenir exact, parce que j'ai
entendu la normalienne affirmer à Mme Galant que c'était une relation
vraie, où pas un détail n'était inventé. (Notre délégué cantonal
l'aurait écoutée une fois avec la plus vive émotion. Un bon point,
monsieur! Vous serez un excellent père.)
»Une vieille dame habitait à la campagne avec son chat nommé Mistigris.
La maison était blanche avec un toit rouge, on y entrait par un perron,
c'est-à-dire un escalier de pierre, comme celui de l'école, qui avait
cinq marches et une rampe en fer.
»Le jardin, devant la maison, était entouré d'un mur blanc, au-dessus
duquel on pouvait passer la tête et il était tout plein de soleil,
parce que les poiriers, les pruniers et les cerisiers n'étaient guère
plus hauts que le mur; mais, en face du perron, il y avait un très
gros marronnier, plus grand que celui de notre cour, qui donnait un
bel ombrage sur la maison. Les arbres à fruits étaient placés sur
deux rangs et, entre eux, on voyait une corbeille de fleurs dans le
genre de celles des Buttes-Chaumont au mois de mai et on aurait dit
d'une place de fête où les abeilles, les oiseaux et les papillons ne
cessaient de passer et de se balancer.
»Chaque jour, après déjeuner, la vieille dame venait s'asseoir sur un
fauteuil d'osier, au bas du perron et elle mettait ses lunettes et
elle faisait de la tapisserie en levant les yeux de temps en temps
sur le marronnier où les feuilles remuaient doucement et faisaient un
chuchotement comme certains élèves qui se figurent qu'on ne les entend
pas.
»Mistigris, qui ne quittait jamais sa maîtresse, s'installait sur la
dernière marche. Assis, la queue sous les pattes, sans bouger, il
regardait les abeilles, les papillons qui tournaient autour des fleurs.
Des grains d'or remuaient dans ses yeux et il avait l'air d'écouter
avec ses yeux le bruit d'une charrette sur la route, le sifflet du
chemin de fer très loin. Si une mouche s'approchait, il faisait un
mouvement de tête; il surveillait aussi, de côté, sa maîtresse qui
travaillait et quand il avait bien vu que rien n'était changé dans le
monde, il se léchait les pattes, se mettait en rond et dormait.
»Un jour, comme la vieille dame allait s'asseoir dans son fauteuil
d'osier, voilà qu'elle entend des cris d'oiseaux, ah, mais! des cris
aigus, précipités, affreux et elle voit deux mésanges qui voletaient
comme des perdues autour du marronnier; les ailes battaient vite
et faisaient penser à des mains malheureuses qui tremblent, qui ne
savent pas où se poser; les petits oiseaux approchaient des branches,
s'éloignaient, approchaient encore: Mistigris était dans l'arbre auprès
d'un nid où les petits montraient leur bec et c'étaient le père et la
mère qui criaient pour le chasser.
»Aussitôt la vieille dame, tout effrayée, appelle Mistigris! Mistigris!
mais il ne veut pas venir, alors elle cherche quoi faire, elle ramasse
des cailloux et les lance entre les branches.
»Mistigris tourne bien la tête brusquement, d'un côté, de l'autre,
comme un malfaiteur inquiet, mais les cailloux ne l'atteignent pas;
il se jette sur le nid et vite, vite, il croque les petits, malgré
l'égosillement affreux des deux mésanges.
»Il descend de l'arbre, en voulant avoir l'air ignorant et tranquille;
mais, avec des précautions de poltron, il avance une patte, puis
l'autre, lentement.
»Dès qu'il est par terre, la vieille dame, pleurante et indignée, le
gronde sévèrement.
»C'est abominable ce qu'il a fait là, et il n'a pas d'excuse, il venait
de déjeuner; et quand même il aurait eu faim, jamais, jamais il ne
devait manger les petits oiseaux.
»Mistigris rampait, levait à moitié sa tête sournoise; il voulait
faire croire qu'il ne savait pas: on lui avait appris que c'était bien
d'attraper les souris, alors il attrapait toutes les petites bêtes.
»Non! la dame disait qu'il ne devait jamais tuer, même des souris; car
les souris sont de pauvres animaux qui ne font pas grand dégât.
»Et elle le chassa en jetant son dernier caillou:
»--Allez-vous-en, vilain monstre!
»Mistigris s'en alla bouder dans la maison dont la porte restait
ouverte.
»Le lendemain, comme d'habitude, après le déjeuner, la dame vient
s'asseoir au bas du perron, à l'ombre. Mistigris derrière elle arrive,
en s'étirant comme un paresseux; il se place sur la dernière marche.
Aussitôt, ah, mon Dieu! une plainte déchirante sort du marronnier.
C'est la mésange, la mère des petits oiseaux mangés, qui est perchée
près du nid vide et qui reconnaît Mistigris. Elle lui envoie un cri,
quelque chose comme un cuî, cuî, prolongé, mais non, un cri impossible
à répéter et qui doit signifier: «Rends-moi mes petits, rends-moi mes
petits!»
»Et voilà cette plainte qui continue lente, pénétrante, toujours
pareille. Alors, ce même gémissement, sans arrêter, toujours, toujours,
cela fait une tristesse qui reste dans l'air comme du gris de
brouillard et qui s'élargit, toujours, toujours.
»Les autres oiseaux du jardin se taisent; on dirait que les feuilles
cessent de bouger, que les fleurs se baissent, que les papillons se
cachent.
»Ce n'est pas seulement une plainte d'oiseau que l'on entend, c'est
bien plus grand: c'est une plainte de maman! On dirait qu'il y a aussi
l'arbre, le soleil, le ciel qui pleurent avec la mésange. Figurez-vous
toutes les choses qui pleurent autour de vous. Sachez alors que toutes
les mamans du monde, les mamans des enfants et les mamans des animaux,
pleurent de la même manière quand on leur a pris leur petit, puisque
l'on a fait du mal à la vie que nous respirons, puisque c'est tout qui
souffre du même coup, c'est la maison et c'est la rue!
»Les chats ne comprennent pas le langage des oiseaux; mais Mistigris a
compris tout de suite la mésange, comme si c'était sa mère, à lui, qui
pleurait! «Cuî, cuî, rends-moi mes petits, rends-moi mes petits!»
»Il a regardé vite, là-haut, dans le marronnier, puis le voilà qui fait
semblant de ne pas entendre, il tourne le front du côté des poiriers et
des pruniers, il s'occupe des mouches qui volent là-bas, il cligne ses
yeux, comme si leur poussière d'or le gênait, et il a l'air de compter
les fleurs penchées, plus loin encore, tout là-bas.
»Mais la mésange est toujours là, sur la branche, qui lève son petit
bec, et le baisse et le relève, droit vers lui, sans arrêt, toujours,
toujours, pleurant la même plainte: «Rends-moi mes petits! rends-moi
mes petits!»
»Malgré lui, peu à peu, Mistigris ramène ses moustaches devant l'arbre,
il les incline et flaire attentivement la pierre du perron à ses pieds.
»Mais la mésange continue de crier.
»Et peu à peu, la tête de Mistigris se relève, il faut qu'il regarde!
il faut qu'il entende! il faut qu'il reste là, les yeux fixés sur la
mésange qui le harcèle.
»Alors les cris de la maman qui se penche et se redresse sans faiblir
sont comme des aiguilles que chaque balancement enfoncerait; des
frissons remuent le dos de Mistigris, ses poils font l'effet de
l'herbe soufflée par le vent. Il se tient de plus en plus tendu
d'attention, forcé de laisser entrer toute la peine et tout le reproche
de la mère. Et le voilà torturé aussi de cette tristesse de toutes
les choses qui se jette et s'amasse en lui. Il ouvre la bouche pour
miauler, aucun bruit ne sort. Il veut se détourner, mais non, sa tête
revient, il faut qu'il écoute.
»Encore des frissons le long de son corps, et la plainte frappe sans
rémission, toujours pareille et il est malheureux, il ne peut rien,
rien. Cela devient tellement intolérable qu'il arrive à faire vers sa
maîtresse un miaulement suppliant:
»--Je t'en prie, délivre-moi, fais-la taire!
»La vieille dame écoute l'oiseau, malheureuse aussi, les deux mains sur
ses genoux, ayant laissé tomber sa tapisserie par terre. Elle répond
tout bas, gravement:
»--Non, non, Mistigris, tu as mangé ses petits.
»Mistigris reste cloué là et ne répète même pas son miaulement
misérable.
»Tout à coup, il essaie encore de jeter sa tête de biais, son dos
tressaille d'une secousse violente et ses oreilles s'aplatissent: voilà
qu'il a peur!
»En effet, le cri de la mère change; maintenant c'est un cri de colère:
«Ah! tu ne veux pas me rendre mes petits!» C'est un cri de colère
terrible, irrésistible; il révolte l'air tout autour.
»Et un oiseau arrive près de la mésange, sur une branche: c'est le père
des petits oiseaux mangés.
»--Va! va! crie la mère.
»Alors, excité, le père s'envole, fait un cercle, sans bruit, vers
Mistigris et revient à l'arbre. Mistigris effrayé ne bouge pas et,
malgré ses prunelles qui ne veulent pas, il voit l'oiseau! Il entend le
silence des ailes, il sent leur battement.
»--Va! va!
»Alors le mâle décrit des courbes de plus en plus rapprochées de
Mistigris, et chaque fois aussi il revient se percher de plus en plus
près de Mistigris. Il ne le quitte pas, il le vise, il mesure la
distance, le voici sur la plus basse branche, le voici sur la rampe du
perron, le voici sur une marche.
»Mistigris baisse le cou, il respire en dessous, de côté, il ne peut
plus bouger; le cri terrible de la mère le paralyse.
»Et soudain, oui là vraiment, le petit oiseau pas plus gros qu'une noix
s'abat sur le front du chat, entre les oreilles et tiens donc, tiens
donc, à coups de bec, furieusement, sur son nez: tiens donc, méchant!
mangeur de pauvres petits innocents.
»Puis il s'envole, va rejoindre la mère mésange.
»Un grand silence. Tout le jardin regarde Mistigris.
»Mistigris abattu, sentant que toute la nature est contre lui, toutes
les choses et tout ce qui respire, ne pouvant plus rester devant
l'arbre, ne pouvant plus rester devant les plantes, ni devant la
lumière, Mistigris se coule misérable, la tête basse, la queue basse,
vers la maison; il se traîne dans un coin noir.
»Et tous les jours, au moins pendant un mois, dès que Mistigris, après
le déjeuner, apparaissait auprès de sa maîtresse, la mère mésange
était là dans l'arbre qui l'attendait et qui commençait aussitôt
sa plainte déchirante, incessante et toujours pareille: «Cuî, cuî,
rends-moi mes petits, rends-moi mes petits!»
»Mistigris l'écoutait, la tête fixe.
»Puis, le mâle arrivait.
»Mais Mistigris s'en allait dès qu'il le voyait voler en rond et
s'approcher.
»Enfin, Mistigris n'eut plus le courage de se poser sur le perron. Il
descendait les cinq marches, apercevait la mésange dans l'arbre et s'en
retournait...
»Cette bonne mésange, ses petits lui ont été rendus; le nid est refait;
le nid est habité.
»Mistigris a regardé le nid renaître, du haut du perron et un jour il a
compris qu'il était pardonné. Il revient s'asseoir à sa place ordinaire
sur la dernière marche, auprès de la vieille dame qui fait de la
tapisserie.
»La mère mésange ne se plaint plus; on voit sa tête qui sort du nid.
Elle et Mistigris restent des heures à se regarder, sans crainte, sans
méchanceté. Mistigris, devenu très sage, songe profondément. Il songe
qu'une maman de mésange est plus forte qu'un chat armé de ses griffes
et de ses crocs; il songe à cette chose qui torture les chats mangeurs
d'oiseaux, il songe à cette chose qui fait renaître les petits oiseaux
mangés.
»De temps en temps, le mâle apporte la becquée. La mère se lève, les
petits becs s'agitent dans le nid.
»Alors, Mistigris fait semblant d'avoir entendu du bruit dans la
maison; il se dérange tout doucement et se pose, tournant le dos à
l'arbre.»
Je n'essaierai pas de restituer par des mots la beauté haute,
électrisante, de la normalienne, auteur de ce récit.
Je ne peux pas dire non plus toutes les émotions des deux classes.
Seulement ceci:
A l'endroit où le chat croque les petits, plusieurs mioches se sont
vite serrés l'un contre l'autre et sont demeurés recroquevillés,
conscients d'être bons à manger, eux aussi. Une fillette a entouré sa
sœur jumelle de son bras, et ses yeux noirs, bougeurs, scintillaient
comme des diamants au soleil. Un tout petit a lancé les mains en avant:
--Rose, prends-moi!
Enfin, à ce passage: «Cette bonne mésange, ses petits lui ont été
rendus... Mistigris a regardé le nid renaître...» là, un nouveau de la
grande classe, dont je ne sais pas le nom, s'est dressé frémissant,
menaçant, les yeux retournés, brute altérée de justice:
--Je veux pas qu'il les remange!
Tel fut son accent sauvage, tel fut son coup de mâchoire aveugle, que
j'ai compris l'exactitude de symboliser le peuple par un lion très
noble et très massif.
[Illustration]
V
Ce matin, à neuf heures moins un quart, dans le préau, on a entendu
venir de la rue des cris affreux d'enfant et un murmure de foule. La
directrice qui comptait les sous de la cantine, assise près de la
barrière, a échangé un regard impuissant avec Mme Galant.
Depuis quelques minutes, l'entrée avait cessé complètement. Tous les
matins le courant d'enfants arrivants se coupe ainsi, pendant un temps
plus ou moins long; il est arrêté par un accident ordinaire de la rue:
rixe entre hommes ou femmes, excentricités d'ivrogne, amours de chiens.
Cette fois, un père amenait sa fille à force de gifles et de poussades;
une troupe d'élèves accourus de tous les bouts du quartier formait
cortège; il y eut un envahissement tumultueux.
L'enfant battue fut projetée la première dans le préau: Louise
Guittard; un crêpe est piqué à son béret _depuis huit jours_; c'est...
c'est son second père qui l'accommode si rudement.
Je l'ai vite prise par le bras et conduite au lavabo, sa figure
de pauvre mouton, barbouillée de larmes, était enflée, labourée
d'ecchymoses.
Les camarades ont afflué derrière, bruyants, excités, hilarants,
profitant de leur nombre pour continuer à manifester, l'accent canaille:
--Mince alors! T'as vu c'te pâtée!
Ils viennent poser leurs paniers près de l'endroit où je tamponne
Guittard; plusieurs, chez qui persiste l'émerveillement de la
magistrale correction, portent eux-mêmes de terribles marques
paternelles sur le visage.
Que de notations instructives j'aurais à enregistrer! Voir battre un
camarade est une occasion d'importance qui fait sortir la nature, qui
grossit et accentue les physionomies et, dans tous les cas, il apparaît
incontestablement que notre vieille âme héroïque et conquérante n'est
pas morte; j'en juge à la façon dont Bonvalot tire les cheveux à Julia
Kasen, sans méchanceté, par débordement enthousiaste.
Le choc nerveux s'est communiqué aux gamins déjà assis; les cous se
sont allongés vers Louise Guittard, les figures ont grimacé leur
expression «de la rue», j'ai vu courir le long des bancs l'avidité
féroce, stupide et lâche de la foule.
Mme Galant a donné le signal du chant, comme unique moyen d'apaisement.
La pédagogie a de ces inspirations: un hosanna criard se déchaîne:
Petit papa, c'est aujourd'hui ta fête...
J'avais des fleurs pour couronner ta tête...
Quant à moi, l'émotion concentre ma force d'observation sur les
laideurs. Quelle lamentable espèce d'enfants! J'en compte çà et là une
quantité, filles, garçons, grands, petits, moyens, qui, sans erreur
possible,--ont le visage modelé par les coups. En a-t-il fallu des
brutalités depuis leur naissance! Car la chair reprend sa forme après
une torgnole, le sourire renaît après les pleurs. En a-t-il fallu des
réitérations pour que des coins de visage restent de travers, pour que
les joues gardent l'air giflé, pour que l'apparence de renifler des
larmes s'installe définitivement, même quand l'enfant rit!
Mais il y a pis que les déformations accidentelles! Cette enfance pèche
par mille stigmates de dégénérescence. Voici la petite Doré atteinte
de strabisme et vingt autres, victimes de la même hérédité alcoolique.
Quand ce ne sont pas les yeux, ce sont les hanches qui chavirent:
nous possédons toute une collection de coxalgies; nous recélons trois
boiteux, sans compter Vidal, le bossu; quant aux rachitiques, aux
noués, aux scrofuleux, on ne les distingue même pas: autant prendre
l'effectif entier, à un degré près.
Les ressemblances d'animaux ne se doivent pas dédaigner: beaucoup
d'enfants émules de Richard offrent des faces de singes, vieilles
à grandes rides, et leur gaieté plisse toujours péniblement. Nous
foisonnons en têtes de poissons, à bouches molles, en félins à nez
aplatis, en boucs, en crânes plats de casoars, en mâchoires de
lévriers, en mentons qu'on croirait tombés, allongés en excroissances
morbides. Des oreilles décollées deviennent si drôles, montrées par un
gamin qui glapit:
--Madame! i' n'a pas lavé ses garde-crotte!
Des petites filles vocalisent, la nuque renversée; je reconnais des
têtes de noyées, des physionomies de mortes que se sont disputées
l'éclampsie et l'inanition.
Par compensation, aucun tableau poétique du monde ne saurait être égalé
à celui offert par la mignonne Louise Guittard, la tête penchée sur
l'épaule, les yeux en velours, les lèvres tuméfiées, chantant de toute
sa bonté convaincue:
Petit papa, c'est aujourd'hui ta fête...
A propos de Louise Guittard, Mme Paulin m'a informée.
--V'là encore une adresse pour Libois. (Elle dit Libois tout court;
j'ai essayé, ça ne me va pas.) Il s'occupe des enfants les plus battus:
il ose lui-même endoctriner les parents, ou bien il les signale.
--Tiens! la philanthropie policière.
Mme Paulin hausse les épaules:
--Non! il les signale pour leur faire coller un secours! Il prétend que
c'est avec des pains de quatre livres que l'on empêche le mieux les
parents d'assommer leurs gosses! Des bêtises! Les gens le sauront, ils
battront le rappel exprès... Est-il assez godiche, le délégué! Il ne
vous parle jamais?
--Dieu non!
--Moi, il me parle, même dans la rue. Et puis la directrice fait porter
souvent des lettres chez lui, au sujet des maladies contagieuses,
je crois. Ça devrait être votre service. Ecoutez, il ne faut pas
m'en vouloir, je n'ai pas intrigué. C'est lui-même qui a dit à la
directrice: «Envoyez-moi de préférence Mme Paulin, parce que je la
connais». Du reste, il habite dans mes parages, la grande belle maison
neuve en face du métro. Alors quand il est là je monte la lettre. Je ne
suis pas forcée, mais, n'est-ce pas? on aime bien voir l'intérieur de
ces messieurs. Et croiriez-vous qu'il est devenu bavard tout d'un coup!
«Vous avez bien fait de monter, Madame Paulin. Qu'est-ce que je vais
vous offrir? Un verre de bordeaux? Et l'école, ça marche le service?
Vous vivez d'accord?--D'accord avec Rose, que je réponds! Pour sûr,
Rose, monsieur, j'en ai jamais vu une pareille.»
Cette pie borgne n'a-t-elle pas raconté je ne sais quelle histoire à
propos du pain qui manque dans les paniers et de notre petite invention
d'y suppléer. Elle devait être un peu grise. M. Libois, paraît-il,
avait l'air, à chaque instant, de chercher des objets qu'il ne trouvait
pas,--ou d'un chien à qui l'on marche sur la patte (parbleu! il se
détournait pour rire). Il lui a donné la bouteille entamée à emporter,
il lui a donné le paquet de biscuits, il lui a serré les mains. Une
paire d'amis, quoi!... (Il ne savait plus comment s'en débarrasser.)
Dans tous les cas il faut que je signifie à Mme Paulin de ne plus me
mêler à ses commérages.
Revenons aux enfants.
Quels signes aussi dans le champ des chevelures, dans la plantation
hirsute mangeant le front plus ou moins! Quelles mentalités de parents
révélées par les coiffures «à la chien» des petites filles!
Et la débilité générale affichée par la rangée des mollets étiques,
malades, vides! Des mollets avortés, qui ne poussent pas!
Justement, pour compléter cette estimation pitoyable, des tout petits
qui se tortillaient sur leur banc m'ont donné à tâter de dérisoires
échines osseuses, rappelant, par la dimension misérable, des carcasses
de chats maigres, de lapins.
Parbleu! nous possédons de vrais enfants, de gentilles têtes rondes,
roses, vivaces; parfois, les maîtresses se divertissent entre elles de
délicieux petits amours livrés à eux-mêmes; ils jabotent tout seuls,
rient, s'amusent à faire claquer leurs lèvres: «boi, boi, boi», et ils
promènent d'ineffables yeux bleus qui effleurent toutes les choses et
ne se posent sur rien.
Mais le triste aspect d'ensemble subsiste. Pareillement, quelques
immeubles neufs, confortables, décorent çà et là les rues avoisinant
l'école, mais ils n'enlèvent pas au quartier des Plâtriers sa dégaine
louche et crasseuse.
[Illustration: LA GARGOTE.]
La directrice a séjourné dans sa classe toute la matinée. J'ai
eu suffisamment de besogne après les poêles qui ne tiraient pas;
impossible de dégourdir la température à dix degrés, excepté au
premier, chez Mme Galant. Il faut dire que, dans la classe de la
normalienne, au-dessus des fenêtres et de la porte donnant sur la cour,
les vasistas qui ferment mal attendent l'architecte depuis un an.
Armée de mon tisonnier, en allant d'un poêle à l'autre, je n'ai pas
cessé de recenser les tares de ma population enfantine. Et l'atavisme
moral! Et les perversions instinctives!
L'autre jour, quand Mademoiselle racontait «la Mésange», plusieurs
de ses élèves,--aux phrases du commencement,--restaient distraits, à
peine intéressés,--Gillon, par exemple,--c'était déjà de l'obtusion
intellectuelle, mais d'autres riaient malignement: indice de
perversion; et je me rappelle maintenant, placée de côté comme j'étais,
avoir remarqué des crânes singuliers, en ruines, avec des pans abattus.
Il est vrai qu'au milieu du récit Irma Guépin pleurait, la Souris,
sublime, contractée à l'extrême, vibrait d'une seule pièce; j'aurais
compté les ondes frémissantes de son corps; Adam assombrissait
terriblement son facies de taureau. A la fin, il régnait une
palpitation générale; il planait quelque chose de plus fort que le
destin de ces enfants et qui les emportait, les transformait, les
sauvait: le grand souffle du sentiment. Et Bonvalot n'était plus
l'assassin, ni Virginie Popelin la vicieuse, ni Julia Kasen la
sacrifiée; et Léon Chéron, Léon Ducret et les «visages pointus»,
Gabrielle Fumet, Berthe Cadeau, s'embellissaient de personnalité.
Mes tout petits eux-mêmes amenuisaient leurs frimousses pour saisir la
délicatesse des mots et leurs becs, leurs nez travaillaient, tels des
menottes malhabiles qui cherchent à prendre un objet un peu trop gros,
un peu trop lourd.
Mais comment faire durer cette minute sentimentale, tout de suite
envolée?
Il me semble que la classe a une âme collective, lourde, croupissante,
où s'envase la servitude misérable: quelle peut être l'action de la
maîtresse sur cette stagnation? N'est-ce pas seulement une action
passagère, rapide et vaine comme le souffle du vent sur l'eau?
Ainsi, chez ces mêmes enfants si indignés contre Mistigris, j'ai vu
réapparaître, au bout de peu de temps, l'inclination du peuple envers
les brigands. Hier, Mademoiselle organise cette expérience d'inviter
ses élèves à raconter eux-mêmes «la Mésange»; chacun participera à la
narration pour un épisode, à la suite. La parole est à Louis Clairon.
J'ai observé Clairon, un garçon de la catégorie simiesque, nature
bretonne, à l'air intelligent et têtu.
--Y avait un chat qui avait faim...
--Mais non, rectifie Mademoiselle, Mistigris venait de déjeuner.
--Y avait un chat qui était en colère...
--Mais pas du tout...
Le parti pris était flagrant; Clairon se rappelait très bien, mais il
ne voulait pas que le chat-brigand fût sans excuse; il n'a pas cédé:
--Y avait un chat qui n'avait rien du tout...
Et voilà le malheur: l'inclination du peuple pour les brigands n'est
pas l'instinctive bienveillance à l'égard du réprouvé ayant osé agir
contre tous, elle n'est pas due non plus à l'obscure perception qu'un
malfaiteur c'est un pauvre et qu'un pauvre c'est «du peuple», non, je
crois plus banalement que cette inclination révèle un goût fanfaron de
l'oppression et découle des romans feuilletons, des mélodrames, de la
mauvaise éducation héroïque, du _besoin d'art_ mal servi.
Je voudrais garder ma confiance entière dans les bienfaits de
l'enseignement moral. Vain désir! La réalité brutale m'étreint à chaque
instant.
J'ai entendu la mère Doré renouveler sa plainte à la directrice:
--Punissez cette morveuse, elle a déjà des idées... c'est trop jeune,
est-ce vrai, madame? c'est trop jeune.
Il faut que l'école touche joliment juste pour avoir une influence
améliorante!
Alors, une morale par enfant?
Dame! Que dirait-on d'un hôpital où les malades seraient répartis
pêle-mêle dans les salles, d'après leur âge simplement, et où un
médecin, n'ayant pas le moyen d'examiner chaque cas particulier,
prescrirait la même potion pour soixante patients différents?
Quelle tête ferait le visiteur à considérer les malades un à un? J'en
suis là: je ne puis m'empêcher de détailler les enfants, de scruter les
parents, le quartier, et de m'arrêter à chaque tare particulière.
Et alors, étant agenouillée entre un banc et une table à nettoyer par
terre, j'aspire comme des bouffées de vérité: on ne peut pas alléguer
que l'école se trompe--appréciation trop vague--il faut spécifier:
la leçon a le tort d'être servie pareille à tous, aux forts, aux
faibles, aux gentils, aux affreux; tel conseil profitable à Pierre peut
parfaitement nuire à Paul.
La morale c'est le bien de l'individu considéré dans son milieu. Chaque
nature et chaque situation a la sienne.
Quelle révélation! Et maintenant j'écoute ces malheureuses maîtresses
verser leur médication collective, sans souci ni de tempérament, ni de
famille, ni de condition économique.
Je ramasse des papiers, je renifle les odeurs différentes des enfants
et je me dépite: mais fourrez donc le nez sur vos élèves!
Certes, ces dames moralisent à propos de _toutes les choses diverses_
(conformément au manuel spécial de leur métier), mais pas à propos des
_enfants divers_.
Tous les exercices de la classe et les jeux de la récréation doivent
fournir prétexte à sapience. On ne l'oublie pas; il n'est pas jusqu'au
modèle d'écriture qui ne porte ses fruits.
La leçon que l'on arrose le plus de vertueux propos est celle de
calcul. Morale et calcul, à première consonance, cela ne se marie pas
nécessairement. La normalienne, le lundi, le mercredi et le vendredi,
d'une heure trois quarts à deux heures et demie, se charge, des plus
aisément, la craie à la main, de cet heureux rapprochement.
«J'ai deux douzaines de cerises, vous allez les voir sur le tableau;
j'en veux faire trois parts égales: une que je mangerai de suite, une
que je conserverai pour ce soir, une que j'offrirai à un camarade.»
Et la craie marche, et la langue, et tout y passe--sans que le truquage
apparaisse--l'addition, la soustraction, la division, la frugalité, la
prévoyance, l'économie, la générosité... et un cerisier et une assiette
et une table.
C'est bien. Et je ne suis nullement satisfaite.
Du reste, j'ai l'esprit chagrin et il ne m'arrive que des ennuis.
Je suis allée dimanche, voir mon oncle, sur une convocation brève et
peu aimable.
--Qu'est-ce qu'il y a? m'a-t-il crié à brûle-pourpoint.
--Mon oncle, c'est vous qui m'appelez...
--Tu ne sais rien? Qu'est-ce que ça veut dire: on est venu dans le
quartier, chez la concierge, faire une enquête... oui, quand tu
écarquilleras les yeux... et c'était surtout toi, tes antécédents, que
l'on voulait connaître. Tu y es maintenant? Qu'est-ce que cela veut
dire?
--Mon oncle, peut-être l'Administration...
--Ce n'est pas l'Administration; il s'agit d'une de ces agences qui
font des recherches dans l'intérêt des familles.
J'ai fini par rabrouer mon oncle vertement; il avait l'air de douter de
ma conduite.
Et je ne veux pas approfondir cette histoire de concierge. Que
m'importe?
J'ai beau faire, une inquiétude inexplicable vit en moi. Des riens
m'agacent, sans motif.
Et me voici dans ma chambre. Si seulement j'avais du feu, je serais
moins mal pensante; le bec de ma lampe à pétrole parcimonieux, avare,
ne me communique pas l'égoïsme digne et accommodant du monde qui a
chaud.
Le temps de monter mes six étages, mon dîner était figé; et je ne
m'habitue pas à ces gens à accroche-cœur attablés en bas dans la
gargote, ni à leurs éclaboussures d'argot, ni à leurs bouchons, ni à
leurs boulettes de pain.
Ma digestion ne s'accomplit pas, je ne peux pas me coucher; pour
un peu, je sortirais. J'ai peur et j'ai envie... Quel réconfort
trouverais-je dehors? Voilà bien de quoi soulager ma douloureuse
aspiration vers une bonté aimante et belle: la rue des Plâtriers,
le boulevard de Ménilmontant avec leurs ombres, leurs projections
blafardes de débits empoisonneurs et ces gens à démarche rôdeuse qui
ne vont nulle part et ces formes inquiétantes qui stationnent, et ces
coups de sifflet sinistres...
J'ai honte de moi, je voudrais un prétexte... je voudrais avoir oublié
quelque chose à l'école. J'irais... une fois les réverbères allumés, la
fonction du quartier c'est la débauche... toute femme jeune passe au
milieu de la convoitise et de la concurrence... je ferais quelques pas,
je sentirais toutes sortes de menaces autour de moi. Devant la façade
assombrie de l'école, je verrais des personnes en train de chercher,
de parler, de monter la garde. Juste là, sous le drapeau, et le long
des affiches, je retrouverais le même trottoir occupé qu'à onze heures
et à quatre heures lorsque l'on attend la sortie des élèves... à peu
près mêmes visages, mêmes vêtements. Faut-il l'écrire? de celles qui
viennent chercher leur enfant dans la journée, il y en a, je crois, qui
reviennent la nuit devant l'école.
Sans doute, c'est seulement la curiosité de vérifier qui m'attire
dehors... Belle curiosité! c'est plutôt mon intolérable solitude qui me
pervertit.
J'ai souvent rêvé cette inouïe fortune: un enfant que l'on ne viendrait
pas retirer le soir et dont je ne retrouverais pas les parents à
l'adresse marquée sur la fiche; je l'emmènerais chez moi, je le ferais
dîner, je le coucherais, je le dorloterais. Comme cela doit être bon
d'avoir un enfant à embrasser dans le silence du chez soi, quand,
dehors, guette la nuit hostile!
Le fait s'est produit, Mme Paulin me l'a raconté: un bébé de quatre
ans, demeurant soi-disant rue des Panoyaux; l'heure passe, on le
reconduit; à cet endroit, la mère était inconnue. Perplexité. Le petit,
paraît-il, a eu comme une intuition terrible: il s'est mis à réclamer
sa mère avec cet affolement de l'instinct vers une seule protection,
avec cette épouvante de l'être perdu qui sent la voracité partout,
autour de lui... ah! mais, de tels cris, par les rues, que n'importe
où la mère aurait été, à proximité, elle serait sortie. La femme de
service a ramené l'enfant à l'école.
--On aurait dû se douter de quelque chose, dit Mme Paulin. Ce mioche de
misère qui, la moitié du temps manquait de pain, ce jour-là, on avait
trouvé un énorme gâteau dans son panier... on aurait dû comprendre...
Je me rappelle; on en a coupé une douzaine de parts et même le mioche
n'en a pas goûté, tellement il était content de voir bâfrer les autres,
de faire le riche...
La directrice l'a mis en garde chez la concierge. On l'a hébergé quatre
jours, après avoir informé la mairie, le commissaire. Pendant quatre
jours il a appelé, il a gratté aux murs, aux portes, voulant aller
chercher sa mère. Jamais, jamais on n'a eu d'elle aucune nouvelle.
L'Assistance publique est venue retirer de la bouche de l'enfant ce mot
anti-administratif: maman.
Parfois toutes mes fibres crient que j'étais faite pour avoir des
enfants; alors, exclue du mariage, créature dénaturée, je forme des
imaginations monstrueuses! Il y en a un petit que je guette: Louis
Clairon... sa mère a l'air si fini!
Avant la fermeture, quand les maîtresses sont parties, j'essaie mes
chances:
--Qui est-ce qui veut s'en aller avec moi et que je sois sa maman?
Hélas! personne ne se précipite dans mes bras.
Je m'habitue aux déboires. Dans les premiers temps, le soir, au milieu
du préau, sous le gaz, assise sur un banc trop bas en face de trois ou
quatre bambins, je conversais naïve et ignorante, je tâchais d'accorder
ma voix à la douceur et à la pureté enfantines, je modulais une
intonation chantante, jolie, délicate:
--Dis donc, Léonie, maman va venir, tu vas rentrer à la maison, il y a
une table ronde, hein, je suis sûre? Et la soupe est sur le fourneau...
A mesure que je parlais, Léonie Gras, une roussotte frisée comme un
caniche, faisait: non, non, de la tête, souriant avec des yeux malins,
telle une enfant que l'on taquine par une offre dérisoire: «Donne-moi
tes dragées, je te donnerai une poignée de cailloux». Elle me souffla
sur le nez comme sur une bougie, par dédain, puis s'expliqua:
--Non! on mange chez l' troquet avec maman.
Elle ponctua cette déclaration d'un avancement de menton: «Voilà, ça
t'ennuie, tu es jalouse!»
--Ah! fis-je interloquée, mais après, tu vas faire dodo?
--Non, maman boit avec des gens et moi je _liche_ les verres.
Et encore ce coup de menton qui signifie en langage de Ménilmontant:
«Voilà, ma vieille, ça te la coupe!»
Ensuite ce fut Bonvalot, blafard, les pommettes trouant la peau, le cou
détiré. Il était en retenue.
--Tu aimes bien ta mère?
Signe de tête négatif.
--Comment! tu n'aimes pas ta mère?
--Non, a' m' bat. (Brèche-dents, il crache à distance, en soulevant à
peine les lèvres.)
--Et ta tante, que j'ai vue une fois, tu l'aimes?
Hochement négatif.
--A' m' bat.
--Et ta grande sœur?
Même jeu.
--A' m' bat.
Il crachote, froidement, d'un air de millionnaire qui regrette mais ne
saurait vous accorder ce que vous demandez.
--Et ton père?
--Y bat maman... il lui jette les assiettes à la tête, elle lui rejette
les morceaux.
--Et moi, tu ne m'aimes pas non plus?
Silence. Il crache moins loin. Puis, un signe furtif, entre nous deux
seulement, indiquant que, tout de même, il a un sentiment pour moi.
--Tu m'aimes parce que je te donne des bonbons?
--Non.
--Parce que je t'apporte ta gamelle, je te débarbouille?
--Non.
--Pourquoi alors?
Il me regarde, mécontent, rechigné, puis, les paupières baissées, il
dit sans amabilité:
--Parce que y a des images dans tes yeux.
J'y pense maintenant, ce n'est pas bien dangereux de prôner aux
enfants la soumission et l'admiration envers les parents indignes.
Est-ce que Bonvalot _coupe_ dans les leçons sur les parents? Admettons,
mais nous voilà loin des bienfaits suprêmes de l'école! Nous en sommes
à plaider son innocuité.
Certes, l'enfant ne tient pas grand compte des conseils. Toutefois,
dans le cas de contradiction apparente, il s'empresse de choisir;
ayant entendu ces deux exhortations: «Imite tes parents--Sois sobre»,
si les parents se grisent, l'enfant aura soin de ne considérer que
l'exhortation à suivre l'exemple familial.
C'est drôle comme le froid m'empêche de suivre droitement une seule
idée. Je me tiens mal sur ma rocking-chair, ma pensée transie verse à
droite et à gauche.
J'ai écrit dernièrement qu'il fallait subordonner la morale aux
_faits_ individuels; eh bien, à ce propos--puisque je ne peux pas me
coucher,--je veux exposer une opinion qui me tracasse depuis l'âge de
raison: je suis absolument révoltée de la façon dont on attribue de la
vertu aux gens--par rapport à d'autres gens!
Pourquoi dire que l'industriel gagnant 50.000 fr. par an est _plus
honnête_ que le camelot affamé qui a volé? pourquoi dire que Mme
Prudhomme, satisfaite en tous ses désirs, est _plus vertueuse_ que
Mlle Nana? _On n'en sait rien._ Pour pouvoir comparer, il faudrait que
le riche industriel, que l'heureuse Mme Prudhomme se fussent trouvés
exactement dans les mêmes conditions de besoin que le camelot et que
Mlle Nana.
L'évidence de mon assertion avoisine la puérilité. Quand vous voyez
deux personnes inconnues, l'une barboter dans la rivière et se noyer,
l'autre, sur la berge, cheminer d'un pas assuré, vous ne dites pas:
cette personne qui marche si solidement ne se noierait pas! Vous n'en
savez rien; vous constatez simplement deux situations différentes.
Pourquoi, lorsque vous voyez Mme Prudhomme coudoyer Nana, déclarer
que la première est vertueuse? La vertu c'est de ne pas se noyer. La
dame n'a jamais barboté dans la misère, vous ne savez pas si elle
surnagerait.
De même, il n'y a aucune honnêteté pour le capitaliste à ne pas chiper
une boîte de sardines à l'étalage de Potin. Evidemment ce n'est pas
répréhensible d'être garanti du besoin, mais ce n'est pas méritoire non
plus. Disons que c'est neutre.
Et la vertu c'est de l'action, que diable! Et je ne connais pas
d'invention plus intensément comique au monde qu'un _jury d'honneur_
composé de messieurs bien nés, bien élevés, bien pourvus.
Hum! Il n'est peut-être pas tout à fait _neutre_, qu'une servante de
sainte Catherine comme moi tranche si intelligemment de la vertu!
5 février.--J'en étais sûre! Je passe mon temps à confronter les leçons
et la matière enfantine: voyons si «ça colle»...
Impossible de faire autrement; j'ai beau avoir continuellement des
tout petits accrochés à mon tablier, j'ai beau m'occuper d'eux très
sincèrement, leur répondre avec application, torchonner par-ci, éponger
par-là,--mon observation critique ne cesse pas.
Que voulez-vous? Une telle beauté inonde l'atmosphère quand maîtresses
et élèves se comprennent à plein et mélangent leurs effluves! Et il
suffit de rien pour épanouir l'innocence enfantine: des histoires de
petits animaux faibles... Et Louise Cloutet (la Souris), les yeux
diamantés, envoie son âme en visite chez l'âme de la normalienne et
reçoit à son tour la même salutation.
Mais il y a la contre-partie.
Ce matin, dans la grande classe, c'étaient surtout le dos, les épaules
que j'observais; quelles différences dans les nuques! Adam concentre là
sa force et Gillon sa bêtise; quelques petites filles montrent déjà,
sous leur natte, une pureté de marbre: Julia Kasen, Irma Guépin, Léon
Chéron et la Souris ont la nuque archibrune et mince, mince!
La normalienne donnait un simple exposé historique. Superficiellement,
tous les enfants avaient l'air aussi absorbant, aussi bénéficiant;
mais, à fixer mon attention, je voyais les phrases tomber différemment
sur eux; un dépit irrésistible me crispait: cette forme de parole ne
s'adapte pas à cette forme de tête...
Quel malheur, quand la normalienne ne pénètre pas dans les ténèbres
des petites intelligences, ou quand elle ouvre aux enfants un aspect
trop compliqué de son intelligence, à elle! On croirait voir quelqu'un
offrir de bonne foi des couleurs à un aveugle et attendre qu'il
choisisse.
Ma solide complexion de Parisienne «mollit» singulièrement.
Le délégué cantonal a chaperonné une nouvelle dame patronnesse, une
grosse vieille en deuil, à qui l'on a présenté le personnel, y compris
les femmes de service.
M. Libois s'est fendu d'un petit discours sur les mérites de chacune:
très dévouée Mme la directrice, très dévouées, Mlle Bord, Mme Galant,
Mme Paulin.
Pourquoi ai-je rougi comme une imbécile quand mon tour est venu? Et
pourquoi l'_autre_--imbécile aussi,--qui était souriant sans solennité,
pour dire les mérites de ces dames,--a-t-il semblé plus sérieux...
pourquoi s'est-il dispensé de me regarder?
«Et enfin Mlle Rose, dont vous... dont les soins maternels n'ont pas
moins d'importance...»
D'ailleurs, rien d'anormal; autrement, Mme Paulin n'aurait pas manqué
de le remarquer.
Pourquoi suis-je allée pleurer dans la cour?
Il ne faut s'en prendre à personne; je traverse une crise. N'ai-je
pas déjà pleuré hier, à propos d'un petit nouveau? Sa mère venait le
chercher; il a hésité comme s'il ne disposait que d'un baiser, il
allait me le donner, vite il l'a donné à sa mère. Je suis restée la
tête basse...
A la vérité, j'ai attrapé un tourment jaloux à voir tous ces enfants
des autres, à voir tous ces gens qui possèdent des enfants. Je voudrais
_posséder_ aussi.
Le mal est plus grave que l'on ne croirait; je n'ose l'avouer: «J'ai
fait un nid!» J'ai disposé un coin de ma chambre pour recueillir
d'aventure un enfant abandonné... j'arrange des bouts de chiffons... Un
précédent existe, juste dans la famille: mon oncle a longtemps gardé
une vieille tourterelle apprivoisée qui couvait un œuf en bois, à
repriser les bas...
J'ai signalé une espèce très commune dans les quartiers pauvres: des
enfants à visage pointu, front pointu, nez pointu, menton pointu; comme
si, à pleine main, on en avait pincé la cire blette. Ah! oui, la cire!
Car on ne peut guère nommer chair cette substance décolorée, creuse,
où transparaissent quelques veines ténues, bleuâtres. Et ces visages
d'enfants n'expriment que l'incapacité; leur seul caractère, c'est la
laideur, même pas excessive. Voilà une régénérescence qui s'impose!
La voyez-vous, grandie, cette élève à figure pointue? appelez-la Berthe
Cadeau, ou Gabrielle Fumet: une couturière osseuse et graillonnante, au
long nez pointillé comme ses doigts, dédaignée par la débauche même;
tenez, elle habite là, sur mon palier, dans la chambre voisine de la
mienne: une pauvre assassinée, n'ayant jamais rien osé, dont le masque
hébété s'effraye lorsqu'on parle du mieux à revendiquer.
Eh bien, en guise de régénérescence par l'école, écoutez la leçon
d'inertie, de routine, qui s'abat sur les nuques molles.
«L'ambition punie.--Il y avait une fois, dans un colombier, deux
pigeons qui s'aimaient beaucoup; ils allaient chercher du grain dans
l'aire du fermier et se désaltéraient dans l'onde pure d'une fontaine.
On entendait le murmure de ces heureux pigeons et leur vie était
délicieuse. Mais, hélas! l'un d'eux se dégoûta des plaisirs d'une vie
tranquille. Il se laissa séduire par une folle ambition et livra son
esprit aux projets de la politique. Le voilà qui abandonne son vieil
ami. Il part du côté du Levant. Il voit des pigeons qui servent de
courriers, il envie leur sort.
»On le met bientôt dans leurs rangs. Il porte, attachées à son pied,
les lettres d'un pacha et fait au moins trente lieues par jour.
»Mais, un jour, le Grand Seigneur soupçonnant le pacha d'infidélité
voulut savoir ce que contenaient les lettres. Une flèche tirée perce
le pauvre pigeon et il tombe ensanglanté. Pendant qu'on lui ôte les
lettres pour les lire, il expire plein de douleur, condamnant son
ambition et regrettant le doux repos de son colombier où il pouvait
vivre en sûreté avec son ami. Que d'hommes ressemblent à ce pigeon! Ils
dédaignent le bonheur qu'ils ont sous la main, pour courir après un
bonheur qui, toujours, leur échappe.»
Il faut voir, dis-je, cet enseignement s'appesantir sur la misère des
chairs étiolées et des tabliers rapiécés!
[Illustration: SAMEDI DE PAIE.]
Et l'histoire d'une petite curieuse:
«Berthe a un très grand défaut: elle est d'une curiosité incroyable,
elle veut tout entendre, tout savoir, toucher à tout. Quand elle marche
dans la rue, sa tête ressemble à une girouette, elle ne cesse de
tourner. Elle veut suivre ce qui se passe à droite, à gauche, devant,
derrière. Si deux personnes causent ensemble, elle tâche d'entendre
ce qu'elles disent. Sa mère a honte de l'emmener en visite, parce
que, en arrivant, elle inspecte la pièce où elle est et regarde les
objets les uns après les autres. Elle ouvre les tiroirs pour palper ce
qu'ils renferment. Elle feuillette librement les livres qui sont sur la
table! Un jour, elle s'est permis d'ouvrir une boîte qui appartenait à
un collectionneur d'insectes; dans cette boîte, il avait renfermé un
énorme bourdon à corps velu; l'affreux insecte armé de son dard a sauté
à la figure de la petite curieuse.»
Où en est mon drame dans tout cela? Je devais enregistrer les
améliorations de cette année décisive, en voilà un tiers d'écoulé: quoi
d'amélioré chez Gabrielle Fumet, chez Bonvalot, chez la petite Doré?
Je note de l'assouplissement, de la discipline, de la mécanisation;
certes, les rangs manœuvrent de mieux en mieux pour la conduite aux
cabinets, pour la sortie du déjeuner. Les superbes leçons sur les
inconvénients de la turbulence, de l'impétuosité, de la vivacité
semblent avoir porté leurs fruits... Je me demande si l'école n'a
pas pour principal effet de rendre convenable, polie, résignée, la
misère physique et morale? Habile résultat, certes, à un point de vue
spécial... mais enfin je croyais que l'on devait redresser, développer,
armer cette enfance inférieure?
Allons, tout le monde ensemble: le salut--puis les mains au dos... Ah!
la belle uniformité!
La pauvreté, le vice, la maladie ont enfanté; la misère humaine a
enfanté, elle vous envoie sa progéniture, avec des supplications...
Vous rangez par grandeur, par grosseur, par âge, vous dites: «Soyez
bien sages, ne bougez pas!» Puis: «Exécutez bien tous le même
mouvement, attention!»
Et l'alcoolisme, la tuberculose, la fringale, la névrose, le rachitisme
contorsionnent en chœur le même simulacre!
Ainsi, font, font, font, les petites marionnettes!...
7 février.--Ma mauvaise chance s'accentue. Décidément je ne trouve
plus de justice nulle part! Ne me semble-t-il pas que les punitions
infligées aux enfants manquent trop cruellement de mesure!
Enfin, que l'on réfléchisse: la même punition est bénigne ou
monstrueuse selon la _sensibilité_ et la _condition_ de l'enfant. Ici
encore, avant de sentencier, il faudrait envisager la monographie des
administrés.
Parbleu! cette étude individuelle est impossible et l'éternel résultat
se produit: les peccadilles sont terriblement châtiées, les grosses
fautes sont presque exonérées. (Ces dernières appartiennent aux
enfants qui _ont de l'estomac_ et qui digèrent facilement les fortes
réprimandes, les premières sont le fait des délicats, émotionnés par
des riens.) Je ne demande pas la punition proportionnelle des grosses
fautes; je souhaite la décharge des peccadilles.
A la récréation de ce matin, j'ai observé un petit nouveau qui,
nécessairement, avait la sensation d'être perdu dans l'école
étrangère,--pour avoir retiré sa ceinture, on l'a mis, selon l'usage,
en pénitence, cinq minutes contre le mur de la cour, face au
marronnier, en lui disant: «Tu vas rester là _tout seul_, personne ne
s'occupe plus de toi.» Punition excessive parce que l'enfant était
nouveau. Pendant quelques instants il a connu l'infini désespoir de
l'abandon total. Contre son mur, il faisait penser à un aveugle, à un
asphyxié: il tâtait le vide à mains tremblantes, il ouvrait le bec,
palpitait, affolé d'_être tout seul_. Sait-on combien un enfant se
laisse suggestionner? Combien son imagination le peut halluciner? Les
désolations sans cause sont peut-être les plus atroces.
Mme Galant détient le record des punitions regrettables. C'est une
maîtresse fanatiquement dévouée à l'enseignement--je ne dis pas dévouée
aux enfants--elle emploie une pédagogie de dévote: implacable, sans
pardon. Quand elle a annoncé une punition, elle s'en souvient, fût-ce
trois jours après, et elle possède cette extraordinaire faculté de
pouvoir sévir comme cela, _à froid_.
Beaucoup d'élèves ont la terreur du sergent de ville, du commissaire.
Ces croquemitaines lui servent trop fréquemment,--sans discernement.
J'ai pris des informations, moi. Parbleu! ces enfants ont pour parents
des camelots, des marchands des quatre-saisons, des ambulants,
continuellement pourchassés et saisis par la police! Les enfants
ont, de naissance, ils ont par habitude, ils ont dans le sang, dans
l'estomac, l'effroi du sergent de ville; ils savent des exemples
terrifiants de désastres causés par les «agents».
Ce soir, au moment de la sortie de quatre heures, dans le préau, Mme
Galant s'est tout à coup faite sévère:
--S'il te plaît, Kliner, j'ai promis avant-hier de te conduire chez le
commissaire; arrive un peu avec moi, mon bonhomme.
J'ai vu la mort passer sur le visage de Kliner; ses yeux se sont
retournés dans un horrible strabisme. On ne soupçonne pas la quantité
d'épouvante que peut contenir la carcasse d'un enfant de cinq ans.
Evidemment Mme Galant ne calcule pas ses effets: c'est de la chance,
quoi!
Mais, assez de couleur sombre, j'avoue qu'il est bon, parfois, de ne
pas tenir compte de la situation de chacun; par exemple, chez nous,
on ne constate pas de préférence injuste, pas de traitement différent
selon que les enfants paraissent être de famille plus ou moins
aisée (imperfection fréquente des établissements privés, des écoles
payantes). La pitié même se manifeste modérément et j'approuve: c'est
souvent griffer la misère que de la plaindre ouvertement.
Certes, la gentillesse de visage et d'allure exerce son attirance,
mais, je l'affirme, on lâche les cajoleries instinctivement, sans idée
de rang. Et, par contre, on surmonte, on déguise la répulsion de la
laideur.
Je vois la normalienne mettre une application vraiment généreuse à
traiter les affreux--Vidal, Richard--_comme les autres_, comme s'il
n'existait aucune différence entre eux et les plus agréables, ce
qui--vis-à-vis des camarades--est bien plus charitable que de témoigner
de la compassion.
--Voyons, quelqu'un de solide pour reporter la pelle à Rose? Mais oui,
Vidal.
Je le certifie: le front superbe de Mademoiselle jure à la face du
ciel que Vidal le bossu,--crapaud et oiseau mutilé--est aussi solide
qu'Adam. Je certifie que Vidal, sa pelle à la main, a conscience d'être
pareil à tous. Et il y a ce sublime: personne ne rit! Mademoiselle
impose ses propres yeux à toute la classe, Mademoiselle délègue sa
propre beauté à Vidal.
A propos de beauté, demandez le grand événement du jour! la grande
découverte de ces dames: «Notre délégué _se néglige_!»
Ces dames n'ont plus d'autre sujet de conversation. Pensez donc:
après trois ans de chapeau haut de forme et de pardessus ultra chic,
M. le délégué est apparu avec un simple «melon» et une espèce de
_cover-coat_! Littéralement, son élégance a descendu de plusieurs crans!
Ces dames ne subissent plus si fort le prestige autoritaire de M.
le délégué. Je ne suis pas faite comme tout le monde, moi: j'oserais
plutôt moins le regarder maintenant.
Pour en revenir au problème des punitions, je voudrais les remplacer
par du raisonnement et de l'explication: «Tu as fait cela, c'est mal,
je vais t'expliquer pourquoi. Ecoutez, vous autres, pourquoi votre
camarade a mal agi.»
La pédagogie officielle prône chaleureusement ce système. Mais où
trouver le temps, le moyen, avec soixante enfants par maîtresse?
Et puis, encore, ce procédé est si dangereux quand on ignore la
condition des élèves.
Hier matin, aussitôt l'appel terminé, dans la classe, la normalienne à
son bureau, le visage composé, annonce d'une voix caustique:
--Je vais vous raconter une histoire de Mlle Brouillon.
Toutes les têtes se tournent vers Hélène Leblanc.
--Mlle Brouillon, une grande fille de six ans, habille sa petite sœur.
Savez-vous comment? Elle lui a mis des chaussettes dépareillées! Voilà
trois jours aussi, que Mlle Brouillon néglige de faire recoudre des
boutons à son tablier.
Moi qui suis allée reconduire les deux petites Leblanc oubliées
récemment à l'école, je connais une autre histoire. Leur mère a filé,
voilà quatre jours, abandonnant mari et enfants, emportant pêle-mêle
une partie du linge; si bien que beaucoup de pièces se trouvent
dépareillées, notamment des chaussettes,--et que les boutons de
tablier restent décousus.
Accablée sous le regard de la classe, Mlle Brouillon se durcit, dans le
sentiment du blâme immérité.
Et il y a sa voisine, Léonie Gras,--l'air pas bête et pas commode,--qui
sait la fugue de la mère et qui fixe de singuliers yeux récriminateurs
sur la maîtresse.
Oh! oh! Mademoiselle la normalienne, prenez garde au sentiment de la
justice aussi bien chez l'enfant réprimandé que chez l'enfant témoin!
Pensez donc! La logique sentimentale détermine la personnalité présente
et future: dès les premiers ans, l'enfant se fait une base de «justice
possible» sur laquelle il appuiera toute sa vie; et de la justice
rendue à lui-même, il dégage sa propre dette de bonté.
Analysez Mlle Brouillon, le front contracté, les yeux sombres, la
bouche serrée: sa faculté de comparer travaille, cristallise, forme
du définitif. Prenez garde! Sous l'influence de votre admonestation
malavisée, Mlle Brouillon va fausser sa conscience.
Dans la plupart des cas, je crois que l'exemple du mal serait moins
dangereux sans le soulignement de la punition. Celle-ci ne garantit pas
l'avenir, elle n'intimide que les inoffensifs, tandis qu'elle donne de
l'intérêt au mal. Infailliblement les enfants sont fiers d'un camarade
coupable d'une action «à suite répressive».
Un jour, M. l'inspecteur primaire arrive à onze heures, une partie
des enfants étant en rang, dans le préau, prêts à partir déjeuner.
L'inspecteur, c'est le chef suprême devant lequel les adjointes,
la directrice même, bégaient et tremblent: si un enfant se tient
de travers devant M. l'inspecteur, ces dames se croient perdues. A
l'aspect d'un tel personnage, les élèves devaient donc saluer de la
main, militairement et se redresser, le plus correctement possible.
Pendant l'instant où les maîtresses présentent leurs propres civilités,
Adam,--toujours écouté,--fait un signe, lance un ordre: «Les bérets sur
les têtes et les mains dans les poches!»
La directrice, Mme Galant, Mademoiselle en ont pleuré.
La punition d'Adam a été le retrait de tous ses bons points,
l'interdiction partielle de jeu et de travail en commun pendant
plusieurs jours.
Mais, ensuite, il fallait entendre les gamins fanfarer devant les
absents, devant les aînés de l'école primaire:
--Adam a rendu tous ses bons points! Il ne jouera pas, il n'écrira pas
pendant une semaine!
Traduction: «Hein! Adam est épatant! et, par conséquent, nous, ses
camarades, sommes épatants.»
Adam n'a pas eu un moment de honte devant les copains; il se sent
soutenu. Toute punition éveille la solidarité latente. Et, chez les
enfants, fonctionne puissamment l'instinct coaliseur des êtres de même
espèce, de même faiblesse. Devant le châtiment, les bons élèves même
reconnaissent qu'il y a un ennemi commun: le maître.
Je prêche le discernement dans les réprimandes. Comme si l'autorité
n'était pas l'injustice même, comme si, investi d'un pouvoir, chacun
n'était pas porté irrésistiblement à abuser de sa force, à sévir
d'autant plus cruellement que le prétexte est inexistant et que le
patient est sans défense!
Eh bien, j'ai une confession, à faire, moi, la bonne âme, la
compatissante, la raisonneuse et la sensible. On verra comme cela me va
bien de critiquer autrui.
Il est très contrariant pour la femme de service que les parents
tardent à venir chercher les enfants, le soir: tant qu'il reste un
élève elle ne peut pas terminer son ouvrage, elle ne peut ni balayer
le préau, ni vider les poêles. Or le fait susceptible par excellence
de décider une mère à être plus diligente, c'est de trouver son enfant
pleurant. On n'a pas le droit de dire aux parents: «Vous venez trop
tard, cela nous gêne», mais on délaisse l'enfant, on lui tourne le dos,
on ne lui répond pas; il pleure, on n'essaie pas de le consoler, puis,
quand la mère arrive, on s'écrie avec une hypocrite sollicitude:
--Mais oui, madame, ce pauvre bébé s'ennuie... Voilà un temps infini
qu'il est tout seul, le dernier.
Mon bon cœur a quelquefois admis ce charmant procédé. Mais j'ai mieux
osé ce soir.
J'étais horriblement fatiguée: depuis cinq heures et demie, ce
matin, je m'étais assise tout juste un quart d'heure pour déjeuner.
Un lutteur, un fort de la halle, un hercule qui s'enorgueillit des
fardeaux soulevés, ne se doute pas des reins héroïques qu'il faut avoir
pour se baisser cinq cents fois devant des enfants... Et les seaux
de charbon à trimballer!... Les vendeuses de magasin ont le droit de
s'asseoir pendant les accalmies, les bonnes ont la chance d'avoir des
légumes à éplucher; le métier de femme de service est plus actif. Je
ne suis pas assez «charpentée», estime Mme Paulin,--je n'ai pas assez
travaillé dans ma jeunesse.
Ce soir aussi, j'avais mon spleen: il avait fait un après-midi
splendide, avec un soleil de fiançailles et des souffles d'air moite
ensorcelants, et l'école sentait la prison, le local étranger à
la vie... et mes mains couturées, corrodées de crasse étaient si
laides sur mon tablier taché... Et je regrettais de tant maigrir; le
dégraissement ne m'embellit pas, fichtre! Je n'ai plus besoin de me
composer une coiffure vieillissante: la mère Guittard, qui a bien
quarante-cinq ans, m'a dit en montrant Louise:
--Son père a encore mangé la moitié de sa paie! Ça ne vous étonne pas?
A _nos âges_ on est fixé sur la rosserie des hommes, pas vrai?
Toutes sortes de circonstances contribuaient à me mal disposer.
Mme Paulin m'avait agacée au suprême degré:
--Dites donc, Rose, ces dames ont bien raison: _il_ se néglige! _il_ ne
met plus de gants.
--En quoi cela peut-il nous intéresser? Je ne comprends pas cette manie
de s'occuper de l'extérieur des gens. M. Libois ne met plus de gants
pour entrer dans l'école des Plâtriers, la belle prouesse! Ça lui fait
un ridicule de moins.
Jamais je n'avais parlé à Mme Paulin sur un ton aussi insolent. La
pauvre excellente femme, un soufflet n'aurait pas autrement fait
jaillir ses larmes.
Je me suis excusée ensuite: une fatigue de tête, le bruit des
classes... il y a des moments où il ne faudrait pas s'occuper de moi;
les paroles me crispent sans même que je les comprenne.
Là-dessus, passée l'heure réglementaire, Tricot restait à m'embarrasser.
Il ne songeait nullement à pleurer: l'impossible tâche de rattacher les
ficelles de ses souliers en décomposition l'absorbait complètement.
Sans doute pensait-il à la neige fondue, à la boue glaciale dont le
quartier ne se nettoie pas depuis un mois.
Tricot est un des plus marmiteux: on dirait que ses vêtements ont
séjourné un temps déraisonnable dans la Seine; il a une face de vieille
femme du bureau de bienfaisance, et des vilains cheveux «en tête de
loup».
Alors, je ne sais pourquoi, un irrésistible besoin m'a prise de le
tourmenter.
--Ma foi, puisqu'on ne vient pas te chercher, je vais éteindre le gaz
et t'enfermer là, seul, toute la nuit.
Sursaut d'épouvante de l'enfant.
Écroulée sur un banc, en face de lui, j'ajoute, la voix dure:
--Tu comprends, ça ne m'amuse pas de poser là pour toi.
Des mains qui se précipitent, battent l'air, implorantes; un bégaiement:
--Ma... ma... maman va venir tout de suite... attends encore un peu...
tiens, écoute, on l'entend qui marche.
--Non, non, je ne veux pas attendre.
Tricot quitte son banc; piétinement affolé.
--Si, si... écoute, elle est arrêtée à la porte qui parle...
De vagues roulements de voitures traversent le silence. Il lève l'index
et tâche de me «donner le change»: Ah... ah...
--Non!
Je sors un trousseau de clés de ma poche.
Le menton de vieille femme danse et les yeux extravagants m'enveloppent
tout entière pour m'empêcher de fuir.
--Je... je te raconterai une histoire, veux-tu? Je te raconterai la
fête de Ménilmontant; pendant ce temps-là, maman arrivera.
--Non...
--Dimanche, je t'emmènerai à la fête. Tu verras les manèges de cochons,
il y en a de gros comme un cheval... et des noirs... mais les blancs
sont bien plus drôles, avec la queue en ficelle... et tu sais... la
tête remue pour de vrai!
--Non.
Et je me lève.
Alors Tricot s'élance, s'accroche à mon tablier et, pleurant, les
yeux hagards, cherchant mes yeux pour les fasciner, il parle d'une
modulation rapide et caressante, avec toute la persuasion d'une grande
personne qui veut embobiner un bébé:
--Si tu veux me garder encore, je te mènerai voir où qu'on vend des
gâteaux... tu sentiras comme ça sent bon... tu verras qu'on met du
sucre dessus avec une boîte à sel... tu verras...
J'éteins le bec de gaz, au-dessus de ma tête et je me moque:
--Tu verras... tu sentiras... en v'là un beau régal.
Alors, éperdu, Tricot arrache de ses entrailles le cri suprême:
--Je t'apporterai un sou!
Il a bien fallu que j'éclate de rire pour ne pas éclater en sanglots.
--Voyons, tu ne devines pas que je plaisante? Je ne m'en vais pas... tu
sais bien qu'il faut encore que je balaie.
Tricot a été un moment avant de se remettre, haletant, regardant le
parquet sali. Tout de même, il m'a fait rasseoir et il s'est planté
debout contre mes genoux, les mains dessus, pour que je ne me relève
pas; il a essuyé ma joue mouillée avec le coin de son tablier et--tout
de même--pour plus de sûreté, il a tenu à me distraire en me racontant
«Le petit garçon qui était tombé dans un puits».
Le gaz fait: chuutt; là-bas, le lavabo, le calorifère, les patères au
mur... Un grand silence; le mobilier scolaire même semble attentif.
Tricot me cajole avec de bons yeux de grand'mère; il a une gentille
petite voix simple. J'écoute, en mordillant mon pouce, les paupières
baissées.
«C'était un _autre_ petit garçon qui avait été _bien plus méchant
que ça encore_. Sa maman l'avait envoyé faire une commission et il
était tombé dans le puits en se penchant trop pour tâcher de voir des
poissons. On lui avait pourtant assez défendu de se pencher là...
Au fond du puits, il avait de l'eau jusqu'au menton et il appelait:
«Maman! maman!» parce qu'il avait peur là tout seul.
»Mais sa maman n'entendait pas parce qu'elle était occupée à causer
avec la fruitière, puis après avec la mercière, puis après avec
l'épicière du coin.
»Heureusement un monsieur passe et il demande:
»--Qu'est-ce qu'il y a pour crier comme ça?
»--C'est moi _qu'es_ dans le puits.
»Alors le monsieur fait descendre le seau et dit: Assieds-toi dedans.
Il tire sur la corde et il remonte le seau qui n'était pas rempli
qu'avec de l'eau, puisque le petit garçon était dedans.
»Et le petit garçon sort du seau et il se secoue comme un chien baigné,
en envoyant des gouttes tout autour.
»V'là justement sa mère qui arrive. Elle croit que c'est le monsieur
qui a poussé son petit garçon dans le puits et elle se met en colère,
parce que ça abîme joliment les effets et les souliers d'être trempés
comme ça.
»Et elle dit au monsieur que c'était pas malin de faire un coup pareil
à un enfant pour qu'après il soit rossé par sa mère. Et elle voulait
sauter après la barbe du monsieur. Mais il a expliqué que c'était lui,
au contraire, qui avait retiré le petit garçon du puits.
»Alors la maman a dit au petit garçon:
»--Attends un peu, tu vas me le payer!
»Et comme il faisait un froid de chien, que tous les ruisseaux étaient
gelés, la maman a invité le monsieur à entrer chez le marchand de
vin et à prendre un verre, histoire de causer un peu. Pendant ce
temps-là, le petit garçon était sur le trottoir, derrière la porte, qui
égouttait, en attendant de recevoir sa volée.»
[Illustration]
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