On dit qu'il est un petit vieux

Cent bouches s'ouvrirent, rondes, d'où jaillit un son unanime:

On dit qu'il est un petit vieux

Qui vient le soir jeter du sable

Dans tous les pauvres petits yeux

Des enfants qui sortent de table.

J'étais stupéfaite de la façon commode dont la maîtresse s'était

débarrassée des plaintes, des cris, des pleurs: «Chantons!» Et le

comble c'était qu'en un instant le piaulement était devenu chant dans

la bouche des enfants. C'est-à-dire que la bouche, ouverte pour exhaler

un gémissement avait, par un brusque tour de clé, modulé une note gaie.

De nouveaux bambins entraient toujours, en file interminable.

Le chant augmenta et précisa ma particulière émotion de débutante et de

dépaysée. C'était d'abord l'émotion de l'innombrable, une impression

d'envahissement non seulement de l'espace, mais de moi-même. Je

reconnaissais aussi l'école pour un lieu unique, retranché, où les

gens, métamorphosés, prenaient une respiration de commande. Puis, je

souriais malgré moi et j'avais comme une douce envie de pleurer.

Je sus que mon sentiment majeur était la pitié: le chant commun,

traînard, grêle, révélait tout à coup les qualités des corps d'où il

vibrait. Quelle singularité! Tous ces enfants étaient de l'espèce

chétive, de l'humanité miséreuse.

L'entrée ayant cessé, j'enfilai les bancs du regard; l'aspect peuple

était saisissant: un ensemble de figures pâlottes, propres, mais «pas

fraîches»; on sentait la chair creuse, la substance inférieure, les

cheveux même paraissaient communs et fanés.

Ce n'était pas seulement l'enfance et sa fragilité, ce n'était pas

seulement le mystère des existences commençantes qui m'inquiétait,

c'était la notion pénétrante de pauvreté. Tous ces enfants formaient

une seule race usée, dénuée, et l'habillement uniforme,--tabliers

disgracieux, chaussettes mal tirées, souliers mal lacés,--reproduisait

l'aspect miteux et déteint du quartier.

Obligés de lever la frimousse pour chanter, ils me scrutaient: j'étais

du nouveau pour eux. Je sentis leurs yeux clairs me toucher; puis, on

aurait dit que toutes les bouches bâillaient à qui crierait le plus

fort, en mon honneur; puis les nez, les oreilles me sollicitèrent.

Le mélange des cheveux de filles et des cheveux de garçons me frappa

aussi. Je me rappelle encore deux croix, avec des rubans rouges sur

des tabliers noirs et, au bout d'un banc, un garçon: grand front, nez

ébréché, joues caves, bouche de travers: il semblait bramer vers moi un

appel interminable.

Avant neuf heures, la directrice revint, suivie de la deuxième

adjointe. Celle-ci était toute jeune, brune, grande, mince, bien

habillée. Son visage faisait penser à une image de Diane par la

régularité grecque des traits et par une certaine expression

majestueuse donnée au front et à l'abaissement des paupières: «Mortels,

ne me touchez pas!» Mlle Bord avait le gouvernement des «grands».

Il y eut une rapide inspection de propreté. Quelques enfants furent

envoyés au lavabo. Mme Paulin s'élança du fond de sa cantine, fit

semblant de m'aider à passer l'éponge sur un nez sale et, désignant de

la tête la jeune adjointe, me confia, comme le renseignement le plus

important du monde:

--C'est la normalienne.

Là-dessus, elle s'en retourna dans sa cuisine; elle n'était venue que

pour me souffler cette grave parole.

Sur un coup de sifflet, trois rangs se formèrent et ce fut la conduite

aux cabinets.

Je suis chargée du déboutonnage, du relevage de chemise et du

reboutonnage des petits qui ne savent pas procéder seuls.

Dieu qu'ils sont bas! pas plus hauts que le siège d'une chaise! Il

ne suffit pas que je me courbe en deux, il faut que je me tienne

accroupie; on ne se doute pas combien cette position est fatigante. Mes

clients font la queue près de moi et arrivent dans mes mains chacun

à son tour. J'ouvre, je trousse, très vite... cinq, six, allez! Je

reprends, je rajuste; allez, allez!

Un blondin drôlement culotté que je crois avoir suffisamment préparé

ne bouge pas; il me considère fixement et me dit d'un ton d'autorité

impatiente:

--Eh bien! sors-moi ma bête!

Le toucher nouveau, inattendu, me donne une crispation et mes doigts

ont peur comme d'une fragilité qui pourrait s'écraser. Mais quoi! il

n'y a pas à penser, il y a le devoir: allez, allez! Je complète mon

déboutonnage d'un tâtonnement; je me hâte, les sourcils serrés, je ne

veux rien éprouver... je farfouille...

--J'en ai pas encore, me dit bonnement une gamine à cheveux ras.

Dès que j'eus fini, s'effectua l'entrée en classe. Mon service est

d'accompagner le rang des tout petits dans la classe de la directrice

et de les placer sur les bancs, face au bureau.

--Pour vous les faire connaître rapidement, ce qui est indispensable,

me dit la directrice, amusez vous à les séparer par sexe.

Mais je me trouvai fort embarrassée: ces mioches de deux à trois ans

étaient tous en robe et ils parlaient mal. Beaucoup n'avaient pas plus

une tête de garçon qu'une tête de fille.

La directrice ne s'occupait pas de moi; elle compulsait et signait des

papiers.

Impossible de trier mon troupeau: en voici deux que j'ai mis à droite,

je les reprends, je les range à gauche; pour celui-là, j'ai envie

d'opérer le changement inverse.

--Comment t'appelles-tu?

--Zizi.

Je ne suis pas plus avancée.

Heureusement, Mme Paulin apparut:

--Je me doutais que vous seriez le bec dans l'eau, dit-elle; tenez,

voilà la manière, quand on ne les connaît pas par leurs noms.

Sans s'attarder à des réflexions, elle attrapa Zizi à pleines mains,

par le milieu du corps, le retourna la tête en bas et regarda la

marque, comme on retournerait et regarderait l'envers d'une potiche.

Cette évolution fut si rapide que l'enfant n'eut pas le temps de dire

ouf.

--Allez, c'est une fille. Et toi?... Louton? Fais voir un peu ton

bulletin. Crac! les pattes en l'air.

Elle en déchiffra ainsi une douzaine, à l'envers, en moins d'une

minute; absolument le chic de l'ouvrière parisienne: vite et bien.

Elle me laissa, et je me tirai d'affaire passablement.

Mais j'étais ahurie par le bruit incohérent de mes marmots; leurs pieds

surtout ne cessaient pas de tapoter et de râcler. Mes «chuutt» et mes

agitations de main ne produisaient aucun effet. Et soudain, derrière

moi, la directrice proféra je ne sais quel mot, épandit je ne sais quel

signe: tout se tut.

Alors, j'entendis et je vis qu'un exercice de lecture au tableau était

déjà en train, dans la classe des grands, éclairée sur la cour et

séparée de celle-ci, donnant sur la rue, par une simple cloison vitrée.

J'entendis, au premier étage, dans la classe des moyens, une récitation

unanime.

Et je connus le silence particulier d'une école: un silence ronflant,

vivant. Ou plutôt, faut-il dire, le bruit ordonné, groupé, équivaut au

silence. C'est le désordre du bruit qui est fatigant, mais le son réglé

d'une classe ne se mêle pas à la représentation d'une autre classe, on

l'écarte à volonté.

--Allez préparer vos paniers pour le déjeuner; n'oubliez pas la sciure

humide sur le parquet. Surtout ne quittez pas le préau; ces dames

peuvent avoir besoin de vous d'un instant à l'autre.

Vers dix heures, des pas précipités me firent sursauter: un monsieur

s'était introduit dans l'école. Il s'arrêta, le temps de me toiser

et de me crier: «Madame la directrice!» puis il fila tout droit à la

petite classe.

Mme Paulin accourut, l'air effrayé:

--C'est le délégué cantonal! Vous avez été nommée à la place de sa

protégée; il vient voir comment c'est arrivé. Il est furieux. Gare à

vous!

--Comment, gare à moi?

--Dame! il vous a déjà regardée de haut en bas. Et s'il indispose la

directrice contre vous? Il y a cinq ans, le délégué d'avant, un vieux,

avait pris la femme de service en grippe, il a fini par la faire

renvoyer.

--Délicieux! Je vais être heureuse dans cette école. Mais je sais que

la fonction d'un délégué cantonal est d'examiner la tenue de l'école;

il n'a nullement à s'occuper de moi.

--Oh! dit Mme Paulin avec philosophie, tout le monde peut faire des

misères à une subalterne: y a même pas besoin de motif.

--Est-ce qu'il vient souvent, ce délégué?

--Pour ça, oui! C'est de ces gens qui ne savent pas trop ce qu'ils

veulent. Les enfants l'intéressent beaucoup; il aime bien à bavarder,

la directrice aussi; alors, voilà, il s'amène.

--Bon! Je pourrai l'admirer à loisir. J'ai seulement vu qu'il avait un

pardessus noir, un magnifique chapeau de soie, à preuve qu'il avait

oublié de le retirer, dans sa colère. Il est assez jeune?

--C'te question! S'il est jeune? A peine trente ans. Il s'appelle

Libois. Il est très bien pour un blond: ni trop grand, ni trop petit.

Si la normalienne était maligne...

Je me souviens maintenant de la première récréation: de dix heures un

quart à dix heures trois quarts.

Une file d'enfants sortait indéfiniment par la porte de la grande

classe et, vue du préau, faisait penser à une mèche noirâtre tirée par

une maîtresse le long du mur de la cour.

Subitement, à un signal, la mèche sauta: les enfants jaillirent,

s'éparpillèrent, tourbillonnèrent, se croisèrent avec mille éclats de

voix. Tous, sans exception, au moment précis, éprouvèrent le besoin

d'exhaler un «aah!» sauvage, de s'élancer, de faire le moulin avec

leurs bras; toutes les bouches étaient béantes, tous les corps agités,

sans idée, par explosion, exactement. Puis, l'instant d'après, les

têtes se cherchèrent, il se forma cinq ou six gros tas mouvants de

tabliers et de mollets; entre ces masses, des brimborions tournant,

recueillis par leurs aînés, des fillettes qui se tenaient par le bras,

à quatre, et marchaient, très occupées de leur bavardage, et aussi,

dans tous les sens, des poursuites incompréhensibles organisées à

grands cris.

Je lançais ma sciure à poignées, à la façon d'un garçon de café

saupoudrant de sable sa terrasse, je restai le bras en l'air, saisie

par un spectacle de foule. Dix fois, des poursuivants hurleurs étaient

passés, dédaignés, près d'un groupe de «moyens» affairés à échanger des

bons points; soudain, comme par l'effet d'une onde électrique, tout le

groupe se précipita, braillant avec les camarades, sans signification,

sans motif; alors, d'autres groupes frôlés se joignirent, des grands

entraînèrent leurs petits frères, des causeurs tranquilles sautèrent,

brusquement emballés, plus éperdus, plus frénétiques, clamant plus

fort que les premiers, et ce fut une ruée d'élément, un haro unanime,

un emportement destructeur et oppresseur: panique, assaut, joie

brute. Puis, brusquement encore et sans cause encore, il y eut baisse

et discordance des cris, éparpillement du nombre. Le mal que l'on

pourchassait était-il censément puni? Ou bien le fléau que l'on fuyait

était-il évité? Impossible de savoir, c'était la foule.

Les adjointes s'émouvaient peu; elles réclamaient de la modération par

acquit de conscience et ne quittaient pas une étroite longueur bitumée

devant la classe et le préau. Les mioches branlants trouvaient un

refuge dans la promenade de leurs jupes. Pourtant, quelques-uns furent

bousculés. On m'amena une mignonne en pleurs qui avait été renversée

et salie. Au lavabo, je lui passai l'éponge sur les mains et sur la

figure; je ne découvrais aucune égratignure et elle continuait à gémir.

--Qu'est-ce que tu as? lui dis-je.

--J'ai mal.

--Où ça, ton bobo?

--Là, au bras.

Je frottai, je posai un baiser; elle geignait toujours.

--As-tu beaucoup, beaucoup mal?

Alors elle, quittant instantanément le ton plaintif, toute rose avec

une physionomie de supériorité indulgente et moqueuse:

--Mais non, grosse bête, si j'avais beaucoup mal, je crierais bien plus

fort.

Et elle courut se remêler au tourbillon de la cour.

Encore mon étonnement devant le tohu-bohu d'humanité défectueuse!

Encore cette inélégance de la rue qui se réédite dans le fouillis

des cheveux, dans les visages à l'air «de mauvaise qualité», dans le

fagotage des sarraux, dans les chaussures cloutées! Comme la minceur

des mollets exprime douloureusement la débilité du corps! Et pourtant,

ces enfants sont gais, joueurs, autant que peuvent l'être ceux d'une

meilleure condition; mais leur insouciance ne réjouit pas précisément,

elle oppresserait plutôt comme un signe d'incurabilité. Et puis-je

me dire indemne de l'émotion répulsive causée par l'idée de race

inférieure, pullulante, redoutable, et par l'idée de la contagion du

paupérisme? Mais oui, je souris: une espèce de poupée bohémienne, en

pénitence contre le mur, près des cabinets, danse sur un pied, sans

repos, face au marronnier, avec la plus grave conviction.

Les femmes de service mangent dans la cantine, un quart d'heure avant

la sortie des élèves. J'ai le grand avantage de recevoir gratis de la

viande et des légumes à volonté. (La cantinière prélève, de droit, deux

gamelles et l'on tolère qu'elle partage avec sa collègue.)

Mme Paulin, qui entend bien garder sur moi un légitime ascendant, me

dit avec une sollicitude sévère:

--Vous êtes anémique, il faudra vous bourrer solidement.

Elle essuie le bout de son nez avec son bras nu et me rapporte du bœuf.

Elle me regarde grignoter, maternelle, et son visage s'éclaire d'une

lueur gaie qui me fait rougir:

--Faut bien que jeunesse se passe.

Et je devine qu'elle excuse, qu'elle admire mon anémie dont les causes

folâtres ne lui échappent pas.

C'est une excellente personne; son zèle amical baisserait, si elle

savait qu'il ne m'est rien arrivé, mais rien du tout, dans cette

jeunesse qui se passe.

Je bredouille, la bouche pleine:

--Merci, vous êtes trop aimable... je ne mangerai jamais tout ça... je

vous assure que je suis très bien portante.

Une singulière pudeur m'empêche d'entrer en explications autres, et je

perdrais contenance tout à fait, s'il me fallait fournir ce détail de

conséquence:

«Avant d'être ici, je n'avais jamais quitté ma famille.»

Les enfants qui déjeunent à l'école défilent dans le préau et prennent

leur panier, entre le lavabo et le calorifère.

Je distribue, avec Mme Paulin, les cuillères et les gamelles toutes

servies, légumes et viande coupée.

--Silence et les mains au dos! On ne commence pas à manger avant que la

distribution soit complète.

Les enfants doivent apporter leur serviette, leur pain et leur boisson.

Quelques-uns ont du vin, beaucoup trop de vin; très peu ont du dessert.

Mlle Bord «est de service de déjeuner». Nous secourons les tout petits,

nous obtenons qu'ils fourrent au moins autant de nourriture dans leur

bouche que sur la table et sur leur serviette.

Je suis captivée par Mlle Bord: son aspect, sa voix, tous ses procédés

sont remplis de pédagogie. Je constate que sa froide et régulière

beauté exerce une souveraine influence sur la gent écolière.

--Quel âge as-tu, toi? demande-t-elle.

--Quatre ans.

--Eh bien, puisque tu as quitté ta place sans permission, tu n'as plus

que deux ans; voilà ta punition. Tu as beau me regarder, je te dis que

tu n'as plus que deux ans, mon bonhomme.

Le bonhomme, navré, suffoquant, suit mademoiselle, avec des yeux de

chien battu.

Autre algarade:

--Mais, voyez donc, Rose, celui-là qui plonge ses mains dans sa

gamelle! Toi, pour le coup, tu mangeras ton pain à l'envers. Tu la

vois, ta tartine, je la retourne à l'envers et mors dedans, maintenant.

Regardez tous, il mange son pain à l'envers!

Le malheureux, couvert de honte, baisse les paupières et mâche avec

amertume.

J'ai oublié de dire que la directrice m'avait demandé très aimablement

si je voulais bien qu'on m'appelât de mon petit nom, tout court, Rose.

Si j'avais été mariée, on m'aurait donné mon titre de femme, comme à

la cantinière, Mme Paulin. Mais on nommait l'adjointe de la grande

classe, «mademoiselle», la directrice «madame», la maîtresse de la

classe moyenne «Mme Galant»; quant à moi, vraiment, on ne pouvait se

dispenser de cette appellation, d'ailleurs fort seyante: Rose.

J'ai fonctionné l'après-midi, comme le matin, sans trop de maladresse,

guidée par ma collègue et par «ces dames».

A quatre heures, avec Mme Galant, j'ai conduit, jusqu'au coin de la

rue, le rang des élèves qui s'en vont seuls.

Il m'a semblé que je n'avais pas respiré la rue depuis un mois. Comme

elle a une odeur, une clarté, une animation différentes de celles de

l'école! Et comme un enfant vu sur le trottoir ne suggère pas les mêmes

pensées que vu dans l'école!

Une cinquantaine de bambins, que l'on vient chercher séparément, sont

restés sur les bancs du préau.

Le dernier enfant parti, les maîtresses, la cantinière parties, une

lâche mélancolie me saisit, quand je me trouvai seule, mon balai à la

main, dans le vide immense du préau.

Immobile, je considérais les choses, leur demandant l'apparence

d'être vivantes: les deux cents patères au mur, les cordes pendantes

des vasistas, les quatre tuyaux à gaz tombant du plafond avec leurs

abat-jour de métal émaillé... Je comptais les raies du parquet, je

cherchais le souvenir des enfants sur les bancs reluisants.

Étais-je assez abandonnée? Était-ce moi cette personne quelconque,

empruntée, dépaysée, en tablier bleu, en costume vulgaire, en

coiffure vieillissante? Cette personne au visage réservé jusqu'à être

inintelligent?

J'aurais dû me réjouir, pourtant: d'après leur façon de commander,

ces dames m'avaient jugée du premier coup: une fille pleine de bonne

volonté, capable de comprendre le service, mais gnian-gnian, comme on

est à la campagne. Cette appréciation me vaudrait un affable mépris,

autrement dit: la paix, la sécurité, le bonheur...

Mon énergie s'affaissait, comme si le bruit de l'école l'avait seul

soutenue jusque-là: «Voyons, femme de service, moi?... rien d'autre?...

il faut terriblement tenir à la vie...»

Et, tout à coup, je pensai:

«Il ne faut pas oublier que j'ai un ennemi dangereux: le délégué

cantonal. Après son départ, il m'a bien semblé que la directrice

m'apostrophait d'un ton plus sec.»

Fait curieux: l'idée de lutter me remonta le moral. Comme j'ai des

choses amères en moi! Comme cela me soulagerait de pouvoir haïr

quelqu'un!

[Illustration: PASSÉ QUATRE HEURES.]

«J'espère bien, monsieur le délégué, que vous serez vaillant à venger

votre mécompte. J'ai soufflé la place de votre protégée!... Comme je

vous évoque bien! Vous êtes l'Autorité et vous êtes un monsieur!...

Jamais vous ne réunirez tout l'odieux que je souhaite, moi,

l'ex-jeune fille du monde, l'ex-fiancée «promue» femme de service.

Je n'aurais peut-être pas eu le courage de continuer mon dur métier,

mais vraiment je tiens à vous fournir l'occasion d'exercer vos forces.

Comment punissez-vous les femmes qui ont démérité: par insolence

directe, ou bien, traîtreusement, par délation? Je veux, quitte à

en mourir, compléter mon expérience de la valeur masculine!... J'ai

reçu indûment quelques baisers à valoir sur une dot que je n'ai pas

pu livrer; ils me reviennent aux joues quelquefois, ces baisers...

Monsieur le délégué, j'aurais besoin, pour ma guérison, d'être

souffletée de main d'homme...»

Mais j'aperçus la concierge de l'école qui, les lèvres pincées,

m'épiait avec application par la porte vitrée de la cour. Je balayai.

Le manque d'habitude produit des résultats bien ridicules. Ne

rentrai-je pas chez moi nantie d'ampoules à ne plus pouvoir fermer la

main! Par places la peau était enlevée. J'avais trop serré le balai.

Puis, de m'être courbée si bas sur les enfants, je me couchai avec le

torticolis, avec mal dans le dos, mal dans les reins, mal dans les

jambes.

Le matin, au réveil, chaque mouvement m'arrachait un cri. Mais quoi! Il

fallait marcher ou renoncer à mon emploi.

Je me suis rappelé l'opinion commune en usage pour les douleurs

articulaires: «Il faut que ça s'échauffe!» Je me suis bousculée;

ça s'est échauffé. J'ai pu continuer mon service, mais l'air

piteux, voûtée, la bouche entr'ouverte, les yeux abêtis, à cause des

lancinements intolérables.

La directrice, absolument charmante, m'a interpellée:

--Eh bien, Rose, à la bonne heure!... vous avez pris le courant du

premier coup: restez ainsi et tout ira bien.

Mme Paulin, essuyant plus que jamais son nez avec son bras nu, a tourné

autour de moi, du matin au soir, comme une mère poule inquiète.

A l'issue de ma troisième journée, au milieu de la petite classe,

comme je me recueillais dans ce silence avide propre aux locaux

administratifs et qui propage en sonorité creuse le moindre heurt du

pied contre un meuble,--ce fait stupéfiant m'est apparu nettement: de

tout le personnel d'une école maternelle, c'est la femme de service

qui assume le rôle le plus indispensable; une maîtresse, la directrice

même peut s'absenter sans trop d'inconvénient, mais on ne saurait se

passer un seul jour des deux manœuvres: la cantinière et la préposée à

la propreté. Cette dernière,--la véritable femme de service,--s'honore

de rapports exclusifs avec les enfants; dix fois, vingt fois par jour,

on la requiert dans chaque classe pour un office où personne ne peut

la remplacer. Je sais même que, par un léger accroc au règlement, on

lui confie la surveillance aux heures extrêmes où les enfants sont peu

nombreux dans le préau: de huit heures à huit heures un quart, le

matin, de cinq heures et demie à six heures, le soir.

Mais, voilà le plus renversant: vis-à-vis des tout petits, elle seule

représente l'école. En effet, on ne leur fait pas la classe, à ces

mioches, il s'agit en réalité de les garder et de les soigner. Or

tous les soins appartiennent à la femme de service, d'une part, et,

d'autre part, la garde lui incombe une partie du temps, la directrice

étant souvent dérangée. Aussi la maîtresse est-elle bien plus éloignée

des petiots que la journalière; ils s'égalent aux enfants riches qui

connaissent bien plus leur gouvernante que leur mère. A la moindre

alarme ils savent bien: c'est le «tablier bleu» qu'ils cherchent,

qu'ils attendent.

Certes, on ne doute pas que ces dames n'aiment leur troupeau: la

directrice, notamment, se désole de son union stérile et elle adopte,

du cœur, tous les bambins gentillets. Mais le dévouement du personnel

enseignant n'amoindrit pas la femme de service: déchoir elle ne peut!

Je promenais mon plumeau sur les tables minuscules et mon ombre

démesurée époussetait le mur, le tableau noir, les cartes d'histoire

naturelle. «Ça y est!» me dis-je, immobilisée tout à coup par

l'évidence de mon souvenir, «en trois jours, les tout petits ont déjà

pris possession de moi: ils m'appellent Rose, me tutoient, s'accrochent

à ma robe. Que je veuille ou non, je sens bien que je ne m'appartiens

plus: aujourd'hui, du matin au soir, j'ai manœuvré sans personnalité,

captée, tirée, hypnotisée par eux.»

C'est qu'il faut voir ces brimborions, ces riens qui vous viennent à

peine au genou: ces corps sans poids où saillissent des os de chat

maigre, ces malheureuses frimousses cireuses! Ça ne tient pas debout,

ça vacille même assis, il faut continuellement que ça s'appuie des

yeux sur une grande personne. Et il faut voir leur vigilance à ne pas

perdre ma trace: dans l'isolement et la bousculade de l'école, je suis

la consolation et la protection. Il faut absolument que je réponde à

cette confiance touchante... C'est un peu fort!... je suis prise malgré

moi... Mais quel rôle écrasant! Pourrai-je?... Voyons, mes pauvres

enfants, je ne suis pas préparée, moi... si vous saviez: je ne suis pas

maternelle... je suis une jeune fille qui n'a eu ni frère, ni sœur...

J'essaie, je veux bien... un petit jupon détaché, un petit doigt qui

a du bobo, voilà, voilà, je fais de mon mieux... Mais, mes pauvres

enfants, vous êtes si peu appétissants, si lamentables!... et vous

sentez l'aigre, la crasse, le linge douteux.

[Illustration]

[Illustration]

La Maternelle(#71143) · 第 10 / 26 题