Je fus fiancée à vingt-trois ans. Il était temps.
Par une grâce, dit-on, assez rare, le surmenage des études classiques
n'avait rien détraqué en moi, la longue attente virginale n'avait pas
perverti mon imagination. Élevée sans mère depuis l'âge de douze ans,
j'étais très simple, très saine, très «nature»: de visage coloré, de
caractère gai, de gestes vifs. Mais, enfin, il était temps que la
certitude d'un prochain mariage vînt secourir la belle patience de mon
tempérament.
Mon fiancé avait le profil chevaleresque d'un Louis XIII adouci, et sa
conversation mettait en poésie les plus ordinaires circonstances de la
vie. J'éprouvais auprès de lui une exaltation heureuse, tout en pensée.
Après son départ, je me sentais alourdie, comme si mon corps même
portait aussi une rêverie à bientôt exhaler.
Or mon père mourut subitement de l'issue désastreuse d'une affaire
d'argent.
Je me trouvai, du jour au lendemain, orpheline, pauvre, délaissée, car
la poésie de mon fiancé ne survécut pas à la perte de ma dot. Et je ne
pus empêcher ma douleur d'amante d'envahir ma douleur filiale.
Un seul parent me restait: un oncle, vieil officier retraité, qui,
naguère, avait été profondément indigné de mon succès aux examens du
baccalauréat et de la licence ès lettres. Il consentit rageusement à me
recueillir.
Après deux mois de solitude larmoyante, l'inévitable réaction afflua.
Je n'avais pas en vain frôlé de si près le mariage: j'éprouvai le
besoin de sortir, d'agir, de vivre.
Un soir, au retour d'une promenade séduisante et triste, commencée
lentement, puis raccourcie de pas rapides, je prononçai cette
inflexible décision qui devait être la sauvegarde de ma sagesse: «Il
ne faut pas que je m'ennuie». Et je priai mon oncle de me chercher
d'urgence un emploi dans l'enseignement.
Mon oncle se flattait justement de quelques accointances au ministère.
Il ne tarda pas à rapporter ce déplorable renseignement que je ne
serais jamais institutrice primaire: toutes les places étaient
promises, plusieurs années à l'avance, et d'ailleurs je n'avais pas le
diplôme voulu.
--Comprends-tu? me disait-il avec une aigreur qui n'était pas exempte
de triomphe, le brevet d'aptitude à l'enseignement primaire, c'est le
brevet élémentaire. L'as-tu? Non. Eh bien, tu collectionnerais tous les
diplômes de la création: licenciée, doctoresse, agrégée, académicienne
et même décorée, tu ne pourrais pas enseigner la grammaire. Ça se
comprend, pourtant!
Oh! ces bouffées de mépris qui sortaient de sa pipe! Ces jets de salive
invincibles! Oh! ces regards pratiques, insoutenables, clairs comme le
néant, qui incriminaient mon visage nerveux, mes traits évaporés, et
tout le chimérique de ma personne mince!
D'autres demandes d'emploi ne rencontrèrent que le vague.
L'enseignement secondaire était bouché par des postulantes moins
nombreuses que les primaires, mais mille fois plus pistonnées.
La situation devint intolérable, d'autant plus que la pension
de retraite ne permettait pas à mon oncle «de m'entretenir dans
l'oisiveté».
Je n'osais pas lire devant lui.
--On ne vit pas de lettres, on vit de pot-au-feu, répétait-il.
Et la splendeur du mois de juin était exaspérante. Paris ensoleillé
offrait son irrésistible sourire d'or aux femmes ennuyées... Et je ne
voulais pas m'ennuyer, moi!
Je ne pouvais pas attendre six mois l'examen, d'ailleurs platonique, du
brevet élémentaire. Je me déclarai prête à accepter, séance tenante,
n'importe quel travail.
Alors apparut, sans remède, la tare d'avoir trop d'instruction.
Je vois encore mon oncle courroucé tombant sur une chaise au retour de
courses éreintantes:
--Il ne manque pas d'emplois que tu pourrais obtenir, si tu n'avais
pas tes sacrés diplômes! Tiens, il y a une place de femme de service
d'école maternelle... mais la condition, c'est d'être à peu près
illettrée.
La logique le criait: jamais on ne me nommerait femme de service si
l'on savait que j'étais bachelière, licenciée. Voyons, voyons, la main
sur le cœur: par convenance, par égard pour l'instruction, par respect
humain,--oui, monsieur, par respect humain,--on me laisserait plutôt
mourir de faim!
J'étais atterrée; mon oncle m'accablait de ses regards sévères.
--Je pourrais les déchirer, les brûler mes diplômes? hasardai-je.
Un haussement d'épaules rebuté:
--Ça n'avancerait pas; il en reste quelque chose sur toi, dans ta façon
de parler... c'est ineffaçable.
Je baissai la tête sous le poids de mon indignité.
Mais la nécessité poussait son aiguillon insupportable. Il fut décidé
que j'essaierais tout de même de dissimuler mes fâcheux antécédents;
je protesterais contre le soupçon d'une capacité supérieure à lire et
écrire.
Ce fut fait bravement, ma foi, avec même une pointe d'espièglerie, au
début, car je suis d'un tempérament assez enjoué.
Je hantai les bureaux, comme il convenait, pendant que mon oncle, de
son côté, mobilisait ses relations les plus galonnées.
Ah! cette tare de l'instruction! Je ne sais quoi me trahissait: les
employés me toisaient, mal disposés:
--Femme de service?... Il faut des aptitudes.
J'avais beau torturer ma pauvre tête pour trouver le mot trivial, pour
forger la tournure de phrase incorrecte, j'avais beau m'appliquer à
faire des cuirs, ces messieurs se méfiaient; une prévention hostile se
devinait sous leur politesse étriquée.
--Les emplois de femme de service sont des emplois modestes, qui ne
permettent aucune ambition, mais qui exigent des qualités pratiques
sérieuses. On les destine de préférence à des personnes de condition
ordinaire, sans prétentions.
C'est qu'il s'agit de ne pas dépasser le niveau, quand on brigue un
emploi!
On n'obtient rien sans effort. Je travaillai. Je lus des feuilletons
populaires, je me bourrai des œuvres les plus dénuées de style. Je fus
assidue jusqu'à l'anémie.
Ah! j'en ai attrapé des maux de tête, des vertiges, à désapprendre!
Je l'ai compris plus tard: dans les bureaux, j'aurais dû rire bêtement
et complaisamment en tortillant la pointe de mon corsage, les paupières
baissées, l'air subjugué; j'aurais dû peut-être laver moins mes
mains, répandre sur ma robe un peu d'eau-de-vie, de façon à présenter
l'odeur de ma condition; sait-on les choses qui donnent confiance à
l'administration?
Heureusement je sus recevoir à la figure, en fille qui a quelques
motifs de honte, la supériorité ricanante des messieurs
expéditionnaires; et, malgré ma maladresse à faire valoir, d'autorité,
que j'étais sans culture aucune,--à force de persévérance dans
l'abaissement ignare,--j'obtins l'emploi de femme de service à l'école
maternelle de la rue des Plâtriers, 20e arrondissement.
Un matin d'octobre, mes diplômes celés à tout jamais au fond d'une
malle, je pris le tablier bleu et le balai.
Mais, dès le premier jour, une misère inattendue m'étreignit l'âme.
On ne quitte pas ainsi son rang, on n'abolit pas si facilement ses
facultés maîtresses.
Comme des besoins artificiels tenaillent l'alcoolique repentant dont le
corps réclame impérieusement l'humectation vénéneuse, de même,--à cause
des lettres et de l'éducation que l'on m'avait inoculées,--j'étais
travaillée d'un immense besoin de satisfaction intellectuelle,--le
soir, après avoir fait le ménage de mon école,--et je me raccrochais
éperdument à mon passé.
Puis, j'avais vingt-trois ans, j'avais été fiancée; Paris bouillonnait
autour de moi; une sève affectueuse m'accablait de son expansion
impossible.
Mais je ne voulais pas m'ennuyer. Alors je sentis qu'en dehors de
mon métier manuel il fallait inventer une tâche qui me prouvât la
persistance de ma personnalité première. Je devais, chaque jour, au
miroir de ma conscience, me reconnaître pour une personne de quelque
culture et de quelque sentiment. Il fallait, dans ma vie, une garantie
de santé morale, une manie élevée à laquelle je dédierais tout mon
idéal et qui userait toutes mes virtualités.
Donc, par impulsion romanesque,--sans doute parce que j'avais lu
des livres où le personnage intéressant, à un moment bien choisi,
se mettait à buriner ses mémoires,--je résolus d'écrire le journal
de ma vie à l'école, le journal de ma vie rapportée à l'observation
passionnée des enfants.
D'ailleurs, pouvais-je mieux trouver? Puisque des enfants composaient
mon entourage permanent et que j'avais un si douloureux besoin de
penser et d'aimer!
Si quelques-unes des pages de ce journal paraissent trop singulières,
il faudra se rappeler mes espérances brisées, ma déchéance, ma
solitude. Il faudra se représenter, dans une chambre au sixième étage,
à Ménilmontant, la licenciée ès lettres, en tablier bleu de service,
qui méditait dans le froid de l'hiver sans feu, ou dans la fournaise
du toit surchauffé,--après la fatigue corporelle et après cette
compression hiérarchique, émule d'une main sale sur un front délicat.
On jugera peut-être que de terribles forces vitales griffèrent leur
rébellion sur le papier. D'accord.
Mais si, malignement, on dénonce l'hallucination d'une malade
sentimentale, si l'on raille l'obsession d'une persécutée «trop bonne à
marier»,--je proteste!
Une personne qui m'est chère prétend,--avec la fatuité inhérente à
son sexe,--que ce journal n'est, au fond, qu'une aventure d'amour. De
sorte que, si,--paraît-il,--j'ai pu m'ériger en moraliste susceptible,
je n'en ai pas moins écrit «le roman de Rose». J'ai eu beau mettre des
enfants autour du fait capital, j'ai eu beau mettre une école entière
autour: un seul drame se poursuit de bout en bout: «celui que je sais
bien».
Je proteste!
Quoique j'aie succombé,--tout beau! messieurs, gardez vos rires, j'ai
succombé avec les honneurs de la guerre,--je maintiens que l'on ne
saurait voir le romanesque développement d'une intrigue d'amour dans
les préoccupations _imposées_ qui se constatent de place en place.
Enfin je suis accusée--avec gratitude--«d'avoir attaqué la première».
Inutile de discuter contre le parti pris.
Je demande aux femmes de me soutenir dans ce différend et de dire avec
moi qu'à moins de dénaturer perversement la signification des phrases
ce récit, qui lamente, qui rit en frémissant et qui griffe, n'est tout
de même pas,--quoi qu'en veuille l'orgueil masculin,--la plainte féline
que le retour des saisons propage en les solitudes nocturnes!
[Illustration]
[Illustration]
I
L'école est dans une rue pauvre d'un quartier pauvre, assez différent
d'un quartier ouvrier proprement dit.
Voici le paysage: les ruisseaux ont une maladie noire; la chaussée, de
la largeur de deux fiacres, sue gras quand elle n'est pas noyée par la
pluie; les trottoirs, trop peu respectés des chiens, des enfants et des
ivrognes, abondent en épluchures traîtresses.
Les boutiques à badigeon sombre portent une gourme négligée
d'éclaboussures; les maisons, au-dessus, tendent leurs faces
chiffonnières, cendrées, avec des traînées de larmes couleur de café;
les fenêtres étroites, malsaines, n'ont que de la friperie à laisser
voir. Des lanternes interlopes, çà et là, dépassent seules l'alignement.
Une odeur de graillon suspecte et compliquée est attachée pour toujours
à la vieillesse du sol et des immeubles.
Sur vingt boutiques, on en compte quatorze de marchands de vin et
quatre de brocanteurs. Il y a le vins-restaurant, le vins-épicerie,
la fruiterie et vins, le vins-crémier, le vins-tabac, le vins-concert
et bal musette, le charbons et vins, le bar, la distillerie, le grand
comptoir, et, pour chaque débit, un hôtel meublé.
La rue part du boulevard de Ménilmontant. Les fiacres y sont rares
et les passants peu variés: la majorité des gens apparaissent en
savates et nu-tête; des journées entières peuvent s'écouler sans que
l'on rencontre un pardessus ou un chapeau de haute forme. Cependant
l'animation ne manque pas. Des quantités d'affaires se traitent dehors
à grands éclats de voix et comportent l'appoint de solides horions.
Quand l'école n'est pas ouverte, des déballages considérables d'enfants
jonchent le trottoir et la chaussée.
Un drapeau déteint signale de loin un local d'utilité publique. De
près, on reconnaît une école, aux fenêtres élevées du rez-de-chaussée,
à boiseries jaune foncé et à l'architecture de pierres de taille
agrémentée, dans le bas, d'affiches officielles et d'inscriptions
scabreuses charbonnées par les gamins. Devant cette façade, le pavé en
bois, succédant au pavé de grès, fait taire brusquement les voitures.
Quatre marches extérieures conduisent dans une vaste entrée dallée,
peinte en gros vert jusqu'à hauteur d'appui, en vert d'eau jusqu'au
plafond et caractérisée par trois tableaux d'honneur publiant les noms
des meilleurs élèves. A gauche, la loge de la concierge et un escalier
d'appartement; à droite, le bureau de la directrice, le préau et la
cantine; en face, la cour de récréation.
C'est une petite école maternelle de trois classes, parfaitement
insuffisante pour le quartier. Mais, que diable! la grandeur d'une
école dépend du terrain acquis et non du chiffre de la population.
Une directrice et deux adjointes se partagent un stock d'environ deux
cents enfants. La directrice se charge des tout petits, de deux à trois
ans; les deux autres divisions comprennent les moyens, de trois à cinq
ans, et les grands, de cinq à sept.
La classe des tout petits et celle des grands sont au rez de-chaussée,
à la suite du préau. Le premier étage est occupé par la classe des
moyens et par l'appartement de la directrice.
Dans la cour en rectangle, un marronnier au tronc noir est prisonnier,
tout seul, à peu de distance du coin où s'alignent les dix cabines
de water-closet. A cet arbre nostalgique, les propriétés mitoyennes
ne montrent que leur fond: trois grands murs aveugles, avec des
ébrèchements de poutres et de meulières.
Mes fonctions de femme de service ont commencé le 1er octobre. Quelques
jours avant, j'étais allée recevoir ma nomination de la directrice. Car
c'est la directrice qui nomme; seulement (il y a un petit seulement) sa
délégation est soumise à l'agrément du préfet, et, lorsqu'une place
est vacante, la préfecture a soin d'envoyer plusieurs postulantes
et de faire savoir que l'une d'elles, expressément désignée, étant
particulièrement recommandable et recommandée, «l'administration serait
très heureuse» de lui voir accorder la préférence. A part cela, le
choix de la directrice est absolument libre.
Ma directrice est une femme de quarante ans, veuve, encore très
belle, extrêmement bien parée, avec toutes sortes de recherches pour
dissimuler un embonpoint regrettable. J'ai admiré, dans sa réception,
une pratique consommée de l'amabilité:
--Aimez-vous les enfants? a-t-elle demandé d'une apostrophe rieuse, en
m'analysant d'un regard perplexe, puis, sans écouter mes protestations
de dévouement, elle m'a expliqué allègrement mes fonctions, d'après le
Règlement, invoqué comme un avantage, à tout bout de phrase.
La femme de service est priée d'arriver strictement à six heures du
matin, pour l'allumage des feux, en hiver, pour l'arrosage de la
cour et l'aération des classes, en été. A partir de sept heures, en
été, et de huit heures, en hiver, elle doit être continuellement à
la disposition de la directrice et des adjointes pour tous les soins
matériels nécessaires aux enfants et notamment pour la conduite aux
cabinets et aux lavabos, à neuf heures, avant l'entrée en classe et à
une heure, après le déjeuner. Le matin, pendant la classe, c'est-à-dire
de neuf heures un quart à onze heures et demie, elle entretient les
feux, prépare les paniers et les tables de réfection, répond à tous
les appels, en cas d'accident malpropre, et garde les élèves si la
directrice ou une maîtresse a besoin de s'absenter. Ensuite elle
habille ceux qui vont prendre leur repas dans la famille, elle sert le
déjeuner, sous la surveillance d'une maîtresse et aide les tout petits
à manger.
Après le repas et le service de la cour, il faut dégraisser les tables
et le parquet. A quatre heures, distribution des paniers, habillage
et organisation de la sortie avec les maîtresses. Ensuite, nettoyage
minutieux des classes évacuées, et, seulement après le départ du
dernier enfant, balayage du préau. (Les enfants que les parents
viennent chercher peuvent rester jusqu'à six heures en hiver, jusqu'à
sept heures en été.) Dans les temps froids, on monte de la cave environ
dix seaux de charbon de terre. En somme, la journée est à peu près
terminée à sept heures, en hiver, et à huit, en été.
Je m'inclinai en grande satisfaction. Je n'entrevoyais pas plus de
treize à quatorze heures de travail quotidien pour mes quatre-vingts
francs par mois et je me disais: il n'y a encore rien de tel que
l'Administration.
Avant de me congédier, la directrice ajouta rondement, avec un sourire
de générosité personnelle:
--Quand deux jours de fête se succèdent, vous employez l'un d'eux,
celui que vous voulez, à faire le lessivage général des parquets.
Les impressions de ma première journée furent diverses et fortes.
Un étonnement, dès le début: je n'étais pas seule de service, j'avais
une collègue, particulièrement chargée de la cantine et du bureau de
la directrice, mais tenue aussi de me seconder: Mme Paulin, une femme
d'aspect torchon et bienveillant, de type méridional, brune, solide,
vive et d'âge indéterminé: j'aurais hésité entre trente et cinquante
ans.
M'ayant regardée mettre mon tablier bleu sur ma jupe noire, elle me
demanda fort naturellement:
--Vous n'avez pas déjà servi dans une brasserie?
A huit heures moins dix, la directrice arriva dans le préau qui fut
laissé grand ouvert: une salle de vingt mètres de longueur sur douze
de largeur; quatre fenêtres sur la rue, trois fenêtres et une sortie
sur la cour de récréation. Comme aucune personne étrangère à l'école
ne doit pénétrer dans les locaux, l'entrée du préau, après la porte,
est défendue par une barrière à claire-voie dans laquelle est pratiqué
juste le passage d'un enfant.
A huit heures moins cinq, ouverture de la porte de la rue par la
concierge, une vieille, à la bouche cousue. Aussitôt, des enfants
apparurent dans le préau, comme s'ils poussaient la trappe d'un piège.
La directrice siégeant devant un pupitre, contre la balustrade, à
droite,--leur consigne est de passer devant elle, de lui remettre, s'il
y a lieu, les deux sous de cantine, d'aller poser panier, coiffure et
vêtements, au bout de la salle, sous les fenêtres de la rue, entre
le calorifère et les lavabos, puis d'obliquer vers le mur, entre les
deux portes de classes, face à l'entrée, où filles et garçons mêlés
s'asseyent sur des bancs, en trois groupes différents, selon leur
importance physique.
Je ne restai pas longtemps à bâiller, devant la trappe, l'air emprunté:
vivement des gestes de la directrice me firent fonctionner; je
dirigeai, vers le coin du vestiaire, puis vers leur groupe, les tout
petits, les hésitants, les lambins.
Au fond, du côté de la cour, ma collègue Mme Paulin, sur le seuil de
la cantine, m'observait, un chou et un couteau dans les mains, prête à
voler à mon secours.
C'était une arrivée ininterrompue, offrant cette première image, en
gros: un monde lilliputien avec tabliers, mollets nus tout minces et
grosses chaussures à cordons. Quelques enfants amenés par leur mère
pleuraient en dehors de la balustrade, mais, une fois enclos, ils
reniflaient une consolation immédiate, en s'entendant interpeller
gentiment par la directrice:
--Eh bien! eh bien!
Beaucoup arrivaient par paires: de taille inégale, ils se tenaient par
la main et traînaient les pieds, puis se séparaient avec un «galochage»
rapide.
«Mon Dieu, qu'ils sont petits! Quels brimborions que les élèves d'une
école maternelle!» Telle fut ma remarque inattendue et j'étais saisie
d'une disproportion presque comique entre la hauteur des bambins et la
distance du plafond, à cinq mètres du plancher, au moins, car il faut
grimper sur une chaise pour ouvrir les fenêtres et elles sont encore
surmontées d'un vasistas.
La directrice tapa dans ses mains, sans grande conviction, vers les
bancs grouillants et bruissants.
--Voyons, là-bas, un peu moins de vacarme!
Une centaine de jeunes têtes présentèrent pendant cinq secondes
l'attention de leurs yeux vifs, puis redevinrent exactement aussi
mouvantes et babillantes.
Une autre remarque: il y avait deux catégories de «binettes»: les
parisiennes pures, plus mièvres et plus ciselées, et les parisiennes
d'occasion, plus épaisses, avec des traits rudes, sous lesquels on
déchiffrait le normand ou l'auvergnat.
Je plaçais toujours de nouveaux paniers et de nouveaux bérets. Un bruit
confus d'éléments régnait dans le préau, j'avais l'impression d'un
envahissement total, par écluses lointaines, de l'atmosphère. D'autre
part, une disposition inconnaissable s'éveillait en moi. N'avais-je
pas éprouvé, une fois, ce vague attendrissement à la vue de chats
nouveau-nés? Et la question de la directrice me revenait: «Aimez-vous
les enfants?»
J'étais toute drôle: comme gênée et sollicitée.
La directrice me montra un enragé bonhomme: je l'avais déjà fait
asseoir deux fois, et il était encore debout qui interpellait et tirait
ses camarades. Pour qu'il restât en place, je lui appuyai ma montre à
l'oreille, une montre d'homme à fort tic-tac: «Écoute!»
[Illustration: QUELS BRIMBORIONS.]
Il prononça aussitôt d'un ton d'attention grave et dégagé: «Toc, toc,
toc, toc!» puis, levant le nez, avec un sourire malin, supérieur:
--C'est pas une montre que tu me mets là, c'est une auto.
Ah! cette assurance! cette puissance riante et indulgente! Avait-il
trois ans? Je n'attendais de ce tout petit qu'un gazouillis dénué de
sens... Alors, brusquement, ce fut l'entrée de l'enfance dans mon
cerveau; ce fut net, entier, définitif comme une révélation. Jusqu'à
présent je n'avais guère perçu de rapport vital entre moi et les
enfants; je ne spécialisais pas de sentiments à leur égard.
L'éclair de ma pensée pénétra l'immensité inconnue: ce petit être ne
sait rien, vous y touchez, il en sort les plus notables réflexions. La
clarté de son visage est faite de myriades d'expressions, comme une
nappe d'eau est faite de myriades de molécules et cette transparence
enfantine, pareille à celle de la mer, du ciel, est riche de tous les
reflets créés depuis l'origine du monde et perdus par nous, grandes
personnes: ce qui naît étant supérieur en passé et en avenir à ce qui a
déjà vécu.
Je suis sûre que ma physionomie fut changée pour toujours et je
continuai à manipuler les élèves arrivants avec l'aise forcée d'une
personne qui a subi une atteinte subjuguante.
Quelques-uns devisaient tout seuls pendant que je les déshabillais.
Un autre choc: j'admirai subitement ce verbiage spécial caractérisé par
la suppression du _ne_ avec _pas_ et par l'absence de liaisons: «C'est
pas (_h_) une montre, c'est (_h_) une auto», et aussi par l'ignorance
des élisions ordinaires: «Il a pleuré parce _que il_ voulait pas (_h_)
aller à l'école, _si il_ avait pas du chocolat.»
Ce parler lent, poussif, bonhomme, fait pour conduire l'évidence
tranquille, recèle une preuve touchante d'intimité avec soi-même et de
franchise confiante; c'est foncièrement et uniquement puéril.
Mais la voix de la directrice coupa mon attendrissement:
--Rose, Rose, là-bas!...
Un «moyen» pleurait sur son banc; un camarade bien plus petit s'était
dérangé et lui essuyait les yeux avec son mouchoir, d'un geste drôle,
à distance, comme on effacerait de la craie sur un tableau noir. Il se
dépêchait, le visage contracté, tâchant d'empêcher ces pleurs de le
gagner lui même.
--Vite, Rose, le moins de contact physique possible d'enfant à enfant.
Je vous ai donné les instructions relatives à la lutte contre les
maladies contagieuses.
A huit heures et demie la directrice fut remplacée par une adjointe,
Mme Galant, grosse femme assez commune, qui avait l'air d'une marchande
des Halles cossue, plutôt que d'une institutrice. La directrice passa
dans son bureau pour recevoir des parents d'élèves postés dans l'entrée.
Pendant la courte cessation de surveillance résultant du changement
de maîtresse, éclata un brouhaha formidable d'enfants dérangés et
querelleurs.
--Madame! madame!
L'adjointe s'approcha des bancs, harcelée par ce mot crié sur tous les
tons, archi-aigus, gémisseurs, rageurs:
--Madame! madame!
On entendait de véritables miaulements, des voix de polichinelle.
Mme Galant se pencha, prononça des paroles perdues, allongea des
gestes de magnétiseur, d'escamoteur, qui replacèrent les gamins sur
leurs bancs, puis, redressée, elle frappa dans ses mains et commanda,
s'adressant surtout au groupe des «moyens», ses élèves:
--Chantons!